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Les agoras d'ailleurs

Responsabilité politique des scientifiques ?

20 Septembre 2007 , Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #agora


 
7ème JOURNEE THEMATIQUE DES DOMS:

QUELLE RESPONSABILITE POLITIQUE
POUR LES SCIENTIFIQUES ?

11/09/2007
 

Samedi 6 octobre de 14h à 18h
au Théâtre des Doms à Avignon

Pour le plaisir de l'esprit, nous continuons avec Olam, association pour la Recherche fondamentale, à creuser le thème des valeurs en croisant les points de vue de deux nouveaux invités: Jacques Testart, directeur de recherches de l'Insem, pionnier de la procréation artificielle et Isabelle Stengers, philosophe.

14h  Jacques Testart (voir les vidéos)
Le scientifique, l’éthique et le pouvoir  


Depuis que la science, moyen de connaissance, s’est muée en technoscience, moyen de maîtrise, le savant, cet ancestral curieux, est devenu un chercheur, professionnel de l’innovation. Chercheur devient un métier comme un autre alors que la recherche influe plus que jamais sur le monde (de la technoscience dépend notre façon de vivre) et où on la missionne pour des projets souvent utopiques (seule la technoscience pourrait inventer des parades aux désastres qu’elle a induits).Il est possible et nécessaire que les savoirs comme les pouvoirs soient enfin partagés grâce à l’ouverture de la recherche à la société, et à la reconnaissance du droit des citoyens à choisir ce qu’ils en attendent et ce qu’ils sont disposés à en subir…

16h  Isabelle Stengers (voir les vidéos)
Nos démocraties ont les sciences
qu'elles méritent


On nous annonce aujourd'hui que nous sommes entrés dans l'ère de l'économie de la connaissance. La recherche scientifique serait devenue trop importante pour être laissée aux mains des seuls scientifiques. Rien d'étonnant à ce que beaucoup parmi les scientifiques se réfèrent avec nostalgie, comme à un Age d'Or révolu, à l'époque où l'on respectait l'autonomie de la science, où l'on comprenait que seule une science libre peut servir de moteur au progrès humain.  Cependant, il faut le remarquer, ce respect de la science a coïncidé avec un rôle fort peu démocratique conféré à l'argument scientifique. Affirmer "c'est scientifique" permettait d'accuser les contestataires d'irrationalité et de faire la différence entre les questions laissées au politique et celles dont le politique n'était pas censé se mêler.Les scientifiques ont certes profité du rôle conféré à "la science", mais ce rôle doit d'abord nous faire penser à la faiblesse de ce que nous appelons démocratie.  

Avec la collaboration de Echange et Diffusion des Savoirs - Marseille

Tarif unique: 8€
Infos et réservations: 04 90 14 07 99 - info@lesdoms.eu


Théâtre des Doms
La Vitrine Sud de la Création en Belgique francophone
1 bis rue des Escaliers Sainte-Anne - F- 84000 Avignon
Tél +33 (0)4 90 14 07 99 - Fax -33 (0)4 90 85 53 95 -
info@lesdoms.eu

www.lesdoms.eu

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Faire réussir tous les élèves ?

10 Septembre 2007 , Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #L.C.

VEUT-ON VRAIMENT FAIRE RÉUSSIR
TOUS LES ÉLÈVES ?
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La compétition vue par François Rabelais

Si réussir c’est être le meilleur pour gagner contre les autres, la question ne se pose pas. Comment faire 25 vainqueurs sur 25 élèves quand deux c’est déjà un de trop ? En ce cas, il faut vraiment interdire la pédagogie qui fausse les résultats quand on l’introduit dans les classes qui proposent la compétition comme ressort unique de la motivation à « travailler ». Mais est-ce vraiment nécessaire ? Qui voit de la pédagogie ailleurs qu’à la marge dans l’enseignement de masse ? Dans le système compétitif actuel, la pédagogie mettrait fin à l’humiliation qui inhibe toujours les mêmes éternels perdants. Mince bénéfice ! Elle ferait courir le risque aux éternels gagnants de perdre quelque chance de vaincre brillamment. Car c’est la longueur de l’écart qui couronne d’insolence la victoire. Au contraire, si c’est instruire tous les élèves, alors il faut éliminer les éliminatoires et la compétition dans les classes, de la maternelle à la 3e. En ce cas, la pédagogie devient indispensable. Il faut choisir entre une école sport de compétition individuel et une école maison d’éducation pour tous. Il n’y a pas place pour les deux dans la psychologie d’un enfant qui apprend. Brillants ou défaillants, là où la compétition et la sélection dominent, les concurrents n’ont pas droit à l’erreur. Toute la problématique de la transmission des savoirs dans l’école à la française se résume dans cette question : réussir à l’école est-ce synonyme de vaincre ? A cela près que là où il y a compétition il n’y a pas apprentissage. Dans l’état actuel du progrès moral et de la conscience collective, aux yeux de l’opinion soumise aux idéologues de la pensée dominante, il est évident que réussir c’est gagner. L’issue à cette impasse ne peut être que la pédagogie.

Natacha Polony, chroniqueuse scolaire de droite, idéologue du retour à l’école de jadis, dans un hebdomadaire du centre, neutre politiquement et indépendant financièrement, pour penseurs libres et libres penseurs, réclame la restauration de la discipline à l'école. Elle parle d'autorité, jamais du respect de la loi qui pourrait concerner aussi les adultes qui y travaillent. Elle confond son cursus scolaire personnel de première de classe avec le parcours de la totalité des élèves de sa génération. Elle fait comme si elle ne savait pas que les maîtres du "temps béni" de la méritocratie - répliques tièdes des contremaîtres d'usine qui réveillaient les enfants en manque de sommeil à coups de nerf de bœuf – maîtres d’école en blouse noire puis grise, enseignaient les règles à coups de règle, assoyaient leur "autorité" en claquant et en pinçant les joues des élèves indisciplinés, extorquaient les "bonnes réponses" en tordant les oreilles et en tirant les cheveux des « mauvais élèves ». Instrument de dressage radical conforme à l’idéologie du mérite que tout bon élève devait rechercher en apprenant dans la douleur, cette méthode avait l’avantage de convaincre cancres et parents qu’ils étaient bien les seuls responsables de leurs échecs. De nos jours, la « pédagogie » traditionnelle a évolué vers une didactique spécifique à chaque discipline. Dans cette logique de repli sur son domaine et sa corporation, le bon professeur maîtrise avec érudition les contenus à transmettre et se documente sur la méthode la plus appropriée à la matière qu’il enseigne. Ce que chaque élève, réduit à une outre vide à remplir, fera du cours dispensateur de savoirs pour son édification personnelle ne relève pas de ses attributions, sauf à prendre la mesure par notation continue – dite contrôle - de ce que chaque potache conserve des cours entendus. Pour la « pédagogie » traditionnelle et pour Polony, restituer par cœur jour après jour, c’est savoir. Cela suffit à occuper les élèves, leurs familles et les maîtres, agents de transmission d’une idéologie qu’ils n’ont pas choisie délibérément ! Chacun pour soi, le maître pour tous ! Que le meilleur gagne ! Cette politique réussit aux 30% des élèves d’une classe ordinaire (7 ou 8 par effectif de 25). Les enfants de bonne famille, pas forcément riches mais propres, bien élevés, bénéficiaires d’une culture familiale littéraire et artistique, dotés d’un riche lexique personnel et déjà lecteurs à leur entrée au CP lisent la leçon une seule fois pour la dégorger impeccablement sur un ton récitatif qui contente le maître. Le bon élève d’école traditionnelle est d’abord un expert relationnel. Il connaît les goûts, les faiblesses, les tics et tocades du maître. Il sait comment et avec quoi lui plaire, quand se montrer savant, quelle question lui poser pour le mettre en valeur sur le devant de la scène. Il sait même jouer l’ignorance pour fournir à son maître l’opportunité de lui enseigner quelque chose. Mais dans une classe, « le bon élève » est rare. Ses camarades tentent de suivre avec beaucoup d’innocence, sans savoir que l’école les fait « marcher ». En effet, la tradition scolaire française depuis toujours traite le jeune enfant comme un être inférieur dénué d’intelligence à induire en erreur pour l’inciter à plus de perspicacité. Pour ne pas surcharger ses neurones, elle lui présente une réalité incompréhensible parce que déformée par excès de simplification, quand elle n’est pas purement artificielle pour simplifier la tâche d’enseignement. Elle invite l’élève à se livrer à des simulacres d’activités intellectuelles, simulacres de lecture, simulacres d’écriture, simulacres de calcul avec promesse de bons points pour avoir joué le jeu avec docilité.  Rien n’est simple ni évident, nous dit sans cesse Philippe Meirieu avec une obstination admirable. L’élève dont la naïveté est abusée ne sera pas prêt pour aborder la complexité de la littérature, de la communication écrite ou parlée, des mathématiques et des sciences enseignées au collège. Il y a dans ces pratiques traditionnelles rituelles qui s’imposent et sont imposées comme légitimes, scientifiques même, un abus didactique notoire, aussi condamnable que l’abus sexuel. Une nation qui réserve ce sort à ses enfants a beaucoup de chemin à faire en démocratie et… en pédagogie.
Mais cette stratégie permet la sélection, le tri et l’élimination précoces, avant l’acquisition de l’esprit critique. Parallèlement, les futurs champions sont repérés et confirmés pour leur excellence. Alors qu’acquérir de l’expertise à l’école suffirait amplement à remplir les heures scolaires, l’école traditionnelle confond cette expertise avec l’excellence, l’excellence avec le don, le don avec l’avance sur les camarades, le tout avec la génétique. Elle incite les enseignants à rechercher un poste dans les beaux quartiers, loin des cités populaires surpeuplées, là où le pourcentage de bonnes notes monte à 70%. S’il suffisait d’être excellent pour être expert, les grands dirigeants auraient conduit le pays et son école vers un progrès humain qu’on espère et qui se fait attendre. Durant ces récentes décennies, combien de PDG diplômés en excellence des Grandes Ecoles, membres de l’élite sélectionnée par le système, couverts d’honneur et de primes, ont mené leur entreprise à la faillite ou gravement compromis la santé des Français autant que l’économie du pays, sans être sanctionnés, pendant que de petits écoliers étaient punis pour avoir fait trop de fautes dans leurs dictées ? Les descendants de paysans de la IIIe République ont migré en masse vers les villes pour y grossir le prolétariat. Des bonnes classes, il n’y en a pas pour tout le monde. Enseigner magistralement dans les beaux quartiers est fortement gratifiant. Enseigner magistralement ailleurs est source de déboire professionnel et de désappointement. Que faire dans une classe de quartier difficile où cette méthode réussit avec 2% des élèves ? On a beau moraliser les leçons de grammaire et menacer les élèves de redoublement, le pourcentage n’augmente pas. Dans ses appels à la répression, Natacha Polony dénonce le complot « pédagogiste » qui ferait sombrer 98% de ces élèves. « Autrefois, on enseignait méthodiquement à des élèves qui travaillaient et qui, en conséquence, savaient. Depuis que les pédagogistes se sont emparé de l'institution, dit-elle, on les fait jouer et ponctuellement on organise des simulacres de débat. On travaille dans le temps restant. Bref, on pratique l'enseignement de l'ignorance. » Faut-il être poison télétoxique ou invisible pour nuire efficacement sans être présent ? Il y a peu, sont-ce les « pédagogistes » ou la tradition qui conseillait aux institutrices de CP d’attacher la main des gauchers pour les obliger à écrire avec la droite et les deux mains des malentendants pour les empêcher de communiquer par le langage des signes ? Quand un ministre prend des mesures béabatifiantes, est-ce par respect de la psychologie de l’enfant ou de la tradition ?
Pourtant, dans son parti de la dénonciation, Natacha Polony appelle l'école à sélectionner l'élite tout en déplorant la baisse du niveau général et l’échec massif de 20 % des écoliers français. "C'est la faute aux pédagogues !" Elle reproche au bouc émissaire la casse des pots que son système scolaire provoque. Car si les coups ne pleuvent plus sur les têtes, le système n'a pas changé pour autant. Le maître traditionnel d'aujourd'hui, au féminin comme au masculin, sans blouse et sans l'arsenal agressif d'antan est un despote impuissant, mais despote tout de même, contre son gré ou de plein gré. Juge et législateur, contrôleur de résultats et directeur de conscience, vigile et sélectionneur, entraîneur et arbitre. Tout en un. Quand on est investi de trop nombreux pouvoirs, l’autorité personnelle ne suffit plus. Il faut de nombreuses forces de police pour les exercer. Dans cet encombrement permanent de rôles contradictoires, y a-t-il place pour la pédagogie ? Le mouvement anti-pédagogique s’est constitué en groupe de pression pour l’interdiction d’une pédagogie… qui n’a jamais eu sa place dans l’école à la française. On fabrique un coupable mythique en désignant quelques têtes connues du public (celle de Meirieu est leur préférée) et on le combat pour le « salut de la république » et la « sauvegarde » de la culture en péril. Comment pourrait-on sélectionner si tous arrivaient en tête, si personne n'abandonnait après s'être fait distancé et classé dernier dans la compétition ? L'outillage de base de la sélection chère aux défenseurs de l'école de papa est la bascule, le chrono et le balai. Gare à qui ne fait pas le poids dans les temps (la leçon à peine terminée, on en contrôle les acquis avalés non digérés sur la balance Roberval) ! La citation à l’ordre du mérite ou du déshonneur reste le stimulant favori. Mieux vaut savoir avant d'apprendre !  
Toutes les époques ont connu des éducateurs théoriciens et pédagogues, blasphémateurs ou apostats, qui mettaient l’élève au centre du système. Mais au temps de Cousinet, Freinet et Piaget, le lycée était réservé à « l’élite », on ne s’y mêlait pas, on n’y brouillait pas les œufs. Aujourd’hui, si les enfants du peuple restaient « à leur place » dans l’enseignement primaire, les gardiens du temple manifesteraient moins bruyamment leur hostilité à l’égard de la pédagogie. Mais il y aurait beaucoup de chômage chez les professeurs de l’enseignement secondaire. Le problème qui se pose n'est pas du domaine des techniques d'enseignement mises en œuvre, comme le prétend Polony qui voudrait que l'élève soit instruit malgré lui… par sa bonne volonté. S’il suffisait d’arroser les enfants de savoirs par simple exposé magistral ou à l’aide d’une méthode rigoureuse comme Léo et Léa (rigoureuse selon leurs auteurs mais parfaitement inutile sinon nocive  ), tous les savants seraient pédagogues et Polony pourrait se présenter le jour de la rentrée pour « enseigner » la lecture aux petits débutants du CP avec 100% de réussite garantie (mais alors comment désigner le gagnant de cette course sans élimination ?). Depuis que l’école existe les résultats ont montré en tous temps qu’il ne suffit pas d’enseigner pour « remplir des têtes vides ». Tout est complexe et les explications univoques trompent l’opinion. La faute jetée sur un coupable désigné bouc émissaire occulte les problèmes, elle ne les résout pas. La définition d'un statut pour l'élève, sa place et ses droits dans l'école, notamment en ce qui concerne sa qualité de nature comme interlocuteur valable du maître, la définition de l'école comme maison de l'enfance, le droit de coopérer avec ses pairs, le droit à l'erreur, le droit de regard sur les méthodes... sont beaucoup de questions occultées par le faux débat sur le sabotage de l'école traditionnelle par les « pédagogistes », qu'entretiennent conservateurs et réactionnaires, tous zélateurs de l’ordre.
Le point commun à ces soi-disant penseurs des valeurs de la droite humaniste et de l’âge d’or de l’école est qu'ils ne cherchent pas. Ils ont trouvé. "Arrêtons les horloges !" Ce qu'ils croient avoir pensé se trouvait en filigrane dans les leçons que leur ont faites leurs bons maîtres quand ils étaient écoliers. Aujourd'hui, ils formulent en termes savants les idées rebattues qu'ils ont reçues quand ils étaient petits premiers de classe, enfants d'école comme enfants de chœur ou enfants de troupe. A présent que les voilà officiers supérieurs, ils ne peuvent renier le système qui les a haussés au-dessus du bidasse de deuxième classe. Trop occupés à vanter les avantages d'une doctrine pédagogique pour aristocrates, ils n'ont pas l'idée d'y réfléchir quelques minutes pour comprendre en quoi et comment ils se trompent. Qu'ils ne pensent pas pareil, mais qu'au moins ils pensent ! Qui ne cherche plus et ne s'instruit plus ne mérite pas d'enseigner !

Laurent CARLE (fin août 2007)

Texte écrit à la suite de l’émission de France-Culture "Du grain à moudre" avec Philippe Meirieu, Natacha Polony et Michel Delord sur le thème "Peut-on faire réussir tous les élèves?"

http://www.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/emissions/grain/

Les modèles d'accomplissement proposés par l'école
d'après Raoul Vaneigem et François Rabelais
C21.jpgLe financier efficace et véreux (gravure attribuée à Rabelais)
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L'homme politique énergique et gâteux (gravure attribuée à Rabelais)C19.jpg
Le mafieux régnant par le clientélisme et  la corruption (Rabelais)
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L'affairiste tirant ses derniers profits du pillage de la planète (Rabelais)

notes:
 
 Exemple de supercherie par simplification méthodique : l’enseignement de la langue écrite. Comme son nom l’indique, elle est une langue en soi, une langue pour les yeux qui a son propre code et son propre usage, une langue autonome, indépendante de l’oral. Si elle était langue orale, langue pour les oreilles, les nombreuses techniques modernes d’enregistrement l’auraient depuis longtemps réduite à une langue morte. Comme l’anglais, l’allemand ou le russe, elle est une langue vivante, une langue faite d’assemblages de signes visuels dont la composition porte du sens, directement et sans détour sonore. Elle s’écrit et se lit, ne se parle pas et ne s’entend pas. L’aveugle ne peut pas lire le journal, le sourd si. Elle s’apprend en se pratiquant par la lecture-écriture. La tradition scolaire la présente à l’enfant de 6 ans comme une simple technique de notation des sons de la langue orale. Elle lui fait croire que, de ce fait, il existerait une correspondance phonographique terme à terme, comme en notation musicale. Elle persuade l’élève qu’en apprenant par cœur ces correspondances et leur prétendu code il apprend à lire et à écrire. Ainsi dans un CP conforme au dogme, l’élève passe un an de sa vie à apprendre par cœur des « règles » et des « unités élémentaires », dites de lecture, simplifiées jusqu’à l’essence la plus abstraite par des didacticiens fabricants de manuels dits de lecture. Résultat : 20% des élèves entrant en 6e ne savent pas lire. Et les idéologues de la tradition attribuent cet échec aux pédagogues, dont le pourcentage dans l’effectif des enseignants de CP est inférieur à 10.
 
 A lire : Un témoignage en vaut un autre…ou « Histoire d’un aller et retour » par B. Melia Mora http://www.meirieu.com/FORUM/meliamora.pdf

  voir la 1 page 2

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Goodbye mister socialism d'Antonio Negri

4 Septembre 2007 , Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #agora

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Les éditions du Seuil publient une série d’entretiens du philosophe italien Antonio Negri, sous un titre beaucoup moins provocateur qu’il n’y paraît de prime abord : good bye mister socialism.* C’est un titre en effet devenu presque banal après des années de crises de la gauche en Europe et ses derniers développements en France notamment : quasi disparition du PC, inconsistance de l’extrême gauche, dilution du PS dans une crise identitaire fondamentale. C’est ainsi que la droite la plus conservatrice, solidement installée au pouvoir, peut se permettre de proclamer qu’elle  incarne désormais le changement et la modernité. Antonio Negri consacre l’essentiel de ses entretiens à cet effondrement des gauches en Europe.

La gauche s’est partout mise hors jeu en continuant de défendre ce qui appartient au passé : la société industrielle et l’Etat nation. La gauche n’a pas non plus compris l’évolution des relations internationales, à savoir le rôle, tout d’abord, de la guerre, devenue consubstantielle de la politique car « la politique est devenue biopouvoir, contrôle et expropriation féroce de l’ensemble des activités humaines » mais aussi  le fait que la montée du Sud condamne la poursuite d’un modèle de développement européen  fondé sur l’exploitation pluriséculaire de ce monde dominé.

Le capitalisme est aujourd’hui en pleine transition : la mondialisation et les bouleversements technologiques ont entraîné des défis pour le système économique : comment réaliser un monde global en dépassant les réalités nationales ? Quelles institutions de régulation et de contrôle créer quand ONU FMI OMC montrent leurs limites? Comment contrôler des sociétés qui de plus en plus acquièrent liberté et autonomie par rapport au capital, par la promotion du travail cognitif et l’utilisation d’internet ? « le travail cognitif se situe en effet à l’extérieur du temps mesurable par le patron. » Lié intrinsèquement à la communication, au réseau, à la coopération, il ne concerne plus l’individu mais la multitude. L’exploitation du sujet par le travail salarial et la gestion de masse devient donc plus difficile.

Face à ces défis, le système a besoin de souplesse : toute fonction de gouvernance doit prendre en compte les contestations de la multitude, ce que l’on voit bien à Davos, où sont régulièrement invités des opposants afin de  conduire le système à s’adapter. En même temps, le capitalisme a développé, par la financiarisation, un moyen d’absorber activité productive, salaire, épargne. « La financiarisation doit permettre de subsumer la multitude, c'est-à-dire de refermer le dispositif global de la production par-dessus et par delà les singularités productives qui la composent et peuvent s’en affranchir aujourd’hui. » Financiarisation et appropriation de l’intelligence sont donc deux principes organisant maintenant  la coopération capitaliste. Le capitalisme cherche donc à contrôler réseaux et travail intellectuel, espaces de libertés.
L’enjeu fondamental du capital est  bien le contrôle social et politique. Et toute crise sociale où s’exprime une revendication de liberté et d’autonomie par rapport au capital ne peut que fragiliser économie et pays, fussent-ils les Etats-Unis eux-mêmes.

La gauche n’a pas pris en compte toutes ces évolutions. Elle demeure par exemple tributaire d’une vision corporatiste du marché du travail et défend des positions passéistes : blocages sur le CDI, sur l’insertion des migrants, pas de réponse face à l’allongement du temps de travail et de la durée de la vie active mis en œuvre par la droite, incapacité à sortir du fordisme et à la croyance dans le développement continu de la classe moyenne et du salariat de masse, aveuglement face à l’inéluctabilité de la mobilité et de la flexibilité.

La société a pourtant multiplié les signes montrant son désir de construire du neuf face au capitalisme mondialisé et la fin de l’Etat providence. La question sociale est ainsi revenue sur le devant de la scène avec Seattle , avec l’ « affirmation que le capitalisme n’est pas nécessaire et qu’il existe d’autres modes de vie, des alternatives politico-économiques au capitalisme ». Depuis s’est développée l’idée que le précariat et la mobilité peuvent être libres . La précarisation et l’essor du travail cognitif ont remis à l’ordre du jour le fait que  « la liberté  c’est de ne pas être contraint d’aller travailler et d’aimer à inventer, avec les autres »  

Pour Negri ces prises de conscience créent un espace immense pour reconstruire ce qu’il appelle « le commun » et de là refonder la démocratie.
Le commun c'est la communauté au sein de laquelle agissent les singularités ; le commun met en place un rapport productif entre ces singularités. Le commun c’est le réseau, c’est la série de biens qui nous permettent de nous reproduire, de produire, de nous déplacer, etc. C’est ce qui permet de construire un langage (bibliothèques, livres, technologies informatiques libres, outils de communication en tant que tels) ; le commun c’est  tout l’ensemble des outils d’échange entre les sujets, subsumé dans la liberté.

Aujourd’hui  s’est constituée une vaste nébuleuse porteuse d’un égalitarisme radical, et de cosmopolitisme, une sorte de  « pensée biopolitique des Lumières » traversant tous les champs de l’existence, utilisant  un réseau commun,  porteuse  de pratiques politiques anti autoritaires, et dynamique sociale se faisant sur le mode  de l’horizontalité communicationnelle.
La lutte contre le CPE, en 2006, en France, est un bon exemple de ce qui est en train de changer dans les sociétés : ce ne fut pas un mouvement de  résistance mais  une offensive, la révolte du prolétariat postfordiste et cognitif contre les nouvelles normes du capitalisme global. Les participants furent essentiellement des travailleurs scolarisés, des précaires, des jeunes en formation, des intérimaires, des intermittents, des travailleurs en free lance, des indépendants à cheval entre salariat et travail autonome,  c'est-à-dire  les secteurs non structurés de l’économie ; dans ces luttes, pas d’apologie du travail, des  actions quasi insurrectionnelles ( sur les réseaux de transports) et non pas seulement des manifestations. Et la revendication essentielle  était contenue dans des mots d’ordre aussi simples que suggestifs : vivre dignement ; la vie n’est pas négociable.

Au centre de ce questionnement s’impose l’idée du revenu citoyen, comme base permettant la reproduction sociale de tous les citoyens, et rendant sa dignité aux flexibles et mobiles. Le revenu citoyen c’est en effet d’abord la reconnaissance de droits liés à la reproduction de chacun : santé, culture, logement, éducation. La revendication d’un revenu citoyen apparaît de plus en plus comme un refus du travail et du rapport salarié. Il signifie donc l’indépendance effective de l’autonomie des travailleurs par rapport au capital.
La question du revenu citoyen devrait être posée en même temps que de vastes luttes sur les salaires. Cela passe aussi par la définition d’un droit commun, au-delà du droit public et du droit privé , un  « droit qui ajoute à l’appropriation générale des moyens de production l’autovalorisation décisionnelle des sujets. »


On voit bien qu’Antonio Negri  se situe au-delà de revendications catégorielles ou corporatistes. Cela dépasse la condamnation devenue caduque de la dérégulation. Cela va au-delà de la distinction public/privé : Le public d’Etat n’est en effet pas le commun, même si la notion de service public prend en partie en compte  l’idée d’un vivre en commun décent. Le commun signifie « passer de l’idée de monopole public à celle de gestion commune du bien public ».  Le droit anglo-saxon peut permettre d’aller dans cette direction avec le droit d’agence, le droit d’action, mais  à condition que la société agisse pour que ces adaptations juridiques aient lieu.

Ce  sont là des fruits issus des réflexions altermondialistes. Elles ont contribué à mieux comprendre que la complexification de nos sociétés qui conduit à l’égoïsme entraîne aussi davantage de solidarité, ne serait-ce que parce que la société bourgeoise est segmentée et que le pouvoir est contraint de la diviser. On assiste aujourd’hui à l’essor de la cohésion, sous l’effet d’éléments communautaires. Les altermondialistes ont en effet rappelé l’importance d’une réponse collective à l’exploitation capitaliste, mais une action collective qui refuse de devenir l’homologue du pouvoir ( tandis que détruire une banque c’est au fond accepter cette homologie). « Il s’agit plutôt de réinventer la production autour de la libre participation du producteur. Il ne peut y avoir de producteur que libre et doté de compétences démocratiques. »

La question sociale débouche donc logiquement sur celle de la démocratie. Negri, sur ce plan, n’est pas tendre avec la gauche dont il constate « une absence de sensibilité à la démocratie » . Incapable de construire la question du « commun », elle s’accomode du thème fasciste de la sécurité  et  ne s’est pas saisi non plus de la question de la crise des régimes représentatifs  :  « la vie d’un parti ne dépend plus de la consistance de son groupe parlementaire, mais de sa capacité à se faire mouvement . »
La question qui se pose c’est la direction qu’il faut imprimer, dans les faits, à nos sociétés complexes. Or la gauche ne propose que  la direction capitaliste des affaires par les sociétés par actions et l’organisation du pouvoir par l’administration. Elle ne sait pas ouvrir l’administration aux expériences locales et démocratiques, aux besoins particuliers, et aux articulations entre les mouvements. Elle ne fait qu’évoquer des mécanismes participatifs inefficaces voire mystificateurs.
La gauche semble totalement incapable de  construire des outils démocratiques de gestion et d’autogestion, plus ou moins articulés et sophistiqués, permettant la préservation et le développemept des biens communs. Aujourd’hui les normes et les événements ne s’organisant plus de manière verticale, le pouvoir a de plus en plus de mal à fonctionner avec sa structure pyramidale ou verticale ; il n’est plus en mesure d’édicter une norme puis de la mettre en œuvre concrètement  sur le plan administratif. La norme n’est effective que si il y a consensus donc participation.

Il y a donc de la matière pour l’apparition d’une gauche nouvelle et démocratique s’appliquant  à la gestion du commun et à la construction égalitaire de réseaux de coopération toujours plus étendus.  « La raison d’être de la gauche, c’est de mettre sur pied de nouvelles formes d’organisation de la production. » Aujourd’hui cela passe par la prise en compte de plus de flexibilité et de mobilité, réalités communes au système économique et à une partie grandissante de la multitude. La composition et  la recomposition de la multitude doivent être au centre des préoccupations  de la gauche. C’est un concept comprenant celui d’exploitation;  il inclut le concept de classe; «  il concerne toute la société car le monde de la vie est subsumé par le capital. » Mais quel rapport entre la mobilité des migrants et la flexibilité des précaires ? Entre l’ancienne force de travail matérielle et la nouvelle, immatérielle ? Face à la nébuleuse des travailleurs précaires, la gauche devrait organiser la réflexion sur ce qu’il y a de commun entre eux. La multitude n’a pas de conscience de classe, mais est capable parfois de se mettre en réseau, de réorganiser des projets de façon multitudinaire, de se livrer à des démonstrations de force, de faire surgir des occasions de faire avancer des revendications politiques et sociales.

A partir de ces analyses, Antonio Negri reformule une définition du socialisme : Le développement technologique – donc l’accumulation et l’innovation – plus la démocratie – c’est-à-dire la capacité politique de la société à s’autodiriger. Des expériences ont lieu en Argentine, au Brésil, ailleurs en Amérique du Sud, mais aussi en Espagne qui lui paraissent aller dans ce sens : exemples de gouvernements  participatifs, mise en place de hautes autorités ayant pour objectif non le contrôle mais la participation ;  développement capitaliste ouvert et mondialisé pour briser les conservatismes, et engagement sur la question des mœurs; mobilisation de précaires  luttant pour un revenu citoyen.

En fin de compte, la pensée de Negri veut redonner une actualité  au communisme  entendu comme « transformation radicale des sujets mis au travail et comme la constitution d’un nouveau temps historique, de construction du « commun », comme capacité commune à produire et à reproduire le social dans la liberté. » Le socialisme,  du fait de son absorption par le marché unique, a de fait perdu toute capacité à se référer à la démocratie, et continue vainement à  croire à une gestion correcte et égalitaire du capitalisme,  et aux vertus de l’état de droit, réactionnaire car défendant la propriété privée, donc ne reconnaissant pas le commun. C’est une condamnation sans appel qui devrait nourrir finalement bien des espoirs pour celles et ceux qui ne se résignent pas à la fatalité d’une société de marché.

Gilles Desnots.

*Antonio Negri, Goodbye mister socialism, Milan 2006, mars 2007 pour la publication en France aux éditions du Seuil.

 
Toni Negri, théoricien du post-capitalisme ?

On avait laissé Toni Negri dans les geoles italiennes, accusé d’avoir été l’inspirateur des Brigades Rouges. Le philosophe n’est pas à un paradoxe près, puisque converti dans les années 50 au marxisme dans un kibboutz israélien, il théorisait l’action directe des années 80 tout en étant opposé à la violence.
Aujourd’hui il participe avec Slavoj Zizek, Daniel Bensaïd et quelques autres, au renouvellement de la réflexion politique à l’heure de l’alter mondialisation et de la faillite des états nations. Pour Toni Negri, la révolution est déjà passée, elle a eu lieu vers 1968, le nouveau prolétariat cognitif, nomade et précaire, détérritorialisé, combat un empire biopolitique mondialisé : la force de travail, c’est l’intellect, et le capitalisme est déjà mort : on a plus besoin du capital ! La valorisation passe par la tête, voilà la grande transformation
A lire, l’entretien publié dans “Le Monde des Livres” d’aujourd’hui :

Antonio Negri : “Nous sommes déjà des hommes nouveaux”
LE MONDE DES LIVRES | 12.07.07 | 18h48 • Mis à jour le 12.07.07 | 18h57

Parmi les oeuvres exposées à Venise, ces jours-ci, dans le cadre de la Biennale d’art contemporain, on croise cette Passion du XXe siècle : Jésus crucifié sur un avion de chasse, un bras fixé à chaque missile. Cette oeuvre, intitulée La Civilisation occidentale et chrétienne, se trouve suspendue aux plafonds de l’Arsenal, en plein coeur de la cité vénitienne.

A quelques kilomètres de là, au début des années 1970, des ouvriers de la pétrochimie avaient utilisé le même motif pour identifier leur calvaire moderne : révoltés par la multiplication des cas de cancer dans leurs rangs, ils avaient récupéré un mannequin féminin en plastique désarticulé, et l’avaient cloué sur une croix, le visage recouvert d’un masque à gaz militaire. “Vous vous rendez compte, il y a eu des milliers de cancers, beaucoup de morts, et tout cela vient seulement d’être jugé, en 2003…”, soupire Antonio Negri, tenant dans sa main une photo jaunie de la foule prolétarienne rassemblée autour de cette croix : c’est la Passion de Porto Marghera, du nom de l’immense zone industrielle qui se dresse à la lisière de Venise.

A leur manière, ces travailleurs étaient des habitués de la Biennale : en juin 1968, main dans la main avec les étudiants de la faculté d’architecture, n’avaient-ils pas bloqué la manifestation, appelant à un front unique des beaux-arts et de l’imagination ouvrière ? Negri en était. Il a alors 35 ans, habite Venise et enseigne la philosophie du droit public à l’université de Padoue ; mais c’est à Porto Marghera que le militant fait vraiment ses classes : “Je partais très tôt le matin, j’arrivais vers 6 heures pour les assemblées générales ouvrières, puis je mettais ma cravate pour aller tenir mon séminaire à la fac, et je revenais à 17 heures, histoire de préparer la suite du mouvement…”, se souvient-il.

Aller à la rencontre de Negri, c’est revenir à cette scène fondatrice, et mesurer la distance parcourue, depuis l’éducation politique de Porto Marghera jusqu’à la consécration “altermondialiste”, en passant par les “années de plomb”, la terreur, la prison (voir encadré). Rendez-vous fut donc pris dans l’un des innombrables “centres sociaux” qui forment l’armature des réseaux “alter” en Italie, et qui associent intérimaires, sans-papiers et intellectuels précaires autour d’un débat ou d’un concert.

“Nous voilà dans le Far West vénitien”, ironise Antonio Negri, tandis que la voiture s’enfonce dans la chaleur de Porto Marghera. Au bord de la route, des bâtiments industriels, des colonnes de fumée et, tous les 500 m, une prostituée. A droite, on aperçoit l’ancien local où Negri et ses camarades de l’Autonomie ouvrière défiaient le centre de police, situé juste en face. A gauche, devant une usine textile, coule un canal qui mène à la lagune, au travers duquel les “copains” tendaient des câbles pour empêcher les bateaux des “jaunes” (briseurs de grève) d’accoster.

Un peu plus loin, justement, on tombe sur un piquet de grève, tout à fait actuel celui-là : torses nus et bermudas estivaux, quatre métallos montent la garde devant leur entreprise pour protester contre les licenciements massifs. Un journal à la main, ils chassent les insectes qui s’accumulent sous leur parasol. La conversation s’engage à l’ombre des bannières syndicales, quelques blagues sont échangées. “C’est fou, on dirait un film de Fellini”, sourit Negri, comme si la scène avait à ses yeux quelque chose d’irrémédiablement dépassé.

Longtemps, pourtant, le philosophe et ses amis “ouvriéristes” ont considéré ces travailleurs comme l’avant-garde d’une libération universelle. La voie en était toute tracée, et elle partait, entre autres, de Porto Marghera. Les choses ont changé : “Dans les années 1970, il y avait ici 35 000 ouvriers, aujourd’hui ils sont 9 000. On est passé du fordisme au post-fordisme, il n’y a quasiment plus rien d’un point de vue industriel. Ce sont des entreprises de services, de transports, d’informatique”, précise Negri, dont l’effort théorique consiste à réviser les catégories marxistes en partant de la question sociale et de ses métamorphoses contemporaines.

A commencer par l’avènement d’un monde “postmoderne”, entièrement soumis à l’hégémonie de la marchandise. Cet espace de domination “déterritorialisé”, à la fois lisse et sans frontières, où la folle circulation du capital rend caduques les anciennes souverainetés étatiques, Negri et son ami américain Michael Hardt l’ont baptisé “Empire”. En son sein triomphe une forme de travail de plus en plus “cognitive”, c’est-à-dire immatérielle et communicationnelle. En prendre acte, affirment-ils, c’est accepter le fait que le prolétariat industriel tend à céder sa place à un autre sujet collectif, plus hybride, plus adapté aux formes globales de l’exploitation : les deux auteurs nomment “Multitude” cette nouvelle figure politique (1).

Toutefois, là où le prolétariat marxiste était appelé à monter “à l’assaut du ciel” en faisant la révolution, la Multitude “negriste” est censée garder les pieds sur terre, et endurer une interminable transition. Son destin n’est pas de préparer la rupture, assure Negri, mais de reconnaître qu’elle a déjà eu lieu : “Je suis convaincu que nous sommes déjà des hommes nouveaux : la rupture a déjà été donnée, et elle date des années 1968. 1968 n’est pas important parce que Cohn-Bendit a fait des pirouettes à la Sorbonne, non ! C’est important parce qu’alors le travail intellectuel est entré en scène. En réalité, je me demande si le capitalisme existe encore, aujourd’hui, et si la grande transformation que nous vivons n’est pas une transition extrêmement puissante vers une société plus libre, plus juste, plus démocratique.”

Relisant Spinoza et Machiavel, mais aussi Deleuze et Foucault, Negri s’efforce de proposer une grille de lecture originale à tous ceux qui veulent préserver une espérance d’émancipation. Si les deux livres qu’il a publiés avec Michael Hardt, Empire (Exils, 2000) et Multitude (La Découverte, 2004), sont lus et commentés aux quatre coins de la planète, c’est que les hypothèses et le vocabulaire qu’ils proposent sont venus répondre à une attente de renouvellement théorique, les jeunes générations altermondialistes ne pouvant se contenter du vieux corpus léniniste et/ou tiers-mondiste.

A ces militants du XXIe siècle, Negri n’annonce ni émeute ni grand soir. Cet ancien chef de l’extrême gauche italienne, qui fut jadis accusé d’être le cerveau des Brigades rouges, insiste souvent sur sa répugnance à l’égard de la violence et de ses théorisations ; du reste, on ne trouve guère, sous sa plume, la fascination que le volontarisme politique et la “décision” révolutionnaire inspirent à certains philosophes français : “Je déteste tous ceux qui parlent de “décision”, au sens de Carl Schmitt. Je pense que c’est vraiment le mot fasciste par excellence, c’est de la mystification pure. La décision, c’est quelque chose de difficile, une accumulation de raisonnements, d’états d’âme ; la décision, ce n’est pas couper, c’est construire…”, rectifie Negri.

Pour lui, face à un Empire “biopolitique” dont le pouvoir touche à chaque existence, et jusqu’à l’organisation de la vie même, la Multitude est tentée par l’exode, plutôt que par l’affrontement. C’est en désertant collectivement que les singularités en révolte pourront partager leurs expériences, échanger leurs idées, construire ce que Negri appelle le “commun” : “On n’a plus besoin du capital ! La valorisation passe par la tête, voilà la grande transformation. La Multitude en a pris conscience, elle qui ne veut plus qu’on lui enlève le produit de son travail. Voyez le récent rassemblement altermondialiste de Rostock, en Allemagne. Ce n’était plus la vieille classe ouvrière, c’était le nouveau prolétariat cognitif : il fait tous les métiers précaires, il travaille dans les call centers ou dans les centres de recherche scientifique, il aime mettre en commun son intelligence, ses langages, sa musique… C’est ça la nouvelle jeunesse ! Il y a maintenant la possibilité d’une gestion démocratique absolue”, s’enthousiasme Negri.

Voeu pieux, tranchent les uns. Abstraction fumeuse, ricanent les autres, dénonçant l’illusion d’une justice immanente et globalisée, version généreuse de la propagande néolibérale. La notion de “Multitude” ne masque-t-elle pas la permanence de la lutte des classes ?, demande le philosophe slovène Slavoj Zizek. Et si l’Empire est sans limites ni dehors, comment pourrait-on s’en retirer, interroge pour sa part le philosophe allemand Peter Sloterdijk. “La scène mondiale devient alors un théâtre d’ombres où une abstraction de Multitude affronte une abstraction d’Empire”, écrit quant à lui le philosophe français Daniel Bensaïd, raillant une ” rhétorique de la béatitude” où “la foi du charbonnier tient lieu de projet stratégique” : dans ces conditions, tranche Bensaïd, comment s’étonner que Negri ait appelé à voter “oui” au projet de Constitution européenne ?

Face à ces critiques, Antonio Negri tient ferme. Il explique que ses concepts demeurent “à faire”, et qu’il souhaite seulement proposer quelques “hypothèses” : “Moi je crois que la révolution est déjà passée, et que la liberté vit dans la conscience des gens. Vous connaissez la formule de Gramsci, “pessimisme de la raison, optimisme de la volonté”. Pour moi, ce serait plutôt “optimisme de la raison, pessimisme de la volonté”, car le chemin est difficile…” Assis dans son bureau vénitien, entre une photo de son ami disparu, le psychanalyste Felix Guattari, et une statuette de Lénine, il pose la main sur un essai de Daniel Bensaïd traduit en italien (Marx l’intempestif) et repasse à l’offensive : “Bensaïd, qu’est-ce qu’il me propose ? De revenir à l’Etat-nation ? A la guerre ? A l’individu ? C’est impossible, c’est irréversible, les catégories de la modernité sont perdues.”

Et de conclure que si la gauche est en crise, c’est parce qu’elle n’a rien compris à la naissance de la Multitude et qu’elle s’accroche au vieux monde des “cols bleus” : “personne ne veut plus travailler en usine comme son père ! Il n’y a que les communistes français qui ne voient pas ça, et aussi Sarkozy ! Après tout, il a été élu sur quoi ? Sur le nationalisme, qui a été construit par la gauche dans la bataille contre l’Europe. Et sur l’apologie du travail, élaborée par la gauche dans sa lutte contre le contrat premier emploi (CPE). Je rêve d’une autre gauche, qui reconnaîtrait que le capital n’est plus la force qui unifie le travail, que l’Etat n’est plus la force qui fait les Constitutions, et que l’individu n’est plus le centre de tout. En bref, une gauche d’égalité, de liberté, de “démocratie absolue”, comme diraient Spinoza et Machiavel”

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(1) Pour une discussion stimulante de ces concepts, on lira le livre de Pierre Dardot, Christian Laval et El Mouhoub Mouhoud, Sauver Marx ? Empire, multitude, travail immatériel (La Découverte, 264 p., 23 €).

Jean Birnbaum

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Références

Parmi les dernières parutions d’Antonio Negri : Goodbye mister socialism, entretiens avec Raf Valvola Scelsi (traduit de l’italien par Paola Bertilotti, Seuil, 318 p., 17 €), L’Anomalie sauvage. Puissance et pouvoir chez Spinoza (traduit de l’italien par François Matheron, réed. Amsterdam, 352 p., 22 €), Fabrique de porcelaine. Pour une nouvelle grammaire du politique (traduit de l’italien par Judith Revel, Stock, 234 p., 19,50 €).

Article paru dans l’édition du 13.07.07

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