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Les agoras d'ailleurs

Articles avec #j.c.g. tag

Visite à Marcel Conche

11 Juin 2017 , Rédigé par grossel Publié dans #J.C.G.

le monastère de Brou, le lac Genin, lieu de la légende de la Vouivre
le monastère de Brou, le lac Genin, lieu de la légende de la Vouivre
le monastère de Brou, le lac Genin, lieu de la légende de la Vouivre
le monastère de Brou, le lac Genin, lieu de la légende de la Vouivre
le monastère de Brou, le lac Genin, lieu de la légende de la Vouivre

le monastère de Brou, le lac Genin, lieu de la légende de la Vouivre

du 6 au 9 juin 2017, visite à Marcel Conche (95 ans passés) avec François Carrassan;

le 6, bouchons et ralentissements grâce aux Pentecôtistes qui rentrent après un jour de plus pour éviter les bouchons; merci !

nous passons 2 H en fin d'après-midi avec Marcel (nous sommes à Treffort) qui continue à réfléchir et à écrire sur des questions qui l'interpellent (quelles traces son éducation chrétienne a-t-elle laissé dans son oeuvre? la morale?);

le 7 au matin, visite du monastère de Brou, deux bonnes heures, je m'attarde devant le retable de Marie appelé les 7 joies de Marie (le 1° juillet, je leur fais le coup des 7 joies de Madeleine aux écrivents de l'été du Léthé à La Coquette), je médite devant le crâne d'une cellule de moine:

cher Hamlet, tes questions to be or not to be ne sont pas mes questions, je ne suis qu'éloise dans la nuit éternelle comme dit Montaigne et ne mérite pas le nom d'être, tout apparaît pour disparaître selon la métaphysique de l'apparence absolue de Marcel, ta conception de la non-séparation entre dormir, rêver, mourir peut-être, je ne la pratique pas, mais il est vrai que depuis peu, je suis sensible à l'unité corps-esprit, à l'intelligence sous les automatismes et l'inconscient, à la permanence sous l'impermanence, à l'éternité sous le temps qui passe (je vais t'écrire plus longuement);

à la librairie, je tombe sur Hildegarde de Bingen et sa petite pharmacie domestique, un ensemble incroyable de remèdes naturels (ils auront droit à regarder les recettes le 1° juillet pour se guérir de leurs mots émaux);

à midi, repas en famille, longs échanges avec le petit-fils, je n'ai pas le réflexe de ramener Marcel au centre des échanges, il est un peu mis de côté, malaise; notre hôtesse est chaleureuse, elle a accueilli un couple de réfugiés kosovar, sans papiers, accueil un peu difficile jusqu'à ce que la maire du village les reçoive officiellement;

le soir, nous optons pour l'auberge bressane, face au porche de l'église du monastère de Brou, au soleil couchant; préparatif des soirées son et lumière, nous avons droit à des musiques sacrées et profanes, le service est impeccable, un peu surréaliste avec le maître d'hôtel, Jérôme, un tentateur des plaisirs de bouche, repas sublime avec des plats de grande classe et mignardises diverses accompagnés de Manicle, servi dans des verres armoirés AB, je déguste avec et pour AB1, AB2, une improbable AB3, jeux de quel inconscient ? nous avons choisi le menu du marché dit le jardin du pêcheur, je vais féliciter le chef Jean-Pierre Vullin, la chef pâtissière Ginette, je demande à Jérôme si je peux avoir un défilé de 3 calèches en 3D avec la comtesse qui dîne à côté de nous, ce sera pour la prochaine fois, répond-il, le prévenir 48 H avant;

le 8, direction le lac Genin sur demande expresse de Marcel, il y a amené Émilie, Pilar Sanchez, Catherine; promenade dans les herbes fleuries,

je m'essaie à dire, trébuche, je connais si peu les noms, je me contente de voir, savourer la biodiversité, je suis dans le vent et sous le vent, je n'ai pas mon portable, je ne l'emporte jamais et ne peux donc utiliser l'application permettant de reconnaître les plantes; je vais la chanter la biodiversité ne sachant distinguer bleuets, luzerne, trèfle, pâquerettes...;

au retour, nous passons 2 H 1/2 avec Marcel, le petit-fils est là; à un moment Marcel me demande: quand tu décides quelque chose, est-ce que tu sais ce que tu fais, courte réflexion, il me semble que non mais j'assume les effets pervers s'il y en a, eh bien je crois que quand j'ai décidé de partir en Corse, je ne savais pas ce que je faisais; tout le reste du temps a porté sur l'épisode Émilie, qu'est-ce qui l'avait fasciné chez elle, il le sait, le dit, le petit-fils conteste,

(le livre Le Silence d'Émilie édité aux Cahiers de l'Égaré, sorti en 2010, a obtenu le prix Jean-Jacques Rousseau, épuisé);

passionnantes nos interrogations permanentes sur nos amours qui restent toujours et pour toujours mystérieuses donc vivantes ?

passage au caveau du Revermont, caverne d'alcoolibabacool, achat de deux bouteilles de Bugey, un blanc, le spleen de Pauline qui sera là le 1° juillet, un rouge, l'ode à Madeleine, au centre de nos écritures ce jour-là, passage à la fromagerie de Treffort, inscrite sur la route du Comté, quelques chèvres, du comté, du bleu de Bresse;

le 9, retour sans problème de ralentissement; heureux de retrouver la maison, la chatte, les âmes et leurs ombres lumineuses; photos François Carrassan

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La vie-la poésie / JC Grosse

1 Juin 2017 , Rédigé par grossel Publié dans #J.C.G.

des effets d'un champ de coquelicots au plus intime, au plus infime, la poésie y accède-t-elle ?/Emily Dickinson, une vie en poésie
des effets d'un champ de coquelicots au plus intime, au plus infime, la poésie y accède-t-elle ?/Emily Dickinson, une vie en poésie

des effets d'un champ de coquelicots au plus intime, au plus infime, la poésie y accède-t-elle ?/Emily Dickinson, une vie en poésie

j'ai accueilli chez moi, villa joie, ce dernier week-end, une poète lyonnaise d'origine marocaine, week-end de travail sur son travail en cours; elle m'a lu à voix haute son recueil encore inédit Ballet du temps (j'ai édité son 1° recueil: Roses des sables, préfacé par Jean-Yves Debreuille, un spécialiste de la poésie contemporaine, 2 tirages quand même) et deux introductions, celle pour son essai d'Habiter poétiquement le monde, celle de son Chemin de vie; mes retours ont été chaleureux car la démarche est particulièrement personnelle, authentique, sans concessions, j'étais en présence d'une Emily Dickinson d'aujourd'hui; disons que j'ai eu l'impression très forte d'avoir affaire à une écriture-vie, à une vie-écriture, j'ai pensé au titre du livre de Jorge Semprun: l'écriture ou la vie, non, ne pas séparer comme ce titre mais lier mots et choses en interactions particulièrement subtiles, imperceptibles; on ignore l'impact profond d'un mot sur l'autre comme sur soi pris comme esprit-corps, on ignore l'impact profond d'une chose du monde sur soi  et sur l'autre pris comme corps-esprit;

nos outils de perception sont les sens, mais il est évident que les illusions sensorielles sont nombreuses, qu'on croit réel ce qui souvent ne l'est pas; il en est de même des sentiments; dire je t'aime à quelqu'un, le plus vivant des poèmes, est peut-être un délire, né d'un désir, d'où ce titre ambigu Parole dé-s/l-irante, s/l = est-ce elle ? tout désir n'est-il pas délire, toute parole délirante n'est-elle pas parole désirante ? la confusion par projection ou tout autre processus est au rendez-vous; il faut donc une grande prudence là où l'exaltation nous saisit; ce je t'aime dont je me dois de douter, une fois dit, chemine en l'autre vers un coeur qui bat la chamade, un esprit qui s'emballe, dans un corps qui s'émeut, au plus profond, le message pensé et émis, une fois reçu par l'autre devient milliers de messages chimiques, hormonaux, moléculaires, quantiques dont j'ignore la réalité et les effets, seule la personne réceptrice perçoit quelques effets, coeur qui bat plus vite, rêves érotiques, organes sexuels en émoi, appétit moindre...; n'est-il pas clair que prendre conscience de cette complexité peut nous inciter à plus de responsabilité, à accepter d'être responsable d'effets imprévus, secondaires, tertiaires et pervers; je peux même en arriver à bouger le moins possible pour déranger le moins possible l'ordre des choses car en fin de compte, on est toujours dérangeant, semeur de désordre; vivre en poète c'est déranger le moins possible et prendre son temps, vivre en poète c'est vivre sobrement, c'est réduire sa surface, son empreinte, c'est ne pas vouloir embrasser l'infini, c'est ne pas vouloir être éternel, c'est voir un monde dans un grain de sable, un ciel dans une fleur sauvage, tenir l'infini dans la paume de la main et l'éternité dans une seconde comme le dit William Blake dans Augures d'innocence, le plus fort programme que je connaisse

j'ai bien raison de prendre mon temps, j'ai tout le temps qui m'est compté (à condition de ne pas le décompter, c'est ainsi qu'il compte, qu'il est vivifiant) pour insuffler la vie à quelques mots pouvant toucher quelques belles personnes. Je laisserai 10 poèmes intitulés Caresses. Caresses 1 et Caresses 2 existent déjà. Les autres Caresses sont à venir, le moment venu, un moment inattendu. Il y aura aussi les 12 Paroles dé-s/l-irantes. Parues dans La Parole éprouvée, le 14 février 2000.

–1–

Elle s’approche de toi

si près

Va-t-elle l’effleurer

Marine elle esquive

entre elle et toi

Contacts d’algues pour bonheurs d’épures

–2–

Elle est assise à côté de toi

tout près

Il tourne la tête vers elle

Son regard sur toi
des audaces au bord des yeux

L’aube d’après l’insomnie

verra-t-elle des effleurements de doigts

–5–

Il est un endroit de toi
le cruel espace à caresses où errer sans fin ni repos

jusqu’à l’oasis fertile accrochée à hauteur des cuisses

que tu m’as fait découvrir et aimer autrement

C’est quand tu m’en as parlé
parce que tu le sentais bien
et j’ai découvert ton vrai ventre
pas celui que je croyais promis aux caresses infinies

aux repos d’après l’amour
non !
celui qui devenait lieu d’accueil de la mer !
Ah ! ce ventre de fosse marine
pour ponte d’orphies oniriques
ce ventre d’aquarium océanique
pour éclosion de sirènes sibyllines
surtout ne le perds pas !
que si un jour je le caresse
que si un jour j’y repose ma tête
je puisse prendre ce bain de ventre
que tu m’as fait désirer !
Ton ventre réel
ce n’est plus seulement l’espace blanc sous nombril

où je veux m’initier à la patience nomade
c’est ce ventre-mer
où tu veux m’immerger jusqu’à enfantement

si j'inverse, soit non une pensée d'amour adressée à l'autre mais la vue d'un champ de coquelicots du côté de Lourmarin; ça fait longtemps que je n'ai vu autant de profusion de rouge, de rouge vivant, se balançant dans le vent léger, un vent solaire, autant de rouge habité par la lumière, je prends des photos, je filme pour prolonger mon émotion, mon plaisir; ces coquelicots sont impossibles à cueillir, se refusent au bouquet, trop fragiles; ces coquelicots qui m'éblouissent se resèment d'eux-mêmes, je ne peux les semer, ils refusent la domestication; ces coquelicots fragiles résistent aux grands vents du midi; je perçois, ils me touchent au profond par leur beauté éphémère, impermanence et présence, insignifiance et don gratuit sans conscience du don (quoique sait-on cela ?) et ils me font penser, leur vie me vivifie, m'embellit, je me mets à chanter une rengaine venue d'un vieux souvenir, un petit bal perdu, je m'allonge, me livre au soleil, caresses qui font du bien, pas trop longtemps, messages héliotropiques envoyés aux niveaux les plus infimes, les plus intimes en toute inconscience même les yeux fermés et en méditation visualisante

voilà deux brèves tentatives de mise en mots pour conscientiser (c'est notre privilège) ce que nous éprouvons, pour vivre à la fois plus pleinement (c'est autre chose que l'aptitude au bonheur, au carpe diem, non négligeable) de plus en plus en pleine conscience (et là je m'aventure, si tout ce qui vit est échange, circulation, énergie, information, tout ce qui vit est peut-être aussi conscience ou dit autrement, une conscience, la Conscience est à l'oeuvre dans tout ce qui se manifeste, elle serait l'unité de et dans la diversité, elle serait la permanence sous l'impermanence; ne pas se laisser duper par le côté automatique, bien régulé de notre corps-esprit ou des systèmes univers, multivers avec leurs constantes universelles jusqu'à dérèglements et entropie croissante remettant les pendules à l'heure (j'ai découvert un livre au titre révélateur : La "Conscience-Énergie", structure de l'homme et de l'univers, du Docteur Thérèse Brosse, paru en 1978 à Sisteron, ça semble du solide !); évidemment, sur ce chemin, je me laisse accompagner par Deepak Chopra qui réussit à articuler approche scientifique et approche ayurvédique

puisque j'ai cité Emily Dickinson, voici mon retour sur "son" film : Le film de Terence Davies sur la vie et les poèmes d'Émily Dickinson est bouleversant et puissant, dialogues au scalpel, profonds, drôles, d'un niveau impossible à rencontrer aujourd'hui car on s'y soucie de l'essentiel, de l'âme, de la Vie, de la Mort, les femmes étant d'ailleurs plus douées que les hommes dans leur perception de la vérité, de la beauté. Emily qui ne quitte pas son milieu familial réussit malgré les pressions à dire NON à un certain nombre de situations, d'obligations. Elle a pour boussole, l'indépendance de son âme (un mot oublié aujourd'hui) et pour moteur, une capacité de sublimation exceptionnelle (ça aussi on ne sait pas ce que c'est aujourd'hui). Cela donne des poèmes dont on sent qu'ils sont éprouvés, vécus, pensés, au moment où elle écrit, la nuit, grâce à l'autorisation du père. Dans un univers corseté, Emily, sa soeur, l'amie enseignante réussissent à être libres, indépendantes, dans le respect de certaines conventions, le refus d'autres, grâce à leur indépendance d'esprit et pour Emily grâce à l'usage créatif de la langue (sa ponctuation, le – en particulier, comme chez Marina Tsvetaeva, nous permet de voir une poésie en fabrication, en tricotage). Silences, dialogues, lenteur des mouvements, scènes appuyées de souffrance ou de mort. Des moments sublimes en musique, rares donc ressentis. La sublimation n'empêche pas les frustrations, les colères, les comportements "intransigeants", les attentes de reconnaissance. Sa soeur lui dira: nous sommes humains, vas-tu nous en vouloir pour ça ? 
Chère Emily, je vous ai reçue comme une mystique, inventant sa "religion", sa façon de communier avec vous et le monde, avec l'après-mort, avec le temps qui passe et l'éternité-immortalité de ce qui est souffle, Vie, âme. Pas de recherche du bonheur ou du plaisir, si faciles et qu'on trouve nous, si difficiles; donc, on se coache avec des techniques du bonheur. Vous n'étiez pas dans la norme, hier, vous l'êtes encore moins, aujourd'hui. Vous nous montrez, non qu'on peut s'épanouir, bien petit mot, mais s'élever, être corps-esprit-âme et je vous vois, je vous vis comme pratiquant cette ascension pour femme extrême (homme extrême aussi mais plus rare) en deux temps, le temps du jour, temps d'acceptation et parfois de refus (d'assister à une messe, d'être agréable avec un jeune séducteur), temps d'observation, de positionnement (vivre comme vous le faites est une négociation permanente entre soumission et intransigeance) et le temps de la nuit, temps de l'écriture, temps de la mise à distance, de la mise en existence, de la mise en essence. Et par ce travail inspiré et réflexif (car vous avez un sens extraordinaire de la répartie fulgurante qui foudroie ou exalte), vous atteignez à un partage qui touchera qui peut être touché. Moi, en plein coeur.

3 poèmes d’Emily qui ne sont pas dans le film

On apprend l'eau - par la soif
La terre - par les mers qu'on passe
L'exaltation - par l'angoisse -
La paix - en comptant ses batailles -
L'amour - par une image qu'on garde
Et les oiseaux - par la neige
----------------------------------------------------------
J’étais morte pour la Beauté – mais à peine
M’avait-on couchée dans la Tombe
Qu’un Autre – mort pour la Vérité
Etait déposé dans la Chambre d’à côté –

Tout bas il m’a demandé « Pourquoi es-tu morte ? »
« Pour la Beauté », ai-je répliqué 
« Et moi – pour la Vérité – C’est Pareil –
Nous sommes frère et sœur », a-t-Il ajouté –

Alors, comme Parents qui se retrouvent la Nuit –
Nous avons bavardé d’une Chambre à l’autre –
Puis la Mousse a gagné nos lèvres –
Et recouvert – nos noms –
---------------------------------------------------
Je me dis : la Terre est brève –
L’Angoisse – absolue –
Nombreux les meurtris,
Et puis après ?

Je me dis : on pourrait mourir –
La Meilleure Vitalité
Ne peut surpasser la Pourriture,
Et puis après ?

Je me dis qu’au Ciel, d’une façon
Il y aura compensation –
Don, d’une nouvelle équation –
Et puis après ?

titres à lire : La poésie sauvera le monde de Jean-Pierre Siméon, Anthologie manifeste de Frédéric Brun, Dans le jardin obscur (libre conversation sur la poésie) de Alain Duault et Monique Labidoire

il est évident après un tel article que je vais tenter de faire vivre la poésie au Revest, investir les gradins du jardin municipal, la scène de la Tour, certaines placettes du village, faire cela une fois par trimestre avec une BIP (brigade d'intervention poétique)

3 titres pour habiter poétiquement le monde, pour vivre en poésie avec soi, les autres et le monde
3 titres pour habiter poétiquement le monde, pour vivre en poésie avec soi, les autres et le monde
3 titres pour habiter poétiquement le monde, pour vivre en poésie avec soi, les autres et le monde

3 titres pour habiter poétiquement le monde, pour vivre en poésie avec soi, les autres et le monde

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La poésie en politique, dans la vie, à l'école

26 Avril 2017 , Rédigé par grossel Publié dans #J.C.G.

Pour une école du gai savoir, 2004, pas une ride

Pour une école du gai savoir, 2004, pas une ride

On a vu l'impact de la lecture de poèmes bien interprétés lors des réunions publiques de Jean-Luc Mélenchon, pendant la campagne présidentielle du 1° tour. Hugo, Eluard, Ritsos, Prévert et d'autres sont venus conclure ces réunions, donnant un souffle différent, élargissant l'horizon, faisant monter une autre émotion, quelque chose de moins éphémère que la parole politique, un moment d'éternité aussi intense que la minute de silence pour les noyés de la Méditerranée à Marseille (le seul à avoir eu un tel geste, merci).

La poésie dans la vie, c'est la lire, la dire, l'écrire. Elle accompagne, apaise, par exemple, il y a des poèmes de "deuil" magnifiques quand on a perdu quelqu'un, je pense à celui d'Elizabeth Frye:

Ne reste pas là à pleurer devant ma tombe,
Je n'y suis pas, je n'y dors pas...
Je suis le vent qui souffle dans les arbres
Je suis le scintillement du diamant sur la neige
Je suis la lumière du soleil sur le grain mûr
Je suis la douce pluie d'automne...
Quand tu t'éveilles dans le calme du matin, Je suis l'envol de ces oiseaux silencieux
Qui tournoient dans le ciel...

Alors ne reste pas là à te lamenter devant ma tombe
Je n'y suis pas, je ne suis pas mort !
Pourquoi serais-je hors de ta vie simplement
Parce que je suis hors de ta vue ?
La mort tu sais, ce n'est rien du tout.
Je suis juste passé de l’autre côté.
Je suis moi et tu es toi.
Quel que soit ce que nous étions l'un pour l'autre avant,
Nous le resterons toujours.

Pour parler de moi, utilise le prénom
Avec lequel tu m'as toujours appelé.
Parle de moi simplement comme tu l'as toujours fait.
Ne change pas de ton, ne prends pas un air grave et triste.
Ris comme avant aux blagues qu'ensemble nous apprécions tant.
Joue, souris, pense à moi, vis pour moi et avec moi.
Laisse mon prénom être le chant réconfortant qu'il a toujours été.
Prononce-le avec simplicité et naturel,
Sans aucune marque de regret.

La vie signifie tout ce qu'elle a toujours signifié.
Tout est toujours pareil, elle continue, le fil n’est pas rompu.
Qu'est-ce que la mort sinon un passage ?
Relativise et laisse couler toutes les agressions de la vie,
Pense et parle toujours de moi autour de toi et tu verras,

Tout ira bien.
Tu sais, je t'entends, je ne suis pas loin, Je suis là, juste de l’autre côté.

Mary Elizabeth Frye

On comprend alors l'importance de la poésie à l'école.

J'ai édité en 2004 un livre de 400 pages, 1 Kg, Pour une école du gai savoir; il m'en reste; 3 auteurs (Philippe Granarolo, philosophe, adjoint à La Garde, Laurent Carle et moi-même); pages 247 à 252, on trouve des textes poétiques de jeunes et les deux dernières pages, 392, 393, sont deux poèmes d'élèves de 6°; le livre s'achève sur cette citation de Flaubert : la civilisation est une histoire contre la poésie;

Les Cahiers de l'Égaré ont édité aussi 5 Printemps des poètes dans les collèges du Var (2000-2004), livres présentant les poèmes obtenus par la BIP, brigade d'intervention poétique, une trentaine de poètes intervenant une journée dans 30 collèges; et puis, ça s'est arrêté; les sous, vous savez, il paraît que des fois, il n'y en a plus et puis, ça s'est arrêté l'année où j'ai été éjecté de la Maison des Comoni; c'était une opération financée par le Conseil Général du Var, à l'initiative de Rémy Durand, détaché et attaché culturel de l'IA du Var et de l'Académie de Nice; je faisais partie de la BIP.        J.C. Grosse

Voici un vieil article d'Evelyne Charmeux sur ce sujet. Il date d'avril 2008. Comme quoi les blogs ont aussi  leur éternité.

La mémoire : quel rapport avec la récitation ? Et avec la poésie ?

 

Georges Jean, immense poète et théoricien de la poésie en classe, disait : "Il faut tuer la récitation pour sauver la poésie". Apparemment, nos dirigeants n'ont pas lu Georges Jean, et n'ont sans doute ni lu, ni écrit beaucoup de poésie... Les nouveaux programmes qui, avec la démagogie qui les anime, réintroduisent ce terme familier (mais non dépourvu de connotations inquiétantes), nous amènent à réfléchir sur la poésie en classe et sur le rôle de la mémoire dans l'éducation de nos petits.



Parlons de poésie d'abord : on en parle si peu aujourd'hui !
Je voudrais commencer par donner la parole à ceux qui, en leur temps, ont dit des choses, bien oubliées aujourd'hui, mais essentielles sur la poésie et l'école. En commençant par rappeler le cri d'alarme poussé par Josette Jolibert, en 1971, à ce propos, sous le titre : "Il faut réconcilier poésie et pédagogie".


Nous sommes tous des sous-développés en poésie, comme lecteurs et comme créateurs . 
Pour combien d’entre nous la poésie est-elle autre chose qu’un “supplément d’âme” occasionnel ? 
Et quelle poésie, 
plus récente que celle de Baudelaire,
et autre que celle qui “veut dire” quelque chose immédiatement ?
Pour combien d’entre nous René Char ou tel autre poète de notre temps sont-ils confrontation quotidienne?
Et combien d’entre nous écrivent ? créent ?
Prenons-en acte sans nous culpabiliser. C’est une situation historiquement datée. Il est facile de situer les responsabilités en posant ces questions :
quelle formation ?
quelle disponibilité ?
quel environnement culturel ?
quand a-t-on sollicité notre créativité
 ?

Quand on lit cela, on ne peut qu'être bouleversés : il y a trente-sept ans que ces choses ont été dites, et qu'y a-t-il eu de changé depuis ?
Pourtant, à cette époque, sous l'impulsion des propositions que Georges Jean avait développées dans le chapitre intitulé : "Poésie et approche de la langue poétique" du Plan de Rénovation de l'enseignement du français à l'Ecole Elémentaire, (dont il faut savoir qu'il devait devenir texte officiel, avec l'accord du ministre de l'époque, mais qui subit le veto absolu de Monsieur Georges Pompidou, nouveau président de la République), les propositions concrètes ne manquaient pas.
je souhaite ici faire connaître à nos collègues, quelques extraits au moins du texte de G. Jean, ne serait-ce que pour pouvoir les comparer à ce que disent les nouveaux programmes.


Il serait tout d'abord préférable de remplacer le terme de « récitation » par celui de « poésie ». 
Non que la mémorisation des textes poétiques soit abandonnée mais parce que la "récitation" — la diction, plutôt — proprement dite 
n'est et ne doit être qu'un moment dans l'activité de poésie qu'il est souhaitable de voir instituer à tous les niveaux de l'enseignement élémentaire. (...)
La poésie est propre à rendre à l'enfance ce que l'enfance lui a donné. Et à susciter chez l'enfant le besoin de dire, enfin, tout ce que l'on a à dire, et à le faire partager. 
La poésie aurait donc à l'école élémentaire la double fonction de «donner à voir» et de provoquer chez l'enfant le désir de rendre conscient l’inexprimable.
il serait bon d'introduire le plus souvent possible au cours de la classe, des lectures de un ou plusieurs poèmes, lectures faites par le maître ou par des enfants, que traverse la poésie.
Chaque semaine, le ou les textes ayant obtenu la plus grande audience ou celui qui plaît tout particulièrement à un enfant ou au maître, 
seraient plus spécialement étudiés en vue de la diction et éventuellement de la mémorisation
Il s'agit d'une imprégnation plus globale qu'analytique et qui concerne aussi bien la sensibilité et l'imaginaire que la conscience claire des formes du discours. On ne cherchera pas à fixer des structures, mais à faciliter pour les enfants qui le désirent 
la constitution d'un « trésor » personnel de poèmes, susceptible de renaître à chaque appel. Cependant on n'oubliera jamais que la poésie est une langue « qui parle et qui se parle » et l'on accordera la plus grande importance à la perception par l'enfant de la respiration, de la prosodie, de l'accentuation, de l’articulation des textes poétiques. Le premier souci de celui qui dit un poème devrait être de faire entendre le poème, sans le trahir. En même temps, il devrait chercher à ne pas effacer l’originalité unique de sa voix. Car il ne s'agit pas de sacrifier la personnalité de chaque enfant à une perfection académique ou faussement expressive. On se gardera même dans ce sens d'imposer de l'extérieur une expression, une intonation qui ne peut provenir que du seul respect du texte. La plus grande difficulté résultant de cette orientation nouvelle concerne sans doute le choix des textes. « Le meilleur choix de poème est celui que l'on fait pour soi » disait Eluard. C'est-à-dire qu'il y a beaucoup à attendre dans ce domaine de la curiosité, de la sensibilité, de la culture des maîtres. Par ailleurs, il n'est pas vain de parler à ce sujet, « d'expériences poétiques », dans la mesure où le maître et les enfants «essaient» les textes les plus divers et retiennent ceux qui semblent convenir aux uns et aux autres, et même s'inscrivent dans certaines circonstances précises.

Je voudrais souligner, dans ce très beau texte, l'immense respect de l'enfant qui l'anime et le sens poétique profond qui s'en dégage.
Aujourd'hui, que trouve-t-on dans le projet de nouveaux programmes ? 
1- Pour l'école maternelle : "Dire ou chanter une dizaine de comptines avec une bonne prononciation".
Il n'est pas précisé ce qu'est une "bonne" prononciation... 
Il est vrai que dès la grande section, il s'agit d'avoir en plus "un ton approprié". On ne précise pas non plus ni à quoi doit être approprié ce ton, ni en quoi il consiste.
2- Au CP et au CE1 : "Dire de mémoire de courts poèmes ou des comptines, en mentionnant le titre et l'auteur, en respectant le rythme et en ménageant des respirations, et sans commettre d'erreurs (sans oublis ou substitutions)". 
Avouez que c'est là une conception délicieusement romantique, et tout à fait propre à éveiller le sens poétique des enfants ! Josette Jolibert doit être rassurée...
3- Quant aux CE2, CM1 et CM2, ils devront "dire sans erreurs et de manière expressive, une dizaine de textes en prose ou de poèmes"
Comme plus haut, on ne précise pas ce qu'est une "manière expressive", mais on peut surtout remarquer que la sanction des erreurs prime de toute évidence le sentiment poétique... On est loin des "moments de poésie" ; on est loin du "trésor" personnel et de la langue "qui parle et qui se parle ", on est très loin de la culture.
Il est donc incontestable que le retour de ce terme de récitation a fait disparaître non seulement le terme de "poésie", mais tout l'esprit de cette "rose inutile et nécessaire" (G. Jean), dont le rôle dans l'éducation est une évidence démontrée depuis toujours. 

Mais il y a plus grave.
Je vois dans l'utilisation de ce terme, — amalgame (encore un) entre 
mémoire et récitation —, une volonté, sans doute parfaitement consciente, de mise au pas des élèves. 
Avez-vous remarqué que toutes les formes d'obscurantisme, religieux ou non, n'enseignent qu'avec de la récitation de textes appris par cœur ? Vous ne vous êtes jamais demandé pourquoi ? 
C'est que, figurez-vous, pendant qu'on récite, on ne pense pas ! La récitation occupe tout le cerveau qui n'a plus besoin même de comprendre ce qu'il débite, et qui se laisse dévorer de l'intérieur par des mots étrangers à lui. 
Rien à voir avec la mémoire, qui est nourriture de la pensée et qui se nourrit elle-même, non point d'apprentissage par cœur, mais de mille, cinq mille lectures. C'est en lisant et en relisant des poèmes chaque jour, avec le texte sous les yeux — parce que la poésie ne souffre pas que l'on ait des trous de mémoire, et parce que le vécu poétique n'a rien à voir avec un contrôle de mémorisation — que la mémoire se nourrit.
Qu'elle soit chose essentielle et qu'il faille la développer, cela va de soi. 
Le problème, c'est que jamais le fait de "réciter" n'a développé la mémoire, ni quoi que ce soit d'autre, du reste. 
Ce qui est essentiel, c'est de 
savoir par cœur des quantités de textes (pas une "dizaine"... !). Et ce n'est pas du tout pour les réciter : Ils servent, ces textes, à fabriquer le miel culturel de chacun, celui qui fait réfléchir, qui structure la pensée et qui équilibre la personne. La mémoire, il faut le répéter, n'existe et ne se développe que par des lectures, encore et toujours recommencées. 
Est-il certain qu'une méthode syllabique d'enseignement d'icelle prépare bien à cela ? 

 

Commentaires de Christian Montelle

Pour inspirer l'amour et non la haine des poèmes, le récital de poésie commence à être connu : il marche vraiment très bien. De nombreux collègues peuvent en témoigner.
Le récital de poésie
Bon ! la récitation ennuie à mourir beaucoup d’élèves, même si elle en réjouit d’autres. Comment la rendre attractive ? Imaginez-vous (souvenir…) en train de dire un poème devant des camarades qui ne vous écoutent pas, puisque tous connaissent déjà le texte par cœur, et à l’intention d’un professeur qui ne guette que vos oublis ; vous voilà donc en train de réciter un poème que vous n’aimez pas forcément et que vous avez plus ou moins compris. Cette perspective vous plonge-t-elle dans l’allégresse ou dans la morne acceptation d’une corvée inévitable ? Ne peut-on imaginer de donner vie de façon plus jubilatoire aux beaux poèmes de notre patrimoine ? Je veux en présenter une, parmi tant d’autres, et qui plaît beaucoup aux élèves : le récital. Avec mes élèves nous avons constitué au fil des ans des fichiers de poésie, un pour les 6e/5e et un autre pour les 4e/3e. Nous approchons des trois cents poèmes dans chaque fichier : que des beaux, des bons, des gouleyants, des signifiants, des qui nous plaisent (le maître participe au choix), en toute subjectivité. Fiches au format B5, poèmes collés proprement, et comprenant au verso une notice sur l’auteur.

Le travail sur la voix, évoqué plus haut, a été effectué, des poèmes étant lus par le professeur ou les élèves comme exemples. Le récital est annoncé avec quinze jours d’avance (ou un mois…). Des paquets de fiches sont distribués à chaque élève. Lecture silencieuse, choix du poème que chacun va « offrir » à la classe (ou à un auditoire plus large).
Le jour du récital arrive, réservé à la classe aujourd’hui. Consignes : après la musique de début (une musique qui reviendra de temps en temps lors des silences, une musique douce, un peu envoûtante : Suite pour violoncelle de Bach, par exemple), seule la poésie aura la parole. Aucun commentaire d’élève ou de professeur, mais tout le monde, y compris le professeur, pourra dire, lire, chanter, crier, psalmodier — en un mot donner voix — à un ou plusieurs poèmes, du lieu de la classe qu’il choisira, de la façon qui lui semblera convaincante. Le récitant doit articuler, prendre son temps, car les autres ne connaissent pas son poème ; il leur offre, d’amitié, le texte qui l’a conquis lui-même. L’écoute est maximale, le silence d’une densité incroyable. Il faut avoir vécu une de ces séances pour savoir l’émotion que peut engendrer un poème dit, vraiment dit, quand le silence est un berceau dans lequel la parole prend une vie nouvelle. La musique clora doucement la séance et permettra de revenir dans le monde de la classe où, toutefois, aucun jugement ne sera porté, aucune note ne sera donnée. En effet, cette prestation est tellement personnelle et authentique que ce serait juger la personne de façon terrible que d’ajouter quelque chose à la voix entendue. Ces récitals plaisent tellement aux enfants qu’ils sont une récompense : Monsieur, s’il vous plaît, on prépare un récital de poèmes ? Je ne rêve pas : essayez !
Bien sûr, un récital peut être donné à une autre classe qui rendra la pareille, à des parents lors d’une fête, mais cela est secondaire. Le premier objectif visé est l’émotion partagée qui fonde la classe, pas la représentation qui place le poème au second plan.

Une variante peut être amenée, en fin d’année, lorsque la diction est bien maîtrisée : c’est l’enregistrement au caméscope. Il est recommandé d’utiliser un micro de proximité de bonne qualité pour garder toute l’émotion contenue dans les voix. Une caméra qui fait des gros plans, qui tourne autour du récitant, qui glisse sur le public, voilà de bons exercices, assez faciles, pour mettre en pratique les études sur l’image. La cassette/CD/DVD audio ou vidéo pourra être dupliquée pour les familles, passée sur le circuit interne ou la radio du collège, proposée à quelque cyberjournal : offrir un poème à un enfant du bout du monde !
Extrait de :Christian Montelle, La parole contre l'échec scolaire, l'Harmattan, 2005

 

Christian Montelle

Chère Eveline,
Vous écrivez :
"Ce qui est essentiel, c'est de savoir par cœur des quantités de textes (pas une "dizaine"... !). Et ce n'est pas du tout pour les réciter : Ils servent, ces textes, à fabriquer le miel culturel de chacun, celui qui fait réfléchir, qui structure la pensée et qui équilibre la personne. La mémoire, il faut le répéter, n'existe et ne se développe que par des lectures, encore et toujours recommencées. "
En tout cas, je pense que le poème n'existe pas tant qu'il ne s'est pas envolé dans la parole. Le poème fait plus souvent ressentir que réfléchir. Ressentir par le fait qu'il ouvre de façon différente nos yeux sur le monde.
Le poème est aussi musique et, comme une partition, il a besoin d'être interprété. Quel plaisir peut-on éprouver à lire une partition bouche fermée ?
Chacun interprète le poème de façon différente et c'est un formidable plaisir de partager cette diversité qui enrichit chaque auditeur.
On peut lire, réciter, psalmodier, chanter les poèmes. Qu'importe si on leur donne des ailes ! Les ailes du désir. Les ailes du plaisir. Les ailes du partage.
Revenir à la récitation ancienne n'a pas tout à fait ces objectifs ! La récitation-corvée tuera encore un peu plus la poésie !



 

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Cervantes-Shakespeare/Le Bugue/janvier 2017

17 Mars 2017 , Rédigé par grossel Publié dans #pour toujours, #cahiers de l'égaré, #J.C.G.

un dialogue imaginé par Pierre Petrus, Martin Walker sur Will, Pierre Petrus sur Miguel, le groupe de danse flamenco
un dialogue imaginé par Pierre Petrus, Martin Walker sur Will, Pierre Petrus sur Miguel, le groupe de danse flamenco
un dialogue imaginé par Pierre Petrus, Martin Walker sur Will, Pierre Petrus sur Miguel, le groupe de danse flamenco
un dialogue imaginé par Pierre Petrus, Martin Walker sur Will, Pierre Petrus sur Miguel, le groupe de danse flamenco
un dialogue imaginé par Pierre Petrus, Martin Walker sur Will, Pierre Petrus sur Miguel, le groupe de danse flamenco
un dialogue imaginé par Pierre Petrus, Martin Walker sur Will, Pierre Petrus sur Miguel, le groupe de danse flamenco
un dialogue imaginé par Pierre Petrus, Martin Walker sur Will, Pierre Petrus sur Miguel, le groupe de danse flamenco
un dialogue imaginé par Pierre Petrus, Martin Walker sur Will, Pierre Petrus sur Miguel, le groupe de danse flamenco
un dialogue imaginé par Pierre Petrus, Martin Walker sur Will, Pierre Petrus sur Miguel, le groupe de danse flamenco
un dialogue imaginé par Pierre Petrus, Martin Walker sur Will, Pierre Petrus sur Miguel, le groupe de danse flamenco
un dialogue imaginé par Pierre Petrus, Martin Walker sur Will, Pierre Petrus sur Miguel, le groupe de danse flamenco

un dialogue imaginé par Pierre Petrus, Martin Walker sur Will, Pierre Petrus sur Miguel, le groupe de danse flamenco

Compte-rendu manifestation Cervantes-Shakespeare

au Bugue en Dordogne

27 et 28 janvier 2017

400e anniversaire de la mort de Cervantès et Shakespeare

Autour du livre « Cervantes-Shakespeare, cadavres exquis »

(éditions Cahiers de l’Égaré)

avec la présence de l'éditeur, Jean-Claude Grosse, artisan du projet

et des auteurs Moni Grégo, Marwil Huguet, Isabelle Normand, René Escudié

Trois associations ont contribué au succès de cette manifestation : l’Association Buguoise pour la Culture (ABC), Lire et écrire au Bugue et La Mouchette. Proposée sur deux jours en deux lieux, elle a réuni plus de 150 personnes. Il s’agissait de l’évocation de Shakespeare et de Cervantès 400 ans après leur mort qui a eu lieu le 23 avril 1616. Une curiosité soulignée, puisqu’il s’agit de la même date mais pas du même jour, l’Espagne ayant déjà adopté le calendrier grégorien, mais la Grande Bretagne étant encore au calendrier julien. Il y a donc un écart de dix jours entre leur disparition, que le temps a gommé.

Vendredi 27 janvier à 20h30 à la salle Eugène Leroy: conférence de Martin Walker sur "Shakespeare et l'Europe", proposée par l'association ABC. 80 personnes.

Samedi 28 janvier, à la Porte de la Vézère, proposé par l'association Lire et écrire au Bugue, deux sessions à 16h-17h30 et 18h-19h30 :  cinq auteurs ont prêté leur voix à une dizaine d’autres pour deux séries de lectures de textes de théâtre faisant partie du livre publié en avril 2015 aux Cahiers de l'égaré, lectures entrecoupées par deux communications sur « Cervantès et son temps » par Pierre Pétrus, sur « les différents calendriers et la façon de compter le temps » par I. Normand, accompagnées par la guitare de Pierre Pétrus à 16h et la présentations de danses espagnoles par l’association La Mouchette à 18h. Environ 80 personnes également sur les deux sessions.

Excellent accueil du public qui a découvert des facettes originales de l’œuvre de Shakespeare ainsi que des textes originaux écrits par des auteurs vivants en réponse à l’appel à projet lancé par l’éditeur en 2015, autour de rencontres improbables entre les deux écrivains.

Martin Walker a ainsi retracé à grands traits la vie et l’œuvre de Shakespeare puis proposé trois beaux portraits de personnages de femmes françaises qu’on retrouve dans certaines pièces, Jeanne d’Arc, Marguerite d’Anjou et Catherine de Valois. Il a insisté sur la circulation des textes en Europe à cette époque des 16e et 17e siècles, ainsi que sur l’attrait de Shakespeare pour celle-ci, nombre de ses pièces étant explicitement situées en différents autres pays, Italie, Danemark, Autriche etc. En réponse aux questions posées par l’assistance, il a également fourni des renseignements très intéressants concernant la réalité du personnage Shakespeare dont l’existence a parfois été mise en doute. Dans une bibliothèque américaine consacrée à l’œuvre du dramaturge ( la bibliothèque Folger Shakespeare située dans le quartier de Capitol Hill à Washington), on a procédé à des analyses ADN de traces de doigts figurant sur différents manuscrits, dont certains provenaient sans conteste de Shakespeare (lettres à des proches) et elles sont toutes concordantes. Gérard Fayolle, qui assistait à la conférence, a apporté une précision sur la circulation des œuvres des différents auteurs en Europe, relevant même que des idées de Montaigne se retrouvent dans la pièce « La tempête »

Samedi 28, des extraits de plus d’une dizaine de textes ont ainsi été lus à plusieurs voix (ceux de Benjamin Oppert, Marc-Israël Le Pelletier, Bernadette Pourquié, Claire Ruppli, Benoît Révillon¸ Baptiste Moussette, Bertrand-Marie Flourez, Doris Guttierez, Carmen Losa, Vanessa Montfort, Veronica Musalem, Rex Mc Gregor, Moni Grégo, Marwil Huguet, René Escudié et Isabelle Normand).

Pierre Pétrus a fait revivre Cervantès et son temps, évoquant Don Quichotte comme le premier roman « moderne » qui cassait les codes du roman de chevalerie, puis a accompagné les textes de théâtre de quelques notes qu’on aurait souhaité plus longues. Isabelle Normand a balayé les différents calendriers en vigueur dans le monde et égrené des dates qui rythment autrement le temps pour d’autres, l’année 2017 du calendrier grégorien, qui est la référence mondiale aujourd’hui, étant aussi l’année 4715 pour les Chinois, l’année 1438 pour les musulmans, l’année 5777 pour les Hébreux, l’année 2559 pour les bouddhistes…

La salle de la Porte de la Vézère a ainsi résonné de voix habituées à dire, de mots, de musique et de rythmes enfiévrés pour entrainer l’assistance dans le sillage des écrivains et de leurs personnages revisités, Hamlet, Don Quichotte, Sancho Pança, Rossinante. La magie a joué tout au long de l’après-midi parce qu’au théâtre, tout est possible. Même les chevaux et les ânes se sont mis à parler dans des textes pleins d’humour et de poésie.

A 18h, Sophie de l’association La Mouchette a présenté brièvement l’origine du flamenco et les noms des différentes danses que les 14 danseurs allaient proposer tout au long de la session, avec changement de tenues entre chaque performance, et nous avons ainsi vu plusieurs sévillanes, aux éventails, deux par deux, avec châle, une rumba, une alegria, une solea avec falda de cola, une farruca, un tango, un paso doble…

Un pot de l’amitié a clôturé les deux temps de la manifestation, le vendredi et le samedi.

Pour la communication, il y a eu des articles dans Sud-Ouest et La Dordogne libre, ainsi que l’annonce enregistrée (I. Normand) diffusée sur France Bleu Périgord la semaine précédente lors de deux émissions à des horaires différents ainsi que la mise en place d’une cinquantaine d’affiches chez les commerçants du Bugue, effectuée par les membres d’ABC pour l’ensemble de la manifestation.

Il y a eu aussi un travail en amont avec le collège Leroi-Gourhan du Bugue, le CDI et un professeur d’espagnol (pour Cervantès) : sensibilisation sur Cervantès et Don Quichotte, classes de 5e, 4e et 3; concours d’affiches avec les 5e et 4e, soit 80 élèves, mises en ligne sur le blog du collège, deux affiches lauréates utilisées comme affiches pour la journée du samedi 28/01 autour de Cervantès.

Quelques livres ont été laissés par l’éditeur en remerciement en direction du collège et de la médiathèque municipale du Bugue.

Cette manifestation a donné lieu à une rencontre avec d’autres auteurs de théâtre d’Aquitaine qui ont fait le déplacement de Gironde (Président et secrétaire de l’association EAT, filiale EAT Nouvelle Aquitaine qui vient d’être créée) et de Dordogne (2 auteurs) en vue de l’organisation de nouvelles manifestations communes.

Isabelle Normand, initiatrice, organisatrice de la rencontre

bonjour,

le week-end au Bugue en passant par Monpazier (la bastide) à l’aller et par Lascaux 4 au retour (avec arrêt au Bistrot de l’Octroi à Sarlat pour un confit de canard extra) fut fabuleux

à l’aller le jeudi vers 15 H, orage de grêle vers Arles, Nîmes, aquaplaning une fois alors que je double un camion à petite vitesse, raidi sur le volant car surpris

7 heures avec arrêt déjeuner pour arriver au Bugue le vendredi, à 17 H en passant par la bastide de Monpazier, à ne pas rater si vous allez en Dordogne

le vendredi soir, 20 H 30, conférence de l’écrivain écossais Martin Walker sur Shakespeare, 80 participants

il nous parle avec passion de Shakespeare l’Européen et de 3 femmes françaises dans l’oeuvre de Will, Jeanne d’Arc, Marguerite d’Anjou, Catherine de Valois (dans Henri VI et Henri V)

le samedi matin, presque 3 H de mise en place des lectures

le samedi après-midi de 16 à 19 H 30, lecture de textes du CER-SHA en deux temps, belle écoute pour des diseurs inspirés

en introduction, présentation de Cervantes par Pierre Pétrus et intervention d’Isabelle Normand sur les calendriers existants, nombreux, dont le Julien et le Grégorien

intermèdes à la guitare, danses flamenco, 70 participants

150 personnes touchées en deux jours dans une ville de 3000 habitants

synergie d’associations, soutien de la municipalité, présence d’élus (maire, ancien maire, adjoints), bonne communication, intérêt des écoles, les ingrédients d’un réel intérêt

10 CER-SHA vendus, 8 offerts

belles rencontres avec des EAT de Nouvelle Aquitaine

restauration sympathique Chai Monique (ça s’écrit comme ça) et chez Oscar

le dimanche matin, Lascaux 4, de 9 H 30 à 12 H, très belle reconstitution, visite d’imprégnation

gaffe à ne pas laisser le discours des guides pervertir son regard

à 13 H, halte à Sarlat, découverte du Bistrot de l’Octroi et de son confit de canard, surclassant celui de Beaulieu sur Dordogne

on ne passe pas loin de Souillac et de la vieille prune de Louis Roque, dommage

JC Grosse

Dimanche 29 janvier 2017, visite de Lascaux 4, premier groupe, celui de 9 H 30, -1°. Le bâtiment en béton et verre, près de 11000 m2, est très fonctionnel. Les surplombs évoquent les abris, plus "confortables" que les grottes, qu'il suffisait de couvrir de peaux de rennes pour obtenir des abris "sains", non enfumés, aérés, moins humides... La reconstitution de la grotte est remarquable, 13°, éclairages évoquant les chandelles. Le discours de la guide est évidemment formaté, un mixte de remarques scientifiques et de considérations journalistiques au goût du jour comme s'il fallait absolument nous rapprocher de ces homo sapiens sapiens, nous dit-on mais si c'est vrai génétiquement, ce n'est qu'une vague parenté car nous échappe tout l'aspect culturel de ces sociétés nomades, petites en nombre. Apparemment, pas d'hommes pour orner ces grottes mais des adolescents, peut-être des femmes. Toujours est-il que même un groupe de 25, c'est déjà trop pour faire l'expérience sensible, immédiate des oeuvres réalisées, sans le filtre du discours guidesque. L'atelier à la sortie de la grotte dit atelier de Lascaux est remarquable car permettant de "voir" des détails, impossibles à visualiser dans la grotte. Le théâtre de l'art pariétal (en 3D, sans comédiens en chair et en os est triste à pleurer. Le cinéma 3D est peu convaincant, le diseur quasi-inaudible pour un speech, un pitch pauvre. L'atelier de l'imaginaire est une plaisanterie aléatoire de choix d'oeuvres modernes et contemporaines en "lien" avec l'art pariétal. La salle d'exposition temporaire ne m'a pas convaincu. Dans l'espace marchand, on trouve du whisky Lascaw, distillé dans la distillerie du Périgord. J'ai trouvé Le temps sacré des cavernes de Gwenn Rigal, chez Corti, novembre 2016, les hypothèses de la science. Dans l'article ci-dessous, j'aborde ces hypothèses.
                                                                           J.C. Grosse, le 31 janvier 2017

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Le Nouveau Monde/Gilles Cailleau/Attention fragile

8 Février 2017 , Rédigé par grossel Publié dans #spectacle, #J.C.G., #cahiers de l'égaré

Le Nouveau Monde, photos de Catherine Briault
Le Nouveau Monde, photos de Catherine Briault
Le Nouveau Monde, photos de Catherine Briault

Le Nouveau Monde, photos de Catherine Briault

Dimanche 5 février, dernière représentation de la création du Nouveau Monde de et par Gilles Cailleau, une histoire "poétique" du XXI° siècle, sous le chapiteau de Attention fragile à La Valette.

Le dossier de presse, riche, révèle les intentions de Gilles Cailleau, qui est sur ce projet depuis 2008, avec des intermittences, du coeur peut-être.

"L’histoire mouvementée de cette création fait partie de son ADN, parce qu’on ne peut pas raconter une histoire titubante et encore inconnue sans ces tatonnements et cette fragilité d’équilibriste. En tous cas ces embûches, ces volte-face, ces grains de sable dans la mécanique m’ont appris une certitude : je n’ai pas d’autre nécessité aujourd’hui que de raconter l’histoire générale, poétique, inquiétante et inachevée du XXI° siècle.

C’est un spectacle d’enfant qui ne comprend pas le monde et joue à la poupée pour essayer de se dépatouiller de ce qui lui tombe dessus. Il joue aux marionnettes, aux petits avions, il fabrique des bateaux en papier. Il cloue des planches, il les attache avec des ficelles, il joue avec des couteaux, il se déguise, il essaye, il tombe, il réessaye, il fait des échasses, il fait de la magie, il veut épater ses parents, ses copains, ses copines. Il fait semblant d’être mort, d’être un héros, d’être une star, il aime les berceuses, danser, chanter à tue-tête, c’est un garçon il aime les drapeaux, compter, écrire des poésies. Quand il tombe devant les autres il est vexé comme un pou, des fois aussi il s’en fout.

Le monde qui vient est si sauvage, si nouveau, et par tant d’aspects si insupportable et révoltant, qu’il faut à nouveau jouer à la poupée pour le comprendre. Mais quelles poupées, mais quelles histoires ? Je n’en connais, au début de ces répétitions, que quelques lueurs fragmentaires, mais je sais au moins une chose. Le cirque, à moi vieil acrobate devenu depuis longtemps acteur, doit remplacer le langage habituel du théâtre pour essayer de donner un corps, une chair à mes questions et à mes inquiétudes.

Je me demande si ça n’a pas commencé en 1984, avec l’isolement du virus du Sida et ce que ça a peu à peu transformé en nous, qui sommes passés de la confiance à la méfiance, avec cette peur commune à tous qu’il fallait faire taire dans l’œuf l’envie de se donner sans limite, qu’il fallait faire attention à l’autre (faire attention à l’inverse de porter attention, comme on dit à son gosse – fais attention, méfie-toi), qu’il fallait avant tout se protéger de celui qu’on aimait, de celui dont on avait envie. Je me demande si ça n’a pas commencé ce jour-là, le nouveau siècle, je me demande si ce n’est pas ce jour-là que la sécurité a gagné la guerre qui l’opposait à la liberté. Je me demande si tout ce qui a suivi depuis ne vient pas de là. Évidemment ce siècle qui vient est plus compliqué : il y a la haine d’un Occident qui n’a pas tenu ses promesses, les territoires bientôt engloutis, la planète irrespirable, et aussi l’espoir balbutiant d’un autre monde possible. Mais on se barricade... Avec nos richesses, avec nos familles, avec nos ethnies, nos croyances, nos illusions.

La méfiance est le premier pollueur de la planète.

C’est un spectacle qui sera fait de disciplines traversantes, mais ces disciplines n’en seront pas. Ce n’est pas vraiment une discipline de s’accrocher à des planches, ce n’est pas une discipline de sauter à mains jointes dans le trou d’un grillage éventré, ni même de lancer des couteaux sur des poupées qui brûlent ou de marcher sur un fil les pieds nus au dessus de tessons de bouteilles. Je ne convoque pas des outils mais des armes.

Le XXe siècle était vertical, le XXIe siècle est horizontal.

Au XXe, on veut aller haut, on conquiert le ciel, l’espace, on construit des tours, le pouvoir est dictatorial, vertical aussi, Staline, Hitler, Pinochet, Mao sont en haut, leur pouvoir descend de marche en marche.

Le XXIe commence par casser 2 tours, son avenir est lié à l’océan plat, des gens se déplacent en tous sens vers un horizon, les villes s’étalent, les frontières dessinent des plans, le pouvoir se ramifie, se dilue, en tous cas il essaie... Après s’être occupé du ciel, on sait qu’il faut s’occuper de la surface de la terre. Il faut faire un spectacle horizontal. Il faut zébrer l’espace vide de la piste avec des traversées périlleuses, avec les jets horizontaux des couteaux, démesurer les distances, il faut arpenter la piste.

Première image naïve : arriver avec de hautes échasses instables, faites de carreaux de verre. S’arrêter, en descendre. Fabriquer deux avions en papier, les lancer sur les échasses. La collision enflamme les avions, les échasses explosent. Dans ce spectacle, je suis déséquilibriste. Casser des briques sur mon front en émettant des hypothèses.

Au bal du XXIe siècle, la peur est la reine de la promo." Gilles Cailleau

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Gilles Cailleau se donne à fond dans cette fresque éclatée en préparant minutieusement et rapidement (à la limite de la frénésie, avec donc des ratés, des échecs, des reprises ce qui peut mettre mal à l'aise; est-ce un manque de maîtrise des disciplines circassiennes et autres, utilisées ?) ses images (son histoire inachevée du XXI° siècle, il la raconte avec 4 images "poétiques", peut-être 5, l'image des tours qui s'effondrent, l'image des bombardements sur des populations de poupées qui brûlent, l'image des victimes choisies pour grimper dans un bateau de migrants qui va lui aussi brûler, la traversée, le débarquement, (ici peut-être l'image du Roi qui va renoncer à une parole de pouvoir), l'image de l'arche de sortie du cirque, (belle métaphore), en préparant ses musiques avec divers instruments, accordéon, violon et des outils d'amplification, réverbération, en disant au micro, au mégaphone ses mots, ses poèmes. Effondrement des tours: cartons empilés percutés par des avions en papier, massacre de playmobils brûlant dans une barquette alimentaire en alu, traversée d'une planche qu'il peint en bleu pour le radeau de la Méduse transportant des migrants se noyant en cours de traversée encalminée, ou noyé échouant sur une plage, ou survivants débarquant dans un des ports d'Europe du Sud, dans un brouhaha sonore à la limite du supportable... Le temps de préparation de l'image précède l'image, nous faisant participer à l'écriture du récit. La musique préparée se joue ensuite toute seule, lancinante. Travail trépidant de "déséquilibriste", revendiqué comme tel et donc dérangeant pour certains, cassant notre place de spectateur, travail tentant l'horizontalité de l'échange, du partage (on est en empathie avec cet énergumène qui se démène, qui s'interroge: quand a commencé ce XXI° siècle ? c'est quoi la modernité ? et après la tentative vaine de faire intervenir deux drones, il choisit un hoverboard, énergumène qui exprime ses peurs, ses cauchemars : je ne veux pas choisir les victimes et d'inviter une fillette à le faire, la maman acceptant, la petite fille aussi, ce qui est particulièrement révélateur et gênant; j'espère que j'aurais su dire non), refusant la verticalité de la communication depuis sa place de Roi sur un empilement de chaises évoquant un trône instable dont il descend pour nous inviter à inventer la fin du siècle, du nouveau monde en répondant à 3 questions: j'ai peur de..., je voudrais pas crever sans..., ça va finir..., réponses mises en boîte et dans l'arche voguant vers la sortie du cirque (métaphore belle)... image finale.
Ma petite fille, Rosalie, a répondu aux 3 questions: j'ai peur d'oublier la vie, je voudrais pas mourir (elle n'a pas employé le verbe crever, bravo) sans avoir ressenti le bonheur des autres, ça va finir où ça commence.

Moi: ça va finir par un rire hénaurme.

Beau travail qui peut déranger, AMEN
comme est dérangeant ce siècle, AMEN
et tous les siècles des siècles, AMEN
et comme devrait être dérangeant tout art et tout artiste, AMEN
et comme nous-mêmes le sommes, dérangés dérangeant, AMEN.

Les Cahiers de l'Égaré éditeront le texte avec un cahier photos pour fin juin 2017.

 

 

 

 

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Naître enchantés/Magali Dieux

11 Septembre 2016 , Rédigé par grossel Publié dans #agora, #J.C.G.

Le samedi 10 septembre 2016, de 10 H à 13 H, à la médiathèque d'Hyères, les petits déjeuners de la médiathèque organisés par Les Colibris du Revest-Ollioules et Les 4 Saisons d'ailleurs ont accueilli Magali Dieux pour la projection du film Naître enchantés, suivie d'un débat qui a largement débordé puisque la séance s'est terminée à 13 H

Si j'écris cet article, c'est parce que ce film, en DVD, qui accompagne le livre est particulièrement émouvant et prenant

et que la capacité à transcender et à transmettre l'expérience vécue par Magali Dieux, un enfantement dans une voiture avec une petite fille de 6 ans comme témoin, est stupéfiante. De ce qui aurait pu être un traumatisme, Magali Dieux a fait une méthode où la vibration, l'état d'esprit et du corps: être ouverte, dans le sourire et la joie, sont au coeur de l'enfantement, le mot est important, enfanter, pas accoucher.
Avec 5 enfantements oeuvrés car c'est faire oeuvre qu'enfanter ainsi, dont un enfant mort avant terme, Magali Dieux sait ce qu'elle a vécu et ce qu'elle transmet et partage.

J'ai connu Magali, lycéenne, fréquentant l'atelier théâtre du centre culturel L'Escaillon à Toulon, je l'ai vue devenir comédienne, auteur, metteur en scène, j'ai accueilli deux de ses spectacles aux Comoni au Revest: Mignonne, allons voir et Zap ta tête et prends le nord. Elle fut du 1° spectacle du Revest en juilllet 1983, Le gardien de musée par une compagnie belge. Je l'ai suivie quand elle a perdu par mort subite du nourrisson un de ses enfants et qu'elle a réagi immédiatement par une nouvelle grossesse.

La retrouver un soir de Noël, à la Mahakali, à Châteauvallon, il y a 2 ou 3 ans, fut un grand plaisir et c'est ainsi que j'ai découvert et le livre et le film et retrouver la femme, épanouie, chaleureuse qu'elle est devenue, coach en développement personnel, après avoir été coach de chant pour The Voïce.

Il me semble que cette façon d'enfanter où les parents se réapproprient l'événement est d'une humanité, d'une bientraitance, d'une bienveillance qui méritent d'être connues, diffusées. Je pense aussi que cette capacité de transcender un événement fortuit avec sérénité, maîtrise est exemplaire. Chacun est sans doute porteur un jour ou l'autre d'un événement qui peut être transmis. L'attitude de Magali qui est une philosophie de la vie, ouverture du corps en lien avec l'ouverture d'esprit, l'accueil de la vague comme il est dit dans le film à un moment, est bien sûr une attitude, une philosophie qui vaut pour tout instant de la vie et jusqu'à la fin de vie.

Merci à Magali Dieux d'être devenue ce qu'elle est devenue.

Naître enchantés est aujourd'hui un collectif de médecins, sages-femmes et artistes qui ont mis en place le Label Naître enchantés pour toutes les maternités ayant à coeur d'humaniser les techniques de soins et la mise au monde de l'être humain de demain.

Dernier point: voilà avec Naître enchantés, un thème d'écriture pour femmes et hommes peu exploré me semble-t-il (ce n'est pas le cas des fins de vie). Des écritures enchantées nous changeraient des écritures dites du réel, écritures sur le bruit du monde dont on se lasse tant ce monde est violent et le restera, indifférent aux écritures qui le dénoncent. Quel auteur, quelle autrice des EAT (Écrivains associés du théâtre) lancera un projet pluriel sur ce thème. La vidéo de l'enfantement de Zoé par Magali est un support extraordinaire.

Présentation du livre:

Jamais les femmes françaises n’ont été aussi bien assistées médicalement qu’aujourd’hui pour mettre au monde leur enfant. Comment expliquer alors le nombre grandissant d’accouchements pathologiques ? Pendant que Patrice Van Eersel, journaliste, enquête sur le sens de la naissance dans notre société, Benoît Le Goëdec, sage-femme, explique clairement qu’une naissance ne peut être simplement confiée à un contexte médical, lequel, potentiellement, dépossède et dépersonnalise. Et c’est là qu’intervient Magali Dieux qui découvre avec ses cinq accouchements qu’une vibration spécifique émise en pleine conscience pendant les contractions fait traverser les douleurs psychiques et physiques de l’accouchement. Pendant dix ans, elle développe sa philosophie, affine sa méthode “Naître enchantés par l’expression vocale ajustée”, devient professeur de chant et thérapeute, à la rencontre des scientifiques et des hôpitaux. Sa méthode donne aux femmes et aux couples qui le désirent la possibilité de rester acteurs de leur accouchement, en lien avec l’équipe médicale et leur enfant, quelles que soient les conditions techniques (déclenchement, péridurale, césarienne, etc.).
Dans cet ouvrage, Magali Dieux propose une préparation du couple à la naissance et à la parentalité pour accompagner l’arrivée de son enfant dans la joie.

le livre, Naître enchantés; l'affiche du petit déjeuner du 10 septembre 2016
le livre, Naître enchantés; l'affiche du petit déjeuner du 10 septembre 2016

le livre, Naître enchantés; l'affiche du petit déjeuner du 10 septembre 2016

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Ultimes réflexions / Marcel Conche

10 Février 2015 , Rédigé par grossel Publié dans #J.C.G.

Marcel Conche et Monsieur Cloche, personnage de Marina Damestoy
Marcel Conche et Monsieur Cloche, personnage de Marina Damestoy
Marcel Conche et Monsieur Cloche, personnage de Marina Damestoy

Marcel Conche et Monsieur Cloche, personnage de Marina Damestoy

Ultimes réflexions

Marcel Conche

éditions HD, janvier 2015

236 pages, 22 €

présentation du livre par l'auteur lui-même :

Dans cet ouvrage, j’ai voulu avant tout mettre l’accent sur certaines distinctions sans lesquelles ma philosophie, telle que je l’ai résumée dans Présentation de ma philosophie (HDiffusion 2013), ne peut être correctement comprise : distinction entre conscience et pensée, argument et preuve, cause et raison, ensemble pensable en un et ensemble inassemblable, « être » et être vrai, infini et indéfini, monde et univers, univers et Nature, science et métaphysique, libre arbitre et liberté, etc.

Cependant, ma réflexion aborde aussi d’autres sujets : la solitude, l’amitié, l’animalité, Descartes au secours de la religion, Epicure, Socrate et les dieux, l’originalité philosophique de Montaigne, Pascal et le pari, etc.

note de lecture de Jean-Claude Grosse :

Le dernier livre de Marcel Conche comporte 50 essais de 3 à 6 pages, essais de philosophe se confrontant sur tel ou tel point à Descartes, Heidegger, Pascal. Montaigne très présent comme d'habitude est très éclairant, évident. En particulier en ce qui concerne l'homme et l'animal, au moment où la loi reconnaît que les animaux sont sensibles.

Alors que l'ambiance générale sur la planète est au réchauffement des eaux, des températures, de la calotte, des esprits religieux, souvent instrumentalisés, à la montée des eaux, à la violence des vents et des affrontements religieux, des guerres de religion même, paravents d'autres guerres plus économiques, ce livre est un plaidoyer non pour la sobriété heureuse, pour la décroissance, pour la régulation des banques, pour la laïcité mais pour la liberté de penser par soi-même, laquelle suppose que la liberté soit première en l'homme ; la nature de l'homme, le propre de l'homme est non le langage, non le rire mais la liberté ; l'homme ne vit pas que dans son monde de paysan s'il est paysan, il peut en sortir, se libérer de sa lecture et de sa pratique paysanne du monde ; il est dans l'Ouvert, pouvant accueillir en homme naturel par la contemplation, la beauté qui l'entoure, il peut user de sa raison et soumettre à son jugement ce qui se présente : pleut-il ? Il pleut dit-il parce qu'il pleut réellement. Un chat lui ne peut sortir de son monde de chat coursant souris et oiseaux. Évidemment, milieu, éducation, traditions vont tenter de limiter cette liberté libre qui va se transformer en liberté sous influence, voire en aliénation, l'aliénation religieuse étant fort répandue. 3 font 1 apprend-il, c'est le mystère de la trinité, rien à comprendre, y croire du fond du cœur qui finit par lâcher. La reconquête de sa liberté première n'est le choix que d'un petit nombre. C'est une affaire individuelle, une démarche personnelle, une démarche philosophique qui va prendre ses distances avec les préjugés, les illusions, va soumettre à la question ce qui semble aller de soi ou cherche à s'imposer plus ou moins insidieusement comme vérité, comme évidence.

Il semble aller de soi que les sociétés ne vont pas favoriser de tels cheminements personnels, elles vont bien plutôt fabriquer comme dit Chomsky, le consentement, la soumission volontaire. Les sociétés ne vont pas reconnaître la nécessité vitale de philosopher, ne vont pas salarier ni retraiter des individus faisant choix de philosopher. Il n'y a aucune utilité sociale à philosopher. Ça risque de devenir des désobéissants. Le philosophe soucieux de vérité devra donc gagner sa vie à côté de sa recherche ou fera la manche comme Socrate. Philosopher est donc risqué, ce que montre très bien le portrait de Socrate par Rabelais : Alcibiade disait que Socrate à le voir du dehors et à l’évaluer par l’aspect extérieur, vous n’en auriez pas donné une pelure d’oignon, tant il était laid de corps et d’un maintien ridicule, le nez pointu, le regard d’un taureau, le visage d’un fou, le comportement simple, les vêtements d’un paysan, de condition modeste, malheureux avec les femmes, inapte à toute fonction dans l’Etat ; et, toujours riant, trinquant avec chacun, toujours se moquant, toujours cachant son divin savoir. Mais, en ouvrant cette boîte, vous y auriez trouvé une céleste et inappréciable drogue : une intelligence plus qu’humaine, une force merveilleuse, un courage invincible, une sobriété sans égale, une égalité d’âme sans faille, une assurance parfaite, un détachement incroyable à l’égard de tout ce pour quoi les humains veillent, courent, travaillent, naviguent et bataillent. Ou pour être Socrate, fréquenter le bar du bon coin, rire avec les compères des brèves de comptoir, fermer sa gueule, la liberté d'expression c'est pour les autres, être prudent quoi, éviter d'être rejeté en faisant profil bas, ne pas partager son divin savoir. En ces temps Je suis Charlie, je ne suis pas Charlie, ne pas mettre de l'huile sur le feu.

Évidemment Marcel n'est pas Socrate, chaque philosophe l'est avec sa personnalité, son génie. Distinguons, la personnalité soit ce qui est donné, inné, le caractère et ce qui est acquis par l'éducation, puis modifié par ma liberté. Le génie soit la petite voix qui me dit de ne pas aller là, qui me détourne du chemin, me fait sortir du convenu, de l'attendu. Mon génie m'a invité à démissionner de l'armée en 1964 au retour de l'Algérie, j'aurais fini chef d'état-major des armées. Je suis devenu professeur. Quant à Marcel, vous ne le verrez pas au bar du coin, écrire des tribunes libres, faire des conférences partout dans le monde, aller à la télévision. Il a des opinions étayées sur bien des choses mais il n'en fait pas l'essentiel. Quand il exprime une opinion à des amis, il peut arriver qu'elle tranche par rapport à l'opinion dominante, liberté d'esprit là encore.

Marcel Conche, philosophant pour soi, s'est ainsi libéré de la religion catholique à partir d'un sentiment, d'une émotion insoutenable devant la souffrance des enfants, émotion liée à la lecture de Dostoïevski et non par la vue de souffrances réelles. La souffrance des enfants est devenue le mal absolu et a entraîné la dissolution philosophique, argumentée des notions de Dieu, de Monde, d'Homme, d'Ordre. Marcel Conche a rejeté toute la philosophie théologisée, Descartes, Kant, Hegel. Et devenu athée, sans le proclamer, sans chercher à convaincre quiconque, il a cherché la métaphysique qui pouvait convenir à ce qu'il appelle sa proto-expérience et qui tient en 6 évidences, pages 188-189. Ce qui est frappant, c'est la place occupée par sentiments et émotions dans ce parcours, moins des émotions personnelles, liées à sa subjectivité que des émotions impersonnelles, comme objectives, en lien direct avec ce qui se produit, ce qui se manifeste. La première évidence de cette proto-expérience est un sentiment océanique : d'abord je ne suis pas seul, mais comme au milieu d'un océan ; il y a d'autres êtres ou choses de tous côtés, devant, derrière, dessus, dessous, à perte de vue, à perte d'imagination, à perte de pensée. Ce sentiment océanique enveloppe le sentiment de l'infini – au sens d'indéfini. (pages 188-189)

Libéré de Dieu comme cause unique de toute la diversité du réel, Marcel Conche élabore une métaphysique non pour rendre compte de cette diversité mais pour chercher la vérité sur le Tout de la Réalité. Et ce Tout pour lui c'est la Nature. Ce qui nous apparaît, dans sa diversité, dans sa beauté c'est la nature, beauté d'un coucher de soleil, d'un paysage, diversité de ce qui s'offre au regard, milliers de feuilles toutes différentes d'un arbre, fleurs sauvages d'un champ, colonne de fourmis. Au-delà de la terre, c'est l'univers, étoiles, planètes. C'est la nature naturée, créée par la nature naturante, la Nature, qui se cache derrière ce qu'elle crée et donne à voir. Le hasard est ce qui œuvre à l'aveugle, sans plan préconçu, sans but, sans téléologie d'ensemble mais avec une finalité pour chaque être créé, qu'il soit bon pour la vie, fait pour vivre sa vie de chien, de fourmi, de feuille.

Pour la 1° fois, Marcel Conche emploie un mot qu'il n'a jamais employé, le principe énergie. Le principe unique et suprême de l'existence et de l'activité universelles c'est le principe énergie, un principe infini, éternel, impersonnel, il y a l'énergie, principe unique faisant apparaître, disparaître toute chose, tout « être », en nombre indéfini, soit un nombre fini qui aussi grand qu'il soit ne rejoindra jamais l'infini, nombre indéfini d' « êtres », nombre incommensurable mais jamais infini, sans origine ni fin car le temps est éternel.

Marcel Conche a de nombreuses fois montré les impasses où nous conduit l'usage du mot « être », la confusion entre « être » et « exister ». À l'Être, il substitue le Il y a. L'Être n'est pas Dieu. Il y a l'Énergie. La créativité hasardante (hasardeuse) de la Nature, créativité depuis toujours et partout, ce qui veut dire que ce qui « est », qui « existe » ne vient pas de rien et ne retourne pas au rien, au néant . Cette créativité aveugle est le fait de l'Énergie perpétuelle, de la Vie éternelle qui fait que toute chose créée est bonne, faite pour la vie, pour vivre son temps de vie fini. Les choses, les êtres créés, livrés à la vie, à la mort ne forment pas dans leur incommensurable, leur indéfinie diversité, un ensemble ordonné, cohérent, un monde. Chaque être a son monde, le monde de l'abeille, le monde de la mouche, ces mondes sont en quelque sorte inaccessibles à toute connaissance, l'abeille ne peut accéder au monde de la mouche et l'homme pas davantage. Et ces mondes sont inassemblables. Il n'y a pas l'ensemble de tous les mondes. On ne peut trouver un ordre, un sens à toutes ces créations. Seulement qu'issues de la Vie éternelle, elles sont vivantes, éphémères, changeantes, de la jeunesse à la vieillesse et à la mort. Mais à la différence des religions, la signification de la mort ne nous est pas donnée. Anaximandre, le premier philosophe, ayant intuitivement compris que le fini ne peut engendrer le fini, pense que seul l'infini peut engendrer l'indéfini des finis. La mort s'expliquant par une sorte de justice ontologique, un rendu pour un donné. On meurt parce qu'on a eu du pot d'apparaître, faisant injustice à ceux qui n'ont pas eu ce pot (un spermatozoïde accrocheur s'accrochant bien à un ovule mais SVP ne me réduisez pas à ce hasard et ne développez pas non plus la chaîne causale, spermato paternel, ovule maternel et en remontant), réparation de l'injustice première pour d'autres chances, d'autres malchances. Quand on pense que ça date de 2700 ans, que ça tient dans une phrase, remarquablement commentée par Marcel Conche dans son Anaximandre (PUF).

L'homme comme création de la Nature a comme caractéristique, que n'ont pas les autres êtres, d'être dans l'Ouvert, il l'est quand il échappe aux soucis de son monde de paysan, quand il est homme naturel qui contemple, qui pense, qui juge, qui éprouve. Cet homme peut donner à sa vie, un sens, une valeur, librement, alors que sa vie est éphémère, qu'il n'emportera rien, que tout ce qu'il aura réalisé sera oublié, disparaîtra. S'il veut le meilleur de ce qu'il est capable de créer, créateur un peu à l'image de la Nature (créer c'est ne pas savoir à l'avance ce qu'on va créer), il vivra comme un sage tragique, voulant le meilleur qui par la mort ne vaut pas plus que ce qui ne vaut rien. Cette indifférence de la Nature à la valeur est essentielle à éprouver. Le choix de nos valeurs, choix qui fonde notre éthique, notre manière de vivre nous appartient, les uns pour l'argent, les autres pour le pouvoir, d'autres pour la gloire, d'autres pour le bonheur, un peu pour la vérité. Nous pouvons aussi vivre comme les feuilles au vent d'Homère ou jouer aux dés ou à la roulette russe (chargée si possible) les moments clefs de notre vie, APBLC.

Cette sagesse tragique voulue par Marcel Conche me semble être issue de sa 1° métaphysique, celle de l'apparence absolue. Tout est voué à disparaître sauf le Tout, le Il y a. Mais on voit bien qu'il y a une inégalité, la mort est la destination de toute chose, de tout être, elle n'est pas la destination du Tout. La Vie éternelle, l'Énergie perpétuelle ne sont pas mortelles. Le Temps éternel n'est pas l'ennemi mortel de la Vie éternelle. Si dans le monde des apparences, dans la nature naturée, la guerre est père de toutes choses selon Héraclite, la guerre n'est pas le principe à l'oeuvre par et dans la Nature. Le principe Énergie (qui donne Vie) crée des êtres bons pour la vie, c'est-à-dire équipés pour vivre. Une vie saine favorisera une espérance de vie plus grande qu'un vie d'excès. On peut décliner chacun pour soi ce que suppose au quotidien, de vivre selon sa nature, sa singularité, son unicité. C'est créer en quelque sorte sa vie et non pas suivre un chemin écrit d'avance, suivre des préceptes inculqués par une éducation qui conforme. Une vraie éducation laïque, éducation à l'universel, favoriserait ce devenir ce que l'on est. Mais on peut aussi vivre APBLC, se livrer à l'aléatoire ; je crois qu'il faut une sacrée force, un sacré détachement pour vivre ainsi SDF, précaire quand c'est par choix ce qui doit être rare. Il y en a d'autres qui utilisent le détachement à des fins spirituelles mais ne pratiquant pas la méditation transcendantale, je fais silence, le propre du sage que je suis en train de devenir.

L'énergie évoquée par Marcel Conche a un statut de principe, d'évidence ; elle n'est pas définie. Je pense qu'il faut éviter de la voir comme la voit les savants (e = mc2) mais aussi comme la voit des traditions spirituelles fort anciennes.

Il me semble que la 2° métaphysique de Marcel Conche, sa métaphysique de la Nature, avec son principe Énergie peut ouvrir une autre perspective que la sagesse tragique telle que conçue, pratiquée par lui : faire ce que je peux de meilleur même si cela doit disparaître. Cette sagesse tragique se vit dans le temps rétréci, le temps des projets, le temps court de nos vies. Elle ne se soucie pas du temps infini, éternel qui est celui de la Nature et dans lequel nous sommes inscrits, comme un éclair dans la nuit éternelle dit Montaigne.

Certes, je suis mortel, je le sais et philosophe, sage plutôt, je l'accepte. Mais mon corps mort ne va pas au néant, au rien, il n'y a pas de rien ; il n'y a pas Rien puis quelque chose ; la question pourquoi quelque chose plutôt que rien n'est pas une question métaphysique ; il y a depuis toujours et partout et ce il y a qui engendre ce qu'il y a, tout ce qu'il y a, dans sa diversité indéfinie, c'est le principe énergie ; mon corps mort se dégrade en un degré inférieur de la matière, non matière vivante et pensante, mais matière inerte. Comme le mot matière me parle peu, je préfère dire que mon corps mort revient au grand brassage particulaire, revient à l'énergie. Venu des poussières d'étoiles, il retourne aux poussières d'étoiles, restitué à la Vie comme énergie pour d'autres usages au hasard.

Incidente : les sciences tentent toujours d'expliquer le supérieur par l'inférieur. En ce sens, elles dégradent les spéculations élevées en spéculations grossières mais l'homme expliqué par l'animal n'est plus l'homme, l'âme expliquée par le corps n'est plus l'âme, la pensée expliquée par le cerveau n'est plus la pensée, la vie expliquée par la matière n'est plus la vie (page 199).

Quant à ce que nous avons pensé, éprouvé, nos productions immatérielles, en même temps qu'elles passaient, nevermore, elles devenaient vérités éternelles, forever, en ce sens que rien ne peut faire que ce que j'ai dit, pensé, éprouvé à tel ou tel moment n'ait pas été dit, pensé, éprouvé. Dans la mesure où ces productions immatérielles sont en nombre indéfini, de notre naissance à notre mort, on peut dire que toute notre vie s'inscrit comme vérité éternelle dans le « monde des vérités », que notre livre d'éternité s'écrit au fur et à mesure de notre vie, enregistrant tout, fidèlement, sans falsification possible, que ce livre d'éternité n'est pas écrit d'avance, qu'il ne servira à aucun jugement dernier puisque sont enregistrées aussi bien nos bonnes pensées, nos bonnes actions que les mauvaises.

Ma métaphore du livre d'éternité de chacun est à prendre avec des pincettes. Ce livre enregistre-t-il au fur et à mesure dans un ordre chronologique ? Ce livre est-il une suite aléatoire de feuillets sans queue ni tête à notre image , suite même pas reliée mais feuillets volants livrés aux vents des univers ? Il faudrait un vrai nouveau Cyrano de Bergerac pour imaginer ça.

Évidemment, j'ignore si le temps utilisé dans ce livre relié ou délié est le temps qui se compte en secondes Bleu Giotto, temps linéaire. Est-ce un temps circulaire, celui des cycles menstruels pour les dames ou celui du rythme orgasmique stochastique pour les messieurs, celui des saisons ? Il y a là un petit problème que je laisse aux génies.

J'ignore où se situe ce « monde des vérités », cette bibliothèques des idées dont Marcel Conche dit qu'elles sont éternelles, indépendamment de la langue, mortelle, dans laquelle elles sont formulées (page 46). J'ignore dans quel espace-temps nos productions immatérielles retournent, sont enregistrées pour l'éternité, un peu à la manière de nos traces ineffaçables sur internet.

J'ignore si cette bibliothèque avec tous nos livres d'éternité est bien rangée, j'ignore si des usages sont faits et par quoi, par qui, de nos idées, de nos émotions, de nos sentiments mémorisées.

C'est peu probable que ce soit bien rangé dans la mesure où nos vies sont assez peu ordonnées, sensées. Nos vies sont largement gouvernées par le hasard, au petit bonheur la chance (la martingale APBLC existe en Bourse ; il a été montré qu'un Parlement travaillerait mieux si une fraction importante des représentants du peuple était tirée au sort dans la population puisque ces députés ou sénateurs aléatoires obligeraient les professionnels de la politique à oeuvrer dans l'intérêt du plus grand nombre et non pas pour leur seule clientèle).

Nos décisions, des milliards de décisions, de choix, sont rarement pensées, elles sont irrationnelles pour la plupart, hasardées comme le fait la Nature, à la différence que nous, nous choisissons ou hasardons des coups de dés à effets secondaires imprévisibles, bénéfiques ou maléfiques car nous ne décidons pas pour que ça vive, que ça favorise la vie mais pour que ça rapporte, que ça nous mette en avant. Nos milliards de coups de dés, nos milliards de coups de roulette russe (à blanc ou chargée) pour vivre au jour le jour comme nos plans de carrière, nos plans d'épargne, nos plans de retraite pour vivre rassuré, assuré, tout ça semble produire un patchwork indescriptible, un désordre généralisé, universel, du mouvement brownien indéfini, non saisissable même par les machines statistiques les plus sophistiquées, les plus puissantes. C'est le règne des processus stochastiques. On comprend que les savants préfèrent chercher et trouver des constantes universelles que les lois du chaos humain.

En tout cas, il me semble qu'on peut décliner des usages possibles dans notre vie de chaque jour de cette métaphore du livre d'éternité que nous écrivons, dans le plus grand bordel. On passe du nez dans le guidon qu'on contrôle, croit contrôler à une perspective sidérale et sidérante de schuss et de slaloms hors-piste sur poudreuse imprévisible et avalanches pressenties.

La science peut-elle nous éclairer ? Il me semble que le savoir, les connaissances scientifiques, innombrables, non connues, non maîtrisées, mal articulées par la plupart des gens ne peuvent nous servir à voir vraiment, d'autant que ce que l'on sait accroit exponentiellement ce qu'on ne sait pas.

Comment voir le ciel si on essaie de le voir comme univers avec ce que l'on sait aujourd'hui de l'univers. Cet univers des savants est un objet intelligible, difficilement intelligible d'ailleurs et cela est vrai de toutes les disciplines, comprises de quelques-uns seulement ; ce n'est pas un univers que je vois. Et toutes les animations en 3D qu'on me présente ne me font pas voir. Je vais éprouver de l'émerveillement ou de la terreur devant les chiffres proposés, les images présentées. Mais je ne vois plus le ciel sans voir pour autant l'univers.

Pareil pour le corps devenu planches anatomiques et animation des minuscules qui nous colonisent, de quoi te foutre la trouille tellement ce savoir te disperse quand toi tu te vois un.

Le savoir va complexifier, peut-être même dissoudre notre vision. On perdra le regard naïf, le regard étonné qui fut celui qui inaugura la philosophie, le regard de l'homme naturel, de l'homme dans l'Ouvert. Ce savoir n'est pas propice à vivre en vérité dans la mesure où ce savoir se veut pouvoir sur la nature et sur l'homme selon le projet de Descartes (devenir maître de la nature), projet qui nous conduit dans le mur.

Jean-Claude Grosse

échange avec Alain Foix et Yves Cusset

Le 20 déc. 2014 à 18:30, Alain Foix a écrit :

J'ai eu Marcel Conche comme prof de philo à la Sorbonne.
Il était extrêmement ennuyeux, tout à fait l'opposé d'un Jankélévitch qui nous faisait vibrer et nous portait aux nues.
Il lisait ses cours dans le grand amphi, sans doute aussi parce qu'il était enregistré sur France-Culture.
Mais, mais... ce qu'il disait était extrêmement dense sous la poussière qu'il soulevait, et d'une grande richesse.
Il fallait faire un effort pour s'accrocher aux mots de ce petit monsieur tout rond, tout triste et tout sévère.
Mais ça en valait vraiment la peine. Oh non, rien de commun avec le musicien Jankélévitch, ses yeux pétillants et charmeurs sous les épaisses broussailles de ses blancs sourcils. Une autre manière de faire parler la philosophie. Mais comme avec Janké, on allait au fond des choses.
L'évocation de son nom soulève une grande nostalgie. Celle du temps où je croyais que la pensée du cœur des choses pouvait changer le monde.
Le problème c'est qu'on a aujourd'hui si peur de s'ennuyer.
L'ennui est sans doute pourtant un de nos meilleurs amis.
Alain

21 décembre 2014 11:41:05

bonjour Alain,
je préfère te répondre perso mais si tu trouves que la liste peut être intéressée, alors envoie sur la liste
donc
j'ai 18 ans de moins que Marcel, il va sur 93 ans, je ne sais pas soustraire
je ne l'ai pas connu comme prof
je l'ai écouté en conférence à 3 reprises, il lit effectivement, respect pour la pensée et l'auditoire me semble-t-il;
en débat, il est souvent plein d'humour, très précis, convaincant;
il a une mémoire prodigieuse, une curiosité intellectuelle énorme tout en sachant écarter importuns et superflu,
tout ce qui peut déranger sa démarche même dans le quotidien
je l'ai découvert quand il a commencé à enseigner à Lille en 1967
(à ma femme, à propos du pari de Pascal, énorme);
j'étais déjà prof depuis 1964 au Lycée du Quesnoy
puis dès 1974 je l'ai suivi par les éditions de Mégare qu'il avait créées à Villers-sur-mer pour éditer son oeuvre dont Orientation philosophique
j'ai tenté vainement de l'associer à l'aventure de la revue Aporie (1982-1992) mais c'était le temps où il consacrait beaucoup de temps à sa femme, gravement malade
ce n'est qu'en 2002 que j'ai repris contact avec lui
et depuis, je le vois régulièrement, pour des rencontres de 2-3 jours, 1 à 2 fois par an;
dernière fois, 3 jours fin août, avec un ami philosophe, viticulteur aussi;
c'est toujours réjouissant (pas d'ennui, même ma petite fille de 6 ans l'a écouté des heures en grignotant des gâteaux, Marcel est une personne très réactive);
un livre est en préparation pour 2015 nourri de 6 rencontres
sur mon blog, taper Les entretiens d'Altillac
http://les4saisons.over-blog.com/tag/les%20entretiens%20d%27altillac/
j'ai édité de lui Heidegger par gros temps, De l'amour, La voie certaine vers "Dieu" (importance des " "), Le silence d'Émilie (6° tome de son journal étrange, hors commerce)
Avec Marcel Conche, livre de contributeurs dont Comte-Sponville
Actualité d'une sagesse tragique de Pilar Sanchez Orozco traduit de l'espagnol

j'ai lu Jankélévitch : La mort, Traité des vertus, le je ne sais quoi et le presque rien;
je relève d'aiileurs l'importance commune chez les deux de la réflexion morale, Marcel allant jusqu'à la fonder dans Le fondement de la morale
et dernièrement encore pour tenter d'appréhender la notion d'éternité, Quelque part dans l'inachevé; L'irréversible et la nostalgie
« Celui qui a été ne peut plus désormais ne pas avoir été ; désormais ce fait mystérieux et profondément obscur d’avoir vécu est son viatique pour l'éternité. », Vladimir Jankélévitch, L’Irréversible et la nostalgie. Citation que m'avait communiquée l'ami Elie Pressmann.
mais je suis resté sur ma faim pour mettre mes mots à L'éternité d'une seconde Bleu Giotto, ma dernière pièce
car le point de vue de Jankélévitch est celui du sujet;
or rien ne peut faire que ce que j'ai été, que ce que j'ai vécu, dit, pensé, éprouvé... n'ait pas été vécu, dit, éprouvé, pensé;
il sera donc toujours vrai que je t'ai écrit ceci ce 21 décembre; il s'agit d'une vérité éternelle, impersonnelle, objective;
nous écrivons ainsi notre livre d'éternité de notre naissance à notre mort;
si le corps rejoint le grand brassage énergie-matière, particulaire, il n'en est pas de même de tout ce que nous produisons, créons d'immatériel, inconscient compris;
ces livres (" " SVP, métaphore) s'inscrivent quelque part, s'archivent quelque part (pincettes SVP),
de l'information objective, intemporelle, disponible, pas pour les vivants, les survivants
(eux donc moi encore pour un peu de temps, nous avons accès au passé par la mémoire qui tronque, truque, oublie, est réactivée, retrouvé, perdue ...),
l'information objective que j'évoque, vérités éternelles, est une information massive apparemment inutile et sans falsification possible, sans jugement moral non plus car sont enregistrées aussi bien mon action magnifique que ma pensée perverse; donc pas de jugement dernier comme pas non plus de c'était écrit, c'est le destin
mais information peut-être inutile (ce n'est pas sûr du tout ; gaffe car des traditions, vieilles, parlent d'éternel retour, de réincarnation = je ne veux pas m'inscrire là-dedans même s'il faut savoir que ça existe, que c'est agissant)
bref, s'ouvre une métaphysique à penser de l'éternité de nos productions immatérielles (qui peut s'appuyer en partie sur par exemple la physique quantique ou sur ce qu'internet révèle : difficulté à effacer les traces, droit à l'oubli), sachant qu'une métaphysique est sans preuves, argumentée seulement et d'abord intuitive, même si des métaphysiques conceptuelles existent, construites, fabriquées
évidemment, nous avons tellement le nez sur le guidon que cela nous échappe, nous paraît sans intérêt (vivre l'instant, vivre heureux et que sais-je et ce n'est pas rien) mais ayant vécu deux disparitions douloureuses en particulier, je n'ai pas pu ne pas penser à la mort des êtres chers ( le bonheur après ça comme avec l'état du monde d'ailleurs)
et ce n'est pas mon désir d'éternité, de les éterniser, qui me conduit sur ce chemin;
c'est bien le souci philosophique de penser vrai, de vivre en vérité, pas dans les illusions
et cela change la vie, ma vie en tout cas
amitié
JC

21 décembre 2014 17:09:35

Cher JC
Je te réponds directement, mais je crois, comme tu m'en as suggéré la possibilité, qu’il aurait pu être bon de publier ta réponse sur la liste, car je crois que cette discussion qui, bien qu'apparemment éloignée des préoccupations immédiates de cette liste, la concerne en fait très directement, parce que je crois que toute question d'ordre philosophique non seulement concerne le dramaturge, mais de surcroit est en soi dramaturgique.

Dramaturgique car elle touche à la question de la compréhension, du sens donné dans une totalité cohérente, et des limites de cette compréhension même et de la non compréhension qui est un moteur de l'acte de comprendre.
Ta réponse est belle et touchante et il est dommage que je sois le seul à en profiter. Aussi pour l’hommage que tu rends à ce vieux monsieur philosophe de 93 ans, Marcel Conche, que je disais être ennuyeux pour la bonne cause (compris que l’ennui est une donnée constructive du temps qui nous construit et dont nous sentons par lui toute l’épaisseur et la consistance. Ennui comme le boson de Higgs récemment découvert, qui n’a pas de masse mais qui donne masse à la matière. Nous sommes la matière du temps.)

C’est liés par cet ennui structurant que deux étudiants en philosophie, Christian Berner et moi-même, assis côte à côte sur les bancs du grand amphi sommes tombés en amour face à ce monsieur qui pour nous arrachait méthodiquement les pétales de la marguerite philosophique : « je t’aime, un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, pas du tout, je t’aime… » Un amour totalement platonique en vérité, je dois le préciser, entre deux garçons hétérosexuels. Amour tout de même. Amitié stellaire dirait Nietzsche. Lui Viennois, moi Guadeloupéen. Tellement différents et tellement proches. Amitié si puissante que l’un et l’autre nous sommes donnés nos premiers enfants comme filleuls. Ce n’est pas par plaisir d’impudeur que je révèle cette dimension intime, mais pour signifier et appuyer ce fait : la pensée dans sa quête de la vérité nue produit du désir et de l’amour. Réciproquement, l’amour est une condition de la vérité. Mais cette vérité n’est que la résolution à un moment donné de l’acte de comprendre et sa satisfaction. Acte de comprendre qui ne peut être que par l’écart existant entre le compréhensible et l’incompréhension. Et là, nous sommes déjà dans la dynamique nécessaire à la dimension dramaturgique qui suppose un écouté et un écoutant, une construction de la compréhension sur les limites de l’incompréhension voire de l’incompréhensible.
Sans doute cette amitié qui s’est forgée entre Christian et moi est intimement liée à la part d’énigme et de différence que nous saisissions l’un en l’autre, mais aussi est en partie due à ceux, notamment celui, en l’occurrence Marcel Conche et la pesanteur de son temps, qui nous englobaient dans l’acte de comprendre ensemble.

Sans nous en rendre compte, il est apparu que tous les deux nous sommes intéressés à cette question de la compréhension et de ses limites structurantes. Tandis que moi, je me suis arrêté à la sidération de la danse comme limite du concept, Christian a poursuivi sa route universitaire en travaillant sur les questions de l’herméneutique et les données de la compréhension. Il est actuellement Maître de conférences à l’Université de Lille. Tu trouveras ici une conférence qu’il a donnée récemment à l’Ecole Normale Supérieure et diffusée sur France Culture, sur la question du comprendre: http://www.franceculture.fr/player/reecouter?play=4964367

Ce qu’il dit est à mon avis très éclairant pour des questions dramaturgiques, et en ceci encore, je trouve que cette réflexion est de nature à intéresser la liste. Je t’en laisse juge.
Mais au-delà de tout cela, sa réflexion peut nous ramener très directement au débat récent qui a animé la liste au sujet d’Exhibit B, car nous sommes au cœur de la question de la compréhension qui nécessite comme il le dit un mouvement vers l’autre. Or ce que nous a montré cet événement, c’est précisément la barrière d’incompréhension de part et d’autre qui s’est rendue évidente et visible.
Amitié
Alain

Le 16 janvier 2015, Yves Cusset écrit

La mode est à la "cellule", de crise ou pas de crise, on pourrait alors créer une petite cellule philosophique dans le corps des EAT à condition qu'elle soit ouverte, ce que ne sont pas toujours les cellules, à ceux qui ne viennent pas de la philosophie "professionnelle" comme JC Grosse, Alain Foix ou moi-même. Une discussion autour de Conche ou Jankélévitch, matinée de Heidegger, cela peut être intimidant… Mais ces deux philosophes ont en commun de n'être pas d'abord des philosophes,ce qu'ils partagent avec d'autres comme Rosset ou Cioran: ce sont des écrivains, qui ont fait de l'écriture leur espace de méditation, avec toute la singularité - et la force - de ce qu'il convient bien d'appeler un point de vue.
Jankélévitch répondait à ses amis qui lui disaient qu'il n'était quand même pas sérieux d'écrire un livre entier uniquement sur la mort, qu'il l'avait fait pour ne pas avoir à y penser. On comprend qu'il ait écrit aussi sur l'ironie… Mais il y a une part de vérité là-dedans que partagent ces auteurs: qu'il n'est rien de morbide dans une méditation de la mort, qu'il y a même plutôt là une source de joie et de vitalité.
Conche, j'ai juste pris un petit déjeuner avec lui et un autre philosophe à Nantes il y a quinze ans, pour les "Rencontres philosophiques" auxquelles je participais. A l'époque, j'étais un tout jeune "philosophe", plein d'acné, dont le poil poussait à peine sur le zizi et sous les aisselles, sûr qu'il était indispensable de lire tout Husserl et tout juste sorti d'institutions prestigieuses dont je ne me rendais pas encore compte combien elles m'avaient pesé. J'étais très intimidé par ce vieux monsieur (à l'époque d'à peine 80 ans, donc encore assez jeune) qui était quand même l'un des rares à ne pas parler pour ne rien dire (donc à beaucoup se taire). Il était juste sorti de son silence à un moment donné pour dire cette chose un peu mystérieuse que je n'oublierai pas (et assez étonnante pour le spécialiste d'Epicure qu'il était) : la véritable épreuve philosophique dans la vie, ce qui fait de nous des philosophes, c'est d'avoir des enfants… A quoi mon philosophe de voisin, qui n'avait pas appris à se taire, a répondu: "Moi, mes enfants, ce sont mes livres, comme disait Nietzsche"; j'ai juste pensé "quel con", mais je n'ai rien dit car je suis à la fois lâche et poli, et à ce moment Marcel Conche a jugé plus opportun de se lever et de nous fausser compagnie, et j'ai juste pensé avec admiration: "Ah, quel Conche !".
Je vous avoue que je n'ai toujours pas compris pourquoi il disait ça, même si j'ai eu des enfants depuis, mais je continue de sentir intuitivement qu'il y a une vérité profonde dans cette histoire… Alors si vous pouvez m'éclairer.
J'aurais aimé être à la fête hier soir, mais me voilà désormais exilé à Bordeaux…
Fraternellement
Yves

quant au propos mystérieux de Marcel Conche que tu évoques, il ne l'est pas du tout; le philosophe est d'abord homme, comme les autres, ce n'est que par la pensée qu'il va s'émanciper du perroquet en lui, des autres en lui (lire Rhétorique de Francis Ponge), qu'il va cesser d'être homme du commun, homme de la moyenne région comme dit Montaigne (de Bordeaux), celui qui pense et fait comme les autres (comme = commerie = ?);
il doit d'abord être au milieu des autres et vivre comme tel et donc mariage, enfants vont de soi qui lui font vivre le quotidien de chacun
(il l'écrit quelque part mais mémoire ? peut-être dans Vivre et philosopher)
(il ne cherche pas du tout l'originalité dans sa vie, il est presque le Socrate décrit par Rabelais dans le prologue de Gargantua)
sa recherche de la vérité étant nourrie de ses expériences et de sa pensée;
c'est par exemple la souffrance des enfants qu'il ressent comme mal absolu qui l'amène dans Orientation philosophique, une bombe philosophique, à déconstruire, rien à voir avec Derrida,
à dissoudre les notions de Dieu, d'Être, d'Homme, de Monde, d'Ordre, de Tout, à poser l'apparence comme absolue (pas donc la dualité être-apparence), à élaborer une sagesse tragique

JCG

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L'homme qui aimait les chiens/Leonardo Padura

21 Décembre 2014 , Rédigé par grossel Publié dans #J.C.G.

L'homme qui aimait les chiens

Leonardo Padura

Métaillé 2011

(note de lecture mêlant analyse du roman et histoire personnelle, Histoire et histoires,

donc note de lecture "atypique", un peu à la manière de Padura, finalement, avec son personnage Ivan)

C'est parce que je racontais Viva de Patrick Deville à une ex comme moi, une ex-trotskiste, une amie, qu'elle me proposa L'homme qui aimait les chiens. J'avais lu de lui une nouvelle dans un recueil Havane Noir, trouvé par hasard dans un Replay de grande gare, alors que me travaillait une pulsion d'écriture remettant au cœur d'un récit familial et personnel, Cuba, pulsion devenue Tourmente à Cuba puis L'éternité d'une seconde Bleu Giotto.

J'avais occulté Cuba pendant 12 ans jusqu'à ce jour de septembre 2013 où fut annoncée en mensuelle des EAT, la création d'un festival de théâtre francophone à La Havane pour mars 2014, avec appel à textes traduits. J'y ai envoyé sans succès Tourmente à Cuba. Mais je ne désespère pas de faire entendre ce texte à Cuba même, à La Havane comme au Triangle de la mort à Jaguey-Grande, pour les champs d'orangers.

Dès le 1° chapitre, le narrateur Ivan raconte l'effet sur sa femme, Ana, en train de mourir d'un cancer des os, d'un ouragan en train de menacer Cuba, l'ouragan Ivan. Coïncidences.

Quand nous perdîmes à Cuba, à Jaguey-Grande, Cyril, le fils et Michel, l'oncle de Cyril, le 19 septembre 2001, ce fut un choc qui emporta sans doute ma femme, Annie, d'un cancer foudroyant, en un mois, le 29 novembre 2010 ; nous fûmes stupéfaits à l'époque de l'accident d'apprendre que l'ouragan Michel du 19 octobre 2001(1 mois après) avait balayé sur son passage la signalisation (contestable et sans doute responsable) du carrefour surnommé le Triangle de la mort, constatation qui amena Annie à se rendre à cinq reprises à Cuba, la Russie au soleil, nous avait dit Cyril. L'auteur lui, nous parle de Moa, ville minière comme d'une Sibérie cubaine, page 149. Or Cyril est allé 2 fois en Sibérie, au Baïkal en 1999 et en 2000 pour sa dernière création. Moi, j'y suis allé, sur ses traces, en 2004 et 2010. Le vieux monsieur de 88 ans de L'éternité d'une seconde Bleu Giotto y retournera en 2028. Coïncidences.

3 niveaux de récit donc dans cette histoire, le présent du narrateur, ami d'Ivan, racontant l'histoire que lui a livré Ivan en 2004, Ivan amené par son amour des chiens (les 3 personnages principaux aiment les chiens comme Padura aime la nouvelle de Chandler, L'homme qui aimait les chiens, miroirs, abîmes) à se promener sur la plage de Santa Maria.

Sur cette plage de Santa Maria, l'oncle Michel peignit ses 50 dernières gouaches, récupérées, dont une intitulée Les 2 fillettes au chien, réalisée le 13 septembre 2001, un jour après leur arrivée à Cuba (ils étaient partis le 11 septembre 2001, le jour des attentats, et décidèrent de poursuivre leur voyage malgré 13 heures d'attente en salon VIP à Madrid, à l'inverse de la majorité des passagers, rebroussant chemin). Cette gouache illustre la couverture du roman de Cyril, Le Peintre, trouvé inachevé dans son ordinateur mais suffisamment convaincant pour être édité. Coïncidences.

C'est sur la plage de Santa Maria qu'Ivan rencontre l'homme qui aimait les chiens, le 19 mars 1977. Le 5° chapitre est une description très précise du système cubain, du système castriste, un régime où l'idéologie corrompt comportements, relations, où la réalité réelle est escamotée sous des délires verbaux, des bilans tronqués, triomphalistes, exactement les caractéristiques du système soviétique, stalinien, bureaucratique dont Trotski fera l'analyse et la théorie dans La Révolution défigurée et La révolution trahie. Ivan, désenchanté, désespéré par son pays, son temps, par lui-même, sa peur, sa paralysie représente une génération, celle des années 1960-1970, qui y a cru puis qui a cessé d'y croire, de se sacrifier pour la révolution cubaine.

L'Histoire nous rattrape. Après 50 ans de boycott imposé par les USA, donc de souffrances pour les Cubains mais aussi d'alibi pour les deux systèmes, Castro et USA, en miroir dans leurs discours (voir pour l'assassinat de JFK et les tentatives d'assassinat de Castro) les relations vont peut-être se rétablir. Et les Cubains entrer dans la société de consommation.

On lira avec profit les livres (des pavés très documentés) d'un Français, vivant à Cuba par choix, Jacques-Antoine Bonaldi (que j'ai reçu au Revest le 7 juillet 2014 avec sa femme, metteur en scène cubaine et qui participe au projet d'écritures plurielles, Cervantes-Shakespeare, hasardantes coïncidences) : L'empire US contre Cuba (le mépris et le respect), 2 tomes; Cuba, Fidel et le Che. Bonaldi est aussi le traducteur du livre d'un ethnologue cubain majeur : Controverse cubaine du tabac et du sucre. "Fernando Ortiz est le premier à expliquer l'identité cubaine par le questionnement de l'agriculture et des rouages économiques. Par le concept de Transculturation, Ortiz a pu confronter données historiques et démographiques à des considérations géographiques, tout en les intégrant dans un texte qui, inspiré d'une forme dialogique issue de la musique cubaine, propose une expérience de la diversité et de la rencontre des cultures à l'origine de la formation sociale cubaine." Traducteur enfin de Lettres de José Marti, Il est des affections d'une humeur si délicate ... Comme quoi, un drame personnel peut gouverner vos lectures partiellement, parce que vous voulez comprendre Cuba, parce que votre fils y a disparu. Annie avait beaucoup lu sur Cuba et nous avions accueilli une jeune cubaine, Rosa, gagnante du concours de la francophonie organisée chaque année par les Alliances françaises. Elle a ensuite dirigée la Maison Victor Hugo à La Havane. Coïncidences.

Le 2° niveau concerne Lev Davidovitch, Trotski. Le chapitre 4 par exemple est remarquable pour sa tentative de conscientisation ; quelles questions, quelles réponses apportent Trotski quand il voit la dégénérescence du système, son pourrissement, sa trahison ; où se situent les responsabilités, en a-t-il ? Kronstadt, fut-ce une erreur ? et la terreur au moment de la guerre civile ?, justifiée dans Leur morale et la nôtre (militant trotskiste pendant 12 ans, je me suis souvent demandé comment nous nous comporterions si nous arrivions au pouvoir, ce qui était peu probable; la violence me paraissait nécessaire puis peu à peu je me suis détourné de cette conviction qui justifie tout; voir ma note sur La dernière génération d'octobre de Benjamin Stora); quel combat mener ? à l'intérieur du Parti ? à l'extérieur ? avec qui ? des écrits suffisent-ils ? comment Staline a-t-il réussi à s'approprier l'héritage ? Ce qui m'a frappé c'est comment Staline use en quelque sorte du langage religieux qui crée des absolus, fabrique des messianismes pour mener son projet ; il est l'incarnation de l'Idée, de la Révolution ; est contre-révolutionnaire, trotskiste tout ce qui s'oppose à l'Idée. C'est simple, radical comme les exécutions capitales. On assiste à la mise en place d'un système particulièrement pervers : pour asseoir son règne, Staline a besoin de Trotsky comme opposant, traître. C'est l'absolu repoussoir, le bouc émissaire justifiant tout, les purges, les mensonges. Il faut Trotski vivant, et isolé, calomnié. Et le socialisme étant en cours de réalisation en URSS, étant même réalisé (alors que la famine sévit), il ne faut pas que les communistes allemands par exemple fassent alliance avec les socio-démocrates pour empêcher l'avènement d'Hitler, aveuglement qui va conduire Hitler au pouvoir en 1933 et les communistes allemands en camp. Avec ces deux ennemis, Hitler et Trotski, Staline assoit son pouvoir absolu. Curieusement, l'opportuniste n'est pas Trotski mais Staline qui va en Espagne dans un premier temps favoriser l'alliance des communistes minoritaires avec socialistes et anarchistes et ce Front Populaire va gagner les élections de 1936 mais retournement d'attitude après le coup d'état franquiste, c'est l'organisation de la division, les exécutions et assassinats, rôles de Kotov-Leonid Eitingon, d'Africa, de Caridad, de Ramon. Et le pacte germano-soviétique viendra rajouter encore à la confusion idéologique, ces tournants étant imposés et justifiés par la formule irréfutable, le parti a toujours raison, tu dois obéir.

Comme on le voit ce roman est presque un manuel d'histoire plongeant les personnages dans le grand bain historique des années 1920 à 1980 et aussi un manuel de réflexion politique sur le trotskisme, le stalinisme, le marxisme-léninisme, sur le socialisme réel, sur la bureaucratie. Le chapitre 10 raconte en détail les années 1933-1936, les années d'exil, d'errance de Trotski sur la planète sans visa et montre comment la peur asservit, mécanisme parfaitement compris par Staline. Ce que dit Boukharine page 179, parlant de lui, de sa peur, de son retour à Moscou est on ne peut plus éclairant. Peut-on tirer des leçons de l'histoire quand le moteur est la peur et les effets imprévisibles qu'elle engendre ? On peut transposer en partie au comportement des intégristes islamistes qui eux usent de la terreur médiatisée. Mêmes mécanismes.

Le 3° niveau concerne Ramon Mercader, l'assassin de Trotski, le 20 août 1940 à Mexico. Le chapitre 3 par exemple raconte comment sa mère Caridad, une passionaria remplie de haine, a réussi à lui arracher le oui qui allait faire de lui, un tueur formé pour cela, es-tu prêt à renoncer à tout ? Le renoncement n'est pas qu'une consigne, c'est une forme de vie, est-ce que tu pourras ? page 47, sa mère le quittant après ce oui en tuant son chien Churro d'une balle en pleine tête. Avec ce oui, c'est toute sa vie que Ramon met en jeu, son arrestation une fois son forfait accompli, son jugement, ses 20 ans de prison au Mexique, sa libération en 1960, son retour en URSS, les médailles prestigieuses, ses privilèges (tout cela au prix d'une seule chose, le silence, ne pas dire qui il est, qui est le commanditaire), l'impossible retour en Espagne, la fin de vie à Cuba, atteint d'un cancer généralisé, sans doute irradié par les staliniens et le dessillement de Ramon par Kotov-Eitingon lui-même (chapitre 29 de la 3° partie, Apocalypse), son mentor revenu de ses illusions, aveux confiés à Ivan qui se sent écrasé par cette merde qui a coûté 20 millions de morts, a perverti à jamais l'idéal de la révolution, Ivan écrasé au sens propre par la chute de son toit sur lui et son chien peut-être au passage d'un ouragan (chapitre 30, Requiem).

Ces 3 niveaux alternent allant vers un dénouement connu d'avance, comme dans la tragédie grecque (page 124 en bas). Mais les étapes ne sont pas connues d'avance. Tout l'intérêt est là. Des parcours d'individus plongés dans les tourments collectifs de l'Histoire en train de se faire et de se défaire, révolution et thermidor, contre-révolution, restauration, communisme et fascisme. S'étonnera-t-on que les PC subordonnés à Staline et à ses successeurs n'aient pas joué leur rôle de moteur des luttes émancipatrices (68 en est une démonstration exemplaire) et conséquemment aient perdu de plus en plus de leur influence, la classe ouvrière se tournant pour une bonne part vers le Front National. Faut-il s'étonner aussi de la défiance envers les partis, de l'abstention massive, de la démocratie en panne, d'une constitution obsolète qui aurait dû être abrogée en 68, de l'apparition de tout un tas d'autres formes de luttes, parfois violentes, d'autres formes d'organisation. Ce qui s'est joué entre 1923 et 1940, Staline-Trotski, on en a les conséquences massives encore aujourd'hui. Le bilan globalement positif de Marchais Georges est un mensonge.

Je n'irai pas plus loin dans ma note qui mêle volontairement anecdotes personnelles et description de ce roman dont j'ai du mal à cerner la part documentaire (bien documentée) et la part fictionnelle (réelle et importante). En tout cas chapeau à Leonardo qui par son écriture magnifique, phrases longues, élégantes, précises, (apparemment, excellente traduction de René Solis de Libération) nous fait entrer dans les personnages, aucun n'est un repoussoir, beaucoup d'empathie comme on dit pour chacun d'eux même Mercader, la fin étant une réflexion sur la compassion, Ivan a envie de compatir au destin de Ramon et en même temps ne peut pas. Il nous restitue contexte historique, paysages, enjeux, nous amène à nous positionner, à nous questionner. C'est du polar politique porté au plus haut niveau.

Une question toutefois: Padura ne fait-il pas de Trotski un personnage peut-être trop tourmenté, trop sujet à découragement politique même s'il se reprend à chaque fois ? Sans doute parce qu'il a travaillé à partir de la biographie d'Isaac Deutscher, Trotski, le prophète armé, le prophète désarmé, le prophète hors-la-loi en 3 tomes (le mot prophète disqualifie en partie cette biographie). Il ne devait pas connaître le monumental et décisif Trotski de Pierre Broué chez Fayard.

On n'a pas le même Trotski chez Deville et chez Padura. Chez Deville, il est combatif et s'accorde parfois le temps de vivre, de soigner les lapins, de pécher, de contempler la nature désertique, glacée d'Alma-Ata, un peu comme Rosa Luxembourg dont les lettres de prison révèle un goût de la vie tout simple mais permettant de supporter ou comme Simone Weil, l'auteur de La pesanteur et la grâce et de La condition ouvrière (dont elle parle en allant travailler en usine), qui semble avoir été sensible un court temps aux idées trotskistes, d'après Deville. C'est le pacifisme qui l'en éloignera et le chritianisme.

Pour terminer, encore une anecdote perso.

Je suis né 2 mois après l'assassinat de Trostki (le 20 août 2040), le 25 octobre 1940, jour selon le calendrier russe de la révolution d'octobre, le 25 octobre 1917. J'en ai fait un poème dans La Parole éprouvée, Les dits d'octobre, dédié à Léon Trotski avec 4 couplets, du 25 octobre 1967 au 25 octobre 1997. Rajouterai-je un couplet pour le centenaire le 25 octobre 2017 ? En tout cas, je ne me sens en charge d'aucun héritage, d'aucune mission messianique, d'aucune lutte émancipatrice. J'ai choisi une vie minuscule et des actions de colibri.

Un autre poème est écrit à Coyoacan, le 21 août 1970, Mésallier les mots, Coyoacan étant le quartier de Mexico où se trouve la maison bleue de Frida Kahlo qui accueillit Trotski qui l'aima et celle où fut assassiné Trotski, toutes deux devenues musées. Pour ce poème, j'ai pensé au Manifeste pour un art révolutionnaire indépendant du 25 juillet 1938, signé André Breton et Diego Rivera mais dont Patrick Deville écrit dans Viva qu'il est pour une bonne part de Trotski, Breton étant trop intimidé pour écrire quelque chose de cohérent politiquement (pages 166-167). Toute licence en art est de Trotski, formule à appliquer aux polémiques contre des manifestations artistiques, qu'elles soient de droite extrême ou d'extrême-gauche comme celles qu'on a vu en France ces derniers temps contre Rodrigo Garcia ou contre Brett Bailey.

Il faut aussi lire Littérature et révolution. On mesure la capacité d'anticipation de l'évolution des écrivains sur lesquels Trotski écrit, Céline, Malraux par exemple et l'oublié Marcel Martinet, auteur d'une pièce remarquable et devenue introuvable sur 14-18, La nuit (1921), préfacée par Lev Davidovitch. C'est parce qu'il analyse en termes de classes qu'il réussit à dire vers où vont évoluer ces écrivains. Mais je ne suis plus sûr que de telles analyses seraient pertinentes aujourd'hui. La notion de classe a perdu de sa lisibilité au moins pour la classe ouvrière. Les capitalistes eux ont gagné la lutte des classes prétend l'un d'eux, Warren Buffet. Les classes moyennes ne savent toujours pas sur quel pied danser, quel camp choisir mais y a-t-il encore deux camps ? Les partis, machines à produire des professionnels de la politique et le système des élections sont des outils de confiscation du pouvoir, de détournement de la démocratie. Les experts et technocrates gouvernent en toute illégitimité. La rénovation démocratique est un énorme chantier qui doit venir d'en bas mais on n'est pas encore assez le dos au mur, prêts à crever ou à "vaincre". À la Charlot car sûr, Charlot est l'hypothèse démocratique contre tous les pouvoirs, travail, famille, patrie, Les temps modernes, Le kid, Le dictateur. Il court, il feinte, il mouline des bras, il tangente, lui, le précaire, le pas vu, le sans-part, le sans-parti, furieux de vivre alors qu'on n'en veut pas de lui, plus de place pour lui, le fragile, le faible mais le tourneur en ridicule des ridicules, le vengeur des minuscules comme lui, oui, oui, il défile même avec des grévistes, fait la nique à la police, doit souvent fuir, la rue comme échappée. À suivre.

Jean-Claude Grosse

L'homme qui aimait les chiens/Leonardo Padura
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Brouillons d'un baiser/James Joyce entre Iseult et Tristan

7 Décembre 2014 , Rédigé par grossel Publié dans #J.C.G.

Brouillons d'un baiser

Premiers pas vers Finnegans Wake

James Joyce

Gallimard

préface et traduction Marie Darrieussecq

introduction et notes de Daniel Ferrer

C'est donc à Privas, pas encore dans les frimas, à la librairie La Fontaine, alors qu'aucune fontaine ne se trouve sur la place où sise la dite librairie que je démiche Brouillons d'un baiser d'un certain James Joyce, crédité de 106 000 000 résultats par Google. Il y est question du baiser entre Iseult et Tristan et de miches, godemiches et autres obsessions, fantasmes.

C'est dans un TGV à grande vitesse que j'ai dévorejubilement le glouglouboutonnant baiser.
Ces 5 textes, intitulés : portrait d'Iseult, Tristan & Iseult, Tristan & Iseult, le baiser, les 4 vieillards et le baiser de Tristan & Iseult, Mamalujo occupent 30 pages pour la traduction française de Marie Darrieussecq face au texte anglais-irelandfolesque.

Préface et introduction permettent de situer le contexte de ces écritures, démichées en 2006 et survenant après l'achèvement d'Ulysse en 1922 avec la dépressionclimatosceptique qui s'ensuivit.

«Avec la découverte récente de quelques pages de brouillons égarées, c’est le chaînon manquant entre Ulysse et Finnegans Wake qui a été mis au jour.
Pour se relancer alors qu’il traversait une période d'incertitude, Joyce s’est mis à écrire de curieuses vignettes sur des thèmes irlandais. Ces petits textes, apparemment simplistes, sont les germes de ce qui deviendra le plus complexe des chefs-d’œuvre du vingtième siècle.
Nous publions ici pour la première fois, dans la langue originale et en traduction française, le cœur de cet ensemble qui s’organise autour de la légende de Tristan et Iseult et notamment du premier baiser des deux amants. Joyce s’efforce de décrire, dans une veine tantôt grotesque, tantôt lyrique, ce baiser, présenté aussi bien comme un événement cosmique que comme un flirt sordide. L’étreinte se déroule sous le regard libidineux de quatre voyeurs séniles, dont les divagations donneront le ton et fixeront le style de Finnegans Wake.
Ces textes nous révèlent un aspect inattendu de la démarche créative de Joyce et offrent une voie d’accès à qui voudra
it commencer à s’aventurer dans l’univers si intimidant de sa dernière œuvre.»
Daniel Ferrer.

Lire ces 5 courts textes mais qu'est-ce que ça veut dire lire en cette circonstance ? Car texte, hypertexte, sous-texte, dit, non-dit, sédiments, couches, étymologies viennent susciter une, des lectures par entrées comme quand on parcourt un dico en sautant d'un mot à un autre, ou par clics d'ordi quand on navigue sur le net.

Disons que lire ces 5 courts textes est jubilatoire et fait respirer l'air de l'écriture qui écrit le monde comme dit Joyce, rien moins que ça, c'est-à-dire l'invention mondaine par l'écriture. On a une sensation d'étriqué dès lors qu'on jette son oeil glaucomateux libidineux sur les lignes des voisines, heladies et leurs shehusbands.

Pour mettre l'eau à la bouche, ces nuées d'étourdismaux, ces starling flocks and murmuration exaltation:

Portrait d'Iseult page 65 :

Côté prudence, elle laissait toujours la clé de son armoire dans la serrure de son armoire, la plume de son encrier dans le col de son encrier, le pain sur la plaque tiède. Jamais ils ne se perdaient. Elle était loin d'être cruche & on ne l'avait jamais prise à mentir. Côté instruction en géog elle savait que l'Italie est une botte cavalière, l'Inde un jambon rose & la France un plaid en patchwork, et elle pouvait dessiner la carte de la Nouvelle-Zélande, île du N & du S, toute seule. Côté instruction en zoog elle connaissait l'agneau, l'agneau un jeune mouton. Côté charme elle savait faire démonstration de ses jambes en bas couleur chair sous une jupe aussi droite que possible dans les diverses positions d'une Sainte Nitouche, Tatie Nancy, escabeau beau beau montre-moi tes cornes, petits pois, comète jolie, je t'aime un peu beaucoup, drôle de tartine, aime-moi mon amour, mon levier pour toujours.

D'une pâleur fiévreuse, où se lisait l'action des hautes mers sur un estomac abstinent, il contemplait les saints fantômes de ses amours estudiantines, Henriette au sommet de la meule de foin, Nenette de l'Abbaye derrière la porte de la buvette, Marie-Louise toute de plaisir et de puces, Suzanne pompette attrape-moi si tu peux, et, la dernière mais pas la moindre avec ses os pointus, la bonne du curé de la paroisse locale. Épouvantablement, il la passamoura de l'œil avec une expression bordée de noir. Page 69

Toutefois d'abord & avant toutes choses, avant qu'il teste son triangle afin d'éprouver si elle était ainsi que le rapportaient les journaux, une virgo intacta, il lui demanda si elle ne s'était jamais complue à la fornication clandestine avec ou sans contraceptifs... page 75

nombres d'entrées au cirque d'après Google

Marie Darieussecq ayant eu la bonne idée de chercher les entrées pour quelques auteurs, j'ai refait son expérience pour d'autres acteurs
et voici les résulatatatitatatas :
Joyce, elle : 68 000 000 ; moi : 106 000 000
Shakespeare, elle, 20 000 000 de moins que Joyce dit-elle soit 48 000 000 ; moi : 137 000 000
Beckett, elle : 12 fois moins que Joyce ; moi : 31 500 000 soit 3 fois moins
Proust 12 400 000
Montaigne 14 600 000
Rabelais 6 710 000
Tolstoï 485 000
Dostoïevski 746 000
Homère 815 000

et toto ? tata ? titi ? tutu ?
La Bible 59 600 000
Le Coran 6 770 000
Tao Te King 932 000
Kama Sutra 20 700 000

et Marie d'oultre manche mer ?
Salah Stétié 58 200
Denis Guénoun 26 000
et Joseph d'entrevagues ?

je me suis demandé
Pascal combien ?
172 000 000
Platon 16 300 000
Épicure 5 210 000
Derrida 5 430 000
Sartre 11 700 000
Camus 26 000 000

et moi et moi et moi ?
Le Clézio 467 000
Patrick Modiano 3 740 000

Picasso 127 000 000
de Vinci 552 000
Michel-Ange 1 090 000
Vermeer 21 100 000

Frida Kahlo 11 400 000

Beethoven 63 900 000
Mozart 99 300 000

Trotsky 4 560 000
Malcolm Lowry 886 000
Georges Orwell 524 000

André Breton 7 950 000

Louis Aragon 8 800 000

Lénine 533 000
Mao 322 000
Staline 662 000

et toi et toi et toi ?
de Gaulle 48 800 000

Sarkozy 53 700 000

Hollande 62 300 000

Marine Le Pen 16 600 000

Castro 360 000 000
Guevarra 55 900 000

Einstein 118 000 000
Pasteur 44 800 000
Marie Curie 34 900 000

et elle et elle et elle ?
Marilyn Monroe 52 600 000
Brigitte Bardot 13 800 000

et lui et lui et lui ?
Marlon Brando 11 800 000
Orson Welles 12 500 000

et eux et eux et eux ?
Facebook 309 000 000
Apple 1 400 000 000
Microsoft 1 280 000 000
Amazon 1 360 000 000
Samsung 506 000 000
Wikipedia 996 000 000

et Google Google glouglou ?
1 680 000 000

bonne méditationégodécentréesouslenourrissonné

JC Grosse

PS: ah si le projet Ulysse in Nighttown de Cyril Grosse, abandonné pour censure de la part du petit fils de James Joyce, l'horrible Stephen James Joyce, en 1997 (mettre en scène l'épisode Circé d'Ulysse, soit le chapitre Théâââtre du roman avec ses didascalies interminables comme si le romancier ne voulait pas laisser s'exprimer ses personnages, beau paradoxe) pouvait être repris. Quelle belle aventure ce pourrait être mais quels directeurs oseront, ce n'est pas pour mon public, ce sont des réponses trop de fois entendues.

Jean-Claude Grosse

Brouillons d'un baiser/James Joyce entre Iseult et Tristan
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Le cauchemar de Don Quichotte

13 Mars 2014 , Rédigé par grossel Publié dans #agora, #J.C.G.

Le cauchemar de Don Quichotte

Matthieu Amiech et Julien Mattern

Climats (2004)


Lire un livre 10 ans après sa parution (acheté à mon dernier salon du livre en 2004) parce qu'on l'a retrouvé, trouvé dans sa bibliothèque où des centaines de titres attendent que le désir, le hasard viennent s'en saisir est une expérience d'évaluation quasi-immédiate. On sait au bout de quelques pages si l'essai est encore d'actualité ou s'il est déjà obsolète, s'il vaut le coup d'y consacrer quelques jours de lecture ou pas, en lien avec les préoccupations citoyennes qu'on peut avoir.
Le cauchemar de Don Quichotte a réussi l'examen du temps comme La révolte des élites de Christopher Lash, toujours chez Climats qui avec Agone éditent des livres importants pour tenter de comprendre dans quel monde on vit. Les auteurs doivent être jeunes, ils ont parfois un ton naïf, ils se font humbles devant l'ampleur de la tâche, tenter de déblayer le terrain idéologique pour faire émerger quelque prise, saisie de ce monde en vue d'agir. Leur maîtrise des références (des penseurs marginalisés) n'est pas toujours convaincante parce qu'ils n'en disent pas assez.

La fin du livre est édifiante, l'utopie 1810 - 1820 de Saint-Simon d'une société, d'un monde entièrement soumis à la science, à l'industrie et à l'utilité économique, peu probable à l'époque s'est réalisée ; nous vivons en plein dedans, salariés et consommateurs à deux moments différents de la journée, enchaînés par nos intérêts contradictoires, explosifs, générateurs d'inégalités aggravées, donc de violences potentielles et réelles, de conditions de vie de plus en plus précaires, stressantes. Le monde d'aujourd'hui, on peut supposer qu'on en a une certaine conscience. Vouloir universaliser notre mode de vie consumériste est sans doute le plus mauvais choix ayant été fait, celui qui tout en dégradant de manière sans doute irréversible la planète, aggravera conditions de vie et de travail du plus grand nombre pour le profit d'élites réduites, cyniques, oligarques et népotiques.

Le cauchemar de Don Quichotte montre comment tout un tas de critiques de gauche (des altermondialistes qui refusent d'être nommés antimondialistes, en passant par Attac, la LCR devenue NPA ...) de ce monde sont en fait gangrenées par l'idéologie dominante, le fétichisme marchand et par des illusions mortelles ou mortifères car elles barrent la route à l'émergence de voies nouvelles.

Si on croit au progrès, si on pense que la solution aux problèmes est dans la croissance, 1 à 2 points de croissance par an, si on croit au nom de l'égalité (ou de la lutte contre les inégalités) à la nécessité de faire profiter tout le monde (7 milliards) des avantages et avancées du monde occidental (le plein emploi, les acquis salariaux, la réduction de la durée du temps de travail, l'augmentation des congés payés, la sécurité sociale, la retraite de 60 ou 65 ans à 100 ans, logement, école, santé éternelle avec prothèses bioniques pour tous, le maintien du statut d'intermittent, la culture élitaire pour tous), alors on accepte dans les faits, partageux que nous sommes, la marchandisation de tout, y compris les biens culturels et c'est bien parti, la mondialisation des marchés, l'interdépendance de tous les secteurs et leur spécialisation, la mise en réseaux des systèmes de communication, d'information, d'échanges financiers et commerciaux. Bref, l'extension de ce que nous voyons depuis les années 70 avec l'émergence de sociétés multinationales présentes dans le monde entier, aux moyens plus importants que ceux des États, sociétés qui ne s'embarrassent pas trop des contraintes et des lois, engagées qu'elles sont dans des stratégies de domination, donc d'exploitation, en guerre entre elles, en partie, en guerre contre les États sauf quand, comme les banques spéculatives en faillite en 2008, elles ont besoin d'être renflouées. Multinationales animées par un messianisme interne, où la guerre menée dans le secret est considérée comme une mission civilisatrice. Faudrait analyser cela.

Si on croit que l'État, celui d'hier, l'État-Providence, est le recours contre les pratiques hégémoniques des multinationales et des banques, alors on risque au minimum d'être déçus, de vivre comme trahisons toutes sortes de promesses faites pour arriver au pouvoir et jamais appliquées, une fois installés car les États sont corsetés dans tout un réseau de traités, de règlements dépassant le cadre et les prérogatives des États. Les élus et hommes au pouvoir sont sous la coupe de bureaucrates, de technocrates non élus, genre Union européenne et ses commissions, commissaires, fonctionnant au lobbying et dans le secret, eux-mêmes contrôlés par l'économie et la finance, elles-mêmes incontrôlables. On le voit avec le Traité transatlantique en cours de négociation entre Amérique du Nord et Europe : s'il est adopté et il le sera, les multinationales pourront poursuivre les États ne respectant pas les normes du libéralisme, voulant légiférer, règlementer, limiter leur pouvoir. La démocratie et le marché ne sont pas compatibles. La démocratie (qui demande du temps, du débat d'opinion et pas des batailles d'experts souvent en conflits d'intérêts) est trop peu réactive par rapport à la vitesse des changements technologiques, des pratiques managériales quasi-dictatoriales. Croire que l'État peut corriger le marché, moraliser les banques d'affaires, donner un visage humain au capitalisme est une illusion dangereuse qui conduit dans l'impasse la réflexion et l'action. L'analyse faite dans le livre des grèves de 2003 (comparées à celles de 1995) est particulièrement illustrative de ces illusions, expliquant sans doute que la jeunesse (lycéens, étudiants) n'ait pas rejoint le mouvement.

Évidemment parmi les illusions néfastes, croire que la voie social-démocrate, devenue voie social-libérale peut atténuer, voire réguler, et sauver l'essentiel des meubles. On en avait eu une illustration magistrale avec le comportement de la social-démocratie allemande votant les crédits de guerre au Kayser, ouvrant la voie à la boucherie industrielle de 14-18 au mépris des engagements internationalistes, la grève générale contre la guerre. Assassinat de Jean Jaurès, assassinat de Karl Liebknecht et de Rosa Luxembourg

(le film de Margarethe von Trotta sur Rosa Luxembourg sera visible sur Arte les vendredi 21.03.14 à 13h35 et jeudi 27.03.14 à 13h40).

Idem avec la voie révolutionnaire mais qui y croit encore (ceux qui se réclament encore un peu du marxisme ont renoncé aux luttes de masse). On en avait eu une illustration magistrale avec le comportement des staliniens lors de la montée du nazisme en Allemagne, plutôt frapper sur les sociaux-démocrates que faire alliance avec eux contre le nazisme et c'est ainsi qu'Hitler arriva, minoritairement élu, au pouvoir et enferma les dirigeants sociaux-démocrates et communistes allemands.

Et les auteurs de s'étonner de l'amnésie qui en même pas 40 ans (1968-2003) a fait oublier nombre d'analyses radicales, d'avertissements prémonitoires. C'est là que leur éclectisme est peut-être un peu faiblard mais c'est bon de citer leurs références. Oubliés Georges Orwell, Guy Debord, Simone Weil, Rosa Luxembourg, Herbert Marcuse, Hannah Arendt, Jacques Ellul, Günther Anders et bien d'autres. Oubliées aussi des formes de lutte comme le luddisme en Angleterre au XIX° siècle, la destruction des machines textiles (1811-1812). Oubliés les conseils ouvriers, la Commune de Paris (1871), les conseils de Budapest (1956). Là aussi ils n'en disent pas assez. Les hackers, les anonymous sont-ils les nouveaux luddites ? En tout cas, merci au soldat Bradley Manning, fournisseur de WikiLeaks, oublié dans sa cellule, merci au lanceur d'alerte Edward Snowden, planqué quelque part en Russie qui a su l'accueillir. Certes il y des mouvements. Ça part des fois d'en bas et ça se coordonne un peu. Des fois ça vient d'en haut, des syndicats et ça fait des grèves tournantes, des journées d'action de 24 h, des manifestations. Parfois c'est inventif, mouvement des indignés, occupy city and wall street. Mais on en est où ? Beaucoup d'énergie qui finit pas s'épuiser et épuiser les manifestants et les usagers qu'on tente de dresser contre les grévistes. Cette rupture dans l'histoire de la pensée et de l'action radicale a pour effet principal, le désinvestissement dans l'engagement politique (même pas militant car ce n'est plus un comportement courant que de militer) par sentiment d'impuissance, la jeunesse étant la principale concernée. La responsabilité des économistes, sociologues, historiens dans ce constat est bien sûr importante mais pas seule : l'horizon bouché ça plombe !

Peut-on s'en sortir ? La réponse n'est pas assurée. Mais il y a à renouer le fil d'une pensée réellement critique à partir au moins de cette assurance ou conviction, voire croyance, notre mode de vie n'est pas universalisable, continuer sur cette croyance nous mène tous dans le mur. Il faut cesser de croire à l'avenir radieux avec un capitalisme à visage humain comme l'avenir radieux avec le socialisme sans ou à visage humain n'a jamais vu le jour (ils n'abordent pas les dégâts causés par le stalinisme entre 1923 au moins et 1982, mort de Brejnev ; c'est dommage).

Ne plus croire que la mondialisation du marché, que le salariat pour tous (et alors on peut se scandaliser en toute innocence et ignorance du fait que des centaines de millions vivent (?) avec moins de 2 euros par jour ; illustration de la pollution idéologique puisque on évalue leur vie avec une somme d'argent) donnant accès à la consommation de masse sont la clé du bonheur et du plaisir pour tous. Le marché s'autonomise de plus en plus, s'émancipant de plus en plus des contraintes et lois, nous faisant perdre notre autonomie, nous enserrant dans des réseaux dont nous croyons qu'ils nous facilitent la vie (et en partie c'est vrai si on oublie de penser le prix que l'on paye, humanité et planète).

Alors ? la décroissance ? le mot fait peur. On a essayé développement durable, sobriété heureuse.

Les auteurs en disent trop peu, ils nous alertent sur le fait que ce sera difficile, dangereux car ou nous laissons filer les choses et l'humanité est menacée de chaos, voire de disparition (catastrophisme de beaucoup de films ou romans) ou nous provoquons un effondrement de ce système. Il n'y a de choix qu'entre le chaos complet, plus ou moins définitif et un effondrement volontaire et maîtrisé (il ne le sera jamais complètement) destiné à devancer le chaos et à en atténuer les conséquences.

Un seul projet politique leur paraît donc pertinent : approfondir la crise afin d’en gérer les conséquences. Ce processus serait à mener sans État et même contre lui (ils n'évoquent pas le caractère répressif de tout État, la violence d'État de plus en plus évidente ; or ce n'est pas un mince problème quand interviennent les forces du désordre, voire l'armée de métier). Il leur paraît nécessaire d’envisager l’effondrement volontaire de l’Économie de concurrence généralisée, mais ils en négligent la grande conséquence : une dépression générale instantanée.

Ils savent qu’un changement de culture ne se décrète pas puisqu’il s’agit que se crée une autre manière de vivre et là, ils n'ont rien, et c'est normal, à proposer car ce seront des créations collectives de nouveaux vivre-ensemble concrets, et pas virtuels comme ceux des réseaux sociaux. Il y aura tellement de dégâts à réparer, eaux des nappes et des rivières, terres agricoles pesticidées, air archi pollué, déchets nucléaires, dénucléarisation de la fission, désarmement, réchauffement climatique… restaurer des liens sociaux ou en inventer de nouveaux, pas la fête des voisins, et la journée d'ELLE, la F, et celle de LUI, le grand-père ou le père…, inventer un autre usage de l'argent ou autre chose que lui. Les scientifiques ayant rompu avec le système mais auront-ils encore accès aux laboratoires ? seront nécessaires. Le débat et sa lenteur devront être restaurés (ah surtout pas le système électoral, piège à cons où nous déléguons par un bulletin tous les 5, 6 ans nos pouvoirs à des professionnels carriéristes), dans la proximité. Il faudra penser et agir petit, small is beautiful, réaliser petit, la petite part du colibri de Pierre Rabhi. Ralentir (chacun par des comportements plus responsables) la disparition de l'humanité d'une seconde multipliée par des centaines de millions, c'est peut-être permettre à la jeunesse d'après-demain (horizon probable minimum, 100 ans) à laquelle nous n'aurons pas su rendre un monde meilleur, de le leur rendre pas complètement chaotique.

Cela dit, une évolution-révolution minime, non évoquée dans le livre, me semble en cours. Des millions d'initiatives sont prises dans tout un tas de domaines, des comportements nouveaux émergent, il y a du têtu chez l'homme, je ne parle pas de la femme, encore plus têtue. Même dans les conditions les plus extrêmes, ce n'est pas que l'agressivité individualiste qui règne seule. Et dans nos conditions de confort ce n'est pas non plus l'hédonisme cynique individualiste qui règne seul.

Parmi les mouvements qui ont le plus ma sympathie, semons des graines, kokopelli, le mouvement des colibris …

Cet article est à la fois à peu près fidèle au livre et nourri de mes propres façons de dire et de voir le monde dans lequel je vis.

Jean-Claude Grosse

Le cauchemar de Don Quichotte
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