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Les agoras d'ailleurs

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Entretiens avec Marcel Conche/Les Cahiers de l'Égaré

20 Novembre 2016 , Rédigé par grossel Publié dans #cahiers de l'égaré

Entretiens avec Marcel Conche/Les Cahiers de l'Égaré

début du livre : Marcel Conche y donne un aperçu de sa philosophie.

J’en viens à des concepts clés, dont je fais usage habituellement.

Nature. J’entends, par là, la φύσις grecque, omni-englobante, omni-génératrice, qui englobe absolument tout ce qu’il y a. Je n’utilise pas la nature comme n’étant que la moitié du réel, par opposition à ce qui est culture, histoire, esprit, liberté, etc.

Ensuite, monde. Pour moi monde, c’est-à-dire cosmos. Un monde est nécessairement fini, contre Kant qui parle, dans sa première des Antinomies de la Raison Pure, du monde infini dans l’espace et le temps. C’est impossible et contradictoire avec la notion de monde, parce qu’un monde est nécessairement structuré, donc fini, parce qu’il n’y a pas de structure de l’infini.

Ensuite, mal absolu. C’est-à-dire mal qui ne peut se justifier à quelque point de vue que l’on se place. Qui est sans relations, absolu, veut dire sans relation, donc il n’y a rien qui puisse le justifier.

Ensuite, apparence absolue. Absolue, c’est-à-dire sans relation ; sans relation à un sujet ou un objet. C’est la notion que nous retenons de notre lecture de Pyrrhon.

Ensuite, temps rétréci. Nous ne pouvons vivre dans le temps immense de la Nature. Nous vivons dans un temps finitisé, que j’appelle le temps rétréci. Et c’est ainsi que nous pouvons croire à l’être, alors que nous ne sommes pas vraiment.

Ensuite, le réel commun. Je distingue le réel commun et le réel des philosophes. C’est-à-dire pour nous, être en tant que nous sommes des êtres communs. Ce cahier est réel. Pour un savant, c’est la même chose ; pour les philosophes, il y a autant de réels que de grandes métaphysiques. Pour les philosophes, d’abord, le réel est ce qui est éternel, et ce qui est éternel varie d’un philosophe à l’autre, d’un métaphysicien à l’autre.

Ensuite, scepticisme à l’intention d’autrui. C’est une notion dont je fais usage habituellement. Le scepticisme à l’intention d’autrui, cela veut dire d’abord que je ne suis pas sceptique. Je suis tout à fait assuré de la vérité de ce que je dis. Mais ce n’est pas le cas de tout le monde ; alors je suis sceptique pour laisser une porte de sortie à ceux qui ne voient pas les choses comme moi. Parce que, si vivre dans l’illusion les rend heureux, pourquoi pas ? Cela ne me gêne pas du tout.

Ensuite, sagesse tragique. C’est une notion que j’ai empruntée à Nietzsche il y a trente-huit ans, dans mon livre Orientation philosophique, dans le chapitre Sagesse tragique. Je laisse de côté ce que Nietzsche entend par ce mot ; pour moi cela veut dire qu’il faut toujours s’efforcer de réaliser ce que l’on peut réaliser de meilleur, quoique ce soit périssable et appelé à disparaître.

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Elle s'appelait Agnès, il s'appelle Matthieu

16 Novembre 2016 , Rédigé par grossel Publié dans #agora, #pour toujours

Elle s'appelait Agnès, il s'appelle Matthieu
Elle s'appelait Agnès, il s'appelle Matthieu
Elle s'appelait Agnès, il s'appelle Matthieu
Elle s'appelait Agnès, il s'appelle Matthieu

Ce qu'il est convenu d'appeler L'affaire Agnès M. (16 novembre 2011 à Chambon-sur-Lignon) a entraîné deux procès (juin 2013, octobre 2014, pas d'appel en cassation) condamnant à perpétuité, un mineur au moment des faits, reconnu malade au 2° procès, Matthieu. Le lycée du Cévenol qui avait accueilli Agnès et Matthieu a fermé suite à ce crime particulièrement abominable. Solidaire des parents et grands-parents d'Agnès, j'avais incité des auteurs de théâtre et des professionnels de la justice pour mineurs à écrire un livre collectif, Elle s'appelait Agnès, enfin disponible après 3 ans de "censure" et d'autocensure par acceptation de l'injonction de ne pas publier, à nous faite. Après 4 ans de silence, les parents de Matthieu s'expriment sur leur quotidien depuis le crime. Agnès-Matthieu sont devenus suite à ce crime, indissociables. C'est insupportable. D'une certaine façon aussi les deux familles sont liées même si elles n'ont aucun contact. Penser à la victime, à sa famille, penser au bourreau, à sa famille. Quels mots pour cette monstruosité ? C'est ce que nous avons tenté avec honnêteté. Écritures déchirées: pour certains un monstre, pour d'autres toujours un humain.

Jean-Claude Grosse

L'article de wikipédia consacré à ce qui s'appelle L'affaire Agnès M. présente cette tragédie me semble-t-il avec précision ; je reste dubitatif cependant sur toutes les remarques concernant les"défaillances" et "dysfonctionnements", les "erreurs et fautes" d'expertise qui ont suivi le 1° viol et l'entrée au Cévenol; après coup, il est facile d'exhiber la dangerosité du "monstre" (le terme a été employé sans vergogne par la presse) et de se faire le chroniqueur d'une tragédie annoncée; le débat qui a suivi la projection du documentaire Parents à perpétuité est très instructif à cet égard; des erreurs peut-être, des fautes, c'est à prouver; la famille d'Agnès a demandé en avril 2015 au Conseil supérieur de la Magistrature d'examiner les décisions de la juge qui a instruit la 1° affaire de viol ; elle « a fait preuve de manquements dans l'exercice de son métier de juge d'instruction ». « Nous demandons au Conseil supérieur de la magistrature d'examiner ce dossier et de prononcer à son encontre une sanction disciplinaire », concluent-ils. À suivre donc.

Les parents de Matthieu, l'assassin d'Agnès, s'expriment, les soeurs aussi, dans le documentaire réalisé par Anne Gintzburger, Parents à perpétuité, même titre qu'un article du Monde magazine du 15 novembre 2014, documentaire diffusé sur LCP Public Sénat, samedi 7 février et dimanche 8 février 2016. C'est un documentaire d'une grande force émotive et réflexive. On y apprend que le lycée du Cévenol a définitivement fermé. 76 ans d'histoire et toute une histoire de Justes balayée par deux crimes qui font poser la question: monstre ou humain ? Les parents et les soeurs (17 et 11 ans) répondent par une attitude exemplaire d'amour parental et soral; Sophie la mère est particulièrement touchante, le père Dominique dit des choses fortes; j'ai beaucoup apprécié les propos de Margaux, l'aînée (quelle maturité) et de Zelie la dernière (son histoire de Matthieu blanc et de Matthieu noir est parlante et sans doute cathartique). Matthieu est le seul mineur condamné à la perpétuité en France. Déclaré malade au 2° procès, il a été recondamné sans circonstances atténuantes. À son propos, un psychiatre a évoqué un OVNI scientifique. Marcel Rufo qui suit les parents parle de psychose mais ce n'est pas le nom de sa maladie, de sa pathologie. Son indifférence affective par rapport à son crime est ce qui fait problème, pas de regrets, pas de remords, pas de demande de pardon. Rufo se demande: sera-t-il capable avec le temps de sortir de cet état ? Une psychanalyste de mes amies m'a évoqué une structure possible de pervers paranoïaque. On ne peut qu'éprouver de l'empathie pour ces parents à perpétuité, pour les soeurs de Matthieu Bien sûr on n'oublie pas Agnès ni la famille d'Agnès.

Suite à la diffusion de ce documentaire que j'ai regardé deux fois, Les Cahiers de l'Égaré ont fait imprimer 100 exemplaires du livre Elle s'appelait Agnès, écrit par un collectif d'auteurs de théâtre, de professionnels de la protection judiciaire de la jeunesse (éducateur en prison, directeur de prison pour jeunes, psychologue), livre écrit par solidarité avec la famille d'Agnès. Ces auteurs ont participé pour un certain nombre d'entre eux à la marche blanche du 16 novembre 2012 à Paris, à la mémoire d'Agnès. Il y a plusieurs textes en lien avec le double violeur-tueur car dans une telle tragédie, on ne peut dissocier le bourreau et la victime. Cela fit problème lors d'une rencontre des auteurs à Paris, en novembre 2012, indépendamment de la présence à cette réunion des grands-parents d'Agnès. Le texte Essai d'abjection introspective fut violemment critiqué. Moi-même quand je l'avais reçu, j'avais dit: il est irrecevable. J'avais dit à l'auteur: Prolonge ton texte sur ce qu'il éprouve au moment de l'acte monstrueux par ce que dit le bourreau après dix ans de suivi et de prison. Dans le 2° texte, le bourreau n'a pas changé d'un pouce, quelques mots seulement ont changé. Nouvelle proposition à l'auteur: Écris alors du point de vue de la victime, sa prise de conscience après coup qu'elle a eu affaire non au prince charmant mais à la beauté et à la monstruosité du diable au corps.

Deux lettres recommandées me sommèrent en décembre 2012 de ne pas publier le livre dont on avait prévu la sortie après le procès de juin 2013.

J'ai respecté l'injonction qui m'a été faite alors que rien ne m'empêchait de sortir ce livre pluriel, sur le plan judiciaire et pénal. Aucun nom, aucun lieu, aucune date en lien avec les faits, que de la fiction.

Pour remercier les auteurs qui s'étaient investis dans ce travail d'empathie et de solidarité, j'ai édité seulement les exemplaires d'auteurs du livre Elle s'appelait Agnès, en février 2015 après les 2 procès (2° procès en octobre 2014). Le livre était prêt depuis novembre 2012. Je l'ai édité hors commerce, exemplaires réservés exclusivement aux auteurs, soit 20 exemplaires.

Aujourd'hui, je réimprime 100 exemplaires en tirage avec PVP, partiellement diffusé en librairie mais aussi en vente directe. Et un exemplaire au dépôt légal, ce que je n'avais pas fait en 2015. Je transmettrai un exemplaire du livre à la famille de Matthieu pour leur montrer qu'ils ne sont pas seuls, même si on n'est pas nombreux. Si on avait vu le documentaire Parents à perpétuité, si on avait lu l'interview du 15 novembre 2014 dans le Monde magazine, cela aurait sans doute modifié les écritures des 20 qui ont écrit Elle s'appelait Agnès. Le livre existe maintenant, sans bruit, nourri de la tragédie de deux familles.

Avons-nous eu raison de donner forme à un élan d'empathie qui a été unilatéral ?

Reçu ce message :

Merci Jean-Claude de nous avoir envoyé la vidéo de ce document formidable. Le témoignage de ces parents, surtout celui du père est très touchant, il pose des questions essentielles. C'est enseignant pour nous tous. La justice est paradoxale en reconnaissant Mathieu malade et en le condamnant à perpétuité (un mineur), au lieu de l'orienter vers un service de psychiatrie. Cependant le père note que Mathieu est mieux enfermé dans sa cellule. Il existe en effet des êtres qui se sentent plus en sécurité enfermés car ils perçoivent qu'ils ne disposent pas de défenses psychiques pour contenir ce qui les submerge. Et d'autre part, payer en prison peut être pacifiant par rapport à la responsabilité de leur acte malgré l'absence de culpabilité. La psychose est évidente chez ce jeune, c'est ce que j'ai perçu depuis le début mais c'est étonnant, il n'y a que Rufo qui l'évoque. Bien amicalement M-P

et cet autre message :

Cher Jean-Claude

Merci pour ces nouvelles. Pour répondre à ce que tu dis sur ton blog, non je ne changerais pas un mot de ce que j'ai écrit, à la lumière des témoignages des parents. D'ailleurs le Matthieu Noir/Matthieu Blanc de la petite soeur correspond parfaitement à mon idée de Masque /persona latine. Un étonnement toutefois : comment peut-on s'étonner que Matthieu n'ait ni remords ni excuses ? C'est pareil à chaque procès de serial killer ! Faut regarder plus d'épisodes de polars à la télé pour se tenir au courant !

Sur la pathologie de M : 2 re-jeux des secrets familiaux Grands-parents soignants psy, petit-fils soigné psy... Mère violée abusée à partir de 12 ans, fils vengeant sa mère en violant Il serait intéressant de savoir si la mère et la 1ère victime ont des personnalités aussi rayonnantes et adultes qu'Agnès... Matthieu est un sadique pervers manipulateur, heureusement ils ne tuent pas tous... Heureusement car il y en a partout en ce moment ! C'estbla pathologie à la mode... Je t'embrasse

Caroline de Kergariou

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Naître enchantés/Magali Dieux

11 Septembre 2016 , Rédigé par grossel Publié dans #agora, #J.C.G.

Le samedi 10 septembre 2016, de 10 H à 13 H, à la médiathèque d'Hyères, les petits déjeuners de la médiathèque organisés par Les Colibris du Revest-Ollioules et Les 4 Saisons d'ailleurs ont accueilli Magali Dieux pour la projection du film Naître enchantés, suivie d'un débat qui a largement débordé puisque la séance s'est terminée à 13 H

Si j'écris cet article, c'est parce que ce film, en DVD, qui accompagne le livre est particulièrement émouvant et prenant

et que la capacité à transcender et à transmettre l'expérience vécue par Magali Dieux, un enfantement dans une voiture avec une petite fille de 6 ans comme témoin, est stupéfiante. De ce qui aurait pu être un traumatisme, Magali Dieux a fait une méthode où la vibration, l'état d'esprit et du corps: être ouverte, dans le sourire et la joie, sont au coeur de l'enfantement, le mot est important, enfanter, pas accoucher.
Avec 5 enfantements oeuvrés car c'est faire oeuvre qu'enfanter ainsi, dont un enfant mort avant terme, Magali Dieux sait ce qu'elle a vécu et ce qu'elle transmet et partage.

J'ai connu Magali, lycéenne, fréquentant l'atelier théâtre du centre culturel L'Escaillon à Toulon, je l'ai vue devenir comédienne, auteur, metteur en scène, j'ai accueilli deux de ses spectacles aux Comoni au Revest: Mignonne, allons voir et Zap ta tête et prends le nord. Elle fut du 1° spectacle du Revest en juilllet 1983, Le gardien de musée par une compagnie belge. Je l'ai suivie quand elle a perdu par mort subite du nourrisson un de ses enfants et qu'elle a réagi immédiatement par une nouvelle grossesse.

La retrouver un soir de Noël, à la Mahakali, à Châteauvallon, il y a 2 ou 3 ans, fut un grand plaisir et c'est ainsi que j'ai découvert et le livre et le film et retrouver la femme, épanouie, chaleureuse qu'elle est devenue, coach en développement personnel, après avoir été coach de chant pour The Voïce.

Il me semble que cette façon d'enfanter où les parents se réapproprient l'événement est d'une humanité, d'une bientraitance, d'une bienveillance qui méritent d'être connues, diffusées. Je pense aussi que cette capacité de transcender un événement fortuit avec sérénité, maîtrise est exemplaire. Chacun est sans doute porteur un jour ou l'autre d'un événement qui peut être transmis. L'attitude de Magali qui est une philosophie de la vie, ouverture du corps en lien avec l'ouverture d'esprit, l'accueil de la vague comme il est dit dans le film à un moment, est bien sûr une attitude, une philosophie qui vaut pour tout instant de la vie et jusqu'à la fin de vie.

Merci à Magali Dieux d'être devenue ce qu'elle est devenue.

Naître enchantés est aujourd'hui un collectif de médecins, sages-femmes et artistes qui ont mis en place le Label Naître enchantés pour toutes les maternités ayant à coeur d'humaniser les techniques de soins et la mise au monde de l'être humain de demain.

Dernier point: voilà avec Naître enchantés, un thème d'écriture pour femmes et hommes peu exploré me semble-t-il (ce n'est pas le cas des fins de vie). Des écritures enchantées nous changeraient des écritures dites du réel, écritures sur le bruit du monde dont on se lasse tant ce monde est violent et le restera, indifférent aux écritures qui le dénoncent. Quel auteur, quelle autrice des EAT (Écrivains associés du théâtre) lancera un projet pluriel sur ce thème. La vidéo de l'enfantement de Zoé par Magali est un support extraordinaire.

Présentation du livre:

Jamais les femmes françaises n’ont été aussi bien assistées médicalement qu’aujourd’hui pour mettre au monde leur enfant. Comment expliquer alors le nombre grandissant d’accouchements pathologiques ? Pendant que Patrice Van Eersel, journaliste, enquête sur le sens de la naissance dans notre société, Benoît Le Goëdec, sage-femme, explique clairement qu’une naissance ne peut être simplement confiée à un contexte médical, lequel, potentiellement, dépossède et dépersonnalise. Et c’est là qu’intervient Magali Dieux qui découvre avec ses cinq accouchements qu’une vibration spécifique émise en pleine conscience pendant les contractions fait traverser les douleurs psychiques et physiques de l’accouchement. Pendant dix ans, elle développe sa philosophie, affine sa méthode “Naître enchantés par l’expression vocale ajustée”, devient professeur de chant et thérapeute, à la rencontre des scientifiques et des hôpitaux. Sa méthode donne aux femmes et aux couples qui le désirent la possibilité de rester acteurs de leur accouchement, en lien avec l’équipe médicale et leur enfant, quelles que soient les conditions techniques (déclenchement, péridurale, césarienne, etc.).
Dans cet ouvrage, Magali Dieux propose une préparation du couple à la naissance et à la parentalité pour accompagner l’arrivée de son enfant dans la joie.

le livre, Naître enchantés; l'affiche du petit déjeuner du 10 septembre 2016
le livre, Naître enchantés; l'affiche du petit déjeuner du 10 septembre 2016

le livre, Naître enchantés; l'affiche du petit déjeuner du 10 septembre 2016

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On ira voir la mer/Katia Ponomareva

10 Septembre 2016 , Rédigé par grossel Publié dans #spectacle

On ira voir la mer/Katia Ponomareva
On ira voir la mer/Katia Ponomareva
On ira voir la mer/Katia Ponomareva
On ira voir la mer/Katia Ponomareva

Ayant été impressionné, ému par la rencontre avec Magali Dieux à la médiathèque d'Hyères, le 10 septembre 2016, j'ai bien sûr fait le lien avec le spectacle créé en 2010, repris en 2011 par L'Ensemble À Nouveau dans une mise en scène de Katia Ponomareva : On ira voir la mer.

Katia avait sollicité Magali Dieux pour utiliser la vidéo de son accouchement. Le contact n'a pas eu lieu. C'est donc le petit film de Stan Brakhage, Window water baby moving de 1959 qui a été utilisé par fragments.

Voici la présentation de On ira voir la mer par Katia Ponomareva :

Accouchement, surgissement de la vie, c’est d’abord de cela dont il s’agit et des bouleversements qui accompagnent la naissance, pour le nouveau-né arraché à une forme de tranquillité omnisciente, pour les parents confrontés à des choix fondamentaux, à une révélation possible du sens de l’existence, un retour sur mémoire.
Pour tous, une solitude habillée de crainte ou d’exaltation, et une question lancinante : et après? Sur le plateau se dressent des portes. Derrière ces vitres, d’étranges lueurs font peur aux uns, fascinent, en appellent d’autres.
Eclats de la lumière du jour quand le ventre de la mère s’ouvre à la naissance de l’enfant, souvenir fugace ; soubresauts lumineux d’une mémoire qui peine à revenir, à s’ordonner autour d’un « qui suis-je ? » ; reflets d’un possible qui s’échappe comme une aurore approchée trop rapidement.
Y a-t-il au bout du chemin, pour chacun d’entre nous, une lueur ? Une mer que nous pourrions aller voir ? … pour se ressourcer, chercher à se découvrir, inviter à un voyage où l’on rêve et se cogne, où l’on apprend ou réapprend à consentir et à aimer face à l’immensité … une mer, source de vie et d’inspiration, où l’on pourrait se tenir la main pour continuer, ensemble … à nouveau.

Katia Ponomareva

Espérons que ces deux articles sur la naissance donneront l'idée d'un projet pluriel pour des écritures enchantées.

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les bleus de Chefchaouen

25 Août 2016 , Rédigé par grossel Publié dans #pour toujours

photos prises en mai 2013 lors d'un N° voyage au Maroc; je suis entré par la porte 1940; origines bleu de Michel Bories; bleu cosmique; manque le bleu Giotto
photos prises en mai 2013 lors d'un N° voyage au Maroc; je suis entré par la porte 1940; origines bleu de Michel Bories; bleu cosmique; manque le bleu Giotto
photos prises en mai 2013 lors d'un N° voyage au Maroc; je suis entré par la porte 1940; origines bleu de Michel Bories; bleu cosmique; manque le bleu Giotto
photos prises en mai 2013 lors d'un N° voyage au Maroc; je suis entré par la porte 1940; origines bleu de Michel Bories; bleu cosmique; manque le bleu Giotto
photos prises en mai 2013 lors d'un N° voyage au Maroc; je suis entré par la porte 1940; origines bleu de Michel Bories; bleu cosmique; manque le bleu Giotto
photos prises en mai 2013 lors d'un N° voyage au Maroc; je suis entré par la porte 1940; origines bleu de Michel Bories; bleu cosmique; manque le bleu Giotto
photos prises en mai 2013 lors d'un N° voyage au Maroc; je suis entré par la porte 1940; origines bleu de Michel Bories; bleu cosmique; manque le bleu Giotto
photos prises en mai 2013 lors d'un N° voyage au Maroc; je suis entré par la porte 1940; origines bleu de Michel Bories; bleu cosmique; manque le bleu Giotto
photos prises en mai 2013 lors d'un N° voyage au Maroc; je suis entré par la porte 1940; origines bleu de Michel Bories; bleu cosmique; manque le bleu Giotto
photos prises en mai 2013 lors d'un N° voyage au Maroc; je suis entré par la porte 1940; origines bleu de Michel Bories; bleu cosmique; manque le bleu Giotto
photos prises en mai 2013 lors d'un N° voyage au Maroc; je suis entré par la porte 1940; origines bleu de Michel Bories; bleu cosmique; manque le bleu Giotto
photos prises en mai 2013 lors d'un N° voyage au Maroc; je suis entré par la porte 1940; origines bleu de Michel Bories; bleu cosmique; manque le bleu Giotto
photos prises en mai 2013 lors d'un N° voyage au Maroc; je suis entré par la porte 1940; origines bleu de Michel Bories; bleu cosmique; manque le bleu Giotto
photos prises en mai 2013 lors d'un N° voyage au Maroc; je suis entré par la porte 1940; origines bleu de Michel Bories; bleu cosmique; manque le bleu Giotto
photos prises en mai 2013 lors d'un N° voyage au Maroc; je suis entré par la porte 1940; origines bleu de Michel Bories; bleu cosmique; manque le bleu Giotto
photos prises en mai 2013 lors d'un N° voyage au Maroc; je suis entré par la porte 1940; origines bleu de Michel Bories; bleu cosmique; manque le bleu Giotto
photos prises en mai 2013 lors d'un N° voyage au Maroc; je suis entré par la porte 1940; origines bleu de Michel Bories; bleu cosmique; manque le bleu Giotto

photos prises en mai 2013 lors d'un N° voyage au Maroc; je suis entré par la porte 1940; origines bleu de Michel Bories; bleu cosmique; manque le bleu Giotto

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Ecrire le bruit du monde

11 Juin 2016 , Rédigé par grossel Publié dans #agora

3 livres sur les auteurs dramatiques du jour, ceux du matin, celles de la nuit, ceux du petit bonheur la chance, celles des grands malheurs des autres
3 livres sur les auteurs dramatiques du jour, ceux du matin, celles de la nuit, ceux du petit bonheur la chance, celles des grands malheurs des autres
3 livres sur les auteurs dramatiques du jour, ceux du matin, celles de la nuit, ceux du petit bonheur la chance, celles des grands malheurs des autres
3 livres sur les auteurs dramatiques du jour, ceux du matin, celles de la nuit, ceux du petit bonheur la chance, celles des grands malheurs des autres

3 livres sur les auteurs dramatiques du jour, ceux du matin, celles de la nuit, ceux du petit bonheur la chance, celles des grands malheurs des autres

Écrire le bruit du monde

actes du Colloque des 7 et 8 avril 2014

L'oeil du souffleur, 2016

La 4° de couverture de ce livre de 192 pages, paru en mars 2016 à L'Oeil du souffleur, est alléchante : une vingtaine d'auteurs de tous horizons, des chercheurs pour les interroger, deux éditeurs, « un document qui dresse un passionnant état des lieux de l'écriture dramatique contemporaine », à travers 5 tables rondes consacrées au tapage des images, aux échos du silence, aux résonances du plateau, aux bruits de la langue, à la question de la transmission qui leur ont permis « d'échanger de façon particulièrement féconde leur riche expérience entre pairs ».

J'ai lu en totalité, dans le désordre des tables rondes, certaines m'accrochant ou me parlant plus que d'autres. Chaque table ronde repose sur le même principe : présentation du thème par un chercheur, présentation des auteurs choisis pour cette table ronde, questions, réponses puis lecture d'extraits d'un texte ou lecture précédant les questions-réponses, éventuellement réactions du public.

Principe répétitif. Les extraits de textes occupent une place importante, 56 pages sur 150, la dernière table ronde n'en comportant aucun. Ces extraits constituent une coupure par rapport à l'oralité des échanges, témoignages et commentaires d'ailleurs plutôt qu'échanges, un moment à part, pour le lecteur, qui reçoit plus ou moins bien ces extraits ou ce qui les entoure. Préférence pour le texte ou le méta-texte, cela dépend de chacun.

Ce qui retient c'est que chaque auteur témoigne de son écriture à tel moment. Ces témoignages montrent que le sujet, choisi ou de commande, l'écriture, le choix du thème, le travail sur la langue, forme et contenu sont intimement liés, souvent trouvés intuitivement, de façon assez peu pensée, peu élaborée, en lien avec des questionnements, des doutes, des hésitations, des contextes, des moments, des situations. Pas de théorie de l'écriture dramatique dans ce livre.

Un exemple : l'impact de ce qu'on voit dans la réalité ou à la télé, qu'on entend dans le réel ou à la radio, sur l'envie, la pulsion d'écrire et sur l'écriture. Le métro, les rues fournissent tant du banal que de l'extraordinaire, à profusion. La vie est théâtre, les faits divers font théâtre. La matière est là, abondante, écrasante. La pulsion scopique qui pousse à tout voir, tout enregistrer est aliénante mais on la croit délivrante, source. En présence de ces flux, restent à trouver la bonne distance, la manière d'écrire, soit l'objectivité du constat, du documentaire, soit la révolte de la dénonciation... Évidemment, se posent à certains des questions, de nature éthique, métaphysique même : est-elle nécessaire cette écriture distanciée ou pas des flux incessants qui nous assaillent, que nous accueillons, estimant qu'on est bien vivant quand on sait regarder, entendre le métro et ses bruits ? Je crois que chaque auteur, c'est ce que je retiens de ce livre, fait comme il peut. C'est un cheminement personnel qu'il n'y a pas lieu de juger. Simplement se dire par exemple, ce n'est pas mon cheminement, je veux être économe, ne pas ajouter au bavardage du monde, au vide du trop plein, je veux saisir le flux de la Vie (donc de la mort aussi), pas le bruit du monde, je boycotte radio, télé, applications de portable..., je ne veux pas saisir les échos du silence assourdissant des aveuglements, ni les bruits des langues de bois et des langues de vent...

Intéressants aussi les rapports très variables et variés au silence, à la langue, au plateau, à la transmission. Chaque lecteur-auteur sera tenté par tel ou tel témoignage, d'explorer, de questionner son propre travail. Disons que ce livre peut être comme un miroir qui nous est tendu et dans lequel nous pouvons construire, reconstruire notre image d'auteur en travail. Par exemple, le maître secret que se choisit Louise Doutreligne quand elle écrit et qui n'est jamais un auteur de théâtre, voilà qui renverse la question de la transmission, j'écris en pensant à toi, mon maître secret, moi, ton élève ou ton disciple pour ce projet.

Pour ma part, deux maîtres secrets m'habitent quand j'écris et même dans ma vie, Orphée, tenter d'aller vers les morts, vers ce qui meurt (voilà ce qu'on ne peut connaître, aucun savoir sur la mort, peut-on la penser ?) pour les ramener vers la Vie avec le risque de la pétrification, Hélène pour qui deux hommes s'étripent, entraînant deux peuples dans la guerre, deux maîtres même si d'Hélène, que sait-on ?, un homme et une femme puisque nous sommes les deux.

Une absence notoire à propos du bruit du monde, l'absence des enfants, les enfants des migrants, ceux qu'on photographie, noyés sur une plage. A-t-on écrit, va-t-on écrire pour les enfants qui ne sont pas les nôtres, pour les enfants victimes de nos complicités par servitude volontaire ? Mais peut-être ne pouvons-nous pas, ne devons-nous pas accueillir toute la misère du monde, juste notre part ? laquelle ?

Ce livre m'a renvoyé à l'Anthologie, de Godot à Zucco, sous la responsabilité de Michel Azama, chez Théâtrales en 2004 et où par exemple Michel Corvin met en perspective le Théâtre, vigie de l'Europe, être sur le qui-vive, à la fin du tome 3.

J'ai été aussi renvoyé aux Controverses d'Avignon, au 3° tome consacré aux écritures scéniques, controverses avec les auteurs, chez L'Entretemps en 2000 et où je suis intervenu. Je m'aperçois que depuis 2000 où je disais Sortir de la chaîne de production publique (je parlais comme auteur sur commande, comme éditeur, comme directeur de théâtre), il y a une constante : le constat que le théâtre subventionné ne donne pas du « grand » théâtre, du théâtre en prise avec son temps, en lien avec les peuples qui cherchent, pas toujours bien inspirés d'ailleurs, aspirés pour certains par des dérives, des impasses, des égarements. Mais c'est ainsi. On est joué, jouet plus qu'acteur. Je ne crois plus à l'Histoire s'écrivant selon un sens de l'Histoire, dont le moteur serait la seule lutte des classes. Je fais le même constat 16 ans après, la situation s'est dégradée d'ailleurs avec la diminution des moyens, la régression des politiques culturelles des collectivités locales, territoriales et étatiques et par la coupure entre les artistes et le plus grand nombre en train de s'extrême-droitiser. Voici des définitions de mots que j'ai proposées à l'époque puisque on me le demandait :

Le mot "public" ?
Celui ou celle engagé dans le travail sur lui ou elle-même avec le souci de l’élévation (de lui, de l’autre, des autres, du monde), donc toujours singulier, forcément rare, se sortant du troupeau parce qu’il le veut et s’en donne les moyens.

Le mot "langage" ?
À trop élargir son extension (pour certains tout est langage), ne perd-on pas son sens : outil d’expression et de communication ?

Le mot "territoire" ?
Mot de sédentaire ayant perdu de vue qu’il fut, qu’il est nomade, de passage, en transit, en exil.

Le mot "représentation" ?
Mot d’intellectuel ayant perdu le sens de la présence.

Le mot "imaginaire" ?
Mot d’artiste, d’autiste ayant perdu le sens du réel.

Le mot "mémoire" ?
" si les anges volent, c’est parce qu’ils se prennent à la légère "
le travail de mémoire n’accouche pas de la vérité ; il remplace une falsification par une autre.

Le mot "esthétique" ?
Mot écran pour tenter de rendre opaque, l’évidence de la beauté.
Mot alibi permettant de proclamer l’émergence permanente de créateurs et d’esthétiques toujours nouvelles quand évidemment on n’a affaire qu’à d’habiles copieurs, transposeurs…

Le mot "censure" ?
Mot servant à rassembler les résistants.

Le mot "subversion" ?
Mot servant à rassembler les collaborateurs.

Mon mot ?
Le nombril n’est pas le centre du monde (ou l’inverse). Attention à ne pas finir moitrinaire !

Je suis convaincu que notre politique aux EAT, politique pour une reconnaissance « officielle » comme chambre professionnelle est mutilante. É. Say Salé dans EAT (manger, pisser, écrire) au temps des queues de cerises est lucide sur les effets des liens incestueux avec la SACD et avec le Ministère.

L'hauteur – en étant inféodé à la SACD et au Sinistre qui sont nos deux subventilateurs, on s'interdit toute écriture séditieuse, toute écriture licencieuse comme le voulait Saint-John Perse

L'hautaine – vous vous interdisez toute action exemplaire, toute écriture d'éclat, vous vous circoncisez le gland pour ne pas déplaire aux puissants

L'hauteur – oui, on perd notre liberté ; je suis pour Con d'Orsay, pour la libre circulation des idées, des oeuvres, je suis pour le pillage car on se pille mutuellement ; le copier-coller c'est ce qu'il y a de plus fréquent chez les pisseurs d'encre et l'avouer c'est honnête ; les idées, les thèmes sont dans l'air.

Cette « politique » nous empêche d'être de celles et ceux qui irriguent, qui cherchent, proposent, innovent. Je relève dans le forum des EAT, cette intervention d'un auteur après le témoignage du collectif À mots découverts sur Nos voisins les migrants des Jardins d'Éole, évacués le 6 juin :

Je suis très heureux d'avoir pris connaissance du communiqué de À mots découverts.

L'action qu'ils ont faite est nécessaire et indispensable à l'heure actuelle au vu de ce qu'il se passe.

Le CA des EAT pourrait s'en inspirer pour inventer une action visible et forte digne de nos engagements pour l'humain.

Bien sûr si le CA initiait, ce serait très bien mais on n'a pas besoin de son autorisation. C'est ce que fait la Brigade d'auteures à l'usage des migrants. Ou l'atelier des écritures nomades. Et peu importe que ce soient ou pas de grands textes qui sortent de ces mobilisations, de ces manifestations concrètes de solidarité. C'est ce qui est évoqué par É. Say Salé :

L'hautesse – vous êtes satisfait des combats de vos chefs ? je dis combats mais je comprends que c'est du vent tout ça ; pouët ! pouëtt !
L'hauteur – oui, pouët ! pouëtt ! non je ne suis pas du tout satisfait de ce qu'on fait puisqu'on ne fait rien, pas la moindre flash’mob, contre l'état du monde, contre le moche monde sur lequel on écrit ; plus il est moche, plus ça nous convient ! Les droits d'auteur du Beau Marché vous savez, ce n'est pas ma tasse de thé ; je vous l'ai dit, je préfèrerais qu'on soit des héritiers d
e Con d'Orsay.

C'est ce que j'ai tenté aussi de proposer en juin 2015 pour les élections à la présidence des EAT, sans succès bien sûr, ce qui me fait dire qu'il ne faut pas jeter la responsabilité du pouët ! pouëtt ! sur la seule direction qui n'est qu'à l'image du corps qu'elle représente :

  • Nous avons besoin de faire monter au CA des adhérents au fait des méthodes qu'inventent des indignés ou que pratiquent des artivistes. Les marges et le centre, débat essentiel à mener. L'histoire du théâtre est riche de formes qui bousculent. Désobéir par le rire. Investir l'espace public, lieux inhabituels pour nous fréquentés par des publics dont nous ignorons tout, avec des formes interactives. Ne pas imposer de formes, faire participer, pratiquer. Notre champ d'intervention ne peut se limiter aux théâtres, aux médiathèques, librairies, salles de classe, prisons, tous lieux où se diffuse la culture de reproduction. Nous devons aussi aller là où le théâtre peut faire mal et pas seulement là où il éduque, console. Pas d'illusion dans sa force.

Bande son de Je peux, de Marina Damestoy, 5’13, lu au Grand Parquet le 5 juin, Hauts- Parleurs

http://audioblog.arteradio.com/post/3071813/je_peux/

Évidemment notre responsabilité éthique est engagée par ce qu'on appelle le choc des images, le grand écart entre les images; elles parlent (voir les 4 photos ci-dessous), on peut les faire parler, on peut rajouter au bruit du monde, notre compassion, notre indignation.

Qu'est-ce que j'ajoute, retranche au bruit du monde en écrivant ? le silence ne serait-il pas la vraie réponse à ce monde ? ne pas agir sur le monde, agir sur soi.

De plus en plus de personnes sont persuadées que c'est sur soi qu'il faut travailler, que c'est perte de temps et d'énergie que de s'indigner, se révolter. Seule la compassion trouve grâce à leurs yeux.

Une autre piste est aussi possible : la tentation de la Beauté, tenter de dire la Beauté de la Vie, de la Nature, tenter de dire l'infini, l'éternité, nous qui vivons dans le temps rétréci, le temps du projet, le temps du souci sachant que tout passe, ce qui a de la valeur comme ce qui n'en a pas... Évidemment, pour parler d'éternité et d'infini, pas besoin des EAT. Il n'y a rien à revendiquer, tout s'anéantit devant l'infini et l'éternité.

Je donne pour conclure le lien de deux articles récents de Jean-Louis Sagot-Duvauroux dont on lira par ailleurs l'essai sur la gratuité. Textes qui font écho à mes propres réflexions et propositions : Art et culture, Pour un service public de la culture

https://jlsagotduvauroux.wordpress.com/2016/06/06/refonder-les-politiques-culturelles-publiques/

https://jlsagotduvauroux.wordpress.com/2016/05/18/avignon-fabrique-de-la-classe-dominante/

Jean-Claude Grosse

ce qu'on appelle le choc des images, le grand écart entre les images; elles parlent, on peut les faire parler, rajouter au bruit du monde; la responsabilité de l'auteur est pleinement engagé: qu'est-ce que j'ajoute, retranche au bruit du monde en écrivant ? le silence ne serait-il pas la vraie réponse à ce monde ?
ce qu'on appelle le choc des images, le grand écart entre les images; elles parlent, on peut les faire parler, rajouter au bruit du monde; la responsabilité de l'auteur est pleinement engagé: qu'est-ce que j'ajoute, retranche au bruit du monde en écrivant ? le silence ne serait-il pas la vraie réponse à ce monde ?
ce qu'on appelle le choc des images, le grand écart entre les images; elles parlent, on peut les faire parler, rajouter au bruit du monde; la responsabilité de l'auteur est pleinement engagé: qu'est-ce que j'ajoute, retranche au bruit du monde en écrivant ? le silence ne serait-il pas la vraie réponse à ce monde ?
ce qu'on appelle le choc des images, le grand écart entre les images; elles parlent, on peut les faire parler, rajouter au bruit du monde; la responsabilité de l'auteur est pleinement engagé: qu'est-ce que j'ajoute, retranche au bruit du monde en écrivant ? le silence ne serait-il pas la vraie réponse à ce monde ?

ce qu'on appelle le choc des images, le grand écart entre les images; elles parlent, on peut les faire parler, rajouter au bruit du monde; la responsabilité de l'auteur est pleinement engagé: qu'est-ce que j'ajoute, retranche au bruit du monde en écrivant ? le silence ne serait-il pas la vraie réponse à ce monde ?

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Villa Noailles à Hyères/un fantasme mondain/François Carrassan

25 Juillet 2015 , Rédigé par grossel Publié dans #agora

quelques livres sur la Villa Noailles et Robert Mallet-Stevens
quelques livres sur la Villa Noailles et Robert Mallet-Stevens
quelques livres sur la Villa Noailles et Robert Mallet-Stevens
quelques livres sur la Villa Noailles et Robert Mallet-Stevens
quelques livres sur la Villa Noailles et Robert Mallet-Stevens
quelques livres sur la Villa Noailles et Robert Mallet-Stevens
quelques livres sur la Villa Noailles et Robert Mallet-Stevens

quelques livres sur la Villa Noailles et Robert Mallet-Stevens

Me souvenant de ma visite de la Villa Noailles en pleine dégradation, sous la conduite éclairée de François Carrassan, ce devait être vers 1986-1987, et pensant au combat que fut sa réhabilitation avec de l'argent public, avant son invasion par le monde de la mode, pensant aux livres écrits depuis sur cette villa et son architecte, Mallet-Stevens, je ne peux que partager cette interrogation de François Carrassan sur l'imposture qui est à l'oeuvre dans ce lieu aujourd'hui tant dans le récit qui en est fait, révisionniste à souhait, que dans l'usage dominant du lieu, réservé aux "mondains" d'aujourd'hui, dont l'inculture insolente fait plaisir à être démasquée.

JCG, alias l'assaisonneur ou grossel

Villa Noailles / Exposition permanente

Avec le souvenir de mon engagement pour la restauration de la Villa Noailles, on me demande parfois ce que je pense de l’actuelle exposition permanente qui s’y tient et s’intitule

Charles et Marie-Laure de Noailles / une vie de mécènes

Je fais alors observer que son titre est mensonger et qu’il est paradoxal de vanter le mécénat des Noailles dans un lieu qu’ils ont abandonné et qui a été sauvé de la ruine par l’argent public.

Sans savoir qui a validé ce projet ni sur la base de quelle expertise, voici donc ces notes qui invitent à un curieux constat :

UN FANTASME MONDAIN

1. L’exposition est principalement faite d’images, de reproductions, de fac similés, de photocopies en quantité. On se croirait dans un centre de documentation pédagogique.

Malgré le design appliqué de la présentation, cela saute aux yeux. L’amateur d’art voit qu’il n’y a pas grand-chose à voir et bien trop à lire. « Une coquille vide », comme on l’entend dire.

Sauf les Noailles photographiés ici et là en compagnie de telles ou telles personnalités. On pense aux trombinoscopes des magazines people qui montrent des happy few posant entre eux lors de soirées réservées. Souriants et contents de leur sort. Mais un mécène n’est pas une œuvre d’art.

2. L’exposition se tient dans la partie dite primitive de la villa, celle dont on est sûr que l’architecte en fut Rob. Mallet-Stevens, celle qui fut construite en 1924 et agrandie en 1927.

C’était une petite maison d’habitation avec de petites pièces en petit nombre, et tout y paraît aujourd’hui d’autant plus petit qu’on en a fait sans adaptation un espace ouvert au public et ainsi très vite saturé. A l’évidence, la contradiction des usages n’a pas été surmontée.

Reste que l’architecte, dans l’exposition, occupe la place du pauvre, à l’écart et à l’étroit, dans un recoin d’à peine 5 m2… Rien sur son rôle dans l’histoire de l’architecture, alors même que cette maison délibérément moderne constitue un manifeste radical. Rien sur ce geste qui intègre la maison aux ruines médiévales alentour et lui donne son esprit malgré Charles de Noailles qui, peu porté sur l’architecture, l’aura empêché d’aller au bout de son projet. Rien sur l’UAM, l’Union des Artistes Modernes, qu’il allait fonder en 1929.

3. Le titre de l’exposition laisse croire que Charles et Marie-Laure de Noailles formèrent un couple uni dans le même amour désintéressé de l’art et qu’ils menèrent côte à côte une vie de mécènes, jour après jour au service de l’art…

Or, s’ils se marièrent bien en 1923, recevant en cadeau le terrain de leur future maison d’Hyères, le couple ne dura guère, perdu entre les tendances de l’un et les attirances de l’autre, et connut assez vite une séparation de fait.

En 1933, Marie-Laure rejoint Igor Markévitch en Suisse. Charles, lui, a cessé à cette époque de s’intéresser à la chose moderne et sa femme s’occupera seule de la maison d’Hyères après la guerre. Il se retirera ainsi à Grasse dans une bastide du XVIIIème siècle, acquise en 1923, où il s’adonnera à l’horticulture.

Cette réalité, ici absente, ne correspond évidemment pas à l’intention de l’exposition.

4. Quant au lieu même de l’exposition, la propre villa des mécènes à l’affiche, son histoire n’est que partiellement évoquée et seulement sur la période qui convient au concept de l’exposition.

Car si cette maison fut effectivement ouverte à la création artistique, cela ne dura guère. Dès 1933 la vicomtesse écrivait en effet : « Nous démodernisons la maison. » C’est que le « couple » avait été refroidi par le scandale de L’âge d’or survenu en 1930, principalement le vicomte qui avait payé le film de Luis Buñuel et, naïvement, n’avait rien vu venir…

C’est vrai aussi que leur « aventure moderne » doit beaucoup au fait qu’ils étaient alors, comme l’écrira Charles, jeunes et impatients et qu’il fallait selon lui que tout soit amusant. Leur fortune héritée faciliterait les choses.

Et quand il invita Man Ray à venir tourner à Hyères en 1928, un tel geste, apparemment en faveur du cinéma naissant, reposait aussi sur le désir manifeste de faire voir sa maison.

Ainsi cette aventure, portée par la volonté évidente de se distinguer, n’excéda pas dix ans. Et, comme pour l’accompagner sur sa pente, la maison elle-même empiriquement bâtie se dégrada lentement, se fissura et prit l’eau. Un processus qui s’accéléra après la guerre quand le bâtiment cessa peu à peu d’être entretenu.

Et c’est durant ces années 50-60 que Marie-Laure de Noailles en fit sa demeure. Une demeure improbable où, dans une ambiance passablement décadente, elle entretenait une faune hétéroclite dont la rumeur locale se plaisait à imaginer les galipettes sexuelles.

Toujours est-il qu’aussitôt après sa mort, en 1970, le vicomte mit la maison en vente dans un très piteux état et fit en sorte que la ville d’Hyères pût l’acheter. Marché conclu en 1973. « C’était à ses yeux le royaume de sa femme », comme l’écrivait alors France Soir. Mais son image avait quand même dû se dégrader pour que, plus tard, quand la Ville entreprit de restaurer la maison, ses descendants ne souhaitent pas qu’on l’appelle « Villa Noailles »…

5. Car c’est bien la Ville d’Hyères qui allait entreprendre sa restauration avec le soutien de l’Etat. Et c’est bien avec le seul argent public qu’on paierait son long et coûteux chantier.

Aussi n’est-ce pas le moindre paradoxe de cette exposition, d’être consacrée à l’éloge illimité du mécénat des Noailles dans un lieu qu’ils ont abandonné à sa ruine. Un point de l’histoire ici passé sous silence.

6. Nul doute cependant que ce « couple » d’aristocrates décalés, au temps de sa jeunesse libre et argentée, en rupture avec la bien-pensance et son milieu d’origine, aura attiré l’attention et soutenu quelques artistes « émergents ».

Aucun doute non plus sur la générosité de Charles de Noailles dont Luis Buñuel témoignait volontiers et avec lequel il resta en relation bien après l’âge d’or de leur (més)aventure commune.

Mais rien qui permette sérieusement de voir au cœur du « couple » le projet construit de mener une vie de mécènes au nom d’on ne sait quelle exigence artistique, comme tente de le faire croire la page imprimée à l’usage des visiteurs de l’exposition.

7. Une vie de mécènes, c’est en effet le titre de ce document indigeste qui apparaît comme le support théorique de l’exposition. Un discours d’autojustification prétentieux qui se résume à un postulat, sans cesse répété, celui de « l’extraordinaire mécénat» des Noailles. Un mécénat non stop de 1923 à 1970, selon l’auteur…

(Même si cette déclaration est contredite par le texte d’introduction à l’exposition qui parle du « ralentissement » de ce mécénat après 1930…)

8. Et, dans ce drôle de galimatias, on peut lire pêle-mêle :

que les Noailles ont élargi la définition du mécénat;
qu’ils ont saisi que la modernité c’est le collage (…), un partage entre plusieurs influences;
que Marie-Laure de Noailles opère plus ou moins consciemment une confrontation quasi-systématique entre basse et haute culture;
que Charles de Noailles saisit intuitivement que les révolutions intellectuelles à venir ne se construiront pas seulement sur l’héritage surréaliste…
qu’ils sont au cœur de la modernité. Ou plus exactement des modernités;
qu’ils ont choisi de vivre non pas au cœur de l’avant-garde, mais des avant-gardes (c’est moi qui souligne).
Probablement l’auteur est-il égaré par son admiration pour ces illustres personnages, mais dans un « Centre d’art » il est regrettable de voir une telle confusion intellectuelle se donner libre cours.

Est-ce l’effet de l’absence d’un conservateur et d’un véritable projet scientifique et culturel ?

9. De fait l’exposition a un petit côté grotte de Lourdes. On pourrait s’y croire dans un sanctuaire réservé au culte de Charles et Marie-Laure de Noailles. Où le moindre souvenir, survalorisé, a pris la dimension d’une relique.

10. Culturellement, on pourrait s’inquiéter :

d’un tel défaut de distance critique.
d’une adhésion si totale à une histoire à ce point « arrangée » et présentée au visiteur comme une vérité admirable et définitive.
d’une telle tendance à la vénération comme on en voit dans les fan-clubs, où tout ce qui touche à votre idole, par le seul fait d’y toucher, devient infiniment précieux.
11. L’exposition a donc échafaudé un conte bleu. Tout y est sucré, propre et lisse. Charles et Marie-Laure veillent sur l’art. Les touristes sont invités à se recueillir.

12. On mesure comme on est loin de la vérité du commencement. Quand on sait qu’en ce lieu très privé fut autrefois fêtée une sorte d’insoumission et que la maison brilla rien que pour le plaisir passager des Noailles et de leurs invités jouant à une autre manière de passer le temps.

Charles de Noailles, à la fin de sa vie, avait pourtant tout dit de cette époque disparue : « Nous aimions nous amuser avec des gens intelligents et de valeur.

François Carrassan / Mai 2015

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Braises/Catherine Verlaguet/Artefact

5 Avril 2015 , Rédigé par grossel Publié dans #spectacle

Braises/Catherine Verlaguet/Artefact
Braises/Catherine Verlaguet/Artefact

Braises

auteur Catherine Verlaguet

compagnie Artefact

mise en scène Philippe Boronad

J'ai vu ce spectacle ce vendredi 3 avril au Pôle Jeune Public au Revest. Plaisir de retrouver des gens du public avec qui j'ai eu des relations, c'était il y a dix ans déjà, plaisir de retrouver la convivialité qui existait du temps des 4 Saisons du Revest poursuivie par l'équipe en place depuis dix ans.
Salle pleine (avec beaucoup de jeunes) pour une histoire terrible, trois histoires terribles, vécues par une mère et ses deux filles, histoire inspirée d'assez loin par l'immolation de Sohane Benziane le 4 octobre 2002.

1 - Présentation de la pièce de Catherine Verlaguet par l'éditeur, Théâtrales : La veille d’un mariage est souvent un temps de prise de conscience sur sa vie et les changements qui nous attendent. Pour franchir ce cap-là, Leïla se serait bien passée de la visite surprise de sa grande sœur Neïma. Alors qu’elle n’est pas invitée au mariage, celle-ci semble pourtant déterminée à raviver des souvenirs douloureux.

Le dialogue entre les deux sœurs et leur mère, même lorsqu’il est teinté d’humour, ne parvient pas à cacher que le drame qui les a touchées trois ans plus tôt n’était pas qu’un banal conflit intergénérationnel au sein d’une famille maghrébine en France.
Écrite pour trois comédiennes, Braises est une pièce choc qui a pour volonté d’ouvrir le débat en abordant les sujets polémiques qui sont au cœur du quotidien de milliers de familles immigrées : l’émancipation des femmes, les mariages arrangés, la religion… ces questions qui aujourd’hui encore poussent en marge de notre société des communautés qui ne parviennent pas toujours à concilier leurs coutumes avec celles de leur pays d’accueil.

Ce texte a été écrit en résidence d'écriture à Valréas (84), grâce au festival les Nuits de l'Enclave et au soutien de la DRAC Provence - Alpes - Côtes d'Azur.

2 - Présentation sur theatre-contemporain.net : Deux filles et une mère, au matin du mariage de l’une des deux soeurs. Entre tradition et violence (mariage forcé pour Leila et amour désespéré pour Neïma), "Braises" raconte avec force et talent une histoire de famille où deux adolescentes se confrontent aux carcans de la culture et de la filiation. De souvenirs en non-dits, de ressentiments en regrets, le travail de mémoire viendra accomplir son oeuvre libératoire. Ainsi s’ouvre une lente intrusion dans un dédale intime peuplé de fantômes. Un dédale au centre duquel deux adolescentes expriment leur désir d’un acte d’émancipation irrévocable.

"Braises" explore sur un plateau de théâtre les destins croisés de Leila et de Neïma et les miroirs que nous tend leur quête d’identité. "Braises" revient ainsi à l’une des missions premières du théâtre : permettre, à travers la fiction et le drame, de s’identifier aux autres pour s’interroger soi-même. Pour cette nouvelle création, le metteur en scène Philippe Boronad et la Compagnie Artefact poursuivent avec brio leur exploration d’un langage scénique transdisciplinaire qui fait la part belle aux possibilités offertes par les nouvelles technologies.

3 – Note d'intention - Ce qui fait œuvre, c’est ce qui fait lien.

A l’origine de ce projet, il y a notre propre effroi. Notre devoir d’alerte. Notre sentiment d’urgence. Notre constante interrogation sur notre rôle et nos responsabilités, en tant qu’artistes, au sein de la société. Notre conviction de l’intense nécessité à rester vigilant, à soulever des questionnements, à susciter des réactions. A rencontrer les hommes. A tisser ou retisser du lien. A rompre l’enfermement. Parce que nous croyions que ce qui fait œuvre, c’est ce qui fait lien. Montée de l’extrême droite, intégrisme religieux, xénophobie, racisme, homophobie, haines, désolidarisation... La crise véhicule des peurs ataviques. Des peurs à l’origine d’enfermements divers. La peur, le repli sur soi, l’isolement rompent les liens humains, sociétaux, familiaux, territoriaux. L’exploration menée a vocation à renouer le lien profond entre les êtres, quelque soit leur appartenance. Et pour ce, elle se doit d’inventer de nouvelles voies : être foncièrement participative, immersive, fédératrice, généreuse. Philippe Boronad

Dans le contexte actuel de crise économique et sociétale, face à la manifestation inquiétante de montées de mouvements extrémistes, la tentation du repli sur soi et le retour à des pulsions primaires - instinct de survie, crise identitaire, individualisme, peur, haine, hostilité face à l’altérité, rejet des autres groupes d’appartenance ethniques ou sociologiques, homophobie, xénophobie, territorialité, etc. - artefact a décidé de dédier son nouveau cycle de recherche à une réflexion sociale et politique menée autour de la notion d’enfermement (socio-culturel, politique, intellectuel, psychologique, physique...).

Braises constitue le premier volet de ce triptyque consacré à l’enfermement.

En cette période de décomplexion de l’extrême droite et de forts replis culturels des quartiers,

Braises soulève les notions d’appartenance et d’identité nationale qui font aujourd’hui l’objet de débats houleux.

4 - Mon retour sur le spectacle - La fille aînée, Neïma, qui est Française, qui se sent Française, qui aime la liberté, qui veut que son corps lui appartienne, qui veut décider par elle-même, qui aime Jérémy, un Français putain, et roux, tout ce qu'il y a de roux, se voit imposer un mari, Sami, par son père après que sa mère a raconté à son mari qu'elle aime un pas comme eux, un Français blanc et roux dont la mère écorche le nom, déshonorant ainsi la famille. Neïma quitte l'appartement familial, se retrouve chez Jérémy, fait l'amour avec lui, la pute crache la sœur cadette, revient dans la cité, tombe entre les mains des loups, les gars de la cité, qui la violent et l'immolent, séquence traitée par la vidéo, remarquable, non documentaire, métonymique c'est-à-dire une partie donnée à voir pour le tout, non montré mais imaginé ou pas par le spectateur, donc rien d'appuyé, (bande son discrète, pas de cris, hurlements), c'est retenu mais puissamment évoqué et mon émotion a été forte.

Cette tragédie a eu lieu trois ans avant et aujourd'hui, Leïla, la cadette va être mariée à Sami, celui qui devait prendre Neïma. Le père a quitté la France pour le bled, le fils, intégré, est totalement absent du récit. La fille et la mère revivent cette histoire. Pour la mère, déni de la réalité, Neïma n'est pas morte, sa culpabilité l'écrase, il lui faut donc promettre d'être différente, d'agir différemment, de tenir à l'écart père et fils. Assise, debout, courts déplacements de côté, face à nous, la vie s'est arrêtée. Pour Leïla, le ressentiment envers Neïma domine car l'aînée est partie sans lui dire sa décision de fuir ce milieu carcéral. Si elle accepte d'épouser Sami, c'est parce qu'elle préfère la paix (par la soumission) à la guerre (faite par les hommes, faits pour ça), contre lesquels on ne peut rien dit la mère, hommes même pas traités de salauds, de barbares, qu'il s'agisse des « civilisés humanistes, universalistes » du XVI° ou des « barbares communautaristes, particularistes » des cités, qui a fait de leur famille un champ de ruines. Les « » sont de moi, ce ne sont pas des citations et je ne sais pas pourquoi je les emploie.

Cette histoire, bien écrite par Catherine Verlaguet, bien jouée par les trois comédiennes (Aïni Iften, la mère, Leïla Anis éditée chez Lansman, Manon Allouch pour les deux soeurs) dans une mise en scène sans effets, simple (avec les entrées-sorties de Neïma, la fantôme, dans le public, hors plateau), dans une scénographie minimaliste suggérant un intérieur d'ailleurs par le fond, avec un miroir à cour qui ne rend pas l'image qu'on attend, miroir capricieux, indépendant donc nous interpellant d'autant qu'il peut évoquer aussi un cercueil, cette histoire montre les ravages intimes, en chacun et au sein d'une famille, du conflit insoluble entre la république, ses « valeurs », son « progressisme », son « humanisme », son « universalisme » et la culture d'origine, maghrébine, musulmane, traditionnelle, figée, archaïque, perpétuée par les mères qui soumettent leurs filles au pouvoir mâle, machiste des pères et frères.

Il est évident qu'un tel spectacle ne changera pas l'état du monde ni ne fera bouger les choses, les gens, les lignes. Donc ne pas le dire comme l'a fait le metteur en scène au moment du débat. Ni même l'écrire comme le fait la 4° de couverture de la pièce. Ce n'est pas le rôle du théâtre de changer le monde. Mais il peut susciter du débat sachant que le susciter c'est courir le risque d'induire ce qu'il faut penser. Une phrase de la 4° de couverture est ambiguë à ce propos : concilier leurs coutumes avec celles de leur pays d’accueil. C'est induire que le chemin doit aller des cités vers la république, à eux de s'intégrer. Je ne suis pas sûr que sur de tels sujets, très sensibles, on puisse maîtriser le débat. Les enseignants après Charlie s'en sont pris plein la gueule pendant la minute de silence imposée par la République du haut de ses frontons. Après Charlie, il faut se poser la question : cela va-t-il froisser, choquer, blesser ? Qu'on le veuille ou non, on est responsable des conséquences chez autrui de notre « liberté d'expression, de blasphème » que certains, des connards, veulent absolue. Pour s'arroger l'impunité ?

Ce spectacle, en début d'exploitation, mérite de tourner. Il est passé aux Ulis, au milieu des cités mais pas une seule classe n'y a assisté nous a dit le metteur en scène content cependant des retours du public, de femmes voilées en particulier. Le rap d'introduction nous décrit l'univers de la cité, sa violence, les règlements de compte (avec le rap, le hip hop, le street art, les graffitis... on voit que les cités créent leur culture, une contre-culture, pas une underground, que bien sûr la société a su récupérer cette culture, l'officialiser, la vider de sa substance identitaire et politique contestataire). Quand la mère après ce long rap finit par prendre la parole après nous avoir absentifié (comme le font les autistes pour lesquels nous sommes transparents, inexistants quand ils ne nous regardent pas, droit dans les yeux), c'est pour s'insurger contre le comportement asocial des loups qui pissent contre les murs de la cage d'escalier. Cela ne l'empêche pas alors qu'elle décrit avec lucidité et humour ce que sont les hommes, de proposer à ses filles de ne pas céder aux tentations de la séduction. On sait que le cerveau de l'homme est relié à son sexe. Il ne faut donc pas le tenter avec des jupes, des décolletés. On ne combat pas l'homme machiste comme le font les Femen, on s'adapte, on passe inaperçue, on se voile pour être tranquille. Autrement dit à la femme de se retenir, pas à l'homme de changer d'attitude. Neïma ne veut pas de cette soumission, elle ne veut pas de ce code d'honneur familial qui impose ses rites, définit les bons comportements, empêche de se déterminer, de choisir, par amour. Sa mère se déchaîne contre l'amour qui va, qui vient. Neïma ne veut pas entendre « raison », la raison de la famille, de la tradition. Elle paie le prix fort pour avoir choisi le temps d'une nuit, la liberté, l'amour, le plaisir, la modernité. Les loups la violent, l'immolent. Aujourd'hui, des loups se radicalisent, prennent des armes et tuent, assassinent par haine. Leïla se soumet pour avoir la paix, pour que la paix s'installe, que redémarre la vie. Elle sera mère avec Sami. Mais d'autres (comme Hayat Boumeddiene) rejoignent les loups (c'est une métaphore que j'emploie, je m'excuse auprès des loups revenus au Revest) pour combattre l'Occident.

5 - Mon avis sur les débats envisagés - Je pense qu'il ne faut pas dans les discussions induire des jugements hâtifs sur l'une ou l'autre des deux sœurs qui semblent à l'opposé. Ce serait introduire du manichéisme. La souffrance intime, provoquée par les clivages venus du dehors, mérite qu'on se taise, qu'on compatisse, qu'on accompagne dans le réel, (le contraire de ce que veut l'auteur qui veut forcer la parole), pas qu'on la juge en disant que Leïla est trop soumise, qu'elle n'a qu'à assumer sa liberté de choix, qu'elle a le pouvoir de dire NON ou que Neïma aurait dû être plus raisonnable...

Le débat doit plutôt porter sur ce clivage entre deux cultures, clivage qui empoisonne de plus en plus la société française, inflige ces souffrances invisibles dans le cœur, l'esprit, le corps de ces femmes prisonnières et cela depuis la curieuse démission de la gauche (de fait toujours démissionnaire depuis l'assassinat de Jaurès, socialistes de la II° internationale, staliniens de la III° internationale), passée au libéralisme même appelé social-libéralisme. Bien sûr, le "changement" de paradigme archi-visible de la gauche n'est pas seul en cause. Ce changement a déboussolé l'électorat populaire, tenté par l'extrême de la droite, laquelle droite s'extrémise pendant que l'extrême-droite évolue, capitalisant de nouvelles couches de population, jeunes, cadres, femmes, ce qui assurément la rendra de plus en plus attractive pour les horripilés de l'alternance, voulant essayer une alternative. Et je le dis sans complexe, j'en ai marre de voir un parti légal être diabolisé comme il l'est, être marginalisé par les modes de scrutin, ne pas avoir une représentation conforme à son poids électoral (ça fait croire qu'il est minoritaire), être traité d'incompétent. Avec ces discours, on combat mal le FN parce qu'on le méprise. Et donc on passe à côté des raisons qui poussent des Français de plus en plus nombreux à le rejoindre. Propos du maire du Revest, lors d'une réunion : le FN d'aujourd'hui, c'est gentil par rapport à ce qui se disait dans le RPR d'il y a 20 ans. Je crois que les diabolisateurs du FN font un déni de réalité, il leur faut à eux aussi un bouc émissaire. Pour peu, ils l'interdiraient.

Ce ne sont que quelques remarques politiques en passant, à fuir dans un débat car ces remarques s'inscrivent dans l'acceptation du système en place avec « élections dites démocratiques », en 68, on disait "élections, piège à cons". Nous sommes en parodie de démocratie donc sujet à éviter. C'est la réalité des rapports de force et non les opinions qui fera évoluer les choses. Parfois, ça s'appelle révolution mais ça peut aussi s'appeler fascisme. Ce qui est en jeu c'est qui détient le pouvoir, c'est comment prendre du pouvoir jusqu'à le prendre. Les cités n'ont rien à attendre de la République. Ça fait trop longtemps que l'apartheid a été mis en place. La révolte des cités en 2005 avait été suivie d'un engouement extraordinaire des cités pour la candidate Ségolène Royal, au travers de sa pratique (un peu bidon) de la démocratie participative. On a vu comment les éléphants ont fait obstacle à son élection. On a eu le président du karcher et du pauv' con, casse-toi. Mais stop.

Pour qu'il y ait débat, ce n'est pas ¼ d'heure en fin de spectacle ou 1 H en classe qu'il faudrait. Et même un débat sur des mois comme ceux auxquels je participe au sein d'un groupe Colibris a toute chance de rester improductif.

6 - Sont à revoir, à repenser tout un tas de notions.

Comment définir la laïcité quand la religion qu'on croyait avoir reléguée au domaine de la vie privée veut s'affirmer et s'affirme dans l'espace public, y compris par des signes ostentatoires. Athées, libre-penseurs, laïques, va t-il falloir reprendre le combat contre les intégristes catholiques, juifs, islamistes ? Manque que les orthodoxes dans notre bon vieux pays. Des livres sortent comme celui d'Yvon Quiniou : Critique de la religion, une imposture morale, intellectuelle et politique aux éditions La ville brûle. Ouf !

Comment définir un vivre-ensemble quand les communautarismes freinent des quatre fers pour empêcher l'intégration (il faudrait distinguer le modèle à la française dit d'intégration, voire d'assimilation et le modèle à l'anglaise dit communautariste, les évaluer), quand le communautarisme et la religion apparaissent comme la seule protection contre une culture dominante, aux valeurs universelles affirmées sur les frontons mais aux pratiques si peu conformes à ces valeurs. La société française est raciste, dans les deux sens. Comment l'arabe, le noir peuvent-ils se sentir français quand ils sont ghettoïsés comme ils le sont dans les cités, quand ils se retrouvent sans diplômes (BEP de chaussure, de chaudronnier dit le rap du début), sans emploi ? quand ils créent une économie parallèle pour s'en sortir ce qui les installe dans une délinquance dont ils sortent rarement, difficilement ? Le vivre-ensemble suppose bien autre chose que du débat, il suppose de la vie en commun, ce que d'innombrables associations tentent pour créer, recréer du lien. Mais tout ce travail associatif c'est de l'emplâtre sur une jambe de bois; ça dispense le pouvoir de prendre de vraies mesures; finalement, ce travail sert d"alibi, retarde les explosions sociales.

À côté de ce travail au quotidien, je pense que la question centrale est celle du pouvoir. Lors du débat à la Colline sur l'absence de diversités sur les scènes françaises, il a fallu que la salle s'impose aux barons du théâtre français. Les bons sentiments, les belles déclarations sont rarement suivis d'effets. C'est donc une guérilla, une lutte de classes, tiens ! tiens ! qui est à mener, un peu à la manière des étudiants de 68, ceux du mouvement dit du 22 mars, théorie et pratique de l'action exemplaire : provocation, répression, généralisation. Aujourd'hui, le 3° terme n'est pas acquis. La réaction massive aux assassinats des Charlie, belle, spontanée, n'a pas eu de suites. L'esprit du 11 janvier 2015 fut un feu de paille émotionnel. Il est déjà envolé en fumée fumeuse. La « démocratie » avec «» est l'outil de la domination, non l'outil de la justice, de l'égalité, de la fraternité. J'aime cette citation : l'apartheid était « légal », l'esclavage était « légal », le colonialisme était « légal », la légalité est une construction du puissant et non de la justice.

Que faire ? Parler, faire parler, écouter parler, m'a tué.

Que faire ? Faire !

- aller au charbon politique comme je préconise souvent, donc jouer le jeu démocratique. J'ai pratiqué à différents niveaux. De 1983 à 1995, comme conseiller municipal j'ai pu faire, ce fut l'aventure théâtrale du Revest avec l'illusion que par l'édification d'un théâtre ouvert aux auteurs, passant commande de textes, de mises en scène, cela contribuerait à donner une identité à un beau village-dortoir. Cela dura jusqu'en 2004. Lors d'une rencontre récente j'ai dit au maire actuel que son slogan, un village, une identité était vide. Comment un village de résidents travaillant hors-village peut-il se fabriquer une identité ? Je n'en sais plus rien. En 1997, je me suis présenté avec un suppléant, sans étiquette, hors parti, aux législatives dans la 3° circonscription du Var où la députée FN, Yann Piat venait d'être assassinée. 1% des voix. En 2008, j'ai été tête de liste contre le maire actuel. Avec 15% des voix, aucun élu à cause du système du panachage. Bref, le jeu démocratique, en freelance, c'est voué à l'échec; il faut aller avec les équipes qui gagnent, hier des frontistes ont choisi l'UMP pour se faire élire, aujourd'hui le mouvement inverse s'opère, aller au FN pour se faire élire, ce qui indique la porosité entre les deux mouvances. Mais en opérant ainsi, on se vend. Le maire actuel du Revest, conseiller général n'a pu se représenter parce que ne voulant pas s'encarter à l'UMP. Les partis sont plus forts que les fortes têtes.

- je crois de plus en plus aux révolutions tranquilles : l'agriculture de proximité, les incroyables comestibles, l'habitat partagé, d'innombrables expériences en ville, en campagne, passionnantes, de nouvelles façons d'éduquer, de nouvelles écoles, hors république, apprenant à vivre, à créer. Sur les réseaux sociaux, les informations circulent bien. Des films alternatifs sont réalisés, projetés. Pensons aussi aux nouvelles techniques de transport mises au point par les Chinois dont le Maglev qui pourra rouler à 3000 km/h, le tramway à hydrogène qui ne rejette que de l'eau. Les multinationales ne les voient pas venir, accrochées qu'elles sont à leurs profits au détriment de l'environnement, de la santé publique .... Elles croient que les Chinois produisent pour la consommation occidentale. La Chine bureaucratique-capitaliste (quel mariage) est déjà ailleurs. Je crois qu'il faut regarder par là-bas ou y aller tout en restant ici à fabriquer, cultiver son potager d'appartement au lieu de pisser dans son violon, expression artistique singulièrement innovante. C'est une façon très concrète de se construire une identité, de la partager. C'est une façon très concrète de sortir du sentiment d'impuissance. C'est ce que j'ai décidé après Charlie, participer à un groupe Colibris qui se réunit, oui, oui, une fois par mois, le dimanche en fin d'après-midi. Déjà 3 réunions. Des réalisations en cours, des salons de lecture en préparation sur Pierre Rabhi, Patrick Viveret, Edgar Morin, une séance sur "voter, s'abstenir" en préparation... Ce qui vaut pour moi ne vaut que pour moi. À chacun de se positionner, librement.

Jean-Claude Grosse, nuit du 3 avril, 2 H du mat, la lune est magnifique

Braises/Catherine Verlaguet/Artefact
Braises/Catherine Verlaguet/Artefact
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Ultimes réflexions / Marcel Conche

10 Février 2015 , Rédigé par grossel Publié dans #J.C.G.

Marcel Conche et Monsieur Cloche, personnage de Marina Damestoy
Marcel Conche et Monsieur Cloche, personnage de Marina Damestoy
Marcel Conche et Monsieur Cloche, personnage de Marina Damestoy

Marcel Conche et Monsieur Cloche, personnage de Marina Damestoy

Ultimes réflexions

Marcel Conche

éditions HD, janvier 2015

236 pages, 22 €

présentation du livre par l'auteur lui-même :

Dans cet ouvrage, j’ai voulu avant tout mettre l’accent sur certaines distinctions sans lesquelles ma philosophie, telle que je l’ai résumée dans Présentation de ma philosophie (HDiffusion 2013), ne peut être correctement comprise : distinction entre conscience et pensée, argument et preuve, cause et raison, ensemble pensable en un et ensemble inassemblable, « être » et être vrai, infini et indéfini, monde et univers, univers et Nature, science et métaphysique, libre arbitre et liberté, etc.

Cependant, ma réflexion aborde aussi d’autres sujets : la solitude, l’amitié, l’animalité, Descartes au secours de la religion, Epicure, Socrate et les dieux, l’originalité philosophique de Montaigne, Pascal et le pari, etc.

note de lecture de Jean-Claude Grosse :

Le dernier livre de Marcel Conche comporte 50 essais de 3 à 6 pages, essais de philosophe se confrontant sur tel ou tel point à Descartes, Heidegger, Pascal. Montaigne très présent comme d'habitude est très éclairant, évident. En particulier en ce qui concerne l'homme et l'animal, au moment où la loi reconnaît que les animaux sont sensibles.

Alors que l'ambiance générale sur la planète est au réchauffement des eaux, des températures, de la calotte, des esprits religieux, souvent instrumentalisés, à la montée des eaux, à la violence des vents et des affrontements religieux, des guerres de religion même, paravents d'autres guerres plus économiques, ce livre est un plaidoyer non pour la sobriété heureuse, pour la décroissance, pour la régulation des banques, pour la laïcité mais pour la liberté de penser par soi-même, laquelle suppose que la liberté soit première en l'homme ; la nature de l'homme, le propre de l'homme est non le langage, non le rire mais la liberté ; l'homme ne vit pas que dans son monde de paysan s'il est paysan, il peut en sortir, se libérer de sa lecture et de sa pratique paysanne du monde ; il est dans l'Ouvert, pouvant accueillir en homme naturel par la contemplation, la beauté qui l'entoure, il peut user de sa raison et soumettre à son jugement ce qui se présente : pleut-il ? Il pleut dit-il parce qu'il pleut réellement. Un chat lui ne peut sortir de son monde de chat coursant souris et oiseaux. Évidemment, milieu, éducation, traditions vont tenter de limiter cette liberté libre qui va se transformer en liberté sous influence, voire en aliénation, l'aliénation religieuse étant fort répandue. 3 font 1 apprend-il, c'est le mystère de la trinité, rien à comprendre, y croire du fond du cœur qui finit par lâcher. La reconquête de sa liberté première n'est le choix que d'un petit nombre. C'est une affaire individuelle, une démarche personnelle, une démarche philosophique qui va prendre ses distances avec les préjugés, les illusions, va soumettre à la question ce qui semble aller de soi ou cherche à s'imposer plus ou moins insidieusement comme vérité, comme évidence.

Il semble aller de soi que les sociétés ne vont pas favoriser de tels cheminements personnels, elles vont bien plutôt fabriquer comme dit Chomsky, le consentement, la soumission volontaire. Les sociétés ne vont pas reconnaître la nécessité vitale de philosopher, ne vont pas salarier ni retraiter des individus faisant choix de philosopher. Il n'y a aucune utilité sociale à philosopher. Ça risque de devenir des désobéissants. Le philosophe soucieux de vérité devra donc gagner sa vie à côté de sa recherche ou fera la manche comme Socrate. Philosopher est donc risqué, ce que montre très bien le portrait de Socrate par Rabelais : Alcibiade disait que Socrate à le voir du dehors et à l’évaluer par l’aspect extérieur, vous n’en auriez pas donné une pelure d’oignon, tant il était laid de corps et d’un maintien ridicule, le nez pointu, le regard d’un taureau, le visage d’un fou, le comportement simple, les vêtements d’un paysan, de condition modeste, malheureux avec les femmes, inapte à toute fonction dans l’Etat ; et, toujours riant, trinquant avec chacun, toujours se moquant, toujours cachant son divin savoir. Mais, en ouvrant cette boîte, vous y auriez trouvé une céleste et inappréciable drogue : une intelligence plus qu’humaine, une force merveilleuse, un courage invincible, une sobriété sans égale, une égalité d’âme sans faille, une assurance parfaite, un détachement incroyable à l’égard de tout ce pour quoi les humains veillent, courent, travaillent, naviguent et bataillent. Ou pour être Socrate, fréquenter le bar du bon coin, rire avec les compères des brèves de comptoir, fermer sa gueule, la liberté d'expression c'est pour les autres, être prudent quoi, éviter d'être rejeté en faisant profil bas, ne pas partager son divin savoir. En ces temps Je suis Charlie, je ne suis pas Charlie, ne pas mettre de l'huile sur le feu.

Évidemment Marcel n'est pas Socrate, chaque philosophe l'est avec sa personnalité, son génie. Distinguons, la personnalité soit ce qui est donné, inné, le caractère et ce qui est acquis par l'éducation, puis modifié par ma liberté. Le génie soit la petite voix qui me dit de ne pas aller là, qui me détourne du chemin, me fait sortir du convenu, de l'attendu. Mon génie m'a invité à démissionner de l'armée en 1964 au retour de l'Algérie, j'aurais fini chef d'état-major des armées. Je suis devenu professeur. Quant à Marcel, vous ne le verrez pas au bar du coin, écrire des tribunes libres, faire des conférences partout dans le monde, aller à la télévision. Il a des opinions étayées sur bien des choses mais il n'en fait pas l'essentiel. Quand il exprime une opinion à des amis, il peut arriver qu'elle tranche par rapport à l'opinion dominante, liberté d'esprit là encore.

Marcel Conche, philosophant pour soi, s'est ainsi libéré de la religion catholique à partir d'un sentiment, d'une émotion insoutenable devant la souffrance des enfants, émotion liée à la lecture de Dostoïevski et non par la vue de souffrances réelles. La souffrance des enfants est devenue le mal absolu et a entraîné la dissolution philosophique, argumentée des notions de Dieu, de Monde, d'Homme, d'Ordre. Marcel Conche a rejeté toute la philosophie théologisée, Descartes, Kant, Hegel. Et devenu athée, sans le proclamer, sans chercher à convaincre quiconque, il a cherché la métaphysique qui pouvait convenir à ce qu'il appelle sa proto-expérience et qui tient en 6 évidences, pages 188-189. Ce qui est frappant, c'est la place occupée par sentiments et émotions dans ce parcours, moins des émotions personnelles, liées à sa subjectivité que des émotions impersonnelles, comme objectives, en lien direct avec ce qui se produit, ce qui se manifeste. La première évidence de cette proto-expérience est un sentiment océanique : d'abord je ne suis pas seul, mais comme au milieu d'un océan ; il y a d'autres êtres ou choses de tous côtés, devant, derrière, dessus, dessous, à perte de vue, à perte d'imagination, à perte de pensée. Ce sentiment océanique enveloppe le sentiment de l'infini – au sens d'indéfini. (pages 188-189)

Libéré de Dieu comme cause unique de toute la diversité du réel, Marcel Conche élabore une métaphysique non pour rendre compte de cette diversité mais pour chercher la vérité sur le Tout de la Réalité. Et ce Tout pour lui c'est la Nature. Ce qui nous apparaît, dans sa diversité, dans sa beauté c'est la nature, beauté d'un coucher de soleil, d'un paysage, diversité de ce qui s'offre au regard, milliers de feuilles toutes différentes d'un arbre, fleurs sauvages d'un champ, colonne de fourmis. Au-delà de la terre, c'est l'univers, étoiles, planètes. C'est la nature naturée, créée par la nature naturante, la Nature, qui se cache derrière ce qu'elle crée et donne à voir. Le hasard est ce qui œuvre à l'aveugle, sans plan préconçu, sans but, sans téléologie d'ensemble mais avec une finalité pour chaque être créé, qu'il soit bon pour la vie, fait pour vivre sa vie de chien, de fourmi, de feuille.

Pour la 1° fois, Marcel Conche emploie un mot qu'il n'a jamais employé, le principe énergie. Le principe unique et suprême de l'existence et de l'activité universelles c'est le principe énergie, un principe infini, éternel, impersonnel, il y a l'énergie, principe unique faisant apparaître, disparaître toute chose, tout « être », en nombre indéfini, soit un nombre fini qui aussi grand qu'il soit ne rejoindra jamais l'infini, nombre indéfini d' « êtres », nombre incommensurable mais jamais infini, sans origine ni fin car le temps est éternel.

Marcel Conche a de nombreuses fois montré les impasses où nous conduit l'usage du mot « être », la confusion entre « être » et « exister ». À l'Être, il substitue le Il y a. L'Être n'est pas Dieu. Il y a l'Énergie. La créativité hasardante (hasardeuse) de la Nature, créativité depuis toujours et partout, ce qui veut dire que ce qui « est », qui « existe » ne vient pas de rien et ne retourne pas au rien, au néant . Cette créativité aveugle est le fait de l'Énergie perpétuelle, de la Vie éternelle qui fait que toute chose créée est bonne, faite pour la vie, pour vivre son temps de vie fini. Les choses, les êtres créés, livrés à la vie, à la mort ne forment pas dans leur incommensurable, leur indéfinie diversité, un ensemble ordonné, cohérent, un monde. Chaque être a son monde, le monde de l'abeille, le monde de la mouche, ces mondes sont en quelque sorte inaccessibles à toute connaissance, l'abeille ne peut accéder au monde de la mouche et l'homme pas davantage. Et ces mondes sont inassemblables. Il n'y a pas l'ensemble de tous les mondes. On ne peut trouver un ordre, un sens à toutes ces créations. Seulement qu'issues de la Vie éternelle, elles sont vivantes, éphémères, changeantes, de la jeunesse à la vieillesse et à la mort. Mais à la différence des religions, la signification de la mort ne nous est pas donnée. Anaximandre, le premier philosophe, ayant intuitivement compris que le fini ne peut engendrer le fini, pense que seul l'infini peut engendrer l'indéfini des finis. La mort s'expliquant par une sorte de justice ontologique, un rendu pour un donné. On meurt parce qu'on a eu du pot d'apparaître, faisant injustice à ceux qui n'ont pas eu ce pot (un spermatozoïde accrocheur s'accrochant bien à un ovule mais SVP ne me réduisez pas à ce hasard et ne développez pas non plus la chaîne causale, spermato paternel, ovule maternel et en remontant), réparation de l'injustice première pour d'autres chances, d'autres malchances. Quand on pense que ça date de 2700 ans, que ça tient dans une phrase, remarquablement commentée par Marcel Conche dans son Anaximandre (PUF).

L'homme comme création de la Nature a comme caractéristique, que n'ont pas les autres êtres, d'être dans l'Ouvert, il l'est quand il échappe aux soucis de son monde de paysan, quand il est homme naturel qui contemple, qui pense, qui juge, qui éprouve. Cet homme peut donner à sa vie, un sens, une valeur, librement, alors que sa vie est éphémère, qu'il n'emportera rien, que tout ce qu'il aura réalisé sera oublié, disparaîtra. S'il veut le meilleur de ce qu'il est capable de créer, créateur un peu à l'image de la Nature (créer c'est ne pas savoir à l'avance ce qu'on va créer), il vivra comme un sage tragique, voulant le meilleur qui par la mort ne vaut pas plus que ce qui ne vaut rien. Cette indifférence de la Nature à la valeur est essentielle à éprouver. Le choix de nos valeurs, choix qui fonde notre éthique, notre manière de vivre nous appartient, les uns pour l'argent, les autres pour le pouvoir, d'autres pour la gloire, d'autres pour le bonheur, un peu pour la vérité. Nous pouvons aussi vivre comme les feuilles au vent d'Homère ou jouer aux dés ou à la roulette russe (chargée si possible) les moments clefs de notre vie, APBLC.

Cette sagesse tragique voulue par Marcel Conche me semble être issue de sa 1° métaphysique, celle de l'apparence absolue. Tout est voué à disparaître sauf le Tout, le Il y a. Mais on voit bien qu'il y a une inégalité, la mort est la destination de toute chose, de tout être, elle n'est pas la destination du Tout. La Vie éternelle, l'Énergie perpétuelle ne sont pas mortelles. Le Temps éternel n'est pas l'ennemi mortel de la Vie éternelle. Si dans le monde des apparences, dans la nature naturée, la guerre est père de toutes choses selon Héraclite, la guerre n'est pas le principe à l'oeuvre par et dans la Nature. Le principe Énergie (qui donne Vie) crée des êtres bons pour la vie, c'est-à-dire équipés pour vivre. Une vie saine favorisera une espérance de vie plus grande qu'un vie d'excès. On peut décliner chacun pour soi ce que suppose au quotidien, de vivre selon sa nature, sa singularité, son unicité. C'est créer en quelque sorte sa vie et non pas suivre un chemin écrit d'avance, suivre des préceptes inculqués par une éducation qui conforme. Une vraie éducation laïque, éducation à l'universel, favoriserait ce devenir ce que l'on est. Mais on peut aussi vivre APBLC, se livrer à l'aléatoire ; je crois qu'il faut une sacrée force, un sacré détachement pour vivre ainsi SDF, précaire quand c'est par choix ce qui doit être rare. Il y en a d'autres qui utilisent le détachement à des fins spirituelles mais ne pratiquant pas la méditation transcendantale, je fais silence, le propre du sage que je suis en train de devenir.

L'énergie évoquée par Marcel Conche a un statut de principe, d'évidence ; elle n'est pas définie. Je pense qu'il faut éviter de la voir comme la voit les savants (e = mc2) mais aussi comme la voit des traditions spirituelles fort anciennes.

Il me semble que la 2° métaphysique de Marcel Conche, sa métaphysique de la Nature, avec son principe Énergie peut ouvrir une autre perspective que la sagesse tragique telle que conçue, pratiquée par lui : faire ce que je peux de meilleur même si cela doit disparaître. Cette sagesse tragique se vit dans le temps rétréci, le temps des projets, le temps court de nos vies. Elle ne se soucie pas du temps infini, éternel qui est celui de la Nature et dans lequel nous sommes inscrits, comme un éclair dans la nuit éternelle dit Montaigne.

Certes, je suis mortel, je le sais et philosophe, sage plutôt, je l'accepte. Mais mon corps mort ne va pas au néant, au rien, il n'y a pas de rien ; il n'y a pas Rien puis quelque chose ; la question pourquoi quelque chose plutôt que rien n'est pas une question métaphysique ; il y a depuis toujours et partout et ce il y a qui engendre ce qu'il y a, tout ce qu'il y a, dans sa diversité indéfinie, c'est le principe énergie ; mon corps mort se dégrade en un degré inférieur de la matière, non matière vivante et pensante, mais matière inerte. Comme le mot matière me parle peu, je préfère dire que mon corps mort revient au grand brassage particulaire, revient à l'énergie. Venu des poussières d'étoiles, il retourne aux poussières d'étoiles, restitué à la Vie comme énergie pour d'autres usages au hasard.

Incidente : les sciences tentent toujours d'expliquer le supérieur par l'inférieur. En ce sens, elles dégradent les spéculations élevées en spéculations grossières mais l'homme expliqué par l'animal n'est plus l'homme, l'âme expliquée par le corps n'est plus l'âme, la pensée expliquée par le cerveau n'est plus la pensée, la vie expliquée par la matière n'est plus la vie (page 199).

Quant à ce que nous avons pensé, éprouvé, nos productions immatérielles, en même temps qu'elles passaient, nevermore, elles devenaient vérités éternelles, forever, en ce sens que rien ne peut faire que ce que j'ai dit, pensé, éprouvé à tel ou tel moment n'ait pas été dit, pensé, éprouvé. Dans la mesure où ces productions immatérielles sont en nombre indéfini, de notre naissance à notre mort, on peut dire que toute notre vie s'inscrit comme vérité éternelle dans le « monde des vérités », que notre livre d'éternité s'écrit au fur et à mesure de notre vie, enregistrant tout, fidèlement, sans falsification possible, que ce livre d'éternité n'est pas écrit d'avance, qu'il ne servira à aucun jugement dernier puisque sont enregistrées aussi bien nos bonnes pensées, nos bonnes actions que les mauvaises.

Ma métaphore du livre d'éternité de chacun est à prendre avec des pincettes. Ce livre enregistre-t-il au fur et à mesure dans un ordre chronologique ? Ce livre est-il une suite aléatoire de feuillets sans queue ni tête à notre image , suite même pas reliée mais feuillets volants livrés aux vents des univers ? Il faudrait un vrai nouveau Cyrano de Bergerac pour imaginer ça.

Évidemment, j'ignore si le temps utilisé dans ce livre relié ou délié est le temps qui se compte en secondes Bleu Giotto, temps linéaire. Est-ce un temps circulaire, celui des cycles menstruels pour les dames ou celui du rythme orgasmique stochastique pour les messieurs, celui des saisons ? Il y a là un petit problème que je laisse aux génies.

J'ignore où se situe ce « monde des vérités », cette bibliothèques des idées dont Marcel Conche dit qu'elles sont éternelles, indépendamment de la langue, mortelle, dans laquelle elles sont formulées (page 46). J'ignore dans quel espace-temps nos productions immatérielles retournent, sont enregistrées pour l'éternité, un peu à la manière de nos traces ineffaçables sur internet.

J'ignore si cette bibliothèque avec tous nos livres d'éternité est bien rangée, j'ignore si des usages sont faits et par quoi, par qui, de nos idées, de nos émotions, de nos sentiments mémorisées.

C'est peu probable que ce soit bien rangé dans la mesure où nos vies sont assez peu ordonnées, sensées. Nos vies sont largement gouvernées par le hasard, au petit bonheur la chance (la martingale APBLC existe en Bourse ; il a été montré qu'un Parlement travaillerait mieux si une fraction importante des représentants du peuple était tirée au sort dans la population puisque ces députés ou sénateurs aléatoires obligeraient les professionnels de la politique à oeuvrer dans l'intérêt du plus grand nombre et non pas pour leur seule clientèle).

Nos décisions, des milliards de décisions, de choix, sont rarement pensées, elles sont irrationnelles pour la plupart, hasardées comme le fait la Nature, à la différence que nous, nous choisissons ou hasardons des coups de dés à effets secondaires imprévisibles, bénéfiques ou maléfiques car nous ne décidons pas pour que ça vive, que ça favorise la vie mais pour que ça rapporte, que ça nous mette en avant. Nos milliards de coups de dés, nos milliards de coups de roulette russe (à blanc ou chargée) pour vivre au jour le jour comme nos plans de carrière, nos plans d'épargne, nos plans de retraite pour vivre rassuré, assuré, tout ça semble produire un patchwork indescriptible, un désordre généralisé, universel, du mouvement brownien indéfini, non saisissable même par les machines statistiques les plus sophistiquées, les plus puissantes. C'est le règne des processus stochastiques. On comprend que les savants préfèrent chercher et trouver des constantes universelles que les lois du chaos humain.

En tout cas, il me semble qu'on peut décliner des usages possibles dans notre vie de chaque jour de cette métaphore du livre d'éternité que nous écrivons, dans le plus grand bordel. On passe du nez dans le guidon qu'on contrôle, croit contrôler à une perspective sidérale et sidérante de schuss et de slaloms hors-piste sur poudreuse imprévisible et avalanches pressenties.

La science peut-elle nous éclairer ? Il me semble que le savoir, les connaissances scientifiques, innombrables, non connues, non maîtrisées, mal articulées par la plupart des gens ne peuvent nous servir à voir vraiment, d'autant que ce que l'on sait accroit exponentiellement ce qu'on ne sait pas.

Comment voir le ciel si on essaie de le voir comme univers avec ce que l'on sait aujourd'hui de l'univers. Cet univers des savants est un objet intelligible, difficilement intelligible d'ailleurs et cela est vrai de toutes les disciplines, comprises de quelques-uns seulement ; ce n'est pas un univers que je vois. Et toutes les animations en 3D qu'on me présente ne me font pas voir. Je vais éprouver de l'émerveillement ou de la terreur devant les chiffres proposés, les images présentées. Mais je ne vois plus le ciel sans voir pour autant l'univers.

Pareil pour le corps devenu planches anatomiques et animation des minuscules qui nous colonisent, de quoi te foutre la trouille tellement ce savoir te disperse quand toi tu te vois un.

Le savoir va complexifier, peut-être même dissoudre notre vision. On perdra le regard naïf, le regard étonné qui fut celui qui inaugura la philosophie, le regard de l'homme naturel, de l'homme dans l'Ouvert. Ce savoir n'est pas propice à vivre en vérité dans la mesure où ce savoir se veut pouvoir sur la nature et sur l'homme selon le projet de Descartes (devenir maître de la nature), projet qui nous conduit dans le mur.

Jean-Claude Grosse

échange avec Alain Foix et Yves Cusset

Le 20 déc. 2014 à 18:30, Alain Foix a écrit :

J'ai eu Marcel Conche comme prof de philo à la Sorbonne.
Il était extrêmement ennuyeux, tout à fait l'opposé d'un Jankélévitch qui nous faisait vibrer et nous portait aux nues.
Il lisait ses cours dans le grand amphi, sans doute aussi parce qu'il était enregistré sur France-Culture.
Mais, mais... ce qu'il disait était extrêmement dense sous la poussière qu'il soulevait, et d'une grande richesse.
Il fallait faire un effort pour s'accrocher aux mots de ce petit monsieur tout rond, tout triste et tout sévère.
Mais ça en valait vraiment la peine. Oh non, rien de commun avec le musicien Jankélévitch, ses yeux pétillants et charmeurs sous les épaisses broussailles de ses blancs sourcils. Une autre manière de faire parler la philosophie. Mais comme avec Janké, on allait au fond des choses.
L'évocation de son nom soulève une grande nostalgie. Celle du temps où je croyais que la pensée du cœur des choses pouvait changer le monde.
Le problème c'est qu'on a aujourd'hui si peur de s'ennuyer.
L'ennui est sans doute pourtant un de nos meilleurs amis.
Alain

21 décembre 2014 11:41:05

bonjour Alain,
je préfère te répondre perso mais si tu trouves que la liste peut être intéressée, alors envoie sur la liste
donc
j'ai 18 ans de moins que Marcel, il va sur 93 ans, je ne sais pas soustraire
je ne l'ai pas connu comme prof
je l'ai écouté en conférence à 3 reprises, il lit effectivement, respect pour la pensée et l'auditoire me semble-t-il;
en débat, il est souvent plein d'humour, très précis, convaincant;
il a une mémoire prodigieuse, une curiosité intellectuelle énorme tout en sachant écarter importuns et superflu,
tout ce qui peut déranger sa démarche même dans le quotidien
je l'ai découvert quand il a commencé à enseigner à Lille en 1967
(à ma femme, à propos du pari de Pascal, énorme);
j'étais déjà prof depuis 1964 au Lycée du Quesnoy
puis dès 1974 je l'ai suivi par les éditions de Mégare qu'il avait créées à Villers-sur-mer pour éditer son oeuvre dont Orientation philosophique
j'ai tenté vainement de l'associer à l'aventure de la revue Aporie (1982-1992) mais c'était le temps où il consacrait beaucoup de temps à sa femme, gravement malade
ce n'est qu'en 2002 que j'ai repris contact avec lui
et depuis, je le vois régulièrement, pour des rencontres de 2-3 jours, 1 à 2 fois par an;
dernière fois, 3 jours fin août, avec un ami philosophe, viticulteur aussi;
c'est toujours réjouissant (pas d'ennui, même ma petite fille de 6 ans l'a écouté des heures en grignotant des gâteaux, Marcel est une personne très réactive);
un livre est en préparation pour 2015 nourri de 6 rencontres
sur mon blog, taper Les entretiens d'Altillac
http://les4saisons.over-blog.com/tag/les%20entretiens%20d%27altillac/
j'ai édité de lui Heidegger par gros temps, De l'amour, La voie certaine vers "Dieu" (importance des " "), Le silence d'Émilie (6° tome de son journal étrange, hors commerce)
Avec Marcel Conche, livre de contributeurs dont Comte-Sponville
Actualité d'une sagesse tragique de Pilar Sanchez Orozco traduit de l'espagnol

j'ai lu Jankélévitch : La mort, Traité des vertus, le je ne sais quoi et le presque rien;
je relève d'aiileurs l'importance commune chez les deux de la réflexion morale, Marcel allant jusqu'à la fonder dans Le fondement de la morale
et dernièrement encore pour tenter d'appréhender la notion d'éternité, Quelque part dans l'inachevé; L'irréversible et la nostalgie
« Celui qui a été ne peut plus désormais ne pas avoir été ; désormais ce fait mystérieux et profondément obscur d’avoir vécu est son viatique pour l'éternité. », Vladimir Jankélévitch, L’Irréversible et la nostalgie. Citation que m'avait communiquée l'ami Elie Pressmann.
mais je suis resté sur ma faim pour mettre mes mots à L'éternité d'une seconde Bleu Giotto, ma dernière pièce
car le point de vue de Jankélévitch est celui du sujet;
or rien ne peut faire que ce que j'ai été, que ce que j'ai vécu, dit, pensé, éprouvé... n'ait pas été vécu, dit, éprouvé, pensé;
il sera donc toujours vrai que je t'ai écrit ceci ce 21 décembre; il s'agit d'une vérité éternelle, impersonnelle, objective;
nous écrivons ainsi notre livre d'éternité de notre naissance à notre mort;
si le corps rejoint le grand brassage énergie-matière, particulaire, il n'en est pas de même de tout ce que nous produisons, créons d'immatériel, inconscient compris;
ces livres (" " SVP, métaphore) s'inscrivent quelque part, s'archivent quelque part (pincettes SVP),
de l'information objective, intemporelle, disponible, pas pour les vivants, les survivants
(eux donc moi encore pour un peu de temps, nous avons accès au passé par la mémoire qui tronque, truque, oublie, est réactivée, retrouvé, perdue ...),
l'information objective que j'évoque, vérités éternelles, est une information massive apparemment inutile et sans falsification possible, sans jugement moral non plus car sont enregistrées aussi bien mon action magnifique que ma pensée perverse; donc pas de jugement dernier comme pas non plus de c'était écrit, c'est le destin
mais information peut-être inutile (ce n'est pas sûr du tout ; gaffe car des traditions, vieilles, parlent d'éternel retour, de réincarnation = je ne veux pas m'inscrire là-dedans même s'il faut savoir que ça existe, que c'est agissant)
bref, s'ouvre une métaphysique à penser de l'éternité de nos productions immatérielles (qui peut s'appuyer en partie sur par exemple la physique quantique ou sur ce qu'internet révèle : difficulté à effacer les traces, droit à l'oubli), sachant qu'une métaphysique est sans preuves, argumentée seulement et d'abord intuitive, même si des métaphysiques conceptuelles existent, construites, fabriquées
évidemment, nous avons tellement le nez sur le guidon que cela nous échappe, nous paraît sans intérêt (vivre l'instant, vivre heureux et que sais-je et ce n'est pas rien) mais ayant vécu deux disparitions douloureuses en particulier, je n'ai pas pu ne pas penser à la mort des êtres chers ( le bonheur après ça comme avec l'état du monde d'ailleurs)
et ce n'est pas mon désir d'éternité, de les éterniser, qui me conduit sur ce chemin;
c'est bien le souci philosophique de penser vrai, de vivre en vérité, pas dans les illusions
et cela change la vie, ma vie en tout cas
amitié
JC

21 décembre 2014 17:09:35

Cher JC
Je te réponds directement, mais je crois, comme tu m'en as suggéré la possibilité, qu’il aurait pu être bon de publier ta réponse sur la liste, car je crois que cette discussion qui, bien qu'apparemment éloignée des préoccupations immédiates de cette liste, la concerne en fait très directement, parce que je crois que toute question d'ordre philosophique non seulement concerne le dramaturge, mais de surcroit est en soi dramaturgique.

Dramaturgique car elle touche à la question de la compréhension, du sens donné dans une totalité cohérente, et des limites de cette compréhension même et de la non compréhension qui est un moteur de l'acte de comprendre.
Ta réponse est belle et touchante et il est dommage que je sois le seul à en profiter. Aussi pour l’hommage que tu rends à ce vieux monsieur philosophe de 93 ans, Marcel Conche, que je disais être ennuyeux pour la bonne cause (compris que l’ennui est une donnée constructive du temps qui nous construit et dont nous sentons par lui toute l’épaisseur et la consistance. Ennui comme le boson de Higgs récemment découvert, qui n’a pas de masse mais qui donne masse à la matière. Nous sommes la matière du temps.)

C’est liés par cet ennui structurant que deux étudiants en philosophie, Christian Berner et moi-même, assis côte à côte sur les bancs du grand amphi sommes tombés en amour face à ce monsieur qui pour nous arrachait méthodiquement les pétales de la marguerite philosophique : « je t’aime, un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, pas du tout, je t’aime… » Un amour totalement platonique en vérité, je dois le préciser, entre deux garçons hétérosexuels. Amour tout de même. Amitié stellaire dirait Nietzsche. Lui Viennois, moi Guadeloupéen. Tellement différents et tellement proches. Amitié si puissante que l’un et l’autre nous sommes donnés nos premiers enfants comme filleuls. Ce n’est pas par plaisir d’impudeur que je révèle cette dimension intime, mais pour signifier et appuyer ce fait : la pensée dans sa quête de la vérité nue produit du désir et de l’amour. Réciproquement, l’amour est une condition de la vérité. Mais cette vérité n’est que la résolution à un moment donné de l’acte de comprendre et sa satisfaction. Acte de comprendre qui ne peut être que par l’écart existant entre le compréhensible et l’incompréhension. Et là, nous sommes déjà dans la dynamique nécessaire à la dimension dramaturgique qui suppose un écouté et un écoutant, une construction de la compréhension sur les limites de l’incompréhension voire de l’incompréhensible.
Sans doute cette amitié qui s’est forgée entre Christian et moi est intimement liée à la part d’énigme et de différence que nous saisissions l’un en l’autre, mais aussi est en partie due à ceux, notamment celui, en l’occurrence Marcel Conche et la pesanteur de son temps, qui nous englobaient dans l’acte de comprendre ensemble.

Sans nous en rendre compte, il est apparu que tous les deux nous sommes intéressés à cette question de la compréhension et de ses limites structurantes. Tandis que moi, je me suis arrêté à la sidération de la danse comme limite du concept, Christian a poursuivi sa route universitaire en travaillant sur les questions de l’herméneutique et les données de la compréhension. Il est actuellement Maître de conférences à l’Université de Lille. Tu trouveras ici une conférence qu’il a donnée récemment à l’Ecole Normale Supérieure et diffusée sur France Culture, sur la question du comprendre: http://www.franceculture.fr/player/reecouter?play=4964367

Ce qu’il dit est à mon avis très éclairant pour des questions dramaturgiques, et en ceci encore, je trouve que cette réflexion est de nature à intéresser la liste. Je t’en laisse juge.
Mais au-delà de tout cela, sa réflexion peut nous ramener très directement au débat récent qui a animé la liste au sujet d’Exhibit B, car nous sommes au cœur de la question de la compréhension qui nécessite comme il le dit un mouvement vers l’autre. Or ce que nous a montré cet événement, c’est précisément la barrière d’incompréhension de part et d’autre qui s’est rendue évidente et visible.
Amitié
Alain

Le 16 janvier 2015, Yves Cusset écrit

La mode est à la "cellule", de crise ou pas de crise, on pourrait alors créer une petite cellule philosophique dans le corps des EAT à condition qu'elle soit ouverte, ce que ne sont pas toujours les cellules, à ceux qui ne viennent pas de la philosophie "professionnelle" comme JC Grosse, Alain Foix ou moi-même. Une discussion autour de Conche ou Jankélévitch, matinée de Heidegger, cela peut être intimidant… Mais ces deux philosophes ont en commun de n'être pas d'abord des philosophes,ce qu'ils partagent avec d'autres comme Rosset ou Cioran: ce sont des écrivains, qui ont fait de l'écriture leur espace de méditation, avec toute la singularité - et la force - de ce qu'il convient bien d'appeler un point de vue.
Jankélévitch répondait à ses amis qui lui disaient qu'il n'était quand même pas sérieux d'écrire un livre entier uniquement sur la mort, qu'il l'avait fait pour ne pas avoir à y penser. On comprend qu'il ait écrit aussi sur l'ironie… Mais il y a une part de vérité là-dedans que partagent ces auteurs: qu'il n'est rien de morbide dans une méditation de la mort, qu'il y a même plutôt là une source de joie et de vitalité.
Conche, j'ai juste pris un petit déjeuner avec lui et un autre philosophe à Nantes il y a quinze ans, pour les "Rencontres philosophiques" auxquelles je participais. A l'époque, j'étais un tout jeune "philosophe", plein d'acné, dont le poil poussait à peine sur le zizi et sous les aisselles, sûr qu'il était indispensable de lire tout Husserl et tout juste sorti d'institutions prestigieuses dont je ne me rendais pas encore compte combien elles m'avaient pesé. J'étais très intimidé par ce vieux monsieur (à l'époque d'à peine 80 ans, donc encore assez jeune) qui était quand même l'un des rares à ne pas parler pour ne rien dire (donc à beaucoup se taire). Il était juste sorti de son silence à un moment donné pour dire cette chose un peu mystérieuse que je n'oublierai pas (et assez étonnante pour le spécialiste d'Epicure qu'il était) : la véritable épreuve philosophique dans la vie, ce qui fait de nous des philosophes, c'est d'avoir des enfants… A quoi mon philosophe de voisin, qui n'avait pas appris à se taire, a répondu: "Moi, mes enfants, ce sont mes livres, comme disait Nietzsche"; j'ai juste pensé "quel con", mais je n'ai rien dit car je suis à la fois lâche et poli, et à ce moment Marcel Conche a jugé plus opportun de se lever et de nous fausser compagnie, et j'ai juste pensé avec admiration: "Ah, quel Conche !".
Je vous avoue que je n'ai toujours pas compris pourquoi il disait ça, même si j'ai eu des enfants depuis, mais je continue de sentir intuitivement qu'il y a une vérité profonde dans cette histoire… Alors si vous pouvez m'éclairer.
J'aurais aimé être à la fête hier soir, mais me voilà désormais exilé à Bordeaux…
Fraternellement
Yves

quant au propos mystérieux de Marcel Conche que tu évoques, il ne l'est pas du tout; le philosophe est d'abord homme, comme les autres, ce n'est que par la pensée qu'il va s'émanciper du perroquet en lui, des autres en lui (lire Rhétorique de Francis Ponge), qu'il va cesser d'être homme du commun, homme de la moyenne région comme dit Montaigne (de Bordeaux), celui qui pense et fait comme les autres (comme = commerie = ?);
il doit d'abord être au milieu des autres et vivre comme tel et donc mariage, enfants vont de soi qui lui font vivre le quotidien de chacun
(il l'écrit quelque part mais mémoire ? peut-être dans Vivre et philosopher)
(il ne cherche pas du tout l'originalité dans sa vie, il est presque le Socrate décrit par Rabelais dans le prologue de Gargantua)
sa recherche de la vérité étant nourrie de ses expériences et de sa pensée;
c'est par exemple la souffrance des enfants qu'il ressent comme mal absolu qui l'amène dans Orientation philosophique, une bombe philosophique, à déconstruire, rien à voir avec Derrida,
à dissoudre les notions de Dieu, d'Être, d'Homme, de Monde, d'Ordre, de Tout, à poser l'apparence comme absolue (pas donc la dualité être-apparence), à élaborer une sagesse tragique

JCG

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L'homme qui aimait les chiens/Leonardo Padura

21 Décembre 2014 , Rédigé par grossel Publié dans #J.C.G.

L'homme qui aimait les chiens

Leonardo Padura

Métaillé 2011

(note de lecture mêlant analyse du roman et histoire personnelle, Histoire et histoires,

donc note de lecture "atypique", un peu à la manière de Padura, finalement, avec son personnage Ivan)

C'est parce que je racontais Viva de Patrick Deville à une ex comme moi, une ex-trotskiste, une amie, qu'elle me proposa L'homme qui aimait les chiens. J'avais lu de lui une nouvelle dans un recueil Havane Noir, trouvé par hasard dans un Replay de grande gare, alors que me travaillait une pulsion d'écriture remettant au cœur d'un récit familial et personnel, Cuba, pulsion devenue Tourmente à Cuba puis L'éternité d'une seconde Bleu Giotto.

J'avais occulté Cuba pendant 12 ans jusqu'à ce jour de septembre 2013 où fut annoncée en mensuelle des EAT, la création d'un festival de théâtre francophone à La Havane pour mars 2014, avec appel à textes traduits. J'y ai envoyé sans succès Tourmente à Cuba. Mais je ne désespère pas de faire entendre ce texte à Cuba même, à La Havane comme au Triangle de la mort à Jaguey-Grande, pour les champs d'orangers.

Dès le 1° chapitre, le narrateur Ivan raconte l'effet sur sa femme, Ana, en train de mourir d'un cancer des os, d'un ouragan en train de menacer Cuba, l'ouragan Ivan. Coïncidences.

Quand nous perdîmes à Cuba, à Jaguey-Grande, Cyril, le fils et Michel, l'oncle de Cyril, le 19 septembre 2001, ce fut un choc qui emporta sans doute ma femme, Annie, d'un cancer foudroyant, en un mois, le 29 novembre 2010 ; nous fûmes stupéfaits à l'époque de l'accident d'apprendre que l'ouragan Michel du 19 octobre 2001(1 mois après) avait balayé sur son passage la signalisation (contestable et sans doute responsable) du carrefour surnommé le Triangle de la mort, constatation qui amena Annie à se rendre à cinq reprises à Cuba, la Russie au soleil, nous avait dit Cyril. L'auteur lui, nous parle de Moa, ville minière comme d'une Sibérie cubaine, page 149. Or Cyril est allé 2 fois en Sibérie, au Baïkal en 1999 et en 2000 pour sa dernière création. Moi, j'y suis allé, sur ses traces, en 2004 et 2010. Le vieux monsieur de 88 ans de L'éternité d'une seconde Bleu Giotto y retournera en 2028. Coïncidences.

3 niveaux de récit donc dans cette histoire, le présent du narrateur, ami d'Ivan, racontant l'histoire que lui a livré Ivan en 2004, Ivan amené par son amour des chiens (les 3 personnages principaux aiment les chiens comme Padura aime la nouvelle de Chandler, L'homme qui aimait les chiens, miroirs, abîmes) à se promener sur la plage de Santa Maria.

Sur cette plage de Santa Maria, l'oncle Michel peignit ses 50 dernières gouaches, récupérées, dont une intitulée Les 2 fillettes au chien, réalisée le 13 septembre 2001, un jour après leur arrivée à Cuba (ils étaient partis le 11 septembre 2001, le jour des attentats, et décidèrent de poursuivre leur voyage malgré 13 heures d'attente en salon VIP à Madrid, à l'inverse de la majorité des passagers, rebroussant chemin). Cette gouache illustre la couverture du roman de Cyril, Le Peintre, trouvé inachevé dans son ordinateur mais suffisamment convaincant pour être édité. Coïncidences.

C'est sur la plage de Santa Maria qu'Ivan rencontre l'homme qui aimait les chiens, le 19 mars 1977. Le 5° chapitre est une description très précise du système cubain, du système castriste, un régime où l'idéologie corrompt comportements, relations, où la réalité réelle est escamotée sous des délires verbaux, des bilans tronqués, triomphalistes, exactement les caractéristiques du système soviétique, stalinien, bureaucratique dont Trotski fera l'analyse et la théorie dans La Révolution défigurée et La révolution trahie. Ivan, désenchanté, désespéré par son pays, son temps, par lui-même, sa peur, sa paralysie représente une génération, celle des années 1960-1970, qui y a cru puis qui a cessé d'y croire, de se sacrifier pour la révolution cubaine.

L'Histoire nous rattrape. Après 50 ans de boycott imposé par les USA, donc de souffrances pour les Cubains mais aussi d'alibi pour les deux systèmes, Castro et USA, en miroir dans leurs discours (voir pour l'assassinat de JFK et les tentatives d'assassinat de Castro) les relations vont peut-être se rétablir. Et les Cubains entrer dans la société de consommation.

On lira avec profit les livres (des pavés très documentés) d'un Français, vivant à Cuba par choix, Jacques-Antoine Bonaldi (que j'ai reçu au Revest le 7 juillet 2014 avec sa femme, metteur en scène cubaine et qui participe au projet d'écritures plurielles, Cervantes-Shakespeare, hasardantes coïncidences) : L'empire US contre Cuba (le mépris et le respect), 2 tomes; Cuba, Fidel et le Che. Bonaldi est aussi le traducteur du livre d'un ethnologue cubain majeur : Controverse cubaine du tabac et du sucre. "Fernando Ortiz est le premier à expliquer l'identité cubaine par le questionnement de l'agriculture et des rouages économiques. Par le concept de Transculturation, Ortiz a pu confronter données historiques et démographiques à des considérations géographiques, tout en les intégrant dans un texte qui, inspiré d'une forme dialogique issue de la musique cubaine, propose une expérience de la diversité et de la rencontre des cultures à l'origine de la formation sociale cubaine." Traducteur enfin de Lettres de José Marti, Il est des affections d'une humeur si délicate ... Comme quoi, un drame personnel peut gouverner vos lectures partiellement, parce que vous voulez comprendre Cuba, parce que votre fils y a disparu. Annie avait beaucoup lu sur Cuba et nous avions accueilli une jeune cubaine, Rosa, gagnante du concours de la francophonie organisée chaque année par les Alliances françaises. Elle a ensuite dirigée la Maison Victor Hugo à La Havane. Coïncidences.

Le 2° niveau concerne Lev Davidovitch, Trotski. Le chapitre 4 par exemple est remarquable pour sa tentative de conscientisation ; quelles questions, quelles réponses apportent Trotski quand il voit la dégénérescence du système, son pourrissement, sa trahison ; où se situent les responsabilités, en a-t-il ? Kronstadt, fut-ce une erreur ? et la terreur au moment de la guerre civile ?, justifiée dans Leur morale et la nôtre (militant trotskiste pendant 12 ans, je me suis souvent demandé comment nous nous comporterions si nous arrivions au pouvoir, ce qui était peu probable; la violence me paraissait nécessaire puis peu à peu je me suis détourné de cette conviction qui justifie tout; voir ma note sur La dernière génération d'octobre de Benjamin Stora); quel combat mener ? à l'intérieur du Parti ? à l'extérieur ? avec qui ? des écrits suffisent-ils ? comment Staline a-t-il réussi à s'approprier l'héritage ? Ce qui m'a frappé c'est comment Staline use en quelque sorte du langage religieux qui crée des absolus, fabrique des messianismes pour mener son projet ; il est l'incarnation de l'Idée, de la Révolution ; est contre-révolutionnaire, trotskiste tout ce qui s'oppose à l'Idée. C'est simple, radical comme les exécutions capitales. On assiste à la mise en place d'un système particulièrement pervers : pour asseoir son règne, Staline a besoin de Trotsky comme opposant, traître. C'est l'absolu repoussoir, le bouc émissaire justifiant tout, les purges, les mensonges. Il faut Trotski vivant, et isolé, calomnié. Et le socialisme étant en cours de réalisation en URSS, étant même réalisé (alors que la famine sévit), il ne faut pas que les communistes allemands par exemple fassent alliance avec les socio-démocrates pour empêcher l'avènement d'Hitler, aveuglement qui va conduire Hitler au pouvoir en 1933 et les communistes allemands en camp. Avec ces deux ennemis, Hitler et Trotski, Staline assoit son pouvoir absolu. Curieusement, l'opportuniste n'est pas Trotski mais Staline qui va en Espagne dans un premier temps favoriser l'alliance des communistes minoritaires avec socialistes et anarchistes et ce Front Populaire va gagner les élections de 1936 mais retournement d'attitude après le coup d'état franquiste, c'est l'organisation de la division, les exécutions et assassinats, rôles de Kotov-Leonid Eitingon, d'Africa, de Caridad, de Ramon. Et le pacte germano-soviétique viendra rajouter encore à la confusion idéologique, ces tournants étant imposés et justifiés par la formule irréfutable, le parti a toujours raison, tu dois obéir.

Comme on le voit ce roman est presque un manuel d'histoire plongeant les personnages dans le grand bain historique des années 1920 à 1980 et aussi un manuel de réflexion politique sur le trotskisme, le stalinisme, le marxisme-léninisme, sur le socialisme réel, sur la bureaucratie. Le chapitre 10 raconte en détail les années 1933-1936, les années d'exil, d'errance de Trotski sur la planète sans visa et montre comment la peur asservit, mécanisme parfaitement compris par Staline. Ce que dit Boukharine page 179, parlant de lui, de sa peur, de son retour à Moscou est on ne peut plus éclairant. Peut-on tirer des leçons de l'histoire quand le moteur est la peur et les effets imprévisibles qu'elle engendre ? On peut transposer en partie au comportement des intégristes islamistes qui eux usent de la terreur médiatisée. Mêmes mécanismes.

Le 3° niveau concerne Ramon Mercader, l'assassin de Trotski, le 20 août 1940 à Mexico. Le chapitre 3 par exemple raconte comment sa mère Caridad, une passionaria remplie de haine, a réussi à lui arracher le oui qui allait faire de lui, un tueur formé pour cela, es-tu prêt à renoncer à tout ? Le renoncement n'est pas qu'une consigne, c'est une forme de vie, est-ce que tu pourras ? page 47, sa mère le quittant après ce oui en tuant son chien Churro d'une balle en pleine tête. Avec ce oui, c'est toute sa vie que Ramon met en jeu, son arrestation une fois son forfait accompli, son jugement, ses 20 ans de prison au Mexique, sa libération en 1960, son retour en URSS, les médailles prestigieuses, ses privilèges (tout cela au prix d'une seule chose, le silence, ne pas dire qui il est, qui est le commanditaire), l'impossible retour en Espagne, la fin de vie à Cuba, atteint d'un cancer généralisé, sans doute irradié par les staliniens et le dessillement de Ramon par Kotov-Eitingon lui-même (chapitre 29 de la 3° partie, Apocalypse), son mentor revenu de ses illusions, aveux confiés à Ivan qui se sent écrasé par cette merde qui a coûté 20 millions de morts, a perverti à jamais l'idéal de la révolution, Ivan écrasé au sens propre par la chute de son toit sur lui et son chien peut-être au passage d'un ouragan (chapitre 30, Requiem).

Ces 3 niveaux alternent allant vers un dénouement connu d'avance, comme dans la tragédie grecque (page 124 en bas). Mais les étapes ne sont pas connues d'avance. Tout l'intérêt est là. Des parcours d'individus plongés dans les tourments collectifs de l'Histoire en train de se faire et de se défaire, révolution et thermidor, contre-révolution, restauration, communisme et fascisme. S'étonnera-t-on que les PC subordonnés à Staline et à ses successeurs n'aient pas joué leur rôle de moteur des luttes émancipatrices (68 en est une démonstration exemplaire) et conséquemment aient perdu de plus en plus de leur influence, la classe ouvrière se tournant pour une bonne part vers le Front National. Faut-il s'étonner aussi de la défiance envers les partis, de l'abstention massive, de la démocratie en panne, d'une constitution obsolète qui aurait dû être abrogée en 68, de l'apparition de tout un tas d'autres formes de luttes, parfois violentes, d'autres formes d'organisation. Ce qui s'est joué entre 1923 et 1940, Staline-Trotski, on en a les conséquences massives encore aujourd'hui. Le bilan globalement positif de Marchais Georges est un mensonge.

Je n'irai pas plus loin dans ma note qui mêle volontairement anecdotes personnelles et description de ce roman dont j'ai du mal à cerner la part documentaire (bien documentée) et la part fictionnelle (réelle et importante). En tout cas chapeau à Leonardo qui par son écriture magnifique, phrases longues, élégantes, précises, (apparemment, excellente traduction de René Solis de Libération) nous fait entrer dans les personnages, aucun n'est un repoussoir, beaucoup d'empathie comme on dit pour chacun d'eux même Mercader, la fin étant une réflexion sur la compassion, Ivan a envie de compatir au destin de Ramon et en même temps ne peut pas. Il nous restitue contexte historique, paysages, enjeux, nous amène à nous positionner, à nous questionner. C'est du polar politique porté au plus haut niveau.

Une question toutefois: Padura ne fait-il pas de Trotski un personnage peut-être trop tourmenté, trop sujet à découragement politique même s'il se reprend à chaque fois ? Sans doute parce qu'il a travaillé à partir de la biographie d'Isaac Deutscher, Trotski, le prophète armé, le prophète désarmé, le prophète hors-la-loi en 3 tomes (le mot prophète disqualifie en partie cette biographie). Il ne devait pas connaître le monumental et décisif Trotski de Pierre Broué chez Fayard.

On n'a pas le même Trotski chez Deville et chez Padura. Chez Deville, il est combatif et s'accorde parfois le temps de vivre, de soigner les lapins, de pécher, de contempler la nature désertique, glacée d'Alma-Ata, un peu comme Rosa Luxembourg dont les lettres de prison révèle un goût de la vie tout simple mais permettant de supporter ou comme Simone Weil, l'auteur de La pesanteur et la grâce et de La condition ouvrière (dont elle parle en allant travailler en usine), qui semble avoir été sensible un court temps aux idées trotskistes, d'après Deville. C'est le pacifisme qui l'en éloignera et le chritianisme.

Pour terminer, encore une anecdote perso.

Je suis né 2 mois après l'assassinat de Trostki (le 20 août 2040), le 25 octobre 1940, jour selon le calendrier russe de la révolution d'octobre, le 25 octobre 1917. J'en ai fait un poème dans La Parole éprouvée, Les dits d'octobre, dédié à Léon Trotski avec 4 couplets, du 25 octobre 1967 au 25 octobre 1997. Rajouterai-je un couplet pour le centenaire le 25 octobre 2017 ? En tout cas, je ne me sens en charge d'aucun héritage, d'aucune mission messianique, d'aucune lutte émancipatrice. J'ai choisi une vie minuscule et des actions de colibri.

Un autre poème est écrit à Coyoacan, le 21 août 1970, Mésallier les mots, Coyoacan étant le quartier de Mexico où se trouve la maison bleue de Frida Kahlo qui accueillit Trotski qui l'aima et celle où fut assassiné Trotski, toutes deux devenues musées. Pour ce poème, j'ai pensé au Manifeste pour un art révolutionnaire indépendant du 25 juillet 1938, signé André Breton et Diego Rivera mais dont Patrick Deville écrit dans Viva qu'il est pour une bonne part de Trotski, Breton étant trop intimidé pour écrire quelque chose de cohérent politiquement (pages 166-167). Toute licence en art est de Trotski, formule à appliquer aux polémiques contre des manifestations artistiques, qu'elles soient de droite extrême ou d'extrême-gauche comme celles qu'on a vu en France ces derniers temps contre Rodrigo Garcia ou contre Brett Bailey.

Il faut aussi lire Littérature et révolution. On mesure la capacité d'anticipation de l'évolution des écrivains sur lesquels Trotski écrit, Céline, Malraux par exemple et l'oublié Marcel Martinet, auteur d'une pièce remarquable et devenue introuvable sur 14-18, La nuit (1921), préfacée par Lev Davidovitch. C'est parce qu'il analyse en termes de classes qu'il réussit à dire vers où vont évoluer ces écrivains. Mais je ne suis plus sûr que de telles analyses seraient pertinentes aujourd'hui. La notion de classe a perdu de sa lisibilité au moins pour la classe ouvrière. Les capitalistes eux ont gagné la lutte des classes prétend l'un d'eux, Warren Buffet. Les classes moyennes ne savent toujours pas sur quel pied danser, quel camp choisir mais y a-t-il encore deux camps ? Les partis, machines à produire des professionnels de la politique et le système des élections sont des outils de confiscation du pouvoir, de détournement de la démocratie. Les experts et technocrates gouvernent en toute illégitimité. La rénovation démocratique est un énorme chantier qui doit venir d'en bas mais on n'est pas encore assez le dos au mur, prêts à crever ou à "vaincre". À la Charlot car sûr, Charlot est l'hypothèse démocratique contre tous les pouvoirs, travail, famille, patrie, Les temps modernes, Le kid, Le dictateur. Il court, il feinte, il mouline des bras, il tangente, lui, le précaire, le pas vu, le sans-part, le sans-parti, furieux de vivre alors qu'on n'en veut pas de lui, plus de place pour lui, le fragile, le faible mais le tourneur en ridicule des ridicules, le vengeur des minuscules comme lui, oui, oui, il défile même avec des grévistes, fait la nique à la police, doit souvent fuir, la rue comme échappée. À suivre.

Jean-Claude Grosse

L'homme qui aimait les chiens/Leonardo Padura
L'homme qui aimait les chiens/Leonardo Padura
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