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Les agoras d'ailleurs

Articles avec #spectacle tag

Le Nouveau Monde/Gilles Cailleau/Attention fragile

8 Février 2017 , Rédigé par grossel Publié dans #spectacle, #J.C.G., #cahiers de l'égaré

Le Nouveau Monde, photos de Catherine Briault
Le Nouveau Monde, photos de Catherine Briault
Le Nouveau Monde, photos de Catherine Briault

Le Nouveau Monde, photos de Catherine Briault

Dimanche 5 février, dernière représentation de la création du Nouveau Monde de et par Gilles Cailleau, une histoire "poétique" du XXI° siècle, sous le chapiteau de Attention fragile à La Valette.

Le dossier de presse, riche, révèle les intentions de Gilles Cailleau, qui est sur ce projet depuis 2008, avec des intermittences, du coeur peut-être.

"L’histoire mouvementée de cette création fait partie de son ADN, parce qu’on ne peut pas raconter une histoire titubante et encore inconnue sans ces tatonnements et cette fragilité d’équilibriste. En tous cas ces embûches, ces volte-face, ces grains de sable dans la mécanique m’ont appris une certitude : je n’ai pas d’autre nécessité aujourd’hui que de raconter l’histoire générale, poétique, inquiétante et inachevée du XXI° siècle.

C’est un spectacle d’enfant qui ne comprend pas le monde et joue à la poupée pour essayer de se dépatouiller de ce qui lui tombe dessus. Il joue aux marionnettes, aux petits avions, il fabrique des bateaux en papier. Il cloue des planches, il les attache avec des ficelles, il joue avec des couteaux, il se déguise, il essaye, il tombe, il réessaye, il fait des échasses, il fait de la magie, il veut épater ses parents, ses copains, ses copines. Il fait semblant d’être mort, d’être un héros, d’être une star, il aime les berceuses, danser, chanter à tue-tête, c’est un garçon il aime les drapeaux, compter, écrire des poésies. Quand il tombe devant les autres il est vexé comme un pou, des fois aussi il s’en fout.

Le monde qui vient est si sauvage, si nouveau, et par tant d’aspects si insupportable et révoltant, qu’il faut à nouveau jouer à la poupée pour le comprendre. Mais quelles poupées, mais quelles histoires ? Je n’en connais, au début de ces répétitions, que quelques lueurs fragmentaires, mais je sais au moins une chose. Le cirque, à moi vieil acrobate devenu depuis longtemps acteur, doit remplacer le langage habituel du théâtre pour essayer de donner un corps, une chair à mes questions et à mes inquiétudes.

Je me demande si ça n’a pas commencé en 1984, avec l’isolement du virus du Sida et ce que ça a peu à peu transformé en nous, qui sommes passés de la confiance à la méfiance, avec cette peur commune à tous qu’il fallait faire taire dans l’œuf l’envie de se donner sans limite, qu’il fallait faire attention à l’autre (faire attention à l’inverse de porter attention, comme on dit à son gosse – fais attention, méfie-toi), qu’il fallait avant tout se protéger de celui qu’on aimait, de celui dont on avait envie. Je me demande si ça n’a pas commencé ce jour-là, le nouveau siècle, je me demande si ce n’est pas ce jour-là que la sécurité a gagné la guerre qui l’opposait à la liberté. Je me demande si tout ce qui a suivi depuis ne vient pas de là. Évidemment ce siècle qui vient est plus compliqué : il y a la haine d’un Occident qui n’a pas tenu ses promesses, les territoires bientôt engloutis, la planète irrespirable, et aussi l’espoir balbutiant d’un autre monde possible. Mais on se barricade... Avec nos richesses, avec nos familles, avec nos ethnies, nos croyances, nos illusions.

La méfiance est le premier pollueur de la planète.

C’est un spectacle qui sera fait de disciplines traversantes, mais ces disciplines n’en seront pas. Ce n’est pas vraiment une discipline de s’accrocher à des planches, ce n’est pas une discipline de sauter à mains jointes dans le trou d’un grillage éventré, ni même de lancer des couteaux sur des poupées qui brûlent ou de marcher sur un fil les pieds nus au dessus de tessons de bouteilles. Je ne convoque pas des outils mais des armes.

Le XXe siècle était vertical, le XXIe siècle est horizontal.

Au XXe, on veut aller haut, on conquiert le ciel, l’espace, on construit des tours, le pouvoir est dictatorial, vertical aussi, Staline, Hitler, Pinochet, Mao sont en haut, leur pouvoir descend de marche en marche.

Le XXIe commence par casser 2 tours, son avenir est lié à l’océan plat, des gens se déplacent en tous sens vers un horizon, les villes s’étalent, les frontières dessinent des plans, le pouvoir se ramifie, se dilue, en tous cas il essaie... Après s’être occupé du ciel, on sait qu’il faut s’occuper de la surface de la terre. Il faut faire un spectacle horizontal. Il faut zébrer l’espace vide de la piste avec des traversées périlleuses, avec les jets horizontaux des couteaux, démesurer les distances, il faut arpenter la piste.

Première image naïve : arriver avec de hautes échasses instables, faites de carreaux de verre. S’arrêter, en descendre. Fabriquer deux avions en papier, les lancer sur les échasses. La collision enflamme les avions, les échasses explosent. Dans ce spectacle, je suis déséquilibriste. Casser des briques sur mon front en émettant des hypothèses.

Au bal du XXIe siècle, la peur est la reine de la promo." Gilles Cailleau

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Gilles Cailleau se donne à fond dans cette fresque éclatée en préparant minutieusement et rapidement (à la limite de la frénésie, avec donc des ratés, des échecs, des reprises ce qui peut mettre mal à l'aise; est-ce un manque de maîtrise des disciplines circassiennes et autres, utilisées ?) ses images (son histoire inachevée du XXI° siècle, il la raconte avec 4 images "poétiques", peut-être 5, l'image des tours qui s'effondrent, l'image des bombardements sur des populations de poupées qui brûlent, l'image des victimes choisies pour grimper dans un bateau de migrants qui va lui aussi brûler, la traversée, le débarquement, (ici peut-être l'image du Roi qui va renoncer à une parole de pouvoir), l'image de l'arche de sortie du cirque, (belle métaphore), en préparant ses musiques avec divers instruments, accordéon, violon et des outils d'amplification, réverbération, en disant au micro, au mégaphone ses mots, ses poèmes. Effondrement des tours: cartons empilés percutés par des avions en papier, massacre de playmobils brûlant dans une barquette alimentaire en alu, traversée d'une planche qu'il peint en bleu pour le radeau de la Méduse transportant des migrants se noyant en cours de traversée encalminée, ou noyé échouant sur une plage, ou survivants débarquant dans un des ports d'Europe du Sud, dans un brouhaha sonore à la limite du supportable... Le temps de préparation de l'image précède l'image, nous faisant participer à l'écriture du récit. La musique préparée se joue ensuite toute seule, lancinante. Travail trépidant de "déséquilibriste", revendiqué comme tel et donc dérangeant pour certains, cassant notre place de spectateur, travail tentant l'horizontalité de l'échange, du partage (on est en empathie avec cet énergumène qui se démène, qui s'interroge: quand a commencé ce XXI° siècle ? c'est quoi la modernité ? et après la tentative vaine de faire intervenir deux drones, il choisit un hoverboard, énergumène qui exprime ses peurs, ses cauchemars : je ne veux pas choisir les victimes et d'inviter une fillette à le faire, la maman acceptant, la petite fille aussi, ce qui est particulièrement révélateur et gênant; j'espère que j'aurais su dire non), refusant la verticalité de la communication depuis sa place de Roi sur un empilement de chaises évoquant un trône instable dont il descend pour nous inviter à inventer la fin du siècle, du nouveau monde en répondant à 3 questions: j'ai peur de..., je voudrais pas crever sans..., ça va finir..., réponses mises en boîte et dans l'arche voguant vers la sortie du cirque (métaphore belle)... image finale.
Ma petite fille, Rosalie, a répondu aux 3 questions: j'ai peur d'oublier la vie, je voudrais pas mourir (elle n'a pas employé le verbe crever, bravo) sans avoir ressenti le bonheur des autres, ça va finir où ça commence.

Moi: ça va finir par un rire hénaurme.

Beau travail qui peut déranger, AMEN
comme est dérangeant ce siècle, AMEN
et tous les siècles des siècles, AMEN
et comme devrait être dérangeant tout art et tout artiste, AMEN
et comme nous-mêmes le sommes, dérangés dérangeant, AMEN.

Les Cahiers de l'Égaré éditeront le texte avec un cahier photos pour fin juin 2017.

 

 

 

 

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Braises/Catherine Verlaguet/Artefact

5 Avril 2015 , Rédigé par grossel Publié dans #spectacle

Braises/Catherine Verlaguet/Artefact
Braises/Catherine Verlaguet/Artefact

Braises

auteur Catherine Verlaguet

compagnie Artefact

mise en scène Philippe Boronad

J'ai vu ce spectacle ce vendredi 3 avril au Pôle Jeune Public au Revest. Plaisir de retrouver des gens du public avec qui j'ai eu des relations, c'était il y a dix ans déjà, plaisir de retrouver la convivialité qui existait du temps des 4 Saisons du Revest poursuivie par l'équipe en place depuis dix ans.
Salle pleine (avec beaucoup de jeunes) pour une histoire terrible, trois histoires terribles, vécues par une mère et ses deux filles, histoire inspirée d'assez loin par l'immolation de Sohane Benziane le 4 octobre 2002.

1 - Présentation de la pièce de Catherine Verlaguet par l'éditeur, Théâtrales : La veille d’un mariage est souvent un temps de prise de conscience sur sa vie et les changements qui nous attendent. Pour franchir ce cap-là, Leïla se serait bien passée de la visite surprise de sa grande sœur Neïma. Alors qu’elle n’est pas invitée au mariage, celle-ci semble pourtant déterminée à raviver des souvenirs douloureux.

Le dialogue entre les deux sœurs et leur mère, même lorsqu’il est teinté d’humour, ne parvient pas à cacher que le drame qui les a touchées trois ans plus tôt n’était pas qu’un banal conflit intergénérationnel au sein d’une famille maghrébine en France.
Écrite pour trois comédiennes, Braises est une pièce choc qui a pour volonté d’ouvrir le débat en abordant les sujets polémiques qui sont au cœur du quotidien de milliers de familles immigrées : l’émancipation des femmes, les mariages arrangés, la religion… ces questions qui aujourd’hui encore poussent en marge de notre société des communautés qui ne parviennent pas toujours à concilier leurs coutumes avec celles de leur pays d’accueil.

Ce texte a été écrit en résidence d'écriture à Valréas (84), grâce au festival les Nuits de l'Enclave et au soutien de la DRAC Provence - Alpes - Côtes d'Azur.

2 - Présentation sur theatre-contemporain.net : Deux filles et une mère, au matin du mariage de l’une des deux soeurs. Entre tradition et violence (mariage forcé pour Leila et amour désespéré pour Neïma), "Braises" raconte avec force et talent une histoire de famille où deux adolescentes se confrontent aux carcans de la culture et de la filiation. De souvenirs en non-dits, de ressentiments en regrets, le travail de mémoire viendra accomplir son oeuvre libératoire. Ainsi s’ouvre une lente intrusion dans un dédale intime peuplé de fantômes. Un dédale au centre duquel deux adolescentes expriment leur désir d’un acte d’émancipation irrévocable.

"Braises" explore sur un plateau de théâtre les destins croisés de Leila et de Neïma et les miroirs que nous tend leur quête d’identité. "Braises" revient ainsi à l’une des missions premières du théâtre : permettre, à travers la fiction et le drame, de s’identifier aux autres pour s’interroger soi-même. Pour cette nouvelle création, le metteur en scène Philippe Boronad et la Compagnie Artefact poursuivent avec brio leur exploration d’un langage scénique transdisciplinaire qui fait la part belle aux possibilités offertes par les nouvelles technologies.

3 – Note d'intention - Ce qui fait œuvre, c’est ce qui fait lien.

A l’origine de ce projet, il y a notre propre effroi. Notre devoir d’alerte. Notre sentiment d’urgence. Notre constante interrogation sur notre rôle et nos responsabilités, en tant qu’artistes, au sein de la société. Notre conviction de l’intense nécessité à rester vigilant, à soulever des questionnements, à susciter des réactions. A rencontrer les hommes. A tisser ou retisser du lien. A rompre l’enfermement. Parce que nous croyions que ce qui fait œuvre, c’est ce qui fait lien. Montée de l’extrême droite, intégrisme religieux, xénophobie, racisme, homophobie, haines, désolidarisation... La crise véhicule des peurs ataviques. Des peurs à l’origine d’enfermements divers. La peur, le repli sur soi, l’isolement rompent les liens humains, sociétaux, familiaux, territoriaux. L’exploration menée a vocation à renouer le lien profond entre les êtres, quelque soit leur appartenance. Et pour ce, elle se doit d’inventer de nouvelles voies : être foncièrement participative, immersive, fédératrice, généreuse. Philippe Boronad

Dans le contexte actuel de crise économique et sociétale, face à la manifestation inquiétante de montées de mouvements extrémistes, la tentation du repli sur soi et le retour à des pulsions primaires - instinct de survie, crise identitaire, individualisme, peur, haine, hostilité face à l’altérité, rejet des autres groupes d’appartenance ethniques ou sociologiques, homophobie, xénophobie, territorialité, etc. - artefact a décidé de dédier son nouveau cycle de recherche à une réflexion sociale et politique menée autour de la notion d’enfermement (socio-culturel, politique, intellectuel, psychologique, physique...).

Braises constitue le premier volet de ce triptyque consacré à l’enfermement.

En cette période de décomplexion de l’extrême droite et de forts replis culturels des quartiers,

Braises soulève les notions d’appartenance et d’identité nationale qui font aujourd’hui l’objet de débats houleux.

4 - Mon retour sur le spectacle - La fille aînée, Neïma, qui est Française, qui se sent Française, qui aime la liberté, qui veut que son corps lui appartienne, qui veut décider par elle-même, qui aime Jérémy, un Français putain, et roux, tout ce qu'il y a de roux, se voit imposer un mari, Sami, par son père après que sa mère a raconté à son mari qu'elle aime un pas comme eux, un Français blanc et roux dont la mère écorche le nom, déshonorant ainsi la famille. Neïma quitte l'appartement familial, se retrouve chez Jérémy, fait l'amour avec lui, la pute crache la sœur cadette, revient dans la cité, tombe entre les mains des loups, les gars de la cité, qui la violent et l'immolent, séquence traitée par la vidéo, remarquable, non documentaire, métonymique c'est-à-dire une partie donnée à voir pour le tout, non montré mais imaginé ou pas par le spectateur, donc rien d'appuyé, (bande son discrète, pas de cris, hurlements), c'est retenu mais puissamment évoqué et mon émotion a été forte.

Cette tragédie a eu lieu trois ans avant et aujourd'hui, Leïla, la cadette va être mariée à Sami, celui qui devait prendre Neïma. Le père a quitté la France pour le bled, le fils, intégré, est totalement absent du récit. La fille et la mère revivent cette histoire. Pour la mère, déni de la réalité, Neïma n'est pas morte, sa culpabilité l'écrase, il lui faut donc promettre d'être différente, d'agir différemment, de tenir à l'écart père et fils. Assise, debout, courts déplacements de côté, face à nous, la vie s'est arrêtée. Pour Leïla, le ressentiment envers Neïma domine car l'aînée est partie sans lui dire sa décision de fuir ce milieu carcéral. Si elle accepte d'épouser Sami, c'est parce qu'elle préfère la paix (par la soumission) à la guerre (faite par les hommes, faits pour ça), contre lesquels on ne peut rien dit la mère, hommes même pas traités de salauds, de barbares, qu'il s'agisse des « civilisés humanistes, universalistes » du XVI° ou des « barbares communautaristes, particularistes » des cités, qui a fait de leur famille un champ de ruines. Les « » sont de moi, ce ne sont pas des citations et je ne sais pas pourquoi je les emploie.

Cette histoire, bien écrite par Catherine Verlaguet, bien jouée par les trois comédiennes (Aïni Iften, la mère, Leïla Anis éditée chez Lansman, Manon Allouch pour les deux soeurs) dans une mise en scène sans effets, simple (avec les entrées-sorties de Neïma, la fantôme, dans le public, hors plateau), dans une scénographie minimaliste suggérant un intérieur d'ailleurs par le fond, avec un miroir à cour qui ne rend pas l'image qu'on attend, miroir capricieux, indépendant donc nous interpellant d'autant qu'il peut évoquer aussi un cercueil, cette histoire montre les ravages intimes, en chacun et au sein d'une famille, du conflit insoluble entre la république, ses « valeurs », son « progressisme », son « humanisme », son « universalisme » et la culture d'origine, maghrébine, musulmane, traditionnelle, figée, archaïque, perpétuée par les mères qui soumettent leurs filles au pouvoir mâle, machiste des pères et frères.

Il est évident qu'un tel spectacle ne changera pas l'état du monde ni ne fera bouger les choses, les gens, les lignes. Donc ne pas le dire comme l'a fait le metteur en scène au moment du débat. Ni même l'écrire comme le fait la 4° de couverture de la pièce. Ce n'est pas le rôle du théâtre de changer le monde. Mais il peut susciter du débat sachant que le susciter c'est courir le risque d'induire ce qu'il faut penser. Une phrase de la 4° de couverture est ambiguë à ce propos : concilier leurs coutumes avec celles de leur pays d’accueil. C'est induire que le chemin doit aller des cités vers la république, à eux de s'intégrer. Je ne suis pas sûr que sur de tels sujets, très sensibles, on puisse maîtriser le débat. Les enseignants après Charlie s'en sont pris plein la gueule pendant la minute de silence imposée par la République du haut de ses frontons. Après Charlie, il faut se poser la question : cela va-t-il froisser, choquer, blesser ? Qu'on le veuille ou non, on est responsable des conséquences chez autrui de notre « liberté d'expression, de blasphème » que certains, des connards, veulent absolue. Pour s'arroger l'impunité ?

Ce spectacle, en début d'exploitation, mérite de tourner. Il est passé aux Ulis, au milieu des cités mais pas une seule classe n'y a assisté nous a dit le metteur en scène content cependant des retours du public, de femmes voilées en particulier. Le rap d'introduction nous décrit l'univers de la cité, sa violence, les règlements de compte (avec le rap, le hip hop, le street art, les graffitis... on voit que les cités créent leur culture, une contre-culture, pas une underground, que bien sûr la société a su récupérer cette culture, l'officialiser, la vider de sa substance identitaire et politique contestataire). Quand la mère après ce long rap finit par prendre la parole après nous avoir absentifié (comme le font les autistes pour lesquels nous sommes transparents, inexistants quand ils ne nous regardent pas, droit dans les yeux), c'est pour s'insurger contre le comportement asocial des loups qui pissent contre les murs de la cage d'escalier. Cela ne l'empêche pas alors qu'elle décrit avec lucidité et humour ce que sont les hommes, de proposer à ses filles de ne pas céder aux tentations de la séduction. On sait que le cerveau de l'homme est relié à son sexe. Il ne faut donc pas le tenter avec des jupes, des décolletés. On ne combat pas l'homme machiste comme le font les Femen, on s'adapte, on passe inaperçue, on se voile pour être tranquille. Autrement dit à la femme de se retenir, pas à l'homme de changer d'attitude. Neïma ne veut pas de cette soumission, elle ne veut pas de ce code d'honneur familial qui impose ses rites, définit les bons comportements, empêche de se déterminer, de choisir, par amour. Sa mère se déchaîne contre l'amour qui va, qui vient. Neïma ne veut pas entendre « raison », la raison de la famille, de la tradition. Elle paie le prix fort pour avoir choisi le temps d'une nuit, la liberté, l'amour, le plaisir, la modernité. Les loups la violent, l'immolent. Aujourd'hui, des loups se radicalisent, prennent des armes et tuent, assassinent par haine. Leïla se soumet pour avoir la paix, pour que la paix s'installe, que redémarre la vie. Elle sera mère avec Sami. Mais d'autres (comme Hayat Boumeddiene) rejoignent les loups (c'est une métaphore que j'emploie, je m'excuse auprès des loups revenus au Revest) pour combattre l'Occident.

5 - Mon avis sur les débats envisagés - Je pense qu'il ne faut pas dans les discussions induire des jugements hâtifs sur l'une ou l'autre des deux sœurs qui semblent à l'opposé. Ce serait introduire du manichéisme. La souffrance intime, provoquée par les clivages venus du dehors, mérite qu'on se taise, qu'on compatisse, qu'on accompagne dans le réel, (le contraire de ce que veut l'auteur qui veut forcer la parole), pas qu'on la juge en disant que Leïla est trop soumise, qu'elle n'a qu'à assumer sa liberté de choix, qu'elle a le pouvoir de dire NON ou que Neïma aurait dû être plus raisonnable...

Le débat doit plutôt porter sur ce clivage entre deux cultures, clivage qui empoisonne de plus en plus la société française, inflige ces souffrances invisibles dans le cœur, l'esprit, le corps de ces femmes prisonnières et cela depuis la curieuse démission de la gauche (de fait toujours démissionnaire depuis l'assassinat de Jaurès, socialistes de la II° internationale, staliniens de la III° internationale), passée au libéralisme même appelé social-libéralisme. Bien sûr, le "changement" de paradigme archi-visible de la gauche n'est pas seul en cause. Ce changement a déboussolé l'électorat populaire, tenté par l'extrême de la droite, laquelle droite s'extrémise pendant que l'extrême-droite évolue, capitalisant de nouvelles couches de population, jeunes, cadres, femmes, ce qui assurément la rendra de plus en plus attractive pour les horripilés de l'alternance, voulant essayer une alternative. Et je le dis sans complexe, j'en ai marre de voir un parti légal être diabolisé comme il l'est, être marginalisé par les modes de scrutin, ne pas avoir une représentation conforme à son poids électoral (ça fait croire qu'il est minoritaire), être traité d'incompétent. Avec ces discours, on combat mal le FN parce qu'on le méprise. Et donc on passe à côté des raisons qui poussent des Français de plus en plus nombreux à le rejoindre. Propos du maire du Revest, lors d'une réunion : le FN d'aujourd'hui, c'est gentil par rapport à ce qui se disait dans le RPR d'il y a 20 ans. Je crois que les diabolisateurs du FN font un déni de réalité, il leur faut à eux aussi un bouc émissaire. Pour peu, ils l'interdiraient.

Ce ne sont que quelques remarques politiques en passant, à fuir dans un débat car ces remarques s'inscrivent dans l'acceptation du système en place avec « élections dites démocratiques », en 68, on disait "élections, piège à cons". Nous sommes en parodie de démocratie donc sujet à éviter. C'est la réalité des rapports de force et non les opinions qui fera évoluer les choses. Parfois, ça s'appelle révolution mais ça peut aussi s'appeler fascisme. Ce qui est en jeu c'est qui détient le pouvoir, c'est comment prendre du pouvoir jusqu'à le prendre. Les cités n'ont rien à attendre de la République. Ça fait trop longtemps que l'apartheid a été mis en place. La révolte des cités en 2005 avait été suivie d'un engouement extraordinaire des cités pour la candidate Ségolène Royal, au travers de sa pratique (un peu bidon) de la démocratie participative. On a vu comment les éléphants ont fait obstacle à son élection. On a eu le président du karcher et du pauv' con, casse-toi. Mais stop.

Pour qu'il y ait débat, ce n'est pas ¼ d'heure en fin de spectacle ou 1 H en classe qu'il faudrait. Et même un débat sur des mois comme ceux auxquels je participe au sein d'un groupe Colibris a toute chance de rester improductif.

6 - Sont à revoir, à repenser tout un tas de notions.

Comment définir la laïcité quand la religion qu'on croyait avoir reléguée au domaine de la vie privée veut s'affirmer et s'affirme dans l'espace public, y compris par des signes ostentatoires. Athées, libre-penseurs, laïques, va t-il falloir reprendre le combat contre les intégristes catholiques, juifs, islamistes ? Manque que les orthodoxes dans notre bon vieux pays. Des livres sortent comme celui d'Yvon Quiniou : Critique de la religion, une imposture morale, intellectuelle et politique aux éditions La ville brûle. Ouf !

Comment définir un vivre-ensemble quand les communautarismes freinent des quatre fers pour empêcher l'intégration (il faudrait distinguer le modèle à la française dit d'intégration, voire d'assimilation et le modèle à l'anglaise dit communautariste, les évaluer), quand le communautarisme et la religion apparaissent comme la seule protection contre une culture dominante, aux valeurs universelles affirmées sur les frontons mais aux pratiques si peu conformes à ces valeurs. La société française est raciste, dans les deux sens. Comment l'arabe, le noir peuvent-ils se sentir français quand ils sont ghettoïsés comme ils le sont dans les cités, quand ils se retrouvent sans diplômes (BEP de chaussure, de chaudronnier dit le rap du début), sans emploi ? quand ils créent une économie parallèle pour s'en sortir ce qui les installe dans une délinquance dont ils sortent rarement, difficilement ? Le vivre-ensemble suppose bien autre chose que du débat, il suppose de la vie en commun, ce que d'innombrables associations tentent pour créer, recréer du lien. Mais tout ce travail associatif c'est de l'emplâtre sur une jambe de bois; ça dispense le pouvoir de prendre de vraies mesures; finalement, ce travail sert d"alibi, retarde les explosions sociales.

À côté de ce travail au quotidien, je pense que la question centrale est celle du pouvoir. Lors du débat à la Colline sur l'absence de diversités sur les scènes françaises, il a fallu que la salle s'impose aux barons du théâtre français. Les bons sentiments, les belles déclarations sont rarement suivis d'effets. C'est donc une guérilla, une lutte de classes, tiens ! tiens ! qui est à mener, un peu à la manière des étudiants de 68, ceux du mouvement dit du 22 mars, théorie et pratique de l'action exemplaire : provocation, répression, généralisation. Aujourd'hui, le 3° terme n'est pas acquis. La réaction massive aux assassinats des Charlie, belle, spontanée, n'a pas eu de suites. L'esprit du 11 janvier 2015 fut un feu de paille émotionnel. Il est déjà envolé en fumée fumeuse. La « démocratie » avec «» est l'outil de la domination, non l'outil de la justice, de l'égalité, de la fraternité. J'aime cette citation : l'apartheid était « légal », l'esclavage était « légal », le colonialisme était « légal », la légalité est une construction du puissant et non de la justice.

Que faire ? Parler, faire parler, écouter parler, m'a tué.

Que faire ? Faire !

- aller au charbon politique comme je préconise souvent, donc jouer le jeu démocratique. J'ai pratiqué à différents niveaux. De 1983 à 1995, comme conseiller municipal j'ai pu faire, ce fut l'aventure théâtrale du Revest avec l'illusion que par l'édification d'un théâtre ouvert aux auteurs, passant commande de textes, de mises en scène, cela contribuerait à donner une identité à un beau village-dortoir. Cela dura jusqu'en 2004. Lors d'une rencontre récente j'ai dit au maire actuel que son slogan, un village, une identité était vide. Comment un village de résidents travaillant hors-village peut-il se fabriquer une identité ? Je n'en sais plus rien. En 1997, je me suis présenté avec un suppléant, sans étiquette, hors parti, aux législatives dans la 3° circonscription du Var où la députée FN, Yann Piat venait d'être assassinée. 1% des voix. En 2008, j'ai été tête de liste contre le maire actuel. Avec 15% des voix, aucun élu à cause du système du panachage. Bref, le jeu démocratique, en freelance, c'est voué à l'échec; il faut aller avec les équipes qui gagnent, hier des frontistes ont choisi l'UMP pour se faire élire, aujourd'hui le mouvement inverse s'opère, aller au FN pour se faire élire, ce qui indique la porosité entre les deux mouvances. Mais en opérant ainsi, on se vend. Le maire actuel du Revest, conseiller général n'a pu se représenter parce que ne voulant pas s'encarter à l'UMP. Les partis sont plus forts que les fortes têtes.

- je crois de plus en plus aux révolutions tranquilles : l'agriculture de proximité, les incroyables comestibles, l'habitat partagé, d'innombrables expériences en ville, en campagne, passionnantes, de nouvelles façons d'éduquer, de nouvelles écoles, hors république, apprenant à vivre, à créer. Sur les réseaux sociaux, les informations circulent bien. Des films alternatifs sont réalisés, projetés. Pensons aussi aux nouvelles techniques de transport mises au point par les Chinois dont le Maglev qui pourra rouler à 3000 km/h, le tramway à hydrogène qui ne rejette que de l'eau. Les multinationales ne les voient pas venir, accrochées qu'elles sont à leurs profits au détriment de l'environnement, de la santé publique .... Elles croient que les Chinois produisent pour la consommation occidentale. La Chine bureaucratique-capitaliste (quel mariage) est déjà ailleurs. Je crois qu'il faut regarder par là-bas ou y aller tout en restant ici à fabriquer, cultiver son potager d'appartement au lieu de pisser dans son violon, expression artistique singulièrement innovante. C'est une façon très concrète de se construire une identité, de la partager. C'est une façon très concrète de sortir du sentiment d'impuissance. C'est ce que j'ai décidé après Charlie, participer à un groupe Colibris qui se réunit, oui, oui, une fois par mois, le dimanche en fin d'après-midi. Déjà 3 réunions. Des réalisations en cours, des salons de lecture en préparation sur Pierre Rabhi, Patrick Viveret, Edgar Morin, une séance sur "voter, s'abstenir" en préparation... Ce qui vaut pour moi ne vaut que pour moi. À chacun de se positionner, librement.

Jean-Claude Grosse, nuit du 3 avril, 2 H du mat, la lune est magnifique

Braises/Catherine Verlaguet/Artefact
Braises/Catherine Verlaguet/Artefact
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