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Les agoras d'ailleurs

Articles avec #note de lecture tag

Galino de Sabine Tamisier/Atelier d'écriture

14 Mai 2014 , Rédigé par grossel Publié dans #note de lecture

Sabine Tamisier

Galino

Éditions Théâtrales, avril 2013

64 pages, 14 €

Le contexte : l'auteur a perdu son père qui ne peut plus parler, atteint d'un cancer qui le mine depuis deux ans ; elle tente de le faire parler au moment où. Le monologue de Galino est une tentative particulièrement émouvante d'amour, d'empathie de la part de l'auteur qui se met à la place de son père, muet.

Galino est un monologue à plusieurs voix dans lequel Galino, 74 ans, se restitue moments présents (19 et 20 août 2009) et souvenirs dans le massif du Mont Blanc (février à août 1967), alors qu'il va rendre le dernier souffle, lui l'ancien tuberculeux, sauvé là-haut, 42 ans plus tôt, et rattrapé par un cancer du poumon depuis déjà 2 ans. Ce monologue est vidé de la présence, de la menace de la mort. Comme si une stratégie d'évitement était mise en place: il ne faut pas l'affronter, la voir en face, il faut se remplir d'autre chose, de choses et gens agréables. Galino est plein de ceux qu'il aime, qui l'aiment, maintenant, hier, la famille, plein de moments d'amitié, plein de paysages sublimes. Ses allers-retours entre sa chambre aujourd'hui, chez lui et sa chambre de sanatorium, hier, sans doute le calment. Il n'a qu'une attente, une seule chose doit advenir avant qu'il passe : que sa fille arrive pour qu'il parte tranquille; et il part tranquille en quelques lignes tranquilles; c'est simple finalement de partir tranquille, du moment que l'amour réciproque a pu se manifester. Le coeur plein d'amour, on n'a pas l'angoisse du néant, de l'absurde de la mort, de l'injustice de la mort, de son arbitraire.

L'auteur donne à la scène 13, scène finale, ce titre : Villelaure. Jeudi 20 août 2009. Au moment où.

Pas de point de suspension. Un point, le point final, le dernier souffle avec une consigne de Galino pour ceux qui restent, ne me rejoignez pas trop vite, apportez-moi des fleurs. C'est simple. La mort n'est rien qu'un passage, un bref moment, elle est annulée, elle n'existe pas, elle n'est source de questionnement ni pour le mourant ni pour les aimants. C'est l'innommée, l'innommable, l'étrangère. De la part de l'auteur, c'est peut-être pudeur, respect du mort, le père, peur de l'évoquer, elle l'insaisissable qui nous saisit, crainte de toucher à un moment "sacré", sacré parce que mystérieux : on sait d'où on vient, la vie, on sait qu'en un instant, on passe, on est mort mais où passe-t-on ? Religions et métaphysiques se font la guerre à nous proposer des réponses qui nous dispensent de penser par nous-mêmes.

Galino est un homme simple, il n'aime pas trop lire, quelques BD ou un livre sur l'exploit de Jacques Balmat, le 8 août 1786, avec le docteur Michel Paccard, la première ascension du Mont Blanc. Galino vise un passage tranquille et pour cela il a mis en place une stratégie impensée, instinctive : se remplir d'amour. Il n'y a pas de place pour le passage lui-même ni pour l'après-vie. Après sa chambre, c'est simple, c'est le cimetière: "je m'en vais vers mon Mont Blanc à moi, là, à flanc de colline, au-dessus du château". Galino a une mort simple comme sa vie. Et c'est une belle façon de mourir, plein d'amour, sans s'inquiéter sur le moment où, sur après. Galino n'a pas voulu méditer, penser sa mort.

Montaigne par exemple écrit un essai célèbre "Que philosopher c'est apprendre à mourir". Ce titre est à entendre comme philosopher = vivre vraiment = apprendre à mourir, vivre vraiment = vivre dans la vérité (on est mortel, on ne peut pas échapper à la mort dont on ne connaît pas le sens et qui ne peut donner par suite son sens à la vie; la vie, grâce à la mort, a une valeur et c'est nous qui lui donnons librement sa valeur) et pas dans l'illusion, se croire immortel, croire à une vie éternelle avec la résurrection ou la réincarnation; vivre dans la vérité supposant que le passage qui dure un instant soit pensé.

Galino me laisse donc sur ma faim, ma soif de pensée. Je reçois l'émotion véhiculée par une écriture maîtrisée. J'aimerais passer tranquille, en douceur, sans douleur. Mais je ne me refuse pas à la pensée de la mort. Me manque après la lecture la pensée de l'insaisissable instant, le passage du souffle au non-souffle.

Je suis tellement dans ce questionnement qui est préparation à la mort pour vivre vraiment, mais elle me surprendra bien sûr, que j'ai lu Galino avec mes questions et réponses, avec ma culture, mes essais d'écriture, de pensée.

Je suis content d'avoir rencontré ce texte qui m'a permis une lecture agréable, documentée, émouvante ... Elle m'incite à insister sur ce moment, le passage de la vie à quoi ?, par le moment, l'instant de la mort.

L'atelier d'écriture

J'ai beaucoup aimé l'atelier d'écriture théâtrale animée par Sabine Tamisier, le samedi 10 mai à Saint-Maximin-La Sainte Baume. Nous étions 11. Voici les consignes données étape après étape avec à chaque fois, lecture et retours

1 - prendre 3 livres dans les 40 amenées par l'animatrice. Je choisis: La mastication des morts de Patrick Kermann, Le voyage de Penazar de François Cervantes, The Ballad of Lucy Jordan, Autour de ma pierre il ne fera pas nuit de Fabrice Melquiot. Mes choix sont motivés.

2 - choisir au hasard 10 mots dans les 3 livres; je choisis : mastication, mort, vieux, os, pierre, nuit, balade, voyage, Lucy, Penazar, mots quasiment pris dans les titres

3 - choisir 10 expressions dans les 3 livres; je choisis : moi, j'étais fidèle pour toujours/vous donnez du goût à mon existence/quand on est fantôme, le plus dur c'est le début/les morts, ça vit dans le luxe/le cimetière en début de cette nuit-là/entre les tombes, un cortège/la mort est-elle fin de tout ?/qu'advient-il de notre pensée ?/la mort ouvre-t-elle sur le néant ?/la vie commence-t-elle après la mort ? J'ai déjà décidé que la mort serait mon thème, tout m'y mène.

4 - choisir un court extrait à lire; je choisis le passage avec les questions métaphysiques posées dans La mastication des morts.

5 - synopsis; il faut 3 personnages pour un texte de 10 minutes

6 - monologue d'un des personnages

7 - monologue d'un 2° personnage

8 - dialogue entre les 3 personnages

9 - scène finale

Mon synopsis : Lucy est en fin de vie. Elle a du mal à respirer. Cancer des poumons, elle est sous assistance respiratoire. Elle a 31 ans ; Elle sait que c'est une question de jours, d'heures. Penazar aime Lucy, sa Lucy qui porte le nom de l'ancêtre des humains et qui va mourir jeune. Comment l'aider, l'accompagner, faire le voyage vers la mort avec elle ? Penazar accomplit deux actes : bouche à bouche, inspirer, aspirer ce qui tue à petit feu Lucy, expirer, insuffler son amour, son souffle purifié, balade dans la Rift Valley où on mastiquait les morts – cannibalisme – pour qu'ils ne pourrissent pas. Ils ne redevenaient pas pierres, poussières mais nourriture vivifiante. Le chef de service, prévenu, a une sévère explication avec Penazar. Lucy passe sans un ultime réconfort de Penazar.

À bout de souffle

Premier monologue

Lucy, haletant bruyamment Penazar Penazar, pourquoi t'es pas là ? Je m'étouffe. Quand j'ai besoin de toi. Je m'étouffe. Penazar Penazar. Viens, fais-moi oublier mon souffle. Tes mains, tes mains là là. Penazar Penazar ton regard sur moi, tes caresses là là. Penazar ta bouche là là. Penazar Penazar.

Deuxième monologue

Penazar – Lucy, ma Lucy, qu'est-ce qui t'arrive, qu'est-ce qui nous arrive ? Je suis paumé. Je ne veux pas que tu t'en ailles. L'autre dit que tu es condamnée, question de jours. Je veux continuer à donner du goût à ton existence. Les morts, ça vit dans le luxe. Se fatiguent pas à respirer. Nous les vivants c'est toujours à bout de souffle, toujours à reprendre le souffle jusqu'au dernier soupir mais pas à 31 ans ma Lucy. La mort est-elle fin de tout ? La mort ouvre-t-elle sur le néant ? C'est pas le moment de ces questions ? T'es là, encore là, toujours là, avec ta respiration haletante. Je vais t'aider à respirer. J'arrive Lucy. (Il expire bruyamment)

Scène 1

Penazar – Lucy, ma Lucy

Lucy – vite ta bouche bouche à bouche amour

Penazar – oui oui voilà mais pas goulue ma Lucy

quand j'inspire, tousse, crache tout ce que tu peux

moi, j'essaie de purifier mon souffle pour expirer de l'amour,

mon amour,

tout l'amour possible

pas mes peurs

allez j'inspire

crache

allez j'expire

prends

la musique des mots c'est avec de l'expir

la musqiue des baisers avec de l'inspir

la musique de la vie c'est inspir expir

il n'y a pas de musique de la mort,

c'est silence

allez j'inspire

crache

allez j'expire

prends

Scène 2

Le médecin – Monsieur Penazar, ce n'est pas possible. On ne fait pas de bouche à bouche dans un hôpital. On a tous les stimulateurs nécessaires

Penazar – Vous n'avez pas à me dicter ma conduite dans les circonstances actuelles. J'accompagne Lucy pour qu'elle respire mieux, qu'elle souffle enfin, qu'elle reprenne souffle, qu'elle retrouve son souffle

Le médecin – Le masque à oxygène est plus conseillé que votre souffle nécessairement vicié

Penazar – et l'amour que je lui souffle, il est dans votre oxygène ?

Le médecin – on va la mettre sous respiration artificielle

Penazar – Je vous signe une décharge. Je la ramène à la maison

Le médecin – Pendant que nous... madame Lucy...

Penazar – Vous m'avez privé de son dernier souffle, de notre dernier bouche à bouche. Veuillez me laisser seul avec elle. J'ai à lui parler, à l'embrasser, à la caresser

L'Hôpital – La vie n'a pas de prix. Sauver ou pas une vie a un coût. La dette de madame Lucy s'élève à 32989 € et 99 centimes d'€, remboursable par la sécurité sociale

Jean-Claude Grosse, 14 mai 2014

Galino de Sabine Tamisier/Atelier d'écriture
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Le livre de mes rêves / Federico Fellini

4 Janvier 2014 , Rédigé par grossel Publié dans #note de lecture

Le livre de mes rêves

Federico Fellini

Flammarion 2010

Voilà un livre rare, exceptionnel même puisque après bien des péripéties liées aux querelles entre héritiers et héritiers d'héritiers, les deux volumes du Livre de mes rêves (le 1° de 245 pages couvre la période 30 novembre 1960 - 2 août 1968, le 2° de 154 pages, la période février 1973 - octobre 1982, plus des pages éparses jusqu'en 1990 ; un 3° volume mystérieux apparaîtra peut-être un jour) ont pu être proposés au plus large public.

Il a fallu beaucoup de temps, de patience, de diplomatie, de soutiens politiques, d'aventures juridiques, de moyens financiers publics pour que la Fondation Federico Fellini récupère, acquière l'oeuvre prolifique d'un des maîtres de l'onirisme.

La préface de Vittorio Boarini raconte sans langue de bois, les péripéties de l'acquisition en 2006, soit 13 ans après la disparition de Federico Fellini, le 31 octobre 1993 et celle de Giulietta Masina, le 23 mars 1994. Plutôt comique en même temps que sordide et absurde, kafkaïen au possible à cause de la clause exigeant la présence physique au moment de la vente de l'oeuvre de tous les héritiers, l'inextricable alinéa 22. Dès 2007, une première édition révélait le foisonnement onirique du cinéaste de l'onirisme.

2010 est l'année de l'édition brochée que papa Noël m'a mise sous le sapin fin 2013 pour 23,75 euros. C'est donné pour un livre au format 28,4 x 20,3 x 4,8 cm, de 583 pages, dont un nombre impressionnant de planches en couleurs, les planches des rêves diurnes et nocturnes, des images hypnagogiques de Fellini.

La présentation de l'oeuvre par Tullio Kezich est d'une grande pertinence. En 8 pages denses, Tullio nous donne les circonstances (Fellini suit une analyse, d'abord freudienne, ensuite jungienne), la durée (30 ans de travail nocturne, de pratique de notation graphique de ce qui est engendré dans le royaume des rêves où tout est possible), les allers-retours rêves-films, le monde des rêves étant plus osé que celui des films dépendant en partie des producteurs donc de contraintes financières et commerciales. Il nous ouvre aussi quelques pistes d'interprétation car le monde des rêves se prête aux interprétations. Et ce depuis la plus ancienne histoire de l'humanité.

Évidemment, les planches illustrées des rêves sont en italien. On en trouve la traduction en fin de livre avec un ensemble de notes pour éclairer le lecteur. Caractères vraiment petits.


Quel usage faire de ce livre ? À chacun son usage. Pour ma part, c'est de manière très arbitraire que je vais circumnaviguer dans cet univers, en fonction de mes intérêts ou désirs du moment, feuilleter donc avec gourmandise avant de re-regarder Huit et demi par exemple, moins pour approfondir les univers onirique et filmique de Fellini que pour aller à la rencontre de quelques-uns de mes rêves. Car depuis quelque temps, je me vois (plutôt bien) rêver sans m'obliger à la collecte de ces rêves, postulant que ce travail nocturne souvent en lien immédiat avec un film vu, a à vivre sa vie, sans que j'essaie de mettre la main dessus, postulant aussi que cette volonté de non-saisir le royaume où tout est possible laisse le dit-royaume irriguer à sa façon mes désirs et mes dispositions.

En tout cas, je vais en conseiller l'usage immodéré aux auteurs qui vont travailler tout 2014 sur le projet pluriel que j'ai lancé le 2 janvier à 23 H 59, heure de Moscou :

Cervantes - Shakespeare, hasardantes coïncidences.

J'en profite pour signaler la parution récente des Dessins d'occasion de Jean-Claude Carrière. J'avais vu un documentaire où Carrière feuilletait ses cahiers de dessins. Ça m'avait paru fascinant. On peut en profiter un peu, 500 dessins, mais ce n'est pas comparable à Fellini. L'usage me semble beaucoup plus limité.

Sans oublier, (ce n'est pas sans rapports monde des rêves et monde des contes) Le Grand livre des contes et Le livre des fées, des elfes et des lutins de Françoise Morvan avec des illustrations d'Arthur Rackham. J'avais été convaincu de l'intérêt de cette édition après avoir lu son article De la chasse aux sorcières à la chasse aux trésors

Jean-Claude Grosse

Le livre de mes rêves / Federico Fellini
Le livre de mes rêves / Federico Fellini
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Journal de deuil / Roland Barthes

1 Janvier 2014 , Rédigé par grossel Publié dans #note de lecture

Journal de deuil / Roland Barthes / Seuil, 2009

Les fêtes sont l'occasion de découvertes au travers des cadeaux offerts et qu'on se montre. Je suis ainsi tombé sur le Journal de deuil de Roland Barthes, paru en 2009. Roland Barthes dont j'ai lu la plupart des livres jusqu'en 1980 environ (dernier lu : Fragments d'un discours amoureux) et perdu de vue depuis. Je ne serais même pas capable de dire aujourd'hui ce que Mythologies ou Système de la mode m'ont apporté. Racine, oui. Quel enseignant de lettres n'a pas fait appel à ce livre ?

Journal de deuil commence le lendemain de la mort de sa mère, mam., le 26 octobre 1977. Elle est donc morte le 25 octobre 1977, le jour de mes 37 ans, découverte d'une coïncidence pétrifiante, sans incidence, si ce n'est que ce qui se dégage de Rachel à travers le journal me parle et me touche, femme à sa place, bonté absolue, qui ne lui a jamais fait une observation, qui articulait éthique et esthétique de façon empirique, sans théorie, femme « naturelle », un beau portrait qui n'est pas un « monument ». Il faut lire tout le journal pour en voir l'intérêt parce que pendant une bonne partie du livre, Roland parle beaucoup de son deuil, de son chagrin (il finit par préférer ce mot), du caractère discontinu de ce chagrin et paradoxalement de l'impossibilité de le dépasser ce qui n'est pas son désir. Il voit se développer, s'accentuer des traits qui ne lui plaisent pas : égoïsme, sècheresse de cœur, impossibilité de construire une amitié, un amour, irritabilité, désinvestissement du monde perçu dans sa vanité « mondaine ». Des questions comme celle-ci page 78 : Pouvoir vivre sans quelqu'un qu'on aimait signifie-t-il qu'on l'aimait moins qu'on ne croyait... ? Il ne sait à qui la poser avec espoir de réponse. Évidemment c'est à lui qu'il doit la poser. En fait il y répond. Photo qui va donner La chambre claire, en 1980, l'année de sa mort, un 25. Souvenirs, rêves, lieux, moments, tout un tas de repères ou de balises sans superstition, non ritualisés, jalonnent ses jours et ses nuits. Mam. est toujours là, absente et présente, ce qui l'amène à dire l'imbécilité du matérialisme qui nie l'immortalité de l'âme. Les passages où Proust vient au secours du déprimé, avec ses pages sur la mort de sa grand-mère et de sa mère sont particulièrement intéressants : deux écritures différentes dont l'une est criante de justesse et de vérité. Sauf cette vérité d'après moi : « c'est une douceur de savoir qu'on n'aimera jamais moins, qu'on ne se consolera jamais, qu'on se souviendra de plus en plus » (lettre à Georges de Lauris qui vient de perdre sa mère, 1907, page 182). Ce qui vaut pour l'un ne vaut pas pour l'autre. Comment chacun d'entre nous vit la perte d'êtres chers ne peut être théorisé. Le travail de deuil dont parle la psychanalyse certes renvoie au cheminement de chacun mais avec la tentation de généraliser, par exemple Winnicott avec la peur de ce qui a eu lieu. Roland vit fortement ce paradoxe bien mis en évidence par Kierkegaard : « dès que je parle, j'exprime le général, et si je me tais, nul ne peut me comprendre » (y a-t-il donc impossibilité d'exprimer l'intime ?). Ce qui me semble le plus juste dans ce journal c'est la découverte avec la perte que l'on est mortel, déjà mort, qu'aucune trace ne restera, qu'un « monument » est dérisoire, que vouloir passer dans la postérité est insignifiant, que la solitude est notre lot, que le monde est vain, mondain, qu'aucune retraite ne comblera le chagrin, que le chez toi-chez moi est finalement le lieu le plus apaisant, le plus reposant (Roland a vécu sa vie avec sa mère et reprend sa vie chez eux, son chez toi devenant son chez moi où il retrouve du quotidien d'habitudes venu de sa mère).

Un conseil aux lecteurs possibles de ce journal, le lire jusqu'au bout, ne pas se laisser ennuyer par ce qu'il y a d'ennui dans ce journal. Il y a des pépites. Mais pas la réponse à la question : tout ce que tu as été mam. a eu lieu et pour toujours, non effaçable. Où va se loger cette mémoire éternelle, indépendante de nous, mortels, oublieux ou soucieux de faire durer les disparus ?

Que l'année 2014 vous apporte le meilleur qui dépend pour l'essentiel de vous.

À Le Revest, le 1/1/2014
Jean-Claude Grosse, épitaphier

Solitude = n’avoir personne chez soi à qui pouvoir dire : je rentrerai à telle heure ou à qui pouvoir téléphoner (dire) : voilà, je suis rentré. 11 novembre 1977, page 54.

Solitude = n’avoir personne chez soi à qui pouvoir dire : je rentrerai à telle heure ou à qui pouvoir téléphoner (dire) : voilà, je suis rentré. 11 novembre 1977, page 54.

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Un été avec Montaigne/Antoine Compagnon

9 Septembre 2013 , Rédigé par grossel Publié dans #note de lecture

Un été avec Montaigne

Antoine Compagnon

Éditions de l’Équateur/France Inter (avril 2013)

Voici donc en petit livre, un an après, les 40 chroniques données par Antoine Compagnon sur France-Inter vers midi, en juillet août 2012, sur proposition de Philippe Val, le videur condamné de quelques humoristes dont Stéphane Guillon, indemnisé par la justice à nos frais pour 235000 euros.

L’objet est plaisant à lire, je n’ai pas écouté les chroniques. Et vite lu. En une journée d’oisiveté. On ne passe pas l’été avec Montaigne et encore moins une vie. Paradoxe d’un livre qui veut nous (re)donner le goût de lire Montaigne, à sauts et à gambades, de lire, relire Les Essais, œuvre d’une vie, consubstantielle à l’homme c’est-à-dire que lisant Les Essais, on a affaire au plus près, au plus intime, au plus profond, au plus sincère, au plus authentique, à Montaigne, se décrivant dans son parler non pédantesque, non fratesque, non plaideresque, mais plutôt soldatesque et se construisant par lui.

Pourquoi donc nous proposer un été avec Montaigne quand c’est une vie avec intermittences qu’on peut y passer ?

Disons donc qu’on a affaire à un coup médiatique et éditorial qui a dépassé les espérances des initiateurs (de 5000 exemplaires prévus à plus de 90000 vendus).
Le contenu de l’opuscule justifie-t-il ce succès ? À mon avis, non. Mais c’est ainsi et ça parle du temps d’aujourd’hui, de ce qu’on lit, comment, pourquoi. Chaque chronique part d’une citation, plus ou moins resituée dans son contexte, dont le sens est restitué pratiquement par de la paraphrase de qualité, sens éventuellement actualisé. C’est donc plus un opuscule pour novices en Montaigne que pour lecteurs considérant Les Essais comme faisant partie des dix livres pour vivre vraiment.

Un manque essentiel : l'approfondissement de cette notion de Nature si employée par Montaigne, se conformer à la Nature et à sa nature, Nature est un doux guide.

Marcel Conche qui s’est mis à Montaigne à 44 ans en est un des lecteurs importants d’aujourd’hui auquel on doit la mise en évidence de Montaigne philosophe. Sa préface à l’édition des PUF, Quadrige 2004, comme le plan rigoureux qu’il dégage des grands essais en fin d’ouvrage font aujourd’hui référence. Antoine Compagnon a choisi l’édition de la Pochothèque de 2001. Je conseille bien sûr ses deux livres : Montaigne ou la conscience heureuse, Montaigne et la philosophie (aux PUF) qui n’atteindront jamais 90000 exemplaires. Dommage.

De l’opuscule d’Antoine Compagnon, j’ai tout de même dégagé un questionnement.
Se retirant sur ses terres et dans sa librairie pour rendre hommage à son ami La Boétie, étant dépossédé du cœur de son tombeau, Le discours de la servitude volontaire, Montaigne change au bout de quelques années de projet, non pas écrire un tombeau à l’ami mais s’écrire, se décrire, se construire, au petit bonheur la chance, pas seulement. L’épitaphier inabouti Montaigne est devenu l’essayiste inachevé Montaigne, curieux de tout et d’abord de lui donc des autres et inversement, doutant aussi de tout, assuré de rien, ne voyant jamais le Tout ou le tout d’un sujet, voyant que tout change, fluctue. Ce livre-homme, cet homme-livre, portant en lui l’humaine condition qui a si bien parlé de l’amitié, parce que c’était lui, parce que c’était moi, n’a pas réussi à faire récit, légende de son ami comme homme, œuvre, vie alors que Les Vies parallèles des hommes illustres de Plutarque était un de ses livres préférés.

Il y a là pour moi, un mystère et un défi. Il me semble, c’est un de mes projets, que nos disparus, nos chers disparus méritent au moins des épitaphes au plus près de ce qu’ils firent, de ce qu’ils furent. Je serai donc épitaphier.

Me reste à lire : Comment vivre ? Une vie de Montaigne en une question et vingt tentatives de réponse de Sarah Bakewell.
Jean-Claude Grosse

Un été avec Montaigne/Antoine Compagnon
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