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Les agoras d'ailleurs

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Incendies portugais (et varois)/Daniel Aranjo

5 Juillet 2017 , Rédigé par grossel Publié dans #agora

 Pompiers portugais épuisés au repos durant les derniers incendies dans le centre du pays

Pompiers portugais épuisés au repos durant les derniers incendies dans le centre du pays

Daniel ARANJO

 

INCENDIES PORTUGAIS

(2005, 2006, 2017)

 

Oui, le Portugal est un bien combustible pays, du fait de sa forêt intensive (pinède, eucalyptus non autochtone, vrai papier végétal ; olivier, chêne indigènes, eux, arrêtent mieux un cercle de flamme). Ici l’on vit avec l’incendie. Et pourtant nul n’a pu prévoir le typhon de feu qui s’est abattu sur une petite nationale de Pedrógão Grande et ses environs, à l’infini, le 17 juin 2017 dernier : vraie scène de guerre, digne de quelque Syrie (quasi-napalm sur une route étroite, voitures dispersées, attaque quasi chimique, beaucoup de victimes ayant été asphyxiées par la fumée hors de leur véhicule). 64 décès, dont une quarantaine sur cette seule voie.

Je devais plus ou moins m’y rendre (c’est la ville de ma mère) ce même jour, par l’axe express habituel (fermé, et dévié vers ce fatal délestage) ; et finalement, pris de paresse, n’y partis pas. Être, ou ne pas être, au mauvais endroit, au mauvais moment.

Ce que j’en vis le surlendemain donne une idée exacte de la chose : rails de sécurité pliés et même enfoncés par la fournaise, larges traces noires éclatées au sol, panneaux indicateurs illisibles et gercés, carcasses de camions, fumerolles encore actives sous la surface cendreuse.

Le hasard fait que j’avais écrit deux poèmes sur deux autres incendies, sis sur ce même endroit, en 2005 et 2006. J’y avais même relu Anna Karénine : incendies somme toute habituels et banals. Je me permets de les redonner ci-après, en hommage aux fameux pompiers portugais (le pays est parsemé de leurs casernes, hommes et femmes solidaires et confondus) ; la poésie, disait Guillevic, peut aussi avoir sa place du côté des camps, pour les déplorer et nous en préserver. C’est à ces soldats du feu que nous devons parfois de vivre dans ce pays, et même de pouvoir y lire Tolstoï.

 

2005

 

22 août.

 

Retour au pays depuis Tanger. Fatigue ; sieste. Hélicoptère secouant de trop près nos vieux murs. Je rouvre la fenêtre sur une infinie fumée. Le feu paraît proche. La sortie de la ville est bouclée. Faire un détour pour voir, en effet, un front d’incendie avancer sa herse, sur toute une tranche de montagne, vers le hameau vert du Chá Velho à petite haie de buis et noria de mon enfance ; et qui semble labourer aussi le ravin natal de ma mère, Agua d’Alta. J’y vais ; puis en reviens aussitôt, voyant le pied de la sierra de Saint Neutel vers le haut déjà brûler.

Nuit. Nous avons vieilli, ou tristement rajeuni (plus de lampadaire, ah c’était donc ça, cet âge soudain, comme il y a quarante ans ; ni téléphone, ou guichet automatique en état de marche).

 

23. Matin. La fraîcheur de la nuit a tassé l’incendie. Presque tout a brûlé, même quelques granges ruineuses, mais les hameaux, mais les maisons ont été sauvés, et Agua d’Alta (ses ruches exceptées) par son unique habitant et sa femme. Qui me dit, voix enrouée encore de fumée, qu’il a stoppé le feu à coup de jet dans le ruisseau de cendre à sec, à la sortie du village, à un mètre à peine du mandarinier de ma mère (d’où je viens de prendre quelques fruits secs miraculés).

Les petites âmes du Purgatoire dont notre cousin, avant de mourir, avait maçonné le petit oratoire, méritent bien quelques sesterces neufs.

L’après-midi, de nouveau fumée. Jusqu’au ciel ; et le ciel même ; qu’on respire jusqu’à travers nos chambres closes. On craint le bleu, le bleu blanchi entre les arbres droits : feu et fumée, et ce n’est que du ciel.

 

24. La nuit, de nouveau, a fait tomber l’incendie. L’après-midi, derechef fumée bleue jusqu’au ciel. Je fais deux lieues jusqu’à Avelar. Toute la montagne est calcinée. Non la fontaine-tombeau à becs et nom arabe (chafariz). Des racines continuent de brûler, fumerolles à odeurs diverses, près d’une semaine, à travers leur gros trou de taupe ou de gibier au bord du bois éteint, noir, blanchi et sec. Sur un kilomètre, senteur, oui senteur d’encens : un arbre rare, sans doute (olivier saint, ou chêne-liège, peut-être mimosa, dont je vois quelques-uns soudain carbonisés parmi l’infinie forêt de pinèdes-eucalyptus).

 

À la bibliothèque, face à la caserne des pompiers et à notre cimetière, où sont aussi nos vieux amis du Chá velho : par hasard ce sonnet de Sœur Violante du Ciel (1601-1693) - comédie sainte en miniature (messe des paresseuses, toilette compassée et haut clavecin montré en spectacle à tout un grand peuple) - dont j’envie aussitôt, autant que le vers frappé, ce titre infini sur ces

 

VOIX D’UNE DAME

VAINE DU DEDANS D’UN

SÉPULCRE À L’ADRESSE D’UNE AUTRE

QUI VIENT D’ENTRER PRÉSOMPTUEUSEMENT

EN UNE ÉGLISE DANS LE SEUL SOUCI

D’ÊTRE VUE ET LOUÉE DE TOUS ; ET

S’EST ASSISE TOUT PRÈS D’UN TOMBEAU

POURVU DE CETTE ÉPITAPHE, QU’ELLE SE MIT ALORS

CURIEUSEMENT À LIRE :

 

Ô toi, qui d’erreurs divertie

Vis de ce qui devra t’indifférer,

Prends ici leçons d’une avisée,

Et l’on te verra agir en femme avertie.

 

Considère qu’en terre convertie

Ci-gît la beauté la plus louée,

Et que tout de cette vie est poudre, et rien,

Et moins que rien ta propre vie.

 

Considère que la rigueur de la mort

Ne respecte beauté ni entendement

Et que cette certitude fait douter de tout.

 

Admets de ce tombeau l’avertissement

Et vis de ta fin plus soucieuse,

Puisque tu en sais le terme précis.

 

Puis cet autre d’Antonio Barbosa Bacelar (1610-1663), auteur d’autres sonnets encore À un évanouissement, À une saudade, À d’autres saudades, À une absence, À un congé :

 

Qui t’a changée, madame ? Le temps était

À tes pieds, sur ta face le soleil naquit,

De ta vue le jour se composait,

De ton absence se formait la nuit.

 

(B.N. Lisbonne, coll. Pombaline 133, fol. 66r)

 

Que je préfère à sa longuette et déliée et mythologique et amoureuse Relation sur la fête des taureaux qui fut donnée en cette cité sur la place du Rossio en l’an 1647 déplorant à la sauvette la mort d’un forcado surnommé Carola (beaucoup d’artistes mortels et immortels, il est vrai, auront eu, et jusques à nos jours inclusivement, beaucoup moins que celui-là, que son deuil aura lui aussi fini par, petitement, sauver).

 

Et enfin cette Glose d’un nommé António Serrão de Crasto (1610-1685 ?) À une dame pâmée à la vue d’un crâne :

 

Si tu pâmes à ma vue,

moi aussi à la tienne,

car telle tu te vois je me vis,

et telle tu me vois te verras :

moi aussi, jeunette,

fus soleil, fus aurore,

déjà fleur, déjà pâquerette.

 

(Académies des Singuliers, t. II, 1668)

 

Nous, nous sommes entrés dans les longs jours fumeux,

comme l’Antarctique en ses dix lisses mois brumeux d’hiver,

et de votre absence, Madame, se compose l’ozone soufrée

des nuages de lointaine lave de nos présentes vies,

 

pauvres honteux de respirer encore au milieu de l’Etna

(bien loin de vos buanderies) en recevant la charité,

pour quelques secondes encore, Madame et présomptueuse,

de vos vers sentencieux au cœur de ce vôtre bien combustible pays.

 

2006

 

i.m. Anna Karénine

 

11 août.

 

Jour le plus chaud du mois. Encor plus de sirènes, d’hélicoptères. Encor plus de feux (500 par jour sur le pays) ; toujours plus proches et pressés. La chapelle Saint-Antoine cernée par son bois vert d’eucalyptus en flammes. Il faut quitter maison, vigne fossile, et emporter Anna Karénine (rayée d’un crayon de suie depuis un début d’incendie déjà vieux de dix ans), peut-être pour la nuit, dans une voiture elle aussi à souffle sourd d’hélicoptère. Le brasier avance sur trois fronts (je bute soudain sur le dernier, sans m’y attendre, à Aldeia de Ana de Aviz).

 

Retour de nuit ici (toujours plus ébranchée, hélas comme nous tous, au fil des ans), par un infini détour d’une heure via la route de Tomar et d’Arega, celle de l’aller étant maintenant coupée à hauteur du chafariz à becs.

Rouvrir la maison, sur sa fumée tiède et close de pinède. Comment a-t-elle pu rentrer ici dedans ? Par les tuiles du grenier ; je suppose ; peut-être la cheminée. Et n’en est point sortie.

Et les chiens, qu’on n’entendait plus, rétablissent l’espace obscur, chacun à mi-horizon nocturne ; comme si, soudain, l’on n’avait pas entendu cela depuis longtemps, ni la terre ni la ténèbre bruire ; l’un même très loin, ou tout près, appelé Saudade, sur les tristes trois syllabes éternelles de ce pays où tout porte ce nom (hameau, chanson, poème, spleen indigène quotidien).

 

Mais les pompiers auront pu sauver Dieu du feu humain, et l’ermitage désaffecté Saint-Antoine, où d’ailleurs Il ne gîtait plus depuis longtemps. Ce qui n’empêche point d’en prier le saint quand nous perdons ceci ou cela, et de le remercier toujours, puisque nous retrouvons, saint ou pas, vieux temple ou non, à eucalyptus ou jeunes pins, à peu près toujours tout, qui "apparaît" soudain.

 

*

 

Mais je pense d’abord à toi, Karénine, et à ton tombeau blanchi de l’an passé. Le seul à n’avoir pas changé (scorpions de sable, cendre, braise),

entre ta robe nouvelle d’incendies ; et plus rien à faucher parmi nous (ni fougère froide, ni foin fin à senteur de thé comme à vingt verstes de Pokrovskoié).

 

(Quand pleuvra-t-il, Anna, ah quand, quel soir de terre hors de Dieu,

d’un ciel enfin féminin et aussi indéfinissablement gris que tes yeux gris dont nul, qui t’aura lue, ne saura jamais la nuance véridique, comme d’un personnage trop aimé et même de roman, dès ton vivant même ;

mais qui ne peuvent qu’être gris, et d’un douloureux reflet antique sous tes caprices, ton silence, ah ton silence, ton attente et ce premier bal-là, Anna Arcadievna, illuminé de jupes noires de tsarine et tout de, noires, pierreries ?)

 

 

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Le Chercheur/Lars Muhl/Flammarion

16 Février 2017 , Rédigé par grossel Publié dans #agora

présentation du livre par l'éditeur

présentation du livre par l'éditeur

Le Chercheur

Lars Muhl

Flammarion 2017

C'est sur proposition de Flammarion que je me suis retrouvé lecteur en avant-première de ce 1° tome d'une trilogie de Lars Muhl, O manuscript, comprenant The Seer, The Magdalene, The Grail.

The Seer, Le Voyant, Le Chercheur a été publié en 2012.

Traduit pour la 1° fois en français, Le Chercheur, est le récit d'une série de rencontres initiatiques entre le narrateur et le Voyant. Ayant de lui-même renoncé à une carrière de musicien, ayant renoncé à la plupart des illusions auxquelles aspirent la plupart des gens, réussite, reconnaissance, argent, pouvoir, vivant solitaire et de peu, le narrateur semble avoir atteint le fond car il n'a pas encore pleine conscience de la fausseté des artifices et paillettes qui attirent la plupart.

Il entreprend un voyage en train depuis Copenhague jusqu'en Espagne, voyage décrit en plusieurs épisodes, alternant avec le récit des rencontres, des expériences et leçons données par le Voyant. Entre chaque épisode de ce voyage, des rencontres ou plutôt dans un premier temps, des réponses à des invitations.

Il se rend là où un mystérieux interlocuteur l'invite à se rendre, révélant ainsi une disponibilité propice à l'initiation. Il en a déjà fini avec d'innombrables freins et liens, avec d'innombrables peurs. C'est au pied de Monségur que le mystérieux personnage, le Voyant, va se montrer, lui faisant vivre des montées ardues et des rencontres annoncées.

En grimpant cette montagne réelle, il va découvrir ce pour quoi il est destiné, ce qu'il désire vraiment qui consiste à « être présent en tant qu'être humain », sacrée montagne, autrement plus ardue que celle de Monségur.

L'initiation passe par des expériences, celle du sac à dos que le Voyant charge de pierres réelles, métaphores ou symboles de poids psychiques dont il doit se libérer, se soulager.

Le Voyant a des « pouvoirs » extraordinaires mais prenons le mot « pouvoir » avec précaution puisque ce mot est récusé par le Voyant. Pour un lecteur n'ayant pas été initié, cela ressemble à des pouvoirs. En réalité, c'est parce qu'il se hisse à une conscience nouvelle, plus globale que les niveaux de conscience acquis et transmis, parce qu'il réussit à se rendre isogyne, seulement et pleinement humain, non-déterminé par le genre, non-personnalité, disponible sans limites qu'il est capable de modifier, de transformer l'état de celui qui fait appel à lui, en dernier recours, pour le guérir de sa maladie ou le sortir de son état moribond car il est d'abord malade, il se meurt de ses pensées nocives. Ce sont nos poisons qui nous empoisonnent. Et c'est parce qu'il est en harmonie avec l'univers, qu'il est synchrone avec le flux de la Vie qu'il peut aider l'autre, induire en lui cette harmonie. Il est responsable de cet autre qui se livre à lui. Et peut donc répondre concrètement à la question que puis-je faire pour lui ?

La question de Hamlet, être ou ne pas être, doit retrouver toute sa force de questionnement. Pour être, il faut savoir ce qu'on n'est pas, se purifier, se raffiner, se rendre invisible, gagner en élégance et en humour, (l'humour doit être désarmant et donc me désarmer, surtout quand je me heurte à un obstacle, à un échec ; de lourd, le rendre léger), développer attention et concentration, remplacer l'instinct par l'intuition, devenir un véritable artiste c'est-à-dire être à l'écoute de l'harmonie universelle, en harmonie avec les lois universelles, devenir un danseur cosmique. Ce qu'est sans doute la Dona, la gitane croisée à Malaga dont l'élégance naturelle (elle est l'élégance) éclipse toutes les beautés artificielles qui cherchent à se mettre en valeur sur la Promenade.

De Vinci est décrit comme un ambassadeur de visions, transformant ce qu'il recevait dans un esprit identique à celui contenu dans ce qu'il recevait. L'artiste a pour mission de transformer ce qu'il a reçu avec sa conscience qu'il s'est exercé à aiguiser, à rendre extrêmement sensible, venu de l'humain et du cosmique. Et de lui proposer l'exercice de visualisation de la flamme d'une bougie. Deux sortes de lumières sont évoquées, la lumière bleu gaz qui renvoie à toutes les énergies physiques, la lumière dorée qui renvoie à l'énergie spirituelle.

Pour quelqu'un qui est en recherche spirituelle, ce récit est nourricier. Nombre de leçons, de formules sont audibles, parlantes, incitatives à un travail de dépouillement. Évidemment, on sent des influences venues de l'étude de nombreux textes des traditions et de la mystique. Assez peu de considérations de nature scientifique. Quand cela se produit, ça ne m'a pas semblé convaincant, par exemple les 24 énergies présentes dans une pièce et représentant les mésusages antérieurs de « son » pouvoir par le Voyant.

Pour conclure, ce récit d'initiation n'est pas austère. Le narrateur comme le Voyant sont aussi de bons vivants, aimant bons plats, bons vins, aimant se promener, profiter des lieux comme des gens.

Lars Muhl est entré en 2013 dans la liste Watkins des guides spirituels, le Dalaï Lama en 1° position, Deepak Chopra en 4°, Lars Muhl en 90°. Paulo Coelho est 7°, Jodorowsky, 27°, Benoît XVI, 33°, Rupert Sheldrake, 87°. Aucun des "maîtres" français: Matthieu Ricard, Frédéric Lenoir, Laurent Gounelle, Christophe André, Alexandre Jollien, Jacques Salomé. Bizarre cette liste anglo-saxonne.

On trouve sur you tube des vidéos, hélas aucune en français. Ce livre édité par Flammarion vient donc à propos.

 

Jean-Claude Grosse

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Je me modifie donc je suis

27 Décembre 2016 , Rédigé par grossel Publié dans #agora

Je me modifie donc je suis
Je me modifie donc je suis

un entretien avec Cyril Fiévet remontant à 2012 et qui permet de comprendre un peu ce qui se joue avec ce qu'on appelle le transhumanisme d'où les liens vers Ray Kurzweil, Laurent Alexandre, Philippe Vion-Dury

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Elle s'appelait Agnès, il s'appelle Matthieu

16 Novembre 2016 , Rédigé par grossel Publié dans #agora, #pour toujours

Elle s'appelait Agnès, il s'appelle Matthieu
Elle s'appelait Agnès, il s'appelle Matthieu
Elle s'appelait Agnès, il s'appelle Matthieu
Elle s'appelait Agnès, il s'appelle Matthieu

Ce qu'il est convenu d'appeler L'affaire Agnès M. (16 novembre 2011 à Chambon-sur-Lignon) a entraîné deux procès (juin 2013, octobre 2014, pas d'appel en cassation) condamnant à perpétuité, un mineur au moment des faits, reconnu malade au 2° procès, Matthieu. Le lycée du Cévenol qui avait accueilli Agnès et Matthieu a fermé suite à ce crime particulièrement abominable. Solidaire des parents et grands-parents d'Agnès, j'avais incité des auteurs de théâtre et des professionnels de la justice pour mineurs à écrire un livre collectif, Elle s'appelait Agnès, enfin disponible après 3 ans de "censure" et d'autocensure par acceptation de l'injonction de ne pas publier, à nous faite. Après 4 ans de silence, les parents de Matthieu s'expriment sur leur quotidien depuis le crime. Agnès-Matthieu sont devenus suite à ce crime, indissociables. C'est insupportable. D'une certaine façon aussi les deux familles sont liées même si elles n'ont aucun contact. Penser à la victime, à sa famille, penser au bourreau, à sa famille. Quels mots pour cette monstruosité ? C'est ce que nous avons tenté avec honnêteté. Écritures déchirées: pour certains un monstre, pour d'autres toujours un humain.

Jean-Claude Grosse

L'article de wikipédia consacré à ce qui s'appelle L'affaire Agnès M. présente cette tragédie me semble-t-il avec précision ; je reste dubitatif cependant sur toutes les remarques concernant les"défaillances" et "dysfonctionnements", les "erreurs et fautes" d'expertise qui ont suivi le 1° viol et l'entrée au Cévenol; après coup, il est facile d'exhiber la dangerosité du "monstre" (le terme a été employé sans vergogne par la presse) et de se faire le chroniqueur d'une tragédie annoncée; le débat qui a suivi la projection du documentaire Parents à perpétuité est très instructif à cet égard; des erreurs peut-être, des fautes, c'est à prouver; la famille d'Agnès a demandé en avril 2015 au Conseil supérieur de la Magistrature d'examiner les décisions de la juge qui a instruit la 1° affaire de viol ; elle « a fait preuve de manquements dans l'exercice de son métier de juge d'instruction ». « Nous demandons au Conseil supérieur de la magistrature d'examiner ce dossier et de prononcer à son encontre une sanction disciplinaire », concluent-ils. À suivre donc.

Les parents de Matthieu, l'assassin d'Agnès, s'expriment, les soeurs aussi, dans le documentaire réalisé par Anne Gintzburger, Parents à perpétuité, même titre qu'un article du Monde magazine du 15 novembre 2014, documentaire diffusé sur LCP Public Sénat, samedi 7 février et dimanche 8 février 2016. C'est un documentaire d'une grande force émotive et réflexive. On y apprend que le lycée du Cévenol a définitivement fermé. 76 ans d'histoire et toute une histoire de Justes balayée par deux crimes qui font poser la question: monstre ou humain ? Les parents et les soeurs (17 et 11 ans) répondent par une attitude exemplaire d'amour parental et soral; Sophie la mère est particulièrement touchante, le père Dominique dit des choses fortes; j'ai beaucoup apprécié les propos de Margaux, l'aînée (quelle maturité) et de Zelie la dernière (son histoire de Matthieu blanc et de Matthieu noir est parlante et sans doute cathartique). Matthieu est le seul mineur condamné à la perpétuité en France. Déclaré malade au 2° procès, il a été recondamné sans circonstances atténuantes. À son propos, un psychiatre a évoqué un OVNI scientifique. Marcel Rufo qui suit les parents parle de psychose mais ce n'est pas le nom de sa maladie, de sa pathologie. Son indifférence affective par rapport à son crime est ce qui fait problème, pas de regrets, pas de remords, pas de demande de pardon. Rufo se demande: sera-t-il capable avec le temps de sortir de cet état ? Une psychanalyste de mes amies m'a évoqué une structure possible de pervers paranoïaque. On ne peut qu'éprouver de l'empathie pour ces parents à perpétuité, pour les soeurs de Matthieu Bien sûr on n'oublie pas Agnès ni la famille d'Agnès.

Suite à la diffusion de ce documentaire que j'ai regardé deux fois, Les Cahiers de l'Égaré ont fait imprimer 100 exemplaires du livre Elle s'appelait Agnès, écrit par un collectif d'auteurs de théâtre, de professionnels de la protection judiciaire de la jeunesse (éducateur en prison, directeur de prison pour jeunes, psychologue), livre écrit par solidarité avec la famille d'Agnès. Ces auteurs ont participé pour un certain nombre d'entre eux à la marche blanche du 16 novembre 2012 à Paris, à la mémoire d'Agnès. Il y a plusieurs textes en lien avec le double violeur-tueur car dans une telle tragédie, on ne peut dissocier le bourreau et la victime. Cela fit problème lors d'une rencontre des auteurs à Paris, en novembre 2012, indépendamment de la présence à cette réunion des grands-parents d'Agnès. Le texte Essai d'abjection introspective fut violemment critiqué. Moi-même quand je l'avais reçu, j'avais dit: il est irrecevable. J'avais dit à l'auteur: Prolonge ton texte sur ce qu'il éprouve au moment de l'acte monstrueux par ce que dit le bourreau après dix ans de suivi et de prison. Dans le 2° texte, le bourreau n'a pas changé d'un pouce, quelques mots seulement ont changé. Nouvelle proposition à l'auteur: Écris alors du point de vue de la victime, sa prise de conscience après coup qu'elle a eu affaire non au prince charmant mais à la beauté et à la monstruosité du diable au corps.

Deux lettres recommandées me sommèrent en décembre 2012 de ne pas publier le livre dont on avait prévu la sortie après le procès de juin 2013.

J'ai respecté l'injonction qui m'a été faite alors que rien ne m'empêchait de sortir ce livre pluriel, sur le plan judiciaire et pénal. Aucun nom, aucun lieu, aucune date en lien avec les faits, que de la fiction.

Pour remercier les auteurs qui s'étaient investis dans ce travail d'empathie et de solidarité, j'ai édité seulement les exemplaires d'auteurs du livre Elle s'appelait Agnès, en février 2015 après les 2 procès (2° procès en octobre 2014). Le livre était prêt depuis novembre 2012. Je l'ai édité hors commerce, exemplaires réservés exclusivement aux auteurs, soit 20 exemplaires.

Aujourd'hui, je réimprime 100 exemplaires en tirage avec PVP, partiellement diffusé en librairie mais aussi en vente directe. Et un exemplaire au dépôt légal, ce que je n'avais pas fait en 2015. Je transmettrai un exemplaire du livre à la famille de Matthieu pour leur montrer qu'ils ne sont pas seuls, même si on n'est pas nombreux. Si on avait vu le documentaire Parents à perpétuité, si on avait lu l'interview du 15 novembre 2014 dans le Monde magazine, cela aurait sans doute modifié les écritures des 20 qui ont écrit Elle s'appelait Agnès. Le livre existe maintenant, sans bruit, nourri de la tragédie de deux familles.

Avons-nous eu raison de donner forme à un élan d'empathie qui a été unilatéral ?

Reçu ce message :

Merci Jean-Claude de nous avoir envoyé la vidéo de ce document formidable. Le témoignage de ces parents, surtout celui du père est très touchant, il pose des questions essentielles. C'est enseignant pour nous tous. La justice est paradoxale en reconnaissant Mathieu malade et en le condamnant à perpétuité (un mineur), au lieu de l'orienter vers un service de psychiatrie. Cependant le père note que Mathieu est mieux enfermé dans sa cellule. Il existe en effet des êtres qui se sentent plus en sécurité enfermés car ils perçoivent qu'ils ne disposent pas de défenses psychiques pour contenir ce qui les submerge. Et d'autre part, payer en prison peut être pacifiant par rapport à la responsabilité de leur acte malgré l'absence de culpabilité. La psychose est évidente chez ce jeune, c'est ce que j'ai perçu depuis le début mais c'est étonnant, il n'y a que Rufo qui l'évoque. Bien amicalement M-P

et cet autre message :

Cher Jean-Claude

Merci pour ces nouvelles. Pour répondre à ce que tu dis sur ton blog, non je ne changerais pas un mot de ce que j'ai écrit, à la lumière des témoignages des parents. D'ailleurs le Matthieu Noir/Matthieu Blanc de la petite soeur correspond parfaitement à mon idée de Masque /persona latine. Un étonnement toutefois : comment peut-on s'étonner que Matthieu n'ait ni remords ni excuses ? C'est pareil à chaque procès de serial killer ! Faut regarder plus d'épisodes de polars à la télé pour se tenir au courant !

Sur la pathologie de M : 2 re-jeux des secrets familiaux Grands-parents soignants psy, petit-fils soigné psy... Mère violée abusée à partir de 12 ans, fils vengeant sa mère en violant Il serait intéressant de savoir si la mère et la 1ère victime ont des personnalités aussi rayonnantes et adultes qu'Agnès... Matthieu est un sadique pervers manipulateur, heureusement ils ne tuent pas tous... Heureusement car il y en a partout en ce moment ! C'estbla pathologie à la mode... Je t'embrasse

Caroline de Kergariou

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Naître enchantés/Magali Dieux

11 Septembre 2016 , Rédigé par grossel Publié dans #agora, #J.C.G.

Le samedi 10 septembre 2016, de 10 H à 13 H, à la médiathèque d'Hyères, les petits déjeuners de la médiathèque organisés par Les Colibris du Revest-Ollioules et Les 4 Saisons d'ailleurs ont accueilli Magali Dieux pour la projection du film Naître enchantés, suivie d'un débat qui a largement débordé puisque la séance s'est terminée à 13 H

Si j'écris cet article, c'est parce que ce film, en DVD, qui accompagne le livre est particulièrement émouvant et prenant

et que la capacité à transcender et à transmettre l'expérience vécue par Magali Dieux, un enfantement dans une voiture avec une petite fille de 6 ans comme témoin, est stupéfiante. De ce qui aurait pu être un traumatisme, Magali Dieux a fait une méthode où la vibration, l'état d'esprit et du corps: être ouverte, dans le sourire et la joie, sont au coeur de l'enfantement, le mot est important, enfanter, pas accoucher.
Avec 5 enfantements oeuvrés car c'est faire oeuvre qu'enfanter ainsi, dont un enfant mort avant terme, Magali Dieux sait ce qu'elle a vécu et ce qu'elle transmet et partage.

J'ai connu Magali, lycéenne, fréquentant l'atelier théâtre du centre culturel L'Escaillon à Toulon, je l'ai vue devenir comédienne, auteur, metteur en scène, j'ai accueilli deux de ses spectacles aux Comoni au Revest: Mignonne, allons voir et Zap ta tête et prends le nord. Elle fut du 1° spectacle du Revest en juilllet 1983, Le gardien de musée par une compagnie belge. Je l'ai suivie quand elle a perdu par mort subite du nourrisson un de ses enfants et qu'elle a réagi immédiatement par une nouvelle grossesse.

La retrouver un soir de Noël, à la Mahakali, à Châteauvallon, il y a 2 ou 3 ans, fut un grand plaisir et c'est ainsi que j'ai découvert et le livre et le film et retrouver la femme, épanouie, chaleureuse qu'elle est devenue, coach en développement personnel, après avoir été coach de chant pour The Voïce.

Il me semble que cette façon d'enfanter où les parents se réapproprient l'événement est d'une humanité, d'une bientraitance, d'une bienveillance qui méritent d'être connues, diffusées. Je pense aussi que cette capacité de transcender un événement fortuit avec sérénité, maîtrise est exemplaire. Chacun est sans doute porteur un jour ou l'autre d'un événement qui peut être transmis. L'attitude de Magali qui est une philosophie de la vie, ouverture du corps en lien avec l'ouverture d'esprit, l'accueil de la vague comme il est dit dans le film à un moment, est bien sûr une attitude, une philosophie qui vaut pour tout instant de la vie et jusqu'à la fin de vie.

Merci à Magali Dieux d'être devenue ce qu'elle est devenue.

Naître enchantés est aujourd'hui un collectif de médecins, sages-femmes et artistes qui ont mis en place le Label Naître enchantés pour toutes les maternités ayant à coeur d'humaniser les techniques de soins et la mise au monde de l'être humain de demain.

Dernier point: voilà avec Naître enchantés, un thème d'écriture pour femmes et hommes peu exploré me semble-t-il (ce n'est pas le cas des fins de vie). Des écritures enchantées nous changeraient des écritures dites du réel, écritures sur le bruit du monde dont on se lasse tant ce monde est violent et le restera, indifférent aux écritures qui le dénoncent. Quel auteur, quelle autrice des EAT (Écrivains associés du théâtre) lancera un projet pluriel sur ce thème. La vidéo de l'enfantement de Zoé par Magali est un support extraordinaire.

Présentation du livre:

Jamais les femmes françaises n’ont été aussi bien assistées médicalement qu’aujourd’hui pour mettre au monde leur enfant. Comment expliquer alors le nombre grandissant d’accouchements pathologiques ? Pendant que Patrice Van Eersel, journaliste, enquête sur le sens de la naissance dans notre société, Benoît Le Goëdec, sage-femme, explique clairement qu’une naissance ne peut être simplement confiée à un contexte médical, lequel, potentiellement, dépossède et dépersonnalise. Et c’est là qu’intervient Magali Dieux qui découvre avec ses cinq accouchements qu’une vibration spécifique émise en pleine conscience pendant les contractions fait traverser les douleurs psychiques et physiques de l’accouchement. Pendant dix ans, elle développe sa philosophie, affine sa méthode “Naître enchantés par l’expression vocale ajustée”, devient professeur de chant et thérapeute, à la rencontre des scientifiques et des hôpitaux. Sa méthode donne aux femmes et aux couples qui le désirent la possibilité de rester acteurs de leur accouchement, en lien avec l’équipe médicale et leur enfant, quelles que soient les conditions techniques (déclenchement, péridurale, césarienne, etc.).
Dans cet ouvrage, Magali Dieux propose une préparation du couple à la naissance et à la parentalité pour accompagner l’arrivée de son enfant dans la joie.

le livre, Naître enchantés; l'affiche du petit déjeuner du 10 septembre 2016
le livre, Naître enchantés; l'affiche du petit déjeuner du 10 septembre 2016

le livre, Naître enchantés; l'affiche du petit déjeuner du 10 septembre 2016

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Ecrire le bruit du monde

11 Juin 2016 , Rédigé par grossel Publié dans #agora

3 livres sur les auteurs dramatiques du jour, ceux du matin, celles de la nuit, ceux du petit bonheur la chance, celles des grands malheurs des autres
3 livres sur les auteurs dramatiques du jour, ceux du matin, celles de la nuit, ceux du petit bonheur la chance, celles des grands malheurs des autres
3 livres sur les auteurs dramatiques du jour, ceux du matin, celles de la nuit, ceux du petit bonheur la chance, celles des grands malheurs des autres
3 livres sur les auteurs dramatiques du jour, ceux du matin, celles de la nuit, ceux du petit bonheur la chance, celles des grands malheurs des autres

3 livres sur les auteurs dramatiques du jour, ceux du matin, celles de la nuit, ceux du petit bonheur la chance, celles des grands malheurs des autres

Écrire le bruit du monde

actes du Colloque des 7 et 8 avril 2014

L'oeil du souffleur, 2016

La 4° de couverture de ce livre de 192 pages, paru en mars 2016 à L'Oeil du souffleur, est alléchante : une vingtaine d'auteurs de tous horizons, des chercheurs pour les interroger, deux éditeurs, « un document qui dresse un passionnant état des lieux de l'écriture dramatique contemporaine », à travers 5 tables rondes consacrées au tapage des images, aux échos du silence, aux résonances du plateau, aux bruits de la langue, à la question de la transmission qui leur ont permis « d'échanger de façon particulièrement féconde leur riche expérience entre pairs ».

J'ai lu en totalité, dans le désordre des tables rondes, certaines m'accrochant ou me parlant plus que d'autres. Chaque table ronde repose sur le même principe : présentation du thème par un chercheur, présentation des auteurs choisis pour cette table ronde, questions, réponses puis lecture d'extraits d'un texte ou lecture précédant les questions-réponses, éventuellement réactions du public.

Principe répétitif. Les extraits de textes occupent une place importante, 56 pages sur 150, la dernière table ronde n'en comportant aucun. Ces extraits constituent une coupure par rapport à l'oralité des échanges, témoignages et commentaires d'ailleurs plutôt qu'échanges, un moment à part, pour le lecteur, qui reçoit plus ou moins bien ces extraits ou ce qui les entoure. Préférence pour le texte ou le méta-texte, cela dépend de chacun.

Ce qui retient c'est que chaque auteur témoigne de son écriture à tel moment. Ces témoignages montrent que le sujet, choisi ou de commande, l'écriture, le choix du thème, le travail sur la langue, forme et contenu sont intimement liés, souvent trouvés intuitivement, de façon assez peu pensée, peu élaborée, en lien avec des questionnements, des doutes, des hésitations, des contextes, des moments, des situations. Pas de théorie de l'écriture dramatique dans ce livre.

Un exemple : l'impact de ce qu'on voit dans la réalité ou à la télé, qu'on entend dans le réel ou à la radio, sur l'envie, la pulsion d'écrire et sur l'écriture. Le métro, les rues fournissent tant du banal que de l'extraordinaire, à profusion. La vie est théâtre, les faits divers font théâtre. La matière est là, abondante, écrasante. La pulsion scopique qui pousse à tout voir, tout enregistrer est aliénante mais on la croit délivrante, source. En présence de ces flux, restent à trouver la bonne distance, la manière d'écrire, soit l'objectivité du constat, du documentaire, soit la révolte de la dénonciation... Évidemment, se posent à certains des questions, de nature éthique, métaphysique même : est-elle nécessaire cette écriture distanciée ou pas des flux incessants qui nous assaillent, que nous accueillons, estimant qu'on est bien vivant quand on sait regarder, entendre le métro et ses bruits ? Je crois que chaque auteur, c'est ce que je retiens de ce livre, fait comme il peut. C'est un cheminement personnel qu'il n'y a pas lieu de juger. Simplement se dire par exemple, ce n'est pas mon cheminement, je veux être économe, ne pas ajouter au bavardage du monde, au vide du trop plein, je veux saisir le flux de la Vie (donc de la mort aussi), pas le bruit du monde, je boycotte radio, télé, applications de portable..., je ne veux pas saisir les échos du silence assourdissant des aveuglements, ni les bruits des langues de bois et des langues de vent...

Intéressants aussi les rapports très variables et variés au silence, à la langue, au plateau, à la transmission. Chaque lecteur-auteur sera tenté par tel ou tel témoignage, d'explorer, de questionner son propre travail. Disons que ce livre peut être comme un miroir qui nous est tendu et dans lequel nous pouvons construire, reconstruire notre image d'auteur en travail. Par exemple, le maître secret que se choisit Louise Doutreligne quand elle écrit et qui n'est jamais un auteur de théâtre, voilà qui renverse la question de la transmission, j'écris en pensant à toi, mon maître secret, moi, ton élève ou ton disciple pour ce projet.

Pour ma part, deux maîtres secrets m'habitent quand j'écris et même dans ma vie, Orphée, tenter d'aller vers les morts, vers ce qui meurt (voilà ce qu'on ne peut connaître, aucun savoir sur la mort, peut-on la penser ?) pour les ramener vers la Vie avec le risque de la pétrification, Hélène pour qui deux hommes s'étripent, entraînant deux peuples dans la guerre, deux maîtres même si d'Hélène, que sait-on ?, un homme et une femme puisque nous sommes les deux.

Une absence notoire à propos du bruit du monde, l'absence des enfants, les enfants des migrants, ceux qu'on photographie, noyés sur une plage. A-t-on écrit, va-t-on écrire pour les enfants qui ne sont pas les nôtres, pour les enfants victimes de nos complicités par servitude volontaire ? Mais peut-être ne pouvons-nous pas, ne devons-nous pas accueillir toute la misère du monde, juste notre part ? laquelle ?

Ce livre m'a renvoyé à l'Anthologie, de Godot à Zucco, sous la responsabilité de Michel Azama, chez Théâtrales en 2004 et où par exemple Michel Corvin met en perspective le Théâtre, vigie de l'Europe, être sur le qui-vive, à la fin du tome 3.

J'ai été aussi renvoyé aux Controverses d'Avignon, au 3° tome consacré aux écritures scéniques, controverses avec les auteurs, chez L'Entretemps en 2000 et où je suis intervenu. Je m'aperçois que depuis 2000 où je disais Sortir de la chaîne de production publique (je parlais comme auteur sur commande, comme éditeur, comme directeur de théâtre), il y a une constante : le constat que le théâtre subventionné ne donne pas du « grand » théâtre, du théâtre en prise avec son temps, en lien avec les peuples qui cherchent, pas toujours bien inspirés d'ailleurs, aspirés pour certains par des dérives, des impasses, des égarements. Mais c'est ainsi. On est joué, jouet plus qu'acteur. Je ne crois plus à l'Histoire s'écrivant selon un sens de l'Histoire, dont le moteur serait la seule lutte des classes. Je fais le même constat 16 ans après, la situation s'est dégradée d'ailleurs avec la diminution des moyens, la régression des politiques culturelles des collectivités locales, territoriales et étatiques et par la coupure entre les artistes et le plus grand nombre en train de s'extrême-droitiser. Voici des définitions de mots que j'ai proposées à l'époque puisque on me le demandait :

Le mot "public" ?
Celui ou celle engagé dans le travail sur lui ou elle-même avec le souci de l’élévation (de lui, de l’autre, des autres, du monde), donc toujours singulier, forcément rare, se sortant du troupeau parce qu’il le veut et s’en donne les moyens.

Le mot "langage" ?
À trop élargir son extension (pour certains tout est langage), ne perd-on pas son sens : outil d’expression et de communication ?

Le mot "territoire" ?
Mot de sédentaire ayant perdu de vue qu’il fut, qu’il est nomade, de passage, en transit, en exil.

Le mot "représentation" ?
Mot d’intellectuel ayant perdu le sens de la présence.

Le mot "imaginaire" ?
Mot d’artiste, d’autiste ayant perdu le sens du réel.

Le mot "mémoire" ?
" si les anges volent, c’est parce qu’ils se prennent à la légère "
le travail de mémoire n’accouche pas de la vérité ; il remplace une falsification par une autre.

Le mot "esthétique" ?
Mot écran pour tenter de rendre opaque, l’évidence de la beauté.
Mot alibi permettant de proclamer l’émergence permanente de créateurs et d’esthétiques toujours nouvelles quand évidemment on n’a affaire qu’à d’habiles copieurs, transposeurs…

Le mot "censure" ?
Mot servant à rassembler les résistants.

Le mot "subversion" ?
Mot servant à rassembler les collaborateurs.

Mon mot ?
Le nombril n’est pas le centre du monde (ou l’inverse). Attention à ne pas finir moitrinaire !

Je suis convaincu que notre politique aux EAT, politique pour une reconnaissance « officielle » comme chambre professionnelle est mutilante. É. Say Salé dans EAT (manger, pisser, écrire) au temps des queues de cerises est lucide sur les effets des liens incestueux avec la SACD et avec le Ministère.

L'hauteur – en étant inféodé à la SACD et au Sinistre qui sont nos deux subventilateurs, on s'interdit toute écriture séditieuse, toute écriture licencieuse comme le voulait Saint-John Perse

L'hautaine – vous vous interdisez toute action exemplaire, toute écriture d'éclat, vous vous circoncisez le gland pour ne pas déplaire aux puissants

L'hauteur – oui, on perd notre liberté ; je suis pour Con d'Orsay, pour la libre circulation des idées, des oeuvres, je suis pour le pillage car on se pille mutuellement ; le copier-coller c'est ce qu'il y a de plus fréquent chez les pisseurs d'encre et l'avouer c'est honnête ; les idées, les thèmes sont dans l'air.

Cette « politique » nous empêche d'être de celles et ceux qui irriguent, qui cherchent, proposent, innovent. Je relève dans le forum des EAT, cette intervention d'un auteur après le témoignage du collectif À mots découverts sur Nos voisins les migrants des Jardins d'Éole, évacués le 6 juin :

Je suis très heureux d'avoir pris connaissance du communiqué de À mots découverts.

L'action qu'ils ont faite est nécessaire et indispensable à l'heure actuelle au vu de ce qu'il se passe.

Le CA des EAT pourrait s'en inspirer pour inventer une action visible et forte digne de nos engagements pour l'humain.

Bien sûr si le CA initiait, ce serait très bien mais on n'a pas besoin de son autorisation. C'est ce que fait la Brigade d'auteures à l'usage des migrants. Ou l'atelier des écritures nomades. Et peu importe que ce soient ou pas de grands textes qui sortent de ces mobilisations, de ces manifestations concrètes de solidarité. C'est ce qui est évoqué par É. Say Salé :

L'hautesse – vous êtes satisfait des combats de vos chefs ? je dis combats mais je comprends que c'est du vent tout ça ; pouët ! pouëtt !
L'hauteur – oui, pouët ! pouëtt ! non je ne suis pas du tout satisfait de ce qu'on fait puisqu'on ne fait rien, pas la moindre flash’mob, contre l'état du monde, contre le moche monde sur lequel on écrit ; plus il est moche, plus ça nous convient ! Les droits d'auteur du Beau Marché vous savez, ce n'est pas ma tasse de thé ; je vous l'ai dit, je préfèrerais qu'on soit des héritiers d
e Con d'Orsay.

C'est ce que j'ai tenté aussi de proposer en juin 2015 pour les élections à la présidence des EAT, sans succès bien sûr, ce qui me fait dire qu'il ne faut pas jeter la responsabilité du pouët ! pouëtt ! sur la seule direction qui n'est qu'à l'image du corps qu'elle représente :

  • Nous avons besoin de faire monter au CA des adhérents au fait des méthodes qu'inventent des indignés ou que pratiquent des artivistes. Les marges et le centre, débat essentiel à mener. L'histoire du théâtre est riche de formes qui bousculent. Désobéir par le rire. Investir l'espace public, lieux inhabituels pour nous fréquentés par des publics dont nous ignorons tout, avec des formes interactives. Ne pas imposer de formes, faire participer, pratiquer. Notre champ d'intervention ne peut se limiter aux théâtres, aux médiathèques, librairies, salles de classe, prisons, tous lieux où se diffuse la culture de reproduction. Nous devons aussi aller là où le théâtre peut faire mal et pas seulement là où il éduque, console. Pas d'illusion dans sa force.

Bande son de Je peux, de Marina Damestoy, 5’13, lu au Grand Parquet le 5 juin, Hauts- Parleurs

http://audioblog.arteradio.com/post/3071813/je_peux/

Évidemment notre responsabilité éthique est engagée par ce qu'on appelle le choc des images, le grand écart entre les images; elles parlent (voir les 4 photos ci-dessous), on peut les faire parler, on peut rajouter au bruit du monde, notre compassion, notre indignation.

Qu'est-ce que j'ajoute, retranche au bruit du monde en écrivant ? le silence ne serait-il pas la vraie réponse à ce monde ? ne pas agir sur le monde, agir sur soi.

De plus en plus de personnes sont persuadées que c'est sur soi qu'il faut travailler, que c'est perte de temps et d'énergie que de s'indigner, se révolter. Seule la compassion trouve grâce à leurs yeux.

Une autre piste est aussi possible : la tentation de la Beauté, tenter de dire la Beauté de la Vie, de la Nature, tenter de dire l'infini, l'éternité, nous qui vivons dans le temps rétréci, le temps du projet, le temps du souci sachant que tout passe, ce qui a de la valeur comme ce qui n'en a pas... Évidemment, pour parler d'éternité et d'infini, pas besoin des EAT. Il n'y a rien à revendiquer, tout s'anéantit devant l'infini et l'éternité.

Je donne pour conclure le lien de deux articles récents de Jean-Louis Sagot-Duvauroux dont on lira par ailleurs l'essai sur la gratuité. Textes qui font écho à mes propres réflexions et propositions : Art et culture, Pour un service public de la culture

https://jlsagotduvauroux.wordpress.com/2016/06/06/refonder-les-politiques-culturelles-publiques/

https://jlsagotduvauroux.wordpress.com/2016/05/18/avignon-fabrique-de-la-classe-dominante/

Jean-Claude Grosse

ce qu'on appelle le choc des images, le grand écart entre les images; elles parlent, on peut les faire parler, rajouter au bruit du monde; la responsabilité de l'auteur est pleinement engagé: qu'est-ce que j'ajoute, retranche au bruit du monde en écrivant ? le silence ne serait-il pas la vraie réponse à ce monde ?
ce qu'on appelle le choc des images, le grand écart entre les images; elles parlent, on peut les faire parler, rajouter au bruit du monde; la responsabilité de l'auteur est pleinement engagé: qu'est-ce que j'ajoute, retranche au bruit du monde en écrivant ? le silence ne serait-il pas la vraie réponse à ce monde ?
ce qu'on appelle le choc des images, le grand écart entre les images; elles parlent, on peut les faire parler, rajouter au bruit du monde; la responsabilité de l'auteur est pleinement engagé: qu'est-ce que j'ajoute, retranche au bruit du monde en écrivant ? le silence ne serait-il pas la vraie réponse à ce monde ?
ce qu'on appelle le choc des images, le grand écart entre les images; elles parlent, on peut les faire parler, rajouter au bruit du monde; la responsabilité de l'auteur est pleinement engagé: qu'est-ce que j'ajoute, retranche au bruit du monde en écrivant ? le silence ne serait-il pas la vraie réponse à ce monde ?

ce qu'on appelle le choc des images, le grand écart entre les images; elles parlent, on peut les faire parler, rajouter au bruit du monde; la responsabilité de l'auteur est pleinement engagé: qu'est-ce que j'ajoute, retranche au bruit du monde en écrivant ? le silence ne serait-il pas la vraie réponse à ce monde ?

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Villa Noailles à Hyères/un fantasme mondain/François Carrassan

25 Juillet 2015 , Rédigé par grossel Publié dans #agora

quelques livres sur la Villa Noailles et Robert Mallet-Stevens
quelques livres sur la Villa Noailles et Robert Mallet-Stevens
quelques livres sur la Villa Noailles et Robert Mallet-Stevens
quelques livres sur la Villa Noailles et Robert Mallet-Stevens
quelques livres sur la Villa Noailles et Robert Mallet-Stevens
quelques livres sur la Villa Noailles et Robert Mallet-Stevens
quelques livres sur la Villa Noailles et Robert Mallet-Stevens

quelques livres sur la Villa Noailles et Robert Mallet-Stevens

Me souvenant de ma visite de la Villa Noailles en pleine dégradation, sous la conduite éclairée de François Carrassan, ce devait être vers 1986-1987, et pensant au combat que fut sa réhabilitation avec de l'argent public, avant son invasion par le monde de la mode, pensant aux livres écrits depuis sur cette villa et son architecte, Mallet-Stevens, je ne peux que partager cette interrogation de François Carrassan sur l'imposture qui est à l'oeuvre dans ce lieu aujourd'hui tant dans le récit qui en est fait, révisionniste à souhait, que dans l'usage dominant du lieu, réservé aux "mondains" d'aujourd'hui, dont l'inculture insolente fait plaisir à être démasquée.

JCG, alias l'assaisonneur ou grossel

Villa Noailles / Exposition permanente

Avec le souvenir de mon engagement pour la restauration de la Villa Noailles, on me demande parfois ce que je pense de l’actuelle exposition permanente qui s’y tient et s’intitule

Charles et Marie-Laure de Noailles / une vie de mécènes

Je fais alors observer que son titre est mensonger et qu’il est paradoxal de vanter le mécénat des Noailles dans un lieu qu’ils ont abandonné et qui a été sauvé de la ruine par l’argent public.

Sans savoir qui a validé ce projet ni sur la base de quelle expertise, voici donc ces notes qui invitent à un curieux constat :

UN FANTASME MONDAIN

1. L’exposition est principalement faite d’images, de reproductions, de fac similés, de photocopies en quantité. On se croirait dans un centre de documentation pédagogique.

Malgré le design appliqué de la présentation, cela saute aux yeux. L’amateur d’art voit qu’il n’y a pas grand-chose à voir et bien trop à lire. « Une coquille vide », comme on l’entend dire.

Sauf les Noailles photographiés ici et là en compagnie de telles ou telles personnalités. On pense aux trombinoscopes des magazines people qui montrent des happy few posant entre eux lors de soirées réservées. Souriants et contents de leur sort. Mais un mécène n’est pas une œuvre d’art.

2. L’exposition se tient dans la partie dite primitive de la villa, celle dont on est sûr que l’architecte en fut Rob. Mallet-Stevens, celle qui fut construite en 1924 et agrandie en 1927.

C’était une petite maison d’habitation avec de petites pièces en petit nombre, et tout y paraît aujourd’hui d’autant plus petit qu’on en a fait sans adaptation un espace ouvert au public et ainsi très vite saturé. A l’évidence, la contradiction des usages n’a pas été surmontée.

Reste que l’architecte, dans l’exposition, occupe la place du pauvre, à l’écart et à l’étroit, dans un recoin d’à peine 5 m2… Rien sur son rôle dans l’histoire de l’architecture, alors même que cette maison délibérément moderne constitue un manifeste radical. Rien sur ce geste qui intègre la maison aux ruines médiévales alentour et lui donne son esprit malgré Charles de Noailles qui, peu porté sur l’architecture, l’aura empêché d’aller au bout de son projet. Rien sur l’UAM, l’Union des Artistes Modernes, qu’il allait fonder en 1929.

3. Le titre de l’exposition laisse croire que Charles et Marie-Laure de Noailles formèrent un couple uni dans le même amour désintéressé de l’art et qu’ils menèrent côte à côte une vie de mécènes, jour après jour au service de l’art…

Or, s’ils se marièrent bien en 1923, recevant en cadeau le terrain de leur future maison d’Hyères, le couple ne dura guère, perdu entre les tendances de l’un et les attirances de l’autre, et connut assez vite une séparation de fait.

En 1933, Marie-Laure rejoint Igor Markévitch en Suisse. Charles, lui, a cessé à cette époque de s’intéresser à la chose moderne et sa femme s’occupera seule de la maison d’Hyères après la guerre. Il se retirera ainsi à Grasse dans une bastide du XVIIIème siècle, acquise en 1923, où il s’adonnera à l’horticulture.

Cette réalité, ici absente, ne correspond évidemment pas à l’intention de l’exposition.

4. Quant au lieu même de l’exposition, la propre villa des mécènes à l’affiche, son histoire n’est que partiellement évoquée et seulement sur la période qui convient au concept de l’exposition.

Car si cette maison fut effectivement ouverte à la création artistique, cela ne dura guère. Dès 1933 la vicomtesse écrivait en effet : « Nous démodernisons la maison. » C’est que le « couple » avait été refroidi par le scandale de L’âge d’or survenu en 1930, principalement le vicomte qui avait payé le film de Luis Buñuel et, naïvement, n’avait rien vu venir…

C’est vrai aussi que leur « aventure moderne » doit beaucoup au fait qu’ils étaient alors, comme l’écrira Charles, jeunes et impatients et qu’il fallait selon lui que tout soit amusant. Leur fortune héritée faciliterait les choses.

Et quand il invita Man Ray à venir tourner à Hyères en 1928, un tel geste, apparemment en faveur du cinéma naissant, reposait aussi sur le désir manifeste de faire voir sa maison.

Ainsi cette aventure, portée par la volonté évidente de se distinguer, n’excéda pas dix ans. Et, comme pour l’accompagner sur sa pente, la maison elle-même empiriquement bâtie se dégrada lentement, se fissura et prit l’eau. Un processus qui s’accéléra après la guerre quand le bâtiment cessa peu à peu d’être entretenu.

Et c’est durant ces années 50-60 que Marie-Laure de Noailles en fit sa demeure. Une demeure improbable où, dans une ambiance passablement décadente, elle entretenait une faune hétéroclite dont la rumeur locale se plaisait à imaginer les galipettes sexuelles.

Toujours est-il qu’aussitôt après sa mort, en 1970, le vicomte mit la maison en vente dans un très piteux état et fit en sorte que la ville d’Hyères pût l’acheter. Marché conclu en 1973. « C’était à ses yeux le royaume de sa femme », comme l’écrivait alors France Soir. Mais son image avait quand même dû se dégrader pour que, plus tard, quand la Ville entreprit de restaurer la maison, ses descendants ne souhaitent pas qu’on l’appelle « Villa Noailles »…

5. Car c’est bien la Ville d’Hyères qui allait entreprendre sa restauration avec le soutien de l’Etat. Et c’est bien avec le seul argent public qu’on paierait son long et coûteux chantier.

Aussi n’est-ce pas le moindre paradoxe de cette exposition, d’être consacrée à l’éloge illimité du mécénat des Noailles dans un lieu qu’ils ont abandonné à sa ruine. Un point de l’histoire ici passé sous silence.

6. Nul doute cependant que ce « couple » d’aristocrates décalés, au temps de sa jeunesse libre et argentée, en rupture avec la bien-pensance et son milieu d’origine, aura attiré l’attention et soutenu quelques artistes « émergents ».

Aucun doute non plus sur la générosité de Charles de Noailles dont Luis Buñuel témoignait volontiers et avec lequel il resta en relation bien après l’âge d’or de leur (més)aventure commune.

Mais rien qui permette sérieusement de voir au cœur du « couple » le projet construit de mener une vie de mécènes au nom d’on ne sait quelle exigence artistique, comme tente de le faire croire la page imprimée à l’usage des visiteurs de l’exposition.

7. Une vie de mécènes, c’est en effet le titre de ce document indigeste qui apparaît comme le support théorique de l’exposition. Un discours d’autojustification prétentieux qui se résume à un postulat, sans cesse répété, celui de « l’extraordinaire mécénat» des Noailles. Un mécénat non stop de 1923 à 1970, selon l’auteur…

(Même si cette déclaration est contredite par le texte d’introduction à l’exposition qui parle du « ralentissement » de ce mécénat après 1930…)

8. Et, dans ce drôle de galimatias, on peut lire pêle-mêle :

que les Noailles ont élargi la définition du mécénat;
qu’ils ont saisi que la modernité c’est le collage (…), un partage entre plusieurs influences;
que Marie-Laure de Noailles opère plus ou moins consciemment une confrontation quasi-systématique entre basse et haute culture;
que Charles de Noailles saisit intuitivement que les révolutions intellectuelles à venir ne se construiront pas seulement sur l’héritage surréaliste…
qu’ils sont au cœur de la modernité. Ou plus exactement des modernités;
qu’ils ont choisi de vivre non pas au cœur de l’avant-garde, mais des avant-gardes (c’est moi qui souligne).
Probablement l’auteur est-il égaré par son admiration pour ces illustres personnages, mais dans un « Centre d’art » il est regrettable de voir une telle confusion intellectuelle se donner libre cours.

Est-ce l’effet de l’absence d’un conservateur et d’un véritable projet scientifique et culturel ?

9. De fait l’exposition a un petit côté grotte de Lourdes. On pourrait s’y croire dans un sanctuaire réservé au culte de Charles et Marie-Laure de Noailles. Où le moindre souvenir, survalorisé, a pris la dimension d’une relique.

10. Culturellement, on pourrait s’inquiéter :

d’un tel défaut de distance critique.
d’une adhésion si totale à une histoire à ce point « arrangée » et présentée au visiteur comme une vérité admirable et définitive.
d’une telle tendance à la vénération comme on en voit dans les fan-clubs, où tout ce qui touche à votre idole, par le seul fait d’y toucher, devient infiniment précieux.
11. L’exposition a donc échafaudé un conte bleu. Tout y est sucré, propre et lisse. Charles et Marie-Laure veillent sur l’art. Les touristes sont invités à se recueillir.

12. On mesure comme on est loin de la vérité du commencement. Quand on sait qu’en ce lieu très privé fut autrefois fêtée une sorte d’insoumission et que la maison brilla rien que pour le plaisir passager des Noailles et de leurs invités jouant à une autre manière de passer le temps.

Charles de Noailles, à la fin de sa vie, avait pourtant tout dit de cette époque disparue : « Nous aimions nous amuser avec des gens intelligents et de valeur.

François Carrassan / Mai 2015

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La cause humaine/Du bon usage de la fin d'un monde/Patrick Viveret

9 Juillet 2014 , Rédigé par grossel Publié dans #agora

La cause humaine

Vivre à la bonne heure

Patrick Viveret

Du bon usage de la fin d'un monde

Il y a des livres qui désespèrent. Il y en d'autres qui tentent d'ouvrir des voies. Comment suis-je passé de livres désespérants à deux livres optimistes ? D'autres avaient précédé tout de même, de Stéphane Hessel, Edgar Morin par exemple. Et via les réseaux sociaux, une sensibilisation à des mouvements, actions.

Pour parler des deux livres de Patrick Viveret, je ne m'attarderai pas sur le constat. Nous sommes à la fin d'un monde qui ne le sait pas encore vraiment ou ne veut pas le savoir. Les capitalistes ont gagné la lutte des classes disent-ils. Tant pis pour eux s'ils y croient. Ils ne renonceront pas d'eux-mêmes à leur logiciel mental, fait de démesure. Euphorie et panique les animent. Ils mettent en coupe réglée planète et gens et tant pis pour les dégâts et catastrophes. Les gens ordinaires ont un logiciel d'une étonnante fixité. Il n'y a qu'à voir les résultats électoraux. Certes, il y a des flux, des votes communistes vers les votes FN, des votes extrême-gauche vers front de gauche. Mais il faut que les partis au pouvoir exacerbent les tensions par leur soumission au capital pour que ces flux se manifestent. Ça demande des décennies. Bref, il est clair que les élections comme soi-disant moyen d'exercer la démocratie sont un outil anti-démocratique et il faudra bien l'admettre. L'abstention n'est pas prise en compte alors que c'est le parti majoritaire. Il faudra revenir aux Grecs ou inventer de nouvelles façons de contrôler le pouvoir et les banques, principal moyen de la soumission. Les multi-nationales sont également à contrôler, leur pouvoir de nuisance est considérable ne serait-ce que par le lobbying, la publicité mensongère, la lutte sans merci pour cadenasser la démocratie. Il y a tout de même des logiciels qui changent, des gens qui agissent, réfléchissent, partagent.

Patrick Viveret montre que ces forces sont à l'oeuvre avec des logiciels autres. Deux trépieds, l'ABS et le REV. L'ABS c'est le logiciel des sentiments moteurs positifs pour changer, sortir par le haut des mécanismes mortifères à l'oeuvre. L'Amour, de soi, d'autrui, de la nature, de la beauté, de l'art. Le Bonheur, la recherche active du bonheur, pas un état statique de repos, une activité permanente faite de curiosité, de découverte, d'invention, de partage. Le Sens, la recherche de sens est essentielle pour le changement de logiciel. Amour et bonheur sont partiellement au service du sens, tout en donnant du plaisir. On combat mieux si on n'est plus dans une logique guerrière, si on en tire des bénéfices de type qualitatif, si de la valeur s'ajoute, si des valeurs communes sont discutées, partagées, si on se demande que voulons-nous faire de notre vie et pas seulement dans notre vie, sachant aussi que nous sommes mortels et que cet horizon donne si on sait le méditer, de la valeur à la vie, du goût à celle-ci, donne l'envie du bien-vivre.

Je me propose plutôt que de commenter de faire un inventaire de solutions.


1 - La mesure des richesses. Quoi intégrer dans le PIB ? Les profits de la prostitution, de la drogue, des trafics divers comme le propose l'Europe aux états membres ? Les flux liés à la publicité (1200 milliards de dollars), aux ventes d'armes (1600 milliards de dollars) ? 10 % des sommes qui circulent pour la drogue, les armes, la publicité (l'économie du mal-être) suffiraient à satisfaire les besoins vitaux non satisfaits de l'humanité. Ou faut-il intégrer de vraies richesses pas nécessairement sources de flux monétaires comme le travail des femmes au foyer, le travail des bénévoles d'associations... ? Il faut que devienne publique la question : qu'est-ce qui compte vraiment pour nous ? Qu'est-ce qui doit être pris en compte ?

Pour que ce genre de questions soient prises en compte, il faut élargir la démocratie, il faut que cela entre dans le débat public et citoyen, que ce ne soit pas l'apanage des experts et technocrates de l'Europe et de l'INSEE. Voir ce qui s'est passé au Boutan avec la création du BNB, Bonheur National Brut, excellent documentaire de Marie-Monique Robin

2 - La création de monnaies locales dont un des principes est qu'une monnaie locale perd de la valeur si elle n'est pas utilisée ce qui interdit l'accumulation, la thésaurisation.

Les monnaies locales complémentaires dans le monde d'aujourd'jui

En 2014, plus de 2.500 systèmes de monnaie locale sont utilisés à travers le monde.

L'un des plus en vue est le LETS (Local Exchange Trading System), un réseau d'échange supporté par sa propre monnaie interne. Démarré à l'origine à Vancouver, au Canada, plus de 30 systèmes LETS sont aujourd'hui actifs au Canada et 400 autres dans le monde.

En Angleterre, la ville de Lewes, capitale de l'East Sussex, fut une des premières en 2008 à battre sa propre monnaie. Ses quelque 16.000 habitants peuvent l'utiliser dans les commerces locaux.Plus de soixante-dix sociétés ou magasins acceptent cette devise, valant autant que la livre sterling. D'autres petites villes ont suivi, avec une certaine réussite : Stroud, Totnes, Brixton, etc. A plus grande échelle, Bristol, un ville de 400.000 habitants encourage depuis 2012 l'usage de la livre de Bristol ("Bristol pound"). L'investissement de la ville est très faible (5000£) mais son effet de levier est déterminant. Selon Guy Poultney, conseiller municipal à la vie communautaire à Bristol, "dans un contexte économique difficile, les habitants sont incités à acheter local... Cela encourage également la diversification de l’économie locale pour aider à la création d’emplois de qualité. Nous avons atteint des millions de personnes. Il est important de souligner une accélération de la consommation puisque cet argent est fait pour être être dépensé et non économisé, stimulant ainsi le secteur indépendant. Il y a sept espaces d’échange répartis dans la ville. Les gens peuvent aussi simplement recevoir des Bristol pounds lorsqu’on leur rend la monnaie. Nous avons également commencé à faire la promotion du Bristol pound sur les salaires. À noter que vous pouvez payer un autre membre du réseau en ligne ou via un simple texto. Le réseau du Bristol pound est très large afin d’inclure toute entreprise indépendante locale. Nous nous réservons cependant le droit de refuser un membre si nous estimons que son activité sape la réputation et le fonctionnement du projet."

En Allemagne le Chiemgauer créé à Prien am Chiemsee en 2003, similaire au LETS anglais, a fait tâche d’huile en Bavière et prend une dimension de monnaie d’échange régionale. D’autres monnaies complémentaires ont également vues le jour comme le Berliner, ou les Tauschringe plus ou moins specialisés sur un type de troc ou de produits.

Partout dans le monde le système se développe : l'Italie, le Brésil, le Japon, les Etats-Unis, le Mexique, le Sénégal,la Lettonie, pour ne citer qu'eux, ont des expériences en cours de monnaies locales.

En France , de nombreuses initiatives de monnaies locales ont été lancées depuis 2010. Parmi ells on peut citer le SEL (Système d'échange local) l’équivalent diu LETS anglais ou encore le projet SOL avec sa monnaie “solidaire dématérialisée” . A Toulouse le Sol-Violette, est une "monnaie de territoire, un outil de cohésion sociale, un vecteur de création de richesses mais également d'emplois, un instrument d'échange au service du Bien ". De fait la mairie de Toulouse distribue une petite partie des prestations sociales en Sol Violette. Comme le Chiemgauer en Allemagne, le Sol Violette de Toulouse, est une monnaie fondante. Elle perde peu à peu de leur valeur au fil des mois ce qui incite à l'utiliser et à faire tourner l'économie locale. Au total une vingtaine de monnaies locales ont été crée en France : l’eusko en pays basque, le MIEL (Monnaie d'Intérêt Economique Local) à Libourne, le Bou’Sol à Boulogne sur mer, l’Elef à Chambéry, etc. Dans l'Hérault, les commerçants de Pézenas ont lancé l'Occitan, une monnaie alternative, moyen de paiement légal au même titre que les chèques déjeuners.

3 – Le revenu universel de base

http://www.dailymotion.com/video/x18ij09_le-revenu-de-base-un-nouveau-droit-humain_news

4 – une nouvelle donne démocratique, à commencer par une nouvelle constitution écrite par les citoyens et non par les partis et visant le contrôle des politiques et politiciens

https://www.youtube.com/watch?v=zjq4y6115sg&feature=youtu.be

5 – la bataille des semences qu'il faut gagner contre Monsanto par exemple ;

kokopelli mène un combat à soutenir

de même qu'il faut soutenir les initiatives de Pierre Rabhi, Semons des graines, créons l'abondance, Les incroyables comestibles; excellent documentaire en DVD de Marie-Monique Robin, Le monde selon Monsanto

6 – la bataille pour l'autosuffisance alimentaire, les circuits courts, les jardins partagés, les AMAP, une agriculture savante c'est-à-dire éminemment écologique; voir l'excellent documentaire de Marie-Monique Robin sur Les moissons du futur

7 – les changements dans les habitudes de transport, les habitudes alimentaires, vestimentaires, dans l'aménagement urbain, dans l'habitat

les habitats verticaux

http://www.village-vertical.org/

http://www.lexpress.fr/region/aquitaine/begles-invente-le-lotissement-vertical-modulable_1264436.html

8 – la bataille pour l'autosuffisance énergétique, la réduction par chacun de son empreinte carbone

aller à 25 minutes de ce JT de France 2

http://www.francetvinfo.fr/replay-jt/france-2/20-heures/jt-de-20h-du-lundi-7-juillet-2014_636065.html

les incroyables comestibles

https://www.facebook.com/lesincroyablescomestiblesmenetousalon?fref=ts

c'était un peu ce que la liste Avec vous maintenant voulait pour Le Revest en 2008 avec le village éco-citoyen, non ?

http://avecvousmaintenant.free.fr/IMG/pdf/projet_avm_vers4.pdf

on n'avait peut-être pas trouvé la bonne communication

autres liens

le mouvement des colibris,

http://www.colibris-lemouvement.org/

semons des graines, créons l'abondance

https://www.facebook.com/SemonsDesGrainesCreonsLabondance?fref=ts

les moissons du futur

et quantité d'autres initiatives

la guerre des graines :

http://blog.francetvinfo.fr/guerre-des-graines

barometredudeveloppementdurable.org

Terre de liens

Pierre Rabhi, la sobriété heureuse, au nom de la terre

https://www.facebook.com/pages/Pierre-Rabhi/148621088294?fref=ts

Patrick Viveret, les dialogues en humanité

https://www.facebook.com/patrick.viveret?fref=ts

les campagnes à la ville

bien sûr il faut une école nouvelle qui s'appuie sur l'initiative des jeunes

je me dis des fois que nous gaspillons une partie de notre énergie à des choses nécessaires et futiles (gagner sa vie, c'est-à-dire la perdre) qui ne nous enthousiasment guère

alors que du changement durable est possible à hauteur d'homme, à proximité, qui donne du bonheur

Jean-Claude Grosse

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Le cauchemar de Don Quichotte

13 Mars 2014 , Rédigé par grossel Publié dans #agora, #J.C.G.

Le cauchemar de Don Quichotte

Matthieu Amiech et Julien Mattern

Climats (2004)


Lire un livre 10 ans après sa parution (acheté à mon dernier salon du livre en 2004) parce qu'on l'a retrouvé, trouvé dans sa bibliothèque où des centaines de titres attendent que le désir, le hasard viennent s'en saisir est une expérience d'évaluation quasi-immédiate. On sait au bout de quelques pages si l'essai est encore d'actualité ou s'il est déjà obsolète, s'il vaut le coup d'y consacrer quelques jours de lecture ou pas, en lien avec les préoccupations citoyennes qu'on peut avoir.
Le cauchemar de Don Quichotte a réussi l'examen du temps comme La révolte des élites de Christopher Lash, toujours chez Climats qui avec Agone éditent des livres importants pour tenter de comprendre dans quel monde on vit. Les auteurs doivent être jeunes, ils ont parfois un ton naïf, ils se font humbles devant l'ampleur de la tâche, tenter de déblayer le terrain idéologique pour faire émerger quelque prise, saisie de ce monde en vue d'agir. Leur maîtrise des références (des penseurs marginalisés) n'est pas toujours convaincante parce qu'ils n'en disent pas assez.

La fin du livre est édifiante, l'utopie 1810 - 1820 de Saint-Simon d'une société, d'un monde entièrement soumis à la science, à l'industrie et à l'utilité économique, peu probable à l'époque s'est réalisée ; nous vivons en plein dedans, salariés et consommateurs à deux moments différents de la journée, enchaînés par nos intérêts contradictoires, explosifs, générateurs d'inégalités aggravées, donc de violences potentielles et réelles, de conditions de vie de plus en plus précaires, stressantes. Le monde d'aujourd'hui, on peut supposer qu'on en a une certaine conscience. Vouloir universaliser notre mode de vie consumériste est sans doute le plus mauvais choix ayant été fait, celui qui tout en dégradant de manière sans doute irréversible la planète, aggravera conditions de vie et de travail du plus grand nombre pour le profit d'élites réduites, cyniques, oligarques et népotiques.

Le cauchemar de Don Quichotte montre comment tout un tas de critiques de gauche (des altermondialistes qui refusent d'être nommés antimondialistes, en passant par Attac, la LCR devenue NPA ...) de ce monde sont en fait gangrenées par l'idéologie dominante, le fétichisme marchand et par des illusions mortelles ou mortifères car elles barrent la route à l'émergence de voies nouvelles.

Si on croit au progrès, si on pense que la solution aux problèmes est dans la croissance, 1 à 2 points de croissance par an, si on croit au nom de l'égalité (ou de la lutte contre les inégalités) à la nécessité de faire profiter tout le monde (7 milliards) des avantages et avancées du monde occidental (le plein emploi, les acquis salariaux, la réduction de la durée du temps de travail, l'augmentation des congés payés, la sécurité sociale, la retraite de 60 ou 65 ans à 100 ans, logement, école, santé éternelle avec prothèses bioniques pour tous, le maintien du statut d'intermittent, la culture élitaire pour tous), alors on accepte dans les faits, partageux que nous sommes, la marchandisation de tout, y compris les biens culturels et c'est bien parti, la mondialisation des marchés, l'interdépendance de tous les secteurs et leur spécialisation, la mise en réseaux des systèmes de communication, d'information, d'échanges financiers et commerciaux. Bref, l'extension de ce que nous voyons depuis les années 70 avec l'émergence de sociétés multinationales présentes dans le monde entier, aux moyens plus importants que ceux des États, sociétés qui ne s'embarrassent pas trop des contraintes et des lois, engagées qu'elles sont dans des stratégies de domination, donc d'exploitation, en guerre entre elles, en partie, en guerre contre les États sauf quand, comme les banques spéculatives en faillite en 2008, elles ont besoin d'être renflouées. Multinationales animées par un messianisme interne, où la guerre menée dans le secret est considérée comme une mission civilisatrice. Faudrait analyser cela.

Si on croit que l'État, celui d'hier, l'État-Providence, est le recours contre les pratiques hégémoniques des multinationales et des banques, alors on risque au minimum d'être déçus, de vivre comme trahisons toutes sortes de promesses faites pour arriver au pouvoir et jamais appliquées, une fois installés car les États sont corsetés dans tout un réseau de traités, de règlements dépassant le cadre et les prérogatives des États. Les élus et hommes au pouvoir sont sous la coupe de bureaucrates, de technocrates non élus, genre Union européenne et ses commissions, commissaires, fonctionnant au lobbying et dans le secret, eux-mêmes contrôlés par l'économie et la finance, elles-mêmes incontrôlables. On le voit avec le Traité transatlantique en cours de négociation entre Amérique du Nord et Europe : s'il est adopté et il le sera, les multinationales pourront poursuivre les États ne respectant pas les normes du libéralisme, voulant légiférer, règlementer, limiter leur pouvoir. La démocratie et le marché ne sont pas compatibles. La démocratie (qui demande du temps, du débat d'opinion et pas des batailles d'experts souvent en conflits d'intérêts) est trop peu réactive par rapport à la vitesse des changements technologiques, des pratiques managériales quasi-dictatoriales. Croire que l'État peut corriger le marché, moraliser les banques d'affaires, donner un visage humain au capitalisme est une illusion dangereuse qui conduit dans l'impasse la réflexion et l'action. L'analyse faite dans le livre des grèves de 2003 (comparées à celles de 1995) est particulièrement illustrative de ces illusions, expliquant sans doute que la jeunesse (lycéens, étudiants) n'ait pas rejoint le mouvement.

Évidemment parmi les illusions néfastes, croire que la voie social-démocrate, devenue voie social-libérale peut atténuer, voire réguler, et sauver l'essentiel des meubles. On en avait eu une illustration magistrale avec le comportement de la social-démocratie allemande votant les crédits de guerre au Kayser, ouvrant la voie à la boucherie industrielle de 14-18 au mépris des engagements internationalistes, la grève générale contre la guerre. Assassinat de Jean Jaurès, assassinat de Karl Liebknecht et de Rosa Luxembourg

(le film de Margarethe von Trotta sur Rosa Luxembourg sera visible sur Arte les vendredi 21.03.14 à 13h35 et jeudi 27.03.14 à 13h40).

Idem avec la voie révolutionnaire mais qui y croit encore (ceux qui se réclament encore un peu du marxisme ont renoncé aux luttes de masse). On en avait eu une illustration magistrale avec le comportement des staliniens lors de la montée du nazisme en Allemagne, plutôt frapper sur les sociaux-démocrates que faire alliance avec eux contre le nazisme et c'est ainsi qu'Hitler arriva, minoritairement élu, au pouvoir et enferma les dirigeants sociaux-démocrates et communistes allemands.

Et les auteurs de s'étonner de l'amnésie qui en même pas 40 ans (1968-2003) a fait oublier nombre d'analyses radicales, d'avertissements prémonitoires. C'est là que leur éclectisme est peut-être un peu faiblard mais c'est bon de citer leurs références. Oubliés Georges Orwell, Guy Debord, Simone Weil, Rosa Luxembourg, Herbert Marcuse, Hannah Arendt, Jacques Ellul, Günther Anders et bien d'autres. Oubliées aussi des formes de lutte comme le luddisme en Angleterre au XIX° siècle, la destruction des machines textiles (1811-1812). Oubliés les conseils ouvriers, la Commune de Paris (1871), les conseils de Budapest (1956). Là aussi ils n'en disent pas assez. Les hackers, les anonymous sont-ils les nouveaux luddites ? En tout cas, merci au soldat Bradley Manning, fournisseur de WikiLeaks, oublié dans sa cellule, merci au lanceur d'alerte Edward Snowden, planqué quelque part en Russie qui a su l'accueillir. Certes il y des mouvements. Ça part des fois d'en bas et ça se coordonne un peu. Des fois ça vient d'en haut, des syndicats et ça fait des grèves tournantes, des journées d'action de 24 h, des manifestations. Parfois c'est inventif, mouvement des indignés, occupy city and wall street. Mais on en est où ? Beaucoup d'énergie qui finit pas s'épuiser et épuiser les manifestants et les usagers qu'on tente de dresser contre les grévistes. Cette rupture dans l'histoire de la pensée et de l'action radicale a pour effet principal, le désinvestissement dans l'engagement politique (même pas militant car ce n'est plus un comportement courant que de militer) par sentiment d'impuissance, la jeunesse étant la principale concernée. La responsabilité des économistes, sociologues, historiens dans ce constat est bien sûr importante mais pas seule : l'horizon bouché ça plombe !

Peut-on s'en sortir ? La réponse n'est pas assurée. Mais il y a à renouer le fil d'une pensée réellement critique à partir au moins de cette assurance ou conviction, voire croyance, notre mode de vie n'est pas universalisable, continuer sur cette croyance nous mène tous dans le mur. Il faut cesser de croire à l'avenir radieux avec un capitalisme à visage humain comme l'avenir radieux avec le socialisme sans ou à visage humain n'a jamais vu le jour (ils n'abordent pas les dégâts causés par le stalinisme entre 1923 au moins et 1982, mort de Brejnev ; c'est dommage).

Ne plus croire que la mondialisation du marché, que le salariat pour tous (et alors on peut se scandaliser en toute innocence et ignorance du fait que des centaines de millions vivent (?) avec moins de 2 euros par jour ; illustration de la pollution idéologique puisque on évalue leur vie avec une somme d'argent) donnant accès à la consommation de masse sont la clé du bonheur et du plaisir pour tous. Le marché s'autonomise de plus en plus, s'émancipant de plus en plus des contraintes et lois, nous faisant perdre notre autonomie, nous enserrant dans des réseaux dont nous croyons qu'ils nous facilitent la vie (et en partie c'est vrai si on oublie de penser le prix que l'on paye, humanité et planète).

Alors ? la décroissance ? le mot fait peur. On a essayé développement durable, sobriété heureuse.

Les auteurs en disent trop peu, ils nous alertent sur le fait que ce sera difficile, dangereux car ou nous laissons filer les choses et l'humanité est menacée de chaos, voire de disparition (catastrophisme de beaucoup de films ou romans) ou nous provoquons un effondrement de ce système. Il n'y a de choix qu'entre le chaos complet, plus ou moins définitif et un effondrement volontaire et maîtrisé (il ne le sera jamais complètement) destiné à devancer le chaos et à en atténuer les conséquences.

Un seul projet politique leur paraît donc pertinent : approfondir la crise afin d’en gérer les conséquences. Ce processus serait à mener sans État et même contre lui (ils n'évoquent pas le caractère répressif de tout État, la violence d'État de plus en plus évidente ; or ce n'est pas un mince problème quand interviennent les forces du désordre, voire l'armée de métier). Il leur paraît nécessaire d’envisager l’effondrement volontaire de l’Économie de concurrence généralisée, mais ils en négligent la grande conséquence : une dépression générale instantanée.

Ils savent qu’un changement de culture ne se décrète pas puisqu’il s’agit que se crée une autre manière de vivre et là, ils n'ont rien, et c'est normal, à proposer car ce seront des créations collectives de nouveaux vivre-ensemble concrets, et pas virtuels comme ceux des réseaux sociaux. Il y aura tellement de dégâts à réparer, eaux des nappes et des rivières, terres agricoles pesticidées, air archi pollué, déchets nucléaires, dénucléarisation de la fission, désarmement, réchauffement climatique… restaurer des liens sociaux ou en inventer de nouveaux, pas la fête des voisins, et la journée d'ELLE, la F, et celle de LUI, le grand-père ou le père…, inventer un autre usage de l'argent ou autre chose que lui. Les scientifiques ayant rompu avec le système mais auront-ils encore accès aux laboratoires ? seront nécessaires. Le débat et sa lenteur devront être restaurés (ah surtout pas le système électoral, piège à cons où nous déléguons par un bulletin tous les 5, 6 ans nos pouvoirs à des professionnels carriéristes), dans la proximité. Il faudra penser et agir petit, small is beautiful, réaliser petit, la petite part du colibri de Pierre Rabhi. Ralentir (chacun par des comportements plus responsables) la disparition de l'humanité d'une seconde multipliée par des centaines de millions, c'est peut-être permettre à la jeunesse d'après-demain (horizon probable minimum, 100 ans) à laquelle nous n'aurons pas su rendre un monde meilleur, de le leur rendre pas complètement chaotique.

Cela dit, une évolution-révolution minime, non évoquée dans le livre, me semble en cours. Des millions d'initiatives sont prises dans tout un tas de domaines, des comportements nouveaux émergent, il y a du têtu chez l'homme, je ne parle pas de la femme, encore plus têtue. Même dans les conditions les plus extrêmes, ce n'est pas que l'agressivité individualiste qui règne seule. Et dans nos conditions de confort ce n'est pas non plus l'hédonisme cynique individualiste qui règne seul.

Parmi les mouvements qui ont le plus ma sympathie, semons des graines, kokopelli, le mouvement des colibris …

Cet article est à la fois à peu près fidèle au livre et nourri de mes propres façons de dire et de voir le monde dans lequel je vis.

Jean-Claude Grosse

Le cauchemar de Don Quichotte
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10 propositions pour l'école/Simone Balazard

20 Décembre 2012 , Rédigé par grossel Publié dans #agora

 

Dix propositions pour l'Ecole

 

 

1)  Ecole fondamentale de 5 à 13 ans : maths et français le matin, activités sportives ou culturelles l'après-midi (facultatives). Déjeuner pris à l'école et préparé par les enfants à partir de 10 ans. A partir du même âge, apprentissage d'un métier manuel  l'après-midi. Un certificat d'études est remis à chaque élève à la fin de sa scolarité, qui doit être normalement être réussie, la notion d'échec scolaire étant inacceptable. Une petite fête serait bienvenue pour saluer l'entrée des adolescents dans la vie responsable .

 

2)  Avant cinq ans, jardin d'enfants centré sur le jeu + une initiation aux langues étrangères avec des personnes d'origine – étudiant-e-s par exemple, mais également adultes ou enfants.

 

3)  Collège ouvert de 13 à 17ans : les cours sont remplacés par des stages de durée variables devant permettre à l'élève de connaître les principaux rouages de la société : administratif, politique, industriel, agricole, culturel, religieux, associatif, selon un parcours individualisé mené en accord avec un ou plusieurs tuteurs.  Des périodes d'échanges sont souhaitables, entre jeunes du même groupe de base.

 

4)  Université ouverte à tous à partir de 17 ans. Une année de mise à niveau est possible mais non obligatoire.

 

5)  Fonction enseignante développée dans toutes les couches de la société : chacun doit pouvoir transmettre son savoir.

 

6)  Et réciproquement, les enseignants spécialisés ne sont pas forcément attachés à un lieu mais peuvent fonctionner dans d'autres instances ( musées, bibliothèques, théâtres, cinémas, entreprises,associations...)

 

7)  Chaque élève a un tuteur, une tutrice ou les deux,  avec qui il évalue ses progrès, ses connaissances et réfléchit sur ses objectifs.

 

8)  L'écrit est développé tout au long de la formation et notamment pendant la période « collège ouvert » où l'élève est encouragé à écrire non seulement des rapports de stage mais des articles pouvant être lus par d'autres et éventuellement conservés.

 

9)  La prise de parole en public doit aussi être développée.

 

10)                 Cela n'empêche évidemment pas la recherche de la maitrise des divers moyens modernes de communication ( internet etc)

 

 

Ces dix propositions sont destinées à combattre les maux de l'école actuelle :

 

-     La sélectivité et la concurrence des enfants qui n'a pas lieu d'être

 

     -     La relégation des plus faibles aboutissant parfois à la déscolarisation

 

-     L'infantilisation des jeunes alors que la responsabilisation et la formation des citoyens est non seulement souhaitable mais tout à fait possible si tout le monde s'en occupe

 

-     La violence qui n'est souvent que la contre-violence d'êtres qu'on force à une soumission absurde à un système auquel ils ne peuvent rien comprendre et qui convient à très peu de personnes

 

-     La ridicule longueur, qui ne fait que s'allonger, des études primaires ( nous voulons dire par là avant l'activité sociale), alors que ce qui nous paraît souhaitable c'est la prise de conscience de l'importance du savoir et de la connaissance selon les désirs et les intérêts de chaque personne. Cet approfondissement des connaissances doit pouvoir se faire tout au long de la vie.

 

-     L'ignorance de la réalité sociale et de la diversité des conditions et des personnes

 

 

En supprimant la concurrence entre élèves, l'obligation d'une scolarité fondée sur la passivité et l'irresponsabilité, l'éducation que nous souhaitons serait à même de développer la liberté, l'égalité et la fraternité,  belle devise de notre république,  dont la réalisation ne dépend que de nous.

 

Simone Balazard

Ex prof en  IUFM ( philosophie)

écrivaine, éditrice ( Le Jardin d' Essai)

 

Et plus largement

 

 

Programme pour le président

 

Mettre en pratique la devise de la République :

liberté, égalité, fraternité

 

 

1)   Allocation universelle permettant de vivre, à réévaluer régulièrement.

 

2)   Service civil pour les jeunes des deux sexes

 

3)   Le collège/lycée est remplacé par « connaissance des milieux sociaux et naturels » de 13 à 17 ans

 

4)   Université ouverte à toute personne à partir de 17 ans et sans limite d'âge

 

5)   Alternative à la prison

 

6)   Développement de l'autonomie alimentaire ( jardins potagers), médicale ( connaissance du corps) mécanique( arts ménagers, bricolage, réparations)

 

    7)   Responsabilité partagée des enfants et des vieux même s'ils ne sont pas de la         famille : parrainage etc

 

8) Développement des services de proximité dans les villages, immeubles, quartiers

 

     9) Statut des politiques : provisoire, non cumulable et tournant

 

10) Parité homme/femme en tout domaine

 

Commentaire

 

Je reprends vite un point soulevé par Simone Balazard : l'ignorance entretenue des conditions sociales et des milieux qu'elles forment, donc des personnes dans leur diversité.
Il faudrait développer l'idée d'une école actuelle qui cultive conjointement la connaissance et l'ignorance, qui cultive une connaissance pour l'ignorance et une ignorance pour la connaissance. Notamment, qui garantit énormément l'étanchéité de ces milieux, leur incompréhension et souvent leur fantasmatisation réciproque. Comme le suggère Simone, il ne suffit pas d'enquêtes sur ces milieux, il faudrait que chaque élève, et au-delà, y aille de sa personne et ait affaire à des personnes, il faudrait qu'il puisse faire l'expérience des choses en train de s'y faire et pas seulement des choses faites. Il ne suffit pas du tout d'aller y suivre des stages utililaires de formation. Il les faudrait d'exploration, où les jeunes auraient à élaborer, non sans dicussion critique, non sans droit à l'incertitude, leur idée de ces fonctions, de ces statuts, de ces modes de vie, de ces gens, et non se contenter d'en recevoir des images plus ou moins déformées. Cela impliquerait un décloisonnement de tous les milieux, une lutte des ouvertures, suffisantes (sans être totales, il ne faut pas rêver) pour se substituer à la lutte des classements. Il y aurait là tout une conception à renouveler du voyage, non seulement géographique, mais social, humain, au contraire de toute une sédentarisation quasi taxinomique à laquelle contribue fortement l'école.
Plus largement, tout investissement privé (au-delà du fric) devrait avoir son envers civil, et réciproquement. Etc.

Gérard L.

  Un autre point à questionner, c'est l'aspect programmatique du métier de professeur. Un programme concernant ce qui est prévu d'avance, cela, appliqué à la lettre, revient à fabriquer des gens prévus d'avance à partir de quelqu'un de tout à fait prévisible, donc morne (pour rester poli). Le meilleur de l'enseignement s'apparente plutôt au jazz : il y a plus ou moins un thème, plus ou moins une grille d'accords, mais toujours une part d'improvisation partagée, pour éprouver et apprendre par cette épreuve qu'il s'agit de rapports vivants en devenir (ce que cela peut bien être) et non d'un enregistrement ou tout comme. La seule chance et une leçon d'un professeur, c'est d'être plus leste, plus jeune d'esprit que la plupart de ses élèves, et cela non pas pour faire le malin mais à leur service. Il ne s'agit pas seulement de les recadrer, mais aussi de réussir à décadrer significativement leurs décadrages, de manière à les relancer ; de faire travailler leur souplesse d'esprit à grand angle et pas seulement d'affermir des principes. Un jeu qui cherche ses règles est plus riche que des règles qui compriment leur jeu.

 

G.L.


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