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Les agoras d'ailleurs
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apocalypse now

8 Novembre 2021 , Rédigé par grossel Publié dans #FINS DE PARTIES, #agora, #développement personnel, #pour toujours, #spectacle, #écriture- lecture

le trou noir qu'est tout un chacun

le trou noir qu'est tout un chacun

séquence initiale, finale, Willard attend-il une mission, l'a-t-il déjà accompli / le haut-commandement / la chevauchée pour faire du surf de Kilgore / Willard couvert de boue pour aller tuer Kurtz / Les derniers mots de Kurtz: l'horreur, l'horreur
séquence initiale, finale, Willard attend-il une mission, l'a-t-il déjà accompli / le haut-commandement / la chevauchée pour faire du surf de Kilgore / Willard couvert de boue pour aller tuer Kurtz / Les derniers mots de Kurtz: l'horreur, l'horreur
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Apocalypse now final cut

 

revu sur Arte Apocalypse now final cut

 

méditation sur « l’horreur », « l'horreur » expiré deux fois par le colonel Kurtz qui vient d'être assassiné par Willard, horreur non définie mais suffisamment vue sous toutes ces facettes (les mensonges des politiques, de l'armée, du haut-commandement, le Tout-Puissant s'adressant par radio aux ?, voulant faire exécuter Kurtz par Willard, mission secret défense, pour actions de guerre « malsaines »; les scènes de tueries : la chevauchée des hélicos, le massacre du sampang, l'affrontement avec l'invisible viet injurieux du pont de Do Lun, les décapités exposés par les zombies du colonel), méditation en noir absolu, le noir vantabrak, le noir des trous noirs absorbant toute lumière, toute clarté

mais on le sait aujourd'hui, trou noir laissant s'évaporer un infime rayonnement permettant de rendre transparente l'opacité de l'âme humaine saisie par la sauvagerie, la régression, en toute lucidité, jusqu'au bout, jusqu'à la mort car Kurtz désire mourir et par là échapper au mal absolu dont il est un des outils; sa mort, c'est sa rédemption, sa libération

l'horreur atteinte par le non-jugement, la mort atroce (par décapitation, par napalm, à l'aveugle) donnée sans aucun affect par des tueurs froids, en état second, en transe (possédés par thanatos et dépossédés de leur raison, de leur volonté) comme quand est mis à mort le buffle; c'est ce que la professionnalisation des armées cherche à engendrer, des tueurs expérimentés, froids, sans question sur le but et les moyens de la guerre (la fin justifie-t-elle les moyens ?), comme des robots, comme des James Bond multipliés par « 10 divisions » dit Kurtz avant l'aveu final « envoyez la bombe pour les exterminer tous », condamnation  en bloc et définitive de l'espèce humaine, comme des mercenaires, comme les fanatiques de toute guerre sainte; comme les monstres froids de la Terreur pendant la révolution ou contre-révolution française, décapitant à tour de bras au nom des Lumières, de la Raison universelle; ou la froide machine à terreur stalinienne, d'abord léniniste; ou les praticiens-théoriciens de la torture en Algérie ; ou les gardes rouges de la révolution culturelle maoïste ; ou les Khmers rouges de Pol Pot, sans oublier le fait massif du colonialisme et de l'esclavage...

cette phrase de Roxanne dite par Aurore Clément, en tout homme, il y a deux hommes: celui qui tue et celui qui aime (vrai pour une femme aussi d'après moi) dit assez les deux pulsions à l'oeuvre dans l'être humain, eros, thanatos et avec eros, les deux faces de la médaille

le premier dualisme freudien est celui des pulsions sexuelles et des pulsions du moi ou d'auto-conservation, lesquelles correspondent à des grands besoins comme la faim et la nécessité de s'alimenter ; la pulsion sexuelle se détache des fonctions d'autoconservation sur lesquelles elle s'étaye d'abord; le deuxième dualisme sera entre éros et thanatos

dit par Kurtz : « Dans l’esprit de tout homme, un combat se livre toujours entre le rationnel et l’irrationnel, entre le bien et le mal. Et le bien ne triomphe pas toujours »

en contre-point de ce noir absolu, la méditation partagée par Deepak Chopra est le pendant rose de la vie créative; la liberté que nous connaissons lorsque nous nous débloquons et entrons dans notre vie illimitée est la liberté spirituelle de notre vrai moi. Nous rayonnons cette liberté sous forme d'amour, de paix, de compassion et de joie. Cette lumière de notre moi créatif est notre don le plus précieux au monde, car elle unit, guérit et élève tous ceux qu'elle atteint

à quoi Sigmund Freud répond dans Malaise et civilisation, en substance : "On peut toujours unir, par les liens de l'amour, un nombre de plus en plus grand d'êtres humains, mais à condition qu'il en reste en dehors, pour recevoir les coups."

à méditer, sachant que c'est mon jugement qui crée la réalité; Freud en disant ce qu'il dit n'énonce pas une vérité objective, il crée une réalité avec les aimants et ceux auxquels ils portent des coups; l'horreur à laquelle a succombé Kurtz est née de sa façon de voir le monde qui n'est pas hors de lui

car nous ne sommes pas dans le monde, c'est le monde qui est en nous, nous le créons et le co-créons si on est dans le partage;

s'il y a une guerre à mener c'est contre soi-même

" La guerre la plus dure, c’est la guerre contre soi-même.

Il faut arriver à se désarmer.

J’ai mené cette guerre pendant des années, elle a été terrible.

Mais je suis désarmé.

Je n’ai plus peur de rien, car l’amour chasse la peur.

Je suis désarmé de la volonté d’avoir raison, de me justifier en disqualifiant les autres. Je ne suis plus sur mes gardes, jalousement crispé sur mes richesses. J’accueille et je partage.

Je ne tiens pas particulièrement à mes idées, à mes projets.

Si l’on m’en présente de meilleurs, ou plutôt non pas meilleurs, mais bons, j’accepte sans regrets.

J’ai renoncé au comparatif. Ce qui est bon, vrai, réel, est toujours pour moi le meilleur.

C’est pourquoi je n’ai plus peur. Quand on a plus rien, on n’a plus peur.

Si l’on se désarme, si l’on se dépossède, si l’on ouvre au Dieu Homme qui fait toutes choses nouvelles, alors, Lui, efface le mauvais passé et nous rend un temps neuf où tout est possible. "

Patriarche Athénagoras par Michel Schwab via Thierry Zalic

 

c'est ce qui se produit avec le capitaine Willard, assassin de Kurtz, tuant Kurtz non plus par obéissance à la hiérarchie comme rouage d'une machinerie mais parce qu'ayant étudié le dossier de cet officier, ayant vécu avec grande réserve, à distance tous les aspects de la guerre comme chaos d'où ne naît aucun nouvel ordre, ayant compris Kurtz de l'intérieur, par une forme d'empathie, il le massacre comme le désire Kurtz, lucidement sauvage pour le libérer de son destin de tueur 

alors Willard renonce à sa serpe, à son arme, au statut que les guerriers veulent lui reconnaître, renoncement les désarmant au sens propre

apocalypse now = initiation, rédemption, révélation au sens étymologique

 

je pense que je suis sous influence quand je suis réceptif à l'état du monde et que j'éprouve des sentiments de culpabilité; genre je suis un descendant d'esclavagistes, je suis d'un pays de colonisateurs et je m'en sens responsable, impuissant à effacer ce passé; il me semble que la solution est la compassion envers moi, les ancêtres-bourreaux et les victimes; ce sentiment de culpabilité n'est pas permanent: il est provoqué par des lectures, des connaissannces; idem pour le sentiment d'impuissance face à ce qui me semble être le devenir de l'humanité, un suicide collectif

le fait davoir une vision globale où je suis une partie du Tout, où le Tout est en moi, une vision globale me rendant responsable du Tout est sans doute une marque d'orgueil et la cause d'un certain mal-être qui ne m'empêche pas de savourer la vie au présent et dans ses détails

je vais tenter d'utiliser l'outil chamanique du dessin spontané pour laisser s'exprimer culpabilité invasive, responsabilité écrasante

dans ma relation aux autres, je me vois rayonnant, bienveillant; dans ma relation à la nature, je me vois attentif et sensible à la beauté, aux détails, émerveillé en touchant, écoutant, sentant; dans ma relation à mon corps, je m'aime, je n'ai pas de réserves, je me prends tel que je me vois, n'hésitant pas à me caresser, à me parler positivement

je suis pessimiste sur l'avenir de l'humanité; je suis facilement attristé (plus que révolté) par les malheurs qui frappent les personnes et les peuples; je ne crois plus aux capacités de changements par la politique, la révolution, la guerre, la paix et autres mouvements sociaux

sentiment de pessimisme profond quant à l'avenir, sentiment de culpabilité et de responsabilité en lien avec les atrocités commises par les hommes contre d'autres hommes, contre les femmes, les enfants, les animaux, la terre... ces sentiments me semblent des sentiments justifiés, justes, légitimes, honorables mais ils empêchent de vivre un peu le moment présent

 

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Avertissement

12 Juillet 2021 , Rédigé par grossel Publié dans #FINS DE PARTIES

le dolmen de Prédaire La Bernerie et des carrelets sur la côte
le dolmen de Prédaire La Bernerie et des carrelets sur la côte
le dolmen de Prédaire La Bernerie et des carrelets sur la côte
le dolmen de Prédaire La Bernerie et des carrelets sur la côte

le dolmen de Prédaire La Bernerie et des carrelets sur la côte

La fréquentation de ce blog étant fort réduite, je décide ce 12 juillet 2021, depuis la Vendée, de ne plus y publier d'article. J'ai par contre, rendu publics, tous les articles. Soit 110 articles de 2006 à 2021 plus 55 pages.

Bons vents vendéens sur ce blog, aussi granitique que le dolmen du site du  Prédaire, à La Bernerie, près d'un lieu fabuleux, la Fontaine aux Bretons. 

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Propositions

11 Juillet 2021 , Rédigé par grossel Publié dans #FINS DE PARTIES, #G.L., #J.C.G.

Propositions
Propositions
 
 
 

Pour répondre au souhait de Gérard Lépinois d’une élaboration collective par échanges, frottements entre plusieurs corps et pensées, suite aux journées consacrées à L’affaire Gabrielle Russier, 40 ans après, les 3 et 4 décembre 2008 à La Bagagerie, espace des 4 Saisons d’Ailleurs au Lycée du Golf Hôtel à Hyères, je propose un plan non rigide, pouvant être modifié par qui le souhaite et auquel ceux qui le désirent et le peuvent apporteraient leurs contributions sur tel ou tel aspect.

Pour baliser le territoire, je m’appuierai sur Marcel Conche et André Comte-Sponville auxquels j’ai consacré quatre causeries aux Chantiers de la Lune à La Seyne et à la médiathèque d’Hyères.

De Marcel Conche, je retiens les notions de temps infini et de temps rétréci.

Le temps rétréci c’est le temps du souci, du projet qui relève de la temporalité souvent subjective, le nez dans le guidon. Ne manque-t-il pas ses horizons, celui de la mort, pour chacun, chaque apparence et celui de la Nature, éternelle, créatrice ? Projeter, agir, penser dans l’horizon de notre mort, de la mort de notre œuvre individuelle, collective, est-ce envisageable ? Qu’est-ce que ça modifie dans nos rapports à nous, aux autres, aux efforts, voués à disparaître? Souvent, cette vision de la mort contribue à impuissanter : à quoi bon ? Je pense qu’il y a un autre usage possible de cette métaphysique de l’apparence absolue. Quelles attitudes « positives » peuvent s’en déduire ? D’autant que si chaque « chose » meurt, une « chose » qui a eu lieu a eu lieu pour toujours, pour l’éternité. Cela ne veut pas dire que la trace est éternelle, que la « chose » reste pour l’éternité. Que deviennent les « choses » qui ont disparu ? Ou leur « souvenir » ? Il me semble qu’une attitude possible est la suivante : sans crainte de la mort, (du mourir, oui éventuellement), sans peur de la néantisation de ce que je suis, pense, fais, je peux être, penser, faire, donner sens ou construire du sens, faire œuvre car cela participe de mon « être », éclair dans la nuit éternelle. La rose est sans pourquoi disait Silésius. De même, je suis sans pourquoi, sans nécessité, effet dépassant sa cause, plus ou autre chose que rencontre fortuite d’un spermatozoïde et d’un ovule, plus et autre chose que tous les conditionnements qui m’ont « gauchi » à gauche, je suis liberté et c’est fondamental : parce que je ne suis pas un perroquet, parce que quand je porte un jugement, cela suppose ma liberté, qui est autre chose que les libertés arrachées aux oppresseurs, liberté première, liberté de l’esprit, de la pensée qu’aucune oppression, répression ne peut réduire, réduire au silence, peut-être, mais pas son exercice intime, intérieur. Certes, les sciences, biologiques, neurologiques, humaines ont le projet de nous « expliquer », « déterminer », de réduire cette liberté. Il y a là un enjeu de taille. Affirmer cette liberté de la pensée, c’est me semble-t-il, la condition de la plupart des libérations qu’il nous faut effectuer, chacun pour son compte et collectivement. Le combat actuel contre la psychanalyse, la psychologie mené par les comportementalistes, les quantificateurs et par le pouvoir politique sarkoziste favorable à la répression dès le plus jeune âge et pour les fous, est éclairant : ou le choix du sujet, de sa parole, de son désir ou le choix des objectifs de la société qui fait d’un sujet, un objet de manipulations…

Il me semble nécessaire aussi de préciser Nature et monde puisque ces mots sont apparus dans l’échange Roger Lombardot-Gérard Lépinois.

Quand Roger Lombardot cite Henri Miller, la nature évoquée par l’écrivain est la nature dont tout un chacun peut faire l’expérience, il s’agit de la nature dans sa diversité, dans ses multiples apparences, dans la diversité de ses mondes, cela qui peut nous émerveiller. Mais la Nature dont parlent les anté-socratiques c’est la Nature englobante avec ses caractères : infini, éternité, nombre, cycles, devenir, une, créatrice, caractères que les anté-socratiques n’ont jamais conçus comme contradictoires, caractères qui ne sont pas perceptibles, sensibles mais pensés, issus de la contemplation de la nature telle qu’elle apparaît, arbres, fleurs, telle fleur, tel arbre, mais dépassant cette contemplation tous azimuths pour tenter de saisir ce qui unifie, ce qui est commun, ce qui est propre. Si l’émerveillement commence avec le sensible, l’expérience sensible, la pensée peut nous emmener vers l’intelligible. Là aussi, il y a un enjeu quand on sait que le sensible est privilégié par exemple par les artistes, que l’intelligible est privilégié par les scientifiques. Sensible et intelligible sont deux dimensions à articuler, à ne pas opposer.

Le monde évoqué par Roger  Lombardot c’est le cosmos, soit un monde ordonné, cohérent. La Nature est un ensemble aléatoire de mondes cohérents, non complémentaires : le monde de la mouche, celui de l’araignée mais toute mouche n’est pas vouée à l’araignée. La chaîne alimentaire a peu à voir avec une chaîne qui nous enchaîne : métaphore dangereuse qui accentue l’idée de liens entre les mondes, ce qui demande sans doute plus de connaissances que celles dont nous disposons. Comme ces mondes (végétal, animal, à déclinaison infinie, de l’espèce à l’individu) nous sont pour la plupart inconnus, inaccessibles dans l’état actuel des connaissances, certains parlent de mystère et à partir de cette affirmation mettent en place toute une gamme d’attitudes plus ou moins religieuses, mystiques, spirituelles. Il y a autre chose à faire que d’hypostasier le « mystère ». Une métaphysique de la Nature s’oppose à une métaphysique providentialiste. La 1° est une métaphysique du hasard et suppose l’infinité des mondes, comme l’infinité de la Nature, l’infinité des combinaisons pour rendre compte de ce qui apparaît et qui est unique. Il me semble que le hasard devrait être au cœur de notre réflexion. Je veux dire par là que ce que nous observons au niveau des mondes est sans doute à l’œuvre au niveau des sociétés, au niveau aussi des individus. Chaque jour, nous prenons chacun d’entre nous des milliers de décisions, en toute méconnaissance de causes et d’effets ou connaissance partielle, parcellaire. Des élections montrent ce jeu de hasard entre les opinions. Même conditionnées, même manipulées, les opinions réservent des surprises en même temps qu’elles deviennent de plus en plus connaissables par des méthodes statistiques. Les jeux de la finance sont devenus des jeux de hasard très sophistiqués sauf le dernier escroc, Bernard Madoff, qui a fait appel à une pyramide datant de 1920, sous le nom de Ponzi. Faut-il s’étonner du développement des jeux de hasard ? Opposer le travail au jeu, préférer le travail qui donnerait du sens n’est pas nécessairement l’attitude la plus proche de ce que nous vivons et qui n’a pas grand-chose à voir avec le souci de maîtrise du monde et de la nature voulu par Descartes dont on ne dira jamais assez dans quelles impasses il nous a conduits. Si même nos multiples décisions étaient cohérentes, construites, nous serions quand même dans un monde imprévisible car fait de décisions contraires, d’intérêts divergents, de temporalités différentes (long terme, court terme, moyen terme, au jour le jour, au pied du mur, dans le tunnel, dans le mur…), tout cela inscrit sans cohérence dans le temps infini de la Nature, de la mort de tout ce qui apparaît.

Sur une métaphysique du hasard, on peut lire un très bon essai de Marcel Conche :

mais nous devons poursuivre cette réflexion.

 
Par exemple, elle me permettrait peut-être de « mieux vivre » ou de « faire le deuil » du 19 septembre 2001. Était-ce la rencontre fortuite de deux causalités indépendantes, un mauvais concours, malheureux concours de circonstances qui a provoqué la mort de quatre personnes dont deux chères, à 10.000 kilomètres de chez nous vers l’ouest, moi allant à 10.000 kilomètres de chez nous, au sud, pour tenter de mettre des mots sur ça, la compagne de notre fils arrivant de 10.000 kilomètres  à l’est de chez nous pour ne pas le retrouver à l’aéroport à la date prévue ?


Je reprendrai à partir d’ACS pour proposer mon plan, plus concret que ce que j’ai écrit. Une des caractéristiques en sera de dire d’abord ce qui n’est pas souhaitable, ce qui est à éviter, ce dont on ne veut plus. Exemple : dans les élections, c’est la fidélité, la stabilité qui rendent possibles les sondages et prévisions. Je préconise l’infidélité aux partis, la plus grande volatilité des voix, toujours plus de volatilité, de versatilité. Gag !
   

JCG
Le hasard :
une (il-)logique à découvrir et à partager
jusqu’à la mort ?
 

Un coup de dés jamais n’abolira le hasard, mais il suffit pour le faire exister. Pour faire exister quoi, au juste ? Certainement pas, hypostasiés, le hasard ou la fortune. Et si ce qu’on appelle hasard était coextensif aux innombrables coups de dés qui en relèvent ?

    Y a-t-il d’abord, dans l’existence très en général, autre chose que des coups de dés (même s’ils se passent de dés et ne prennent pas forcément la forme de coups) ? Localement, il semble bien y avoir des nécessités ou, sur un autre plan, des mérites, mais que subsiste-t-il d’eux à l’échelle impensable de la pluralité des mondes ?
    A remarquer qu’en tant que paysans, attachés au mieux à la localité Terre, il est heureux que nous puissions essayer de nous raccrocher à quelque nécessité ou mérite, car vivre un « pur » hasard incessant risquerait fort de nous disloquer l’entendement et le reste.
    Mourir, c’est au moins devoir être arraché à notre échelle humaine (je ne me risquerais pas à dire que c’est en changer).Le problème, c’est que nous y tenons beaucoup à cette échelle, à cette mesure de toutes choses : aux aléas et aux nécessités, aux mérites et aux démérites, etc., de l’existence humaine. Il semble à nombre d’entre nous que cela vaut beaucoup mieux que rien, puisque mourir pour eux condamne à l’inexistence.
    « Rien » est ce drôle de mot qui, étymologiquement, dit la chose pour en arriver, dans notre langue, à dire la non-chose. Il suggère à sa façon que nous n’arrivons pas à penser la mort autrement que comme une négation de nos choses (êtres, affaires, faits, etc.). « Néant », si on s’en tient à son étymologie, est pire encore, quand il signifie « non-race ».
    Pourtant, nos choses. sont bel et bien hasardeuses. Aucune nécessité ne les ordonne et aucun mérite (ni démérite) ne les couvre intégralement, loin s’en faut.
Pourrions-nous être quelque peu consolés de mourir par une conception et une expérience élargie, mais jamais définitive, du hasard des mondes et des mondes du hasard ? Peut-être, car ce qui contribue beaucoup à nous faitre souffrir, c’est, en mourant, d’être arrachés à la croyance que nous sommes, respectivement, propriétaires de nos vies et de nos choses, ainsi que causes de nous et d’un certain nombre d’autres choses.
On peut croire que plus les connaissances, prolongées par la sensibilité et l’imagination, nous permettraient de reverser notre échelle à l’horizon impensable de la pluralité sans limite des échelles de mondes, moins nous nous crisperions à l’idée de devoir fatalement être arrachés à la nôtre. Même en faisant l’économie de croire que nous pourrions passer après la mort à une autre échelle quelconque, nous serions peut-être tranquillisés d’exister à la nôtre et cela nous permettrait peut-être, si nous savons éviter de tomber dans le mépris pour elle (et nous), de mieux en rediscuter la valeur, non sans passion mais de manière plus détachée.
Encore une fois, il ne s’agit pas de refonder un culte, religieux ou laïc, du hasard (ou de la fortune). Il faudrait surtout mieux comprendre les jeux de celui-ci, dans des champs et à des échelles multiples, pour essayer de mieux en vivre les vicissitudes, bonnes et même mauvaises (mais quant à la pire, la mort, celle d’autres ou la nôtre, cela nous aiderait-il beaucoup ?).
Si on les détache de l’argent et du risque exagéré de la mort, les jeux avec le hasard ont sans aucun doute de belles dimensions à vivre, par la richesse insoupçonnable et inépuisable des configurations qui peuvent en résulter, par le fait aussi de s’en remettre à une puissance dépassante (hors de notre mesure) qui n’est personne (dieu ou homme), ni rien (nature ou destin), mais seulement l’expression, selon des règles à renouveler dans notre monde, d’une curiosité pour les combinaisons de celui-ci avec tous les autres mondes de hasard existants et possibles, selon une supposition de règles, elles-mêmes hasardées, qui nous échappent très largement et sans doute à jamais, et dont pourtant notre existence elle-même découlerait par hasard.
Si le hasard des mondes peut nous aider à mourir, c’est en élargissant le nôtre par une approche d’eux et en rendant mieux compte du nôtre (celui de notre vie à chacun), à travers l’approche de l’unité supposée d’une (il-)logique hasardeuse de la pluralité sans fin de tous les mondes possibles. On pourrait alors s’attacher d’autant plus à la vie (la sienne et d’autres) qu’elle serait un hasard unique parmi tant d’autres, uniques aussi, existants ou possibles.
Si une (il-)logique hasardeuse des mondes résonnait mieux dans nos vies, conçues comme autant de coups de dés, nous pourrions peut-être moins blêmir d’avoir à y répondre encore en mourant. Cela pourrait aussi nous conduire à mieux vivre (et jouer) ce qui, nous dépassant de beaucoup sans forcément nous écraser, nous inciterait à mieux vivre ensemble, hommes et, plus largement, mondes.
Comme communauté de hasard, nous pourrions peut-être mieux nous aimer avec une intelligence plus large de notre condition et de nos intérêts, et mieux pratiquer le jeu de vivre dans un des mondes hasardés.
G.L.

 

L’homme, en tant qu’être dépassant / dépassé

On voit plus clairement aujourd’hui que l’homme n’est ni entre les mains de Dieu, ni maître et possesseur de la nature.

Et si les hommes n’étaient, pour l’essentiel, ni entre leurs mains, ni entre celles de personne ? S’ils étaient en cela abandonnés à leur sort, ne devraient-ils pas trouver la meilleure ou la moins mauvaise façon de s’y abandonner ?
Il y a toutes chances pour que le sort en question ne consiste pas en un avenir préécrit mais en une myriade de coups de dés, interagissant sans fin.
Les hommes savent obscurément déjà que leur maîtrise d’eux-mêmes passent par l’obligation de reconnaître qu’ils ne peuvent pas tout maîtriser. Comment pourraient-ils le savoir plus clairement et pas seulement en termes d’obligation ?
Il faudrait qu’ils trouvent aussi des vertus au « fait » d’être largement dépassés par eux-mêmes et bien au-delà. Il faudrait qu’ils trouvent intérêt et plaisir, voire bonheur, à jouer avec tout cela.
Il faudrait d’abord mieux reconnaître que notre sort se situe toujours au-delà de nos pouvoirs, sans pour autant dépendre d’un Dieu ou d’une chaîne causale exhaustive, semblant en cela relever d’un entendement supérieur.
L’homme serait un être « dépassant », moins parce que, comme il le croit encore aujourd’hui, il peut toujours se dépasser lui-même que parce qu’il est toujours dépassé par lui-même et bien au-delà de lui. Ce serait même, dans une large mesure, parce qu’il est toujours dépassé qu’il pourrait relativement se dépasser lui-même ; et une meilleure intelligence du premier aspect ne ferait que favoriser une amélioration du second.

Pour les hommes, s’abandonner à un tel sort ne signifie pas qu’ils renoncent à faire tout leur possible pour l’améliorer. On peut simplement en escompter moins d’aveuglement sur leurs pouvoirs et, éventuellement, ceux d’un Dieu.
Le déterminisme (la mécanique causale) absolu, ne serait-ce que parce qu’elle paraît trop préparer le terrain à un entendement supérieur qui pourrait en rendre compte, a toute chances de devoir encore céder du terrain devant une conception « aléatoire » de la formation de l’univers (ou des univers). Encore faudrait-il mieux comprendre ce dont il s’agit avec cette dernière conception. Comme le chaos est aussi capable d’ordonner sans cesser d’être tel, le hasard n’exclut pas de répondre à des règles ou lois sans cesser d’être tel et de pouvoir en changer (en changeant leurs conditions).
Le conditionnement des lois physiques relativise leur portée, mais n’enlève rien à leur pertinence à l’intérieur du champ conditionné de leur application. De ce point de vue, il y a une remarquable constance des acquis scientifiques, au moins de Newton à Einstein et au-delà. Cela signifie que, s’il faut réinterpréter le déterminisme autrement, il ne faut pas tout rejeter de lui et de ses résultats.
Une théorie comme celle des quantas constitue un remarquable effort pour reconnaître, en microphysique, la relativité des connaissances humaines et le comportement aléatoire de la matière, et, à la fois, pour maîtriser suffisamment les effets de cette relativité et de ce comportement. Autrement dit, ce n’est pas parce que les hommes reconnaîtraient mieux la puissance du hasard qu’ils seraient totalement démunis pour y faire face.
A l’inverse, si, comme beaucoup en rêvent, les hommes en venaient à contrôler le hasard, en développant par exemple un calcul beaucoup plus puissant des probabilités, ils en reviendraient peu ou prou, en termes de maîtrise de leur sort, à la situation promise par le déterminisme. La distinction entre certitude absolue et probabilité maximale ne ferait pas une grande différence.

La discussion n’a de sens que si les hommes restent considérablement dépassés par eux-mêmes et bien au-delà d’eux. Il peut s’imposer alors de distinguer entre incident et accident.
Le domaine de l’accident, c’est celui qui – par-delà les enchaînements rationnels, mais en passant par eux – met mortellement en jeu la vie individuelle ou collective des hommes. Le domaine de l’incident, quant à lui, n’est jamais une question de vie ou de mort, au sens propre.
Autant on peut jouer d’incidents qui adviennent, autant il est inacceptable de jouer avec la vie d’individus ou de groupes d’individus (et cela vaut aussi pour tout le vivant). L’accidentel requiert beaucoup plus la rationalité et l’éthique que l’« incidentel », sans qu’on puisse pour autant s’imaginer réduire à rien son caractère aléatoire.
Sans exclure pour lui règles et raisonnements, on peut par contre reconnaître à tout le domaine de l’incident, celui de la vie qui est assez fondée à ne pas craindre pour elle-même, le privilège de pouvoir devenir celui du jeu (des jeux). Par exemple, si la base matérielle de la vie était suffisamment assurée pour tous, cela pourrait permettre de repenser, après Fourier, tout le travail et les loisirs.
Certes un philosophe à l’antique travaillerait à transformer l’accident de sa mort en un simple incident, mais restons-en au sort envisageable pour tous.
A l’échelle de l’univers, la différence entre incidents et accidents se perd comme celle entre vie et mort, mais pas à celle des hommes (ou, on peut le croire, de la mouche). Sans que rationalité et éthique soient à sous-évaluer à leur propos, jouer des incidents de la vie peut aider les hommes à mieux vivre.
Dans une certaine mesure, l’homme peut se réjouir d’être dépassé par lui-même et bien au-delà. Moins parce que cela relativise sa responsabilité que parce que cela lui permet d’apprendre de lui-même (par exemple, des coups de dés de son inconscient), de se critiquer lui-même (notamment, dans sa prétention à tout maîtriser) et de s’amuser de lui-même (comme son propre clown et celui de la myriade des mondes). Cela permet aux hommes d’essayer de mieux (ou moins mal) s’estimer à l’échelle inimaginable des mondes : échelle (si on peut continuer à l’appeler ainsi : il vaudrait mieux parler de cascade) de couches de hasards sans fin, absolument inconcevable, selon toute probabilité, par quelque esprit supérieur.

Depuis longtemps, les hommes compensent comme ils peuvent – non seulement par la religion, mais par leur besoin de jouer - le manque engendré par leur propension à tout maîtriser.
Aujourd’hui que la religion a perdu en crédibilité, il y a toujours dans les jeux d’argent plus qu’un simple désir d’argent. Le miracle d’un gain, le fait d’être transi par une perte importante s’expliquent moins par un goût de l’argent que l’aura de celui-ci ne s’explique par eux.
Les jeux d’argent se situent au-delà du besoin immédiat d’argent (y compris chez ceux qui en manquent cruellement). L’addiction qu’ils peuvent engendrer montre bien qu’il s’agit avec eux de vivre un transport au-delà de soi-même (ou « extase »). En ce sens, l’argent qu’on peut gagner ou perdre en jouant, n’a pas du tout la même odeur que celui qu’on peut gagner en travaillant ou dépenser en consommant.
Du spéculateur au joueur de loto, d’une salle de jeux à un champ de courses, ce qui est en question c’est un argent spécial qui, dans une proportion variable, a plus affaire au hasard qu’à un calcul assuré. Quand il prend les commandes, un tel goût de l’argent déploie partout, significativement, un culte plus ou moins avoué de la passion et de l’inassurance qui tend à miner, en les ridiculisant, travail et mérites, toutes les formes garanties de vie, et jusqu’aux capacités humaines d’action.
L’argent qui est joué l’est aussi au-delà de lui-même. Il engendre souvent un vertige sans fond du gain ou de la perte. Avec cet argent, on est vite au-delà du domaine de l’incident, puisque, non seulement les vies des joueurs et de leurs proches sont en jeu mais celles d’innombrables hommes.
Pourtant, c’est moins l’argent qui est en cause qu’un besoin de jouer avec le hasard qui ne trouve pas un autre moyen que l’argent pour pouvoir s’exprimer. Le culte du langage de l’argent dissimule aujourd’hui la question du vertige de l’homme. On ne peut pas faire l’économie de cette question, dans la mesure où les hommes sont bel et bien vertigineusement hasardés sur la terre (qui l’est non moins qu’eux).
Comme différemment les tyrans avec le pouvoir, les grands spéculateurs sont pris dans la démesure d’un besoin universellement humain : celui de vivre le débordement de soi. Ils le vivent impurement puisqu’ils prétendent s’en attribuer à eux seuls les bénéfices (mais beaucoup moins les pertes).
Une société bien faite devrait légiférer pour que soit reconnu à chaque homme, et donc borné, un droit égal au débordement de soi. Elle devrait libérer les jeux de leur obsessionnelle expression monétaire, pour une part en garantissant à tous les moyens de vivre décemment.
L’idée de tirer le meilleur parti du hasard fonderaient maintes pratiques pour qui l’argent serait un enjeu très secondaire en regard du bonheur de vivre, individuellement et ensemble.
Autant serait reconnue la responsabilité des hommes, autant le serait leur droit à une irresponsabilité pas toujours asociale et jamais gravement antisociale.
C’est que l’idée d’une science intégrale des hommes et du monde serait abandonnée, après celle d’une religion intégrale, mais pas du tout les efforts pour connaître, et qu’on reconnaîtrait à tous les hommes le droit de vivre au mieux la puissance de leur existence fragile dans un univers (à l’unité très problématique) qui les outrepasse de partout.

G. L., décembre 2008
  L’oeuvre mortelle

A l’horizon d’une mort comme jetée de l’existence dans un dehors impensable, on peut penser qu’une oeuvre humaine arrive à se délester de toute une fausse gravité qui la plaque à terre : une terre plus fantasmatique que réelle.

Celle ou celui qui, pour oeuver, parvient à desserrer le lacis des intérêts trop humains, s’il touche mortellement à la vie y gagne une grâce. C’est que, dans la perspective présente, c’est-à-dire constamment nourrie, d’un saut mortel dans l’immensité, la vie et l’oeuvre (alors tout un ?) ne peuvent que gagner en vibrations fragiles et amples.
On pourrait appeler cela essayer de vivre comme un exhumain : tendre à s’exhumer en tendant à vivre comme un ex-humain. Sans jamais oublier qu’il est impossible de vivre comme un ex-humain et que s’exhumer ne signifie pas se séparer de l’humus, mais s’en dégager pour mieux y prendre pied et y faire traces (non sans « humilité »).
Le devenir du paysan est bien de danser en cultivant, mais danser revient toujours à cultiver la terre. L’oeuvre mortelle peut devenir celle de tous. Si nous nous vivions mortellement, nos pieds ne seraient plus les mêmes, ni la terre, mais nous gagnerions toujours à nous penser comme des paysans devenus (et jamais comme des « intellectuels »).
La mortalité est le propre de qui glisse et se perd dans un impensable, mais aussi de qui surgit de celui-ci. Double glissade à vivre, avec obstacles de glace, mais plus d’une fois « chaude ». Certes, les deux glissades sont inégales : il ne surgit quelque « chose » pour nous que sur la pente d’une perte définitive. Mais cette pente contribue pour beaucoup à une beauté vraie des surgissements.
L’oeuvre mortelle est ce qui, comme nous, vient d’immense et y retourne. L’accomplir, c’est en garder une trace. Mieux : c’est s’en laisser tracer, sentir vibrer immensément l’infime. Et c’est être reconnaissant à notre mortalité de nous en rendre parfois capables, loin de vouloir durer comme des cailloux.
Tout cela serait léger, léger à vivre : impossiblement léger. L’oeuvre mortelle - notre terre, nos vies, nos travaux – contribuerait à nous réconcilier, si nous savions mieux partager mort et naissance (alors tout un ?) comme un horizon fou : un infini de résonances.


G. L., décembre 2008

 

Les Parques ?

On nous a menti avec les Parques : notre vie n’est pas un fil à couper. Bien plutôt une pelote de vie et mort se compliquant sans cesse de pertes et survenues, et pourtant simple, d’une autre simplicité. Notre vie est ce qui, d’être née et de devoir mourir, trouve une certaine épaisseur à naître et mourir sans cesse. Quand on meurt pour de bon, ce n’est vraisemblablement pas un fil qui se coupe, mais comme une vapeur résultante qui se dissout.

Cela vaut pour les histoires qu’on peut en raconter : linéaments vaporeux qui ne cessent pas d’apparaître et de disparaître, en essayant de dire la grande affaire de l’apparition et de la disparition. Mais l’apparition et la disparition de quoi, au juste ?
Ce que je vis, c’est une apparition disparaissante et une disparition apparaissante. C’est peut-être cela être une apparence : ce double mais unitaire mouvement non substantiel, et d’une unité plutôt chaotique. En tant qu’impensable, ma mort, elle, se présente comme une disparition simple et sans doute trop simple : peut-il exister une disparition en rien apparaissante ? Mais, même si la réponse est non, cela ne peut pas me consoler, car ma disparition ne saurait me faire réapparaître. Si elle est apparaissante, c’est de tout autre chose que moi (qui m’empêche d’ailleurs de me réjouir à cette perspective ?).
Il est problable qu’il n’y ait pas plus de disparition pure que d’apparition pure. S’il reste un absolu, ce doit être celui du mélange intrinsèque de tout. Cela n’autorise aucun mythe de la réapparition, pure ou redisparaissante, dans un au-delà, voire ici même.
Être et néant sont des illusions d’optique qui ne tiennent que par leur opposition absolue. Si absolu il y a, c’est celui de l’inexistence de celle-ci, dans tous les domaines
Et les Parques, leur fil et leurs ciseaux ? Leurs coups de dés plutôt, dans l’immensément blanc de la page : page sans limite des vies, pas seulement d’écriture. Les figures du destin n’ont pas à nous être transcendantes : elles sont à reverser dans les vies des destinants / destinés que nous sommes.
Nous nous destinons (à la destination), en tant que nous sommes destinés par nous et surtout par beaucoup plus loin que nous . Et nous sommes destinés, en tant que nous nous destinons, nous et un peu plus loin que nous.
Et tout cela est moins une affaire de fils entrecroisés que de bancs de nuages.

G. L., décembre 2008

 

Billet d’humeur


« L’homme aussitôt qu’il naît, naît en personne comme un  dette due à la mort - quand il sacrifie, il rachète sa personne. L’homme n’est pas seulement affecté par la dette, il est définie par elle. Si l’homme est un “être emprunté”, s’il détient un bien dont le propriétaire est la mort, il ne peut se libérer qu’en mourant : se racheter et disparaître ne font qu’un. »
 
L’homme ne doit rien à la mort qu’il ne doive aussi à la vie.
De quoi essaie-t-on de parler ? Du plus lointain au plus proche, d’une provenance et d’un devenir des hommes, en termes de combinaisons surtout hasardeuses. Cela n’a rien d’un destin, et encore moins d’un destin de débiteur.
Ce n’est pas parce qu’on parle de la mort qu’on est autorisé à faire revenir la malédiction judéo-chrétienne. Un être de hasard ne doit rien à Personne, car le hasard n’est personne, et il n’est pas plus la mort que la vie.
Si un tel être doit quelque chose, c’est à d’autres êtres de hasard, en cela seulement semblables à lui.
Du hasard, on ne se rachète pas. Il n’est ni jardin d’Eden ni sortie du jardin d’Eden, en soi ni bien ni mal (ni autre chose). C’est qu’il n’a pas plus d’en-soi que de pour-soi : il est un inimaginable qui pourrait, si on réussissait à l’approcher quelque peu, nous délivrer de ces notions.
D’innombrables « coups de dés » non totalisables ne répondent ni à une essence, ni à une conscience. La mort, comme un coup de dés de plus (certes majeur), n’est pas adéquate au modèle de la dette et du rachat (cet économisme horriblement magnifié), sans même parler du sacrifice.
Comme vivre, mourir par hasard est inqualifiable, du moins définitivement. Des combinaisons hasardées sans fin ne connaissent aucune  polarisation définitive, aucune contradiction statufiable. Même si dans les mondes à notre portée, il faut s’expliquer avec pôles et contradictions, la supposition d’une pluralité des mondes, se « jouant » avec leurs interpénétrations, les mouvements de tous et de chacun, interdit de graver modèles et conflits dans le marbre.
Il faut choisir entre le marbre des tables de la loi et un chaos moléculaire comme condition de possibilité, sur fond d’impossible, d’une autre sorte de loi. Si une « loi » comme possibilité, et même nécessité, sur fond d’impossible, devenait celle de notre « réalité », nous pourrions y gagner de vivre, et peut-être même de mourir, plus légèrement. Ce serait tout autre chose qu’une vie « empruntée », remboursable à échéance : peut-être une grâce partagée, même hésitante ; un laisser-faire (non obscène) moins crispé et moins injuste, car aussi respectueux, en jonglerie (humaine et bien au-delà), des balles qui tombent que de celles qui ne tombent pas. A condition qu’aucune ne fracasse des têtes.

 
G. L., décembre 2008
Qu’est-ce qu’être « de gauche » aujourd’hui ?


Je pense que c’est, au moins, savoir de l’intérieur ce que signifie être gauche : soit qu’on a grandi dans un milieu où l’adresse ne va pas du tout de soi ou s’exerce dans des domaines dont l’importance est minimisée, soit qu’on vient d’un autre milieu mais qu’on s’est rendu relativement conscient de la situation qui fait qu’énormément de gens vivent une impression profonde de gaucherie (plus clairement, d’inadaptation ou d’adaptation forcée). Dans le premier cas, on va d’un sentiment d’injustice à une tentative pour comprendre ce qui suscite celle-ci. Dans le deuxième, on doit aller d’une certaine compréhension de la réalité sociale à un certain partage concret du sentiment en question.
Au fondement de l’engagement « de gauche », il y a la conviction que la répartition des conditions de vie, des richesses et des fonctions, dans ce pays et dans le monde, demeurent aujourd’hui profondément injustes. Et donc que sont tout sauf naturelles la misère ou la banalité des vies, l’absence de confiance en soi et le sentiment enraciné d’incapacité que vivent tellement de gens.
Etre de gauche demande d’être convaincu que, la plupart du temps, si certains sont ou paraissent si adroits dans des fonctions dites supérieures, c’est, pour une large part, parce que des conditions favorables leur ont très tôt permis de se développer dans ce sens. Et c’est refuser de faire des exceptions qu’admet la ségrégation sociale régnante une justification de celle-ci.
Logiquement, ce n’est pas principalement s’en prendre aux privilégiés eux-mêmes mais aux conditions qui font qu’ils le sont, puisque c’est au détriment de tous les autres. Mais ce n’est jamais prétendre connaître suffisamment ces conditions : c’est s’atteler (soi-même, pas seulement par délégation) à la tâche très difficile de mieux les comprendre pour commencer à les transformer et de commencer à les transformer pour mieux les comprendre.
Etre de gauche aujourd’hui, ce n’est ni prôner un saut brutal dans un inconnu révolutionnaire, ni se contenter de vouloir réformer le même système. C’est être suffisamment attaché à la population pour ne pas risquer de remplacer ce qui est souvent son malheur présent par un malheur plus grand, mais aussi pour ne pas risquer par des pseudo-réformes de multiplier ses désillusions et d’approfondir son abattement. C’est donc être capable, quand on n’a pas de solution significative, de dire qu’on n’en a pas encore et d’en chercher patiemment une avec d’autres.
Il est fondamental d’être profondément attaché à la population qui subit le plus les privilèges d’un petit nombre. C’est cela qui peut permettre d’éviter les pièges de l’aventurisme aveugle et du réformisme vide, puisque dans les deux cas c’est elle qui risque fort de payer le plus lourd tribut.
L’absence de solution immédiate ne disqualifie pas la pensée et l’action de gauche, à condition qu’elles travaillent à en chercher une. On n’est pas d’abord de gauche parce qu’on a des solutions mais parce qu’on a des problèmes, et ce n’est pas parce que ceux-ci traversent les siècles et les millénaires qu’ils sont définitivement insolubles. Seule la droite et la fausse gauche trouve très vite la solution : conserver les choses en l’état, quitte à changer de méthode.
La pierre de touche de la gauche, c’est de parvenir à changer réellement les choses : les conditions de travail, la répartition des richesses, les rapports entre les citoyens, etc. C’est la réalité de ce changement qui fait problème, mais, avant elle, c’est celle du malheur ou de la médiocrité largement programmés des vies d’énormément de gens.
Ce qui empêche les vrais gens de gauche d’être seulement des rêveurs ou des girouettes, c’est le caractère indéniablement réel et social de l’injustice. Non seulement, notamment quand on les a vécues, les problèmes qui se posent ne se laissent pas aisément oublier, mais, à moins d’accepter de les attribuer à la seule responsabilité personnelle ou au destin, leur conditionnement social ne fait aucun doute. De même, il ne fait aucun doute que celui-ci pèse lourdement sur la responsabilité personnelle, sans du tout abolir celle-ci.
Précisément, être de gauche, ce n’est ni chanter une liberté déjà suffisamment présente pour tous, ni s’imaginer que les vies des gens sont socialement déterminées sans un reste de choix possible (en ce sens il n’y a pas plus de destin social que métaphysique). La vocation de la gauche, c’est de permettre d’avancer dans le sens d’une plus grande liberté pour tous, sur la base d’une responsabilité bel et bien présente de chacun.

Etre gauchi signifie être déformé, tordu. Pas étonnant qu’alors la grâce soit un objectif très difficile à atteindre, en tout cas celle que reconnaissent les milieux autorisés. La seule chance d’adéquation à ce qu’il vit qui reste au peuple, c’est de se satisfaire du sort qui lui est fait. En cela seulement, il pourra montrer son adresse à produire ou à vendre, à moins que ce ne soit à penser.
Etre de gauche, c’est toujours être du côté d’une population « tordue » par ses conditions de vie. C’est se tordre pour y arriver et, si l’on en provient, retordre sa torsion première. Par contre, être de droite, c’est tendre à n’avoir aucun effort à faire pour se redresser. C’est plutôt croire bénéficier par son origine ou son mérite d’une adresse ou d’une droiture supérieures. En tout cas, qu’on le croie ou non, c’est faire comme si c’était vrai.
Pourtant, être de gauche ce n’est jamais sombrer dans le misérabilisme, ni le dénigrement systématique de ce que les privilégiés peuvent avoir comme qualités. C’est être sans concession pour les travers du peuple. Les torsions de gauche se font toujours au nom de l’horizon d’une vraie droiture partagée. Ce qui les légitime, c’est toute la réalité tordue que dissimule la droiture officielle.
Les privilégiés ont parfois des qualités uniques dont on aurait tort de se priver. Ce qui est en question, c’est leur situation de privilégiés et, moins personnellement encore, les structures sociales qui reproduisent une telle caste.
Etre vraiment de gauche, ce n’est jamais incorporer sa condition sociale originaire ou secondaire comme le font la plupart des gens de droite. Ce n’est pas coller à son sort, ni même à sa conviction, car c’est devoir souvent remettre celle-ci en cause en refusant la notion de sort.
Rien de plus inacceptable que l’intolérance politicienne de gauche, mais rien de plus estimable que l’intransigeance politique de gauche. A gauche, l’essentiel n’est pas négociable : il n’y a rien de principalement naturel dans le fait qu’il y ait des riches et des pauvres, des savants et des ignorants, etc. Et il faudrait une parfaite (donc problématique) égalité des chances pour qu’on puisse prétendre mesurer la part à mettre au compte d’une inégalité naturelle.
De même, on refusera de conclure au caractère inéluctable de la méchanceté et de la bêtise humaines avant d’avoir fait l’expérience approfondie d’une société réellement démocratique. Mais on refusera aussi de conclure à la possibilité d’une société et d’une humanité idéales. On n’ignorera pas que la démocratisation est un processus sans fin, mais non linéaire, et que cela empêche à tout jamais de conclure.
Etre de gauche, c’est certes travailler à créer un rapport de force qui permette, non seulement de résister à l’offensive de la droite, mais un jour de la faire reculer sur l’essentiel. Pourtant, c’est aussi, dès aujourd’hui, commencer à se préoccuper de chacun dans la masse, qu’il s’agisse de militants, de simples citoyens ou d’élèves. C’est très exactement commencer à dissoudre ce qu’a de fantasmagorique une masse dont le poids écrasant résulte pour l’essentiel de l’exercice d’une domination. C’est déjà tabler sur les ressources « individuelles » et celles des rapports entre « individus » pour commencer à déjouer multiplement l’emprise des appareils de domination en dégageant des espace-temps libérateurs.
En effet, aucune démocratisation ne sera possible si elle ne passe pas par une autonomie accrue des individus. Etre de gauche, c’est tendre à opposer à la démocratie bourgeoise une démocratie bien plus réelle, en s’en donnant les moyens. Qu’il faille que celle-ci puisse se défendre ne doit plus permettre de s’autoriser d’une dictature quelconque.
La volonté du peuple, pour s’exprimer valablement, implique un approfondissement de la citoyenneté (un plus large droit d’expression dans les entreprises, un droit plus réel pour tous à l’éducation, etc.). Il faut le favoriser dès aujourd’hui sans attendre des acquis supplémentaires, car c’est une condition majeure pour en obtenir de réels.
    Seules des organisations qui éviteront le double écueil d’une démocratie chaotique, facile à manipuler, et d’un appareil implacablement centralisé, seront capables de mobiliser au mieux les ressources individuelles de leurs adhérents en approfondissant aussi leur autonomie. Elles seules pourront atteindre à l’efficacité requise, laquelle est dès aujourd’hui fonction de l’objectif visé. Or ce qui est visé, c’est une cohésion sociale renforcée d’individualités fortes, plurielles et jamais arrêtées, qu’il s’agisse de personnes physiques ou morales.
    Etre de gauche aujourd’hui, c’est aussi devenir capable de détourner à des fins réellement démocratiques même des notions comme celle de « management ». Il faut en finir avec la confiscation de l’esprit d’entreprise par le capitalisme. Celui-ci borne cet esprit bien plus qu’il ne le libère.
    Il faudrait que la création et la répartition des richesses, deviennent significativement l’affaire de tous. Etre de gauche, ce n’est pas s’imaginer qu’on peut se passer d’état ou d’entreprises dynamiques. C’est tendre à créer les meilleures conditions pour favoriser un dynamisme économique qui assure à tous des conditions décentes de vie et ne soit pas antidémocratique. L’état, quant à lui, se justifie d’être au service du dynamisme démocratique (économie comprise), loin de se complaire dans l’hypertrophie.
    Etre de gauche, c’est aussi refuser à nouveau que le développement de certains pays se nourrisse du sous-développement des autres. Une démocratie sociale avancée qui se construirait sur une telle exploitation sans travailler à la faire cesser au plus vite, serait une monstruosité intenable.

    Etre de gauche, c’est combiner l’impatience conjoncturelle avec la longue patience historique. C’est vivre sa vie au présent, tout en l’investissant le moins mal possible au-delà d’elle, dans un avenir plein d’incertitudes mais à la signification vitale. Cela gagne essentiellement à demeurer étranger à toute forme d’opportunisme mesquin.
    « De gauche » : tant qu’on n’aura pas mieux, il faut défendre cette locution en travaillant à lui donner un contenu valable. Trop parmi ceux qui la contestent sont des gens qui renoncent.
Ceux qui se résignent à penser que l’histoire en restera au capitalisme, intrinsèquement sauvage, comme à la moins pire des solutions, le décident pour des raisons souvent peu avouables. A l’inverse, être de gauche ce n’est rien ou c’est décider une fois pour toutes qu’on n’accepte pas un monde où, entre autres choses, on continue de plus belle à exploiter le travail, à priver d’avenir toute une jeunesse, à massacrer à l’occasion.
Par contre, c’est toujours faire effort pour rendre ses propositions et ses actions, quant au contenu et à la forme, pertinentes et partageables. C’est donc bouger pour prendre en compte le monde et sa compréhension tels qu’ils évoluent. Au fond, seuls ceux qui ne bougent pas sur l’essentiel de leur exigence peuvent bouger adéquatement en vue d’obtenir une traduction contemporaine de celle-ci. Les autres trahissent ou répètent en vain des formes moribondes (ce qui est une autre façon de trahir).
Il y a de bonnes chances pour qu’aujourd’hui une belle époque de l’ivresse capitaliste touche à sa fin. Si c’est vrai, il se pourrait que redevienne à la mode d’être « de gauche ». Que ceux qui ont le moins trahis en période de vaches maigres fassent ensemble tout leur possible pour favoriser la mise au point d’instruments de lutte, théoriques et pratiques, moins inadéquats. Nous sentons que cela presse, mais nous savons que cela demandera beaucoup de temps. Il faut faire avec cette contradiction.
Etre de gauche ne relève pas d’une mode. Ce qui l’atteste le mieux, c’est le gauchissement multiple de la plupart des vies, lequel persiste, voire s’aggrave.
En finir avec le règne sans partage du capital ne réglera pas tous les problèmes, sans qu’on voie aujourd’hui ce que peut signifier en finir avec lui une fois pour toutes. La solution n’est certainement pas à chercher du côté d’un monde totalement administré, d’autant moins que c’est très largement une autre version de celui-ci que nous promet le capital.
Puisque sa liberté restreint les libertés de tous, c’est le plus possible sur celles-ci qu’il faut s’appuyer pour lutter contre lui. Mais il ne faut pas faire que s’appuyer sur elles, il faut les approfondir et trouver la façon d’en garantir l’approfondissement par des institutions durables.
Seule une démocratie beaucoup plus réelle, garantissant et encourageant l’exercice de droits élargis pour tous (y compris économiques) en restreignant fermement les privilèges outranciers d’un petit nombre, permettrait en s’enracinant de commencer à dépasser la démocratie bourgeoise.  La question qui se pose à nous est toujours celle de la possibilité d’un dépassement véritable des Révolutions du XVIIIème siècle et du prix à payer pour cela.
Voilà une réponse bien problématique et gauche à la question que j’ai posée, mais il me faut l’assumer pour l’instant, faute de mieux.

 

Gérard Lépinois, novembre 2008
Pot commun et jackpot 


Tout le monde a de la chance : ce n’est pas que tout le monde gagne, mais que tout le monde peut gagner. Ce n’est pas une réalité, mais une possibilité. Pourtant, c’est une possibilité qui ne va pas pas sans une part significative de réalité. Le jackpot - en anglais, le pot de Jack - crée parmi les joueurs l’impression profonde et tenace d’avoir déjà gagné quelque chose, à savoir la possibilité même de gagner ce pot. Or, dans des vies étroites, c’est une possibilité très importante d’ouverture. Le fait qu’il soit très improbable qu’elle se réalise ne fait qu’ajouter à son poids. Il y a des tas de Jacks qui misent et cela fait un pot rempli qu’à tout moment un Jack quelconque peut gagner. A partir de là, peu importe que tous les Jacks soient plus ou moins des valets (comme le dit l’anglais), il y a quelque chose du grand seigneur qui les habite.  Gagner le jackpot dépend d’une combinaison de figures ou de chiffres. Ce ne sont donc pas ceux-ci qui compte, mais la suite qu’ils forment. Tout comme les valets derrière un prince ne comptent pas pour eux-mêmes mais pour la disposition qu’on leur fait adopter. A ceci près qu’ici il s’agit d’une combinaison hasardeuse. Si Jack gagne le pot, c’est parce qu’il a eu de la chance. En même temps, Jack aimerait bien minimiser la part du hasard. Il joue par exemple sa date de naissance ou n’importe quelle combinaison un peu stable qui prend un certain sens pour lui.  Il lui est difficile d’admettre que n’importe quelle combinaison de numéros a une chance égale (c’est-à-dire presque nulle) de gagner. Il essaie de se raccrocher à quelque préférence pour éviter le vertige du pur hasard. Il faut que cela reste un peu plus concret : il y a des Jacks, un pot, des mises, et une opération mystérieuse qui fait qu’un des Jacks gagne le tout. L’idée que le tout des mises puisse tomber dans la poche d’un Jack quelconque fait froid dans le dos à chacun d’eux. C’est la peur sublime de trop de bonheur.  Miser, c’est consommer de la chance. Ce n’est pas tout à fait du vent. Comment être encore sûr qu’on peut avoir de la chance si on ne mise jamais ? Ce n’est pas parce qu’on a neuf chances sur dix d’avoir une chance sur mille de trouver à la poste une compagne pour toute la vie (ou du moins une session de son jeu) qu’on ne doit pas tenter sa chance.

Il y a sans doute toujours une combinaison propice qui guette (laissons les néfastes de côté). Là, ce n’est pas nous qui comptons, ni les éléments combinés : ce qui importe, c’est qu’une combinaison de ces éléments nous tombent soudain dessus. Ce que veut Jack, c’est faire partie d’une combinaison gagnante, en tant que destinataire de celle-ci. En quelque sorte, il prie le hasard de combiner pour son bien. Lui, qui en général n’aime pas les combines, adorent celles du hasard quand elles le font gagner.  Il paraît que je vis dans un pays où tout le monde peut devenir riche. Chacun le peut-il par son mérite ou parce qu’il est jackpotable ? Faux problème ? Jack, quand il gagne le pot, croit qu’il a mérité « quelque part » que la chance lui sourie. Car elle ne sourit pas à tout le monde. Ce n’est pas une prostituée qui rabat n’importe qui. Elle choisit plutôt ses clients, selon des critères mystérieux.  En tant qu’individus, nous vivons comme à l’intérieur de grands nombres qui prennent en considération notre multiplicité, en faisant abstraction de nos vies personnelles. Nous sommes peut-être indivisibles mais nous sommes multipliables, comme spécimens. Il est assez doux de vivre à l’intérieur de grands nombres qui nous délestent de nos particularités. En tant que population, totale ou partielle, nous sommes modélisables. C’est-à-dire qu’à partir d’un échantillon bien fait - basé sur la structure de ce que nous sommes collectivement - on peut prédire plus ou moins nos comportements. En tant que Jack, je peux changer cent fois d’avis avant d’acheter une boîte de conserve, il y a aura toujours un Jack quelconque pour compenser, à l’échelle des grands nombres, mon comportement imprévisible.  Il y a très peu de chances pour que gagner le jackpot soit prévisible, mais beaucoup de chances pour qu’il y ait un tas de Jacks qui misent au pot. Il y a donc beaucoup de chances pour qu’un gros pot mise sur eux.  Je vis dans un pays où la liberté des individus consiste, pour une part notable, à devenir prévisibles. C’est ce qu’on peut appeler une liberté échantillonnable et sondable. En tant que Jack, tu fais ce que tu veux, du moment que, « moi » (comme gouvernance en général), je peux prévoir dans les grands nombres ce que font les Jacks comme toi. Comment ils combinent, chacun et entre eux, à propos de ceci ou de cela (et le moins possible, de quoi que ce soit d’imprévu).  Il est tout à fait prévisible que beaucoup de Jacks jouent avec l’imprévisible. Cela fait système. Système du jeu général de l’argent et, en particulier, des jeux d’argent. Les hasards de la vie sont systématisés sous la forme de toutes sortes de jeux de hasard. Ce qui compte, c’est que ce qui est imprévisible devienne fonction de ce qui est prévisible, bien plus que le contraire. Cela vaut pour les grands nombres, car, en ce qui concerne la vie de chacun, le système garantit moins que jamais la prévision.  Plus il y a de prévisibilité générale et moins les « destins » individuels sont prévisibles, plus il y a de chances pour que chaque individu, afin de se rassurer, en appelle à l’imprévisible, en jouant, voire en priant. Autant on peut prévoir, à un moment donné, ce que les gens préféreront, autant on n’a qu’un intérêt très limité (notamment, par les siens propres) à leur garantir de prévoir comment ils gagneront leur vie dans dix-huit mois. La prévisibilité générale permet l’imprévisibilité individuelle, mais y oblige aussi. Dans ces conditions, être libre, c’est non seulement être prévisible dans les grands nombres et imprévisible comme individu, mais aussi être sensiblement contraints à l’imprévisibilité de sa vie par ceux-là même qui vous prévoient.  Pour une part notable, être libre alors c’est être contraint (de prendre des risques et surtout des vestes). Comme, pour beaucoup de monde, il  y a très peu de chances de pouvoir s’assurer durablement les conditions d’une vie digne (donc libre), il n’est pas étonnant que le Jack des Anglais reste l’emblème des valets (à la pérennité de l’emploi près). L’avenir systémique, en tant qu’il est prévisible et imprévisible, appartient toujours à de grands seigneurs. Ce sont les maîtres du pot et du hasard du pot. 

 

Un drôle de voyage


Le plan causal, le pur comment, fait penser à des rails traversant la campagne : ceux d’aujourd’hui, au milieu d’une large coulée, avec la caténaire qui leur correspond. Le plan final (celui des finalités), le pur pourquoi, c’est par exemple le fouillis des motivations qui ont conduit de nombreux voyageurs à prendre le train qui file sur cette ligne. Le plan aléatoire, le pur peut-être, se traduit à l’occasion par la rencontre imprévisible au bar, à un moment donné, de quatre voyageurs qui ne se connaissent pas, dont l’un vient de la queue du train, deux de sa tête et le quatrième d’un wagon proche du bar.  Mais il n’y a là rien de pur. Tout ne commence pas par les rails. Il a bien fallu qu’un Etat ait des raisons pour les faire construire. Il y avait donc du pourquoi à l’origine de ce comment. Tout ne commence pas non plus par le plan final : les motivations des voyageurs ne seraient-elles pas tout autres, s’il n’y avait ni trains, ni voitures, ni avions, pour voyager ? Le plan aléatoire non plus n’est pas un pur peut-être, puisqu’il n’est pas concrètement séparable des combinaisons qui se réalisent sans cesse à partir de lui. De plus, les voyageurs ont chacun une motivation (au moins) pour se retrouver maintenant au bar et celui-ci ne fonctionnerait pas sans alimentation électrique, laquelle relève du plan causal, etc..  Il y a donc entremêlement des plans. Pourtant, le plan (ou, sans doute mieux, l’espace) aléatoire semble envelopper les deux autres. Au bout des fins que je me donne il y a des aléas qui m’attendent. Quand j’arriverai à Brest, il pleuvra peut-être. Et, au grand dam des ingénieurs et des ouvriers, il y a des aléas qui surviennent dans la chaîne des causes. Ne se pourrait-il pas qu’un sanglier choisisse de mourir sur les rails ?  Le plan causal semble inhumain. Science et technique n’ont que faire des motivations contingentes de ceux qui conçoivent ou construisent les rails. Ce plan est souvent vécu comme s’il était autonome. Il y a tellement de causes et d’effets à articuler sur lui que, quand on s’en tient à son extension considérable, on peut facilement faire abstraction des fins qui justifient chaque projet. Le plan final renvoie aux motivations les plus contingentes des hommes comme à leurs buts les plus rationnels. Il est ancré dans l’humain, même si des fins peuvent être aussi poursuivies par un Dieu : cela montre simplement qu’il n’y a pas plus humain qu’un tel Dieu. Ce plan est souvent vécu comme s’il était particulièrement autonome. La plupart des hommes ne sont-ils pas aujourd’hui enclins à croire que le royaume de leurs motivations commande à leurs vies ? Ils y associent en général l’idée de liberté. Le plan causal ne prime le plan final que pour ceux qui sont plongés dans une mécanique de construction (comme les ouvriers du rail ou de l’A.D.N.) ou de comportement (comme tous les routiniers du monde). Si le plan causal est celui qui mérite le plus ce nom (pas plus plat qu’une perspective de rails), le plan aléatoire est celui qui le mérite le moins. L’espace du peut-être enveloppe bel et bien les plans causal et final. Du plan causal au plan aléatoire, il y a multiplication des dimensions. On passe de quelques-unes à un nombre indéterminé. A remarquer que le plan final a des dimensions incertaines. Comme liberté possible, il peut même être imaginé comme étant d’un autre ordre que toute forme de dimension et supérieur à tout domaine qui relève de celle-ci. L’espace aléatoire rappelle le plan causal en ce qu’il semble inhumain et l’est très certainement quand on l’approfondit. Les désirs ou les besoins des quatre voyageurs n’entrent que pour petite part dans le hasard de leur rencontre, à un moment donné, au bar du train. Tout ce qui contribue à rendre possible cette rencontre est fondamentalement insuffisant pour l’expliquer. Par exemple, l’un d’entre eux s’y est pris en retard pour acheter son billet, ce qui explique quelque peu sa situation assise dans le train. Un autre n’aurait jamais pris ce train, s’il n’y avait pas eu, à l’autre bout de la France, le décès soudain du lévrier de sa soeur. Un troisième a été pris d’une crampe à force d’être assis. Il a supporté la douleur tant qu’il a pu, jusqu’au moment où il a décidé d’aller se dégourdir les jambes. Tout cela ne nous explique en rien comment leurs trajectoires vont exactement se croiser au bar à un certain moment. On a là une situation sans explication causale exacte, comme sans aucun sujet au bon ou au mauvais vouloir duquel on pourrait la rapporter. Cette situation reste fondamentalement inexplicable. Or, cela est l’inhumain par excellence. De plus, l’espace aléatoire paraît être beaucoup plus autonome que les plans causal et final. Ce n’est pas qu’il se donne sa propre loi comme pourrait le faire un sujet (ou, tout autrement, un organisme vivant quelconque), mais plutôt, si on élargit la question, qu’il se donne sa loi ou son absence de loi ( cela reste à « déterminer ») comme l’absence radicale de tout sujet possible (et, au-delà, de toute forme d’existence possible : au vide de la physique près ?) qui en serait à l’origine. Restons-en au train à grande vitesse : tout se passe comme si le hasard avait battu les cartes et en avait tiré quatre, avec pour résultat de faire qu’elles se retrouvent au bar, sous la forme de voyageurs occupés à boire un café, à acheter un journal ou, seulement, à regarder debout défiler un paysage flou. Tout se passe comme si nous étions les cartes d’un jeu bien plus purement aléatoire que ne l’est pour nous tout jeu de cartes.

On peut penser que le monde répond entièrement à une nécessité de type causal ; ou qu’il est intégralement soumis à une destination de type final ; ou qu’il est livré sans limite au hasard. Le fatalisme peut donc revêtir trois formes distinctes : on peut croire qu’on prend le train comme s’il était le rouage minuscule d’une immense horloge, avec ou sans horloger ; ou qu’on le prend parce qu’un Dieu (plus libre qu’un grand horloger) l’a voulu pour des raisons qui lui appartiennent ; ou qu’on le prend de façon essentiellement aléatoire, quels que soient les motifs immédiats auxquels on peut obéir. Le train apparaît successivement comme l’une des innombrables pièces d’une immense mécanique, l’occasion, parmi des myriades d’autres, que trouve pour s’exercer le vouloir omnipotent d’un Dieu et un coup de dés du hasard infini des particules qui prend une forme et une fonction consistantes à nos seuls yeux. Dans les trois cas, on est pris par le train plus qu’on ne le prend. On est comme écrasés par lui, en tant que sujets « libres ».  En dehors de ces points de vue extrêmes, il y a entremêlement des plans ou des espaces. Ce qui est vécu, c’est un mélange plutôt obscur de hasard (la pile de mon réveil est morte juste ce matin, ce qui a fait que j’ai sauté dans le train à la dernière minute et sans rien dans le ventre. D’où ma présence au bar au moment en question), de causalité (la mécanique du métro m’a transporté jusqu’à celle du train, en passant par celle de plusieurs escaliers) et de finalité (si je vais jusqu’à Lyon, c’est pour nettoyer ma tombe, tant qu’il est encore temps).  Et si, dans notre monde et à notre échelle, il n’y avait pas de pur hasard ? Si le train obéissait à une rationalité et répondait à des fonctions incontestables, quoi qu’il en soit du hasard fondamental des particules ? Si ce n’était pas le cas, je vois mal comment on pourrait prendre le train. Pourtant, cela ne renvoie pas forcément à une causalité et à une finalité solides. Ne peut-on pas faire l’hypothèse qu’on rencontre seulement des causes et des buts occasionnels ? Une cause occasionnelle, c’en est une qui ne suffit pas à produire un effet, mais qui y contribue. Il peut en aller de même d’un but occasionnel, relativement à une fin plus certaine que lui et qui mérite mieux ce nom. Mais dans notre hypothèse, il n’y a plus ni cause efficiente (qui suffit, pour l’essentiel, à produire un effet), ni cause finale (qui suffit, pour l’essentiel, à réaliser une fin). Pour expliquer le comportement du train et la conduite des voyageurs, il n’y a plus que des circonstances et des motifs partiels et occasionnels, c’est-à-dire plus ou moins hasardeux. En se cumulant, ils suffiraient bien à produire des effets, mais de façon toujours plus ou moins aléatoire. C’en serait fini des ingénieurs et des ouvriers du rail sûrs de leurs métiers et des voyageurs sûrs de leur train (et de son bar). Il n’y aurait pas dans notre monde de hasard absolu, mais un constant et inégal mélange de hasard, de causalité et de finalité, qui suffirait à rendre nos vies très incertaines, du moins en termes d’exactitude.  Nous aurions pris rendez-vous à la gare entre telle heure et telle autre, dans l’hypothèse où je ne renoncerais pas, au vu des circonstances, à prendre un train seulement censé m’amener jusqu’à vous, ni vous à attendre mon arrivée éventuelle.

 

Machine et incertitude


Notamment depuis qu'on s’est aperçu qu'en physique des particules les instruments d'observation modifient les phénomènes observés, un certain doute s'est levé à propos de l'utilisation de toutes sortes de machines. Il se trouve que les particules - en très petit et en très grand, mais aussi dans les eaux moyennes de la vie - sont devenues « clairement » notre pain quotidien.     Pourtant, le doute qui s'est levé dépend très peu de nos connaissances. Pour une part importante, il découle au quotidien de l'utilisation (ou de la simple captation) massive de machines, en général, électroniques.     Tout se passe comme si - à force de vivre densément au milieu d'électrons et consorts, et d'être traversés par eux - nous devenions extrêmement sensibles à leur très étrange comportement.      Doit-on tellement s'étonner d'apprendre que les calculs mathématiques de grande dimension, effectués à l'ordinateur (ou à la simple calculatrice), dépendent dans une certaine mesure de la marque de la machine utilisée ?      Depuis longtemps, un doute s'est levé, concernant l'aptitude des connaissances humaines à aboutir à des résultats absolument exacts, et il semble bien que cela n'ait fait que s'accélérer ces derniers temps.     Les sciences, de leur côté, ne cessent de mettre au point des méthodes correctives qui leur permettent d'éliminer un maximum d'erreurs ou de déformations, et surtout d'affiner les approximations nécessaires, en enjambant, autant que faire se peut, les inexactitudes de détail impossibles à éliminer, et elles y arrivent fort bien, si on en croit maintes applications techniques.     Pourtant, la massse de la population ne bénéficie pas de telles ressources de rigueur et de ruse. Il lui reste tout juste son « intuition », mais c'est précisément elle que notamment les machines travaillent, et à travers elles la réalité particulaire.     S'il existe un paradoxe, c'est que des machines puissantes -  rendues concevables par les découvertes de scientifiques et mises au point par des techniciens, sur la base d'un affinement sans précédent d'approximations qui concernent une incertitude, semble-t-il, fondamentale -, ont tendance à déboucher, pour la masse des utilisateurs, sur une levée d'incertitude, concernant toute leur vie, qui semble les condamner à des approximations intuitives et souvent aveugles.      Il ne s'agit ni de dire que l'intuition courante est suffisante, ni de dire qu'elle n'a aucune valeur de vérité. Il ne s'agit pas non plus de se satisfaire de la répartition moyenne d'une telle intuition (de sa lucidité et de son aveuglement relatifs).     L'important, ce serait, me semble-t-il, de mieux comprendre comment tout le corps d’un homme, et pas seulement son esprit, est plus ou moins travaillé, à l'échelle de sa vie quotidienne, par une intensification de la réalité particulaire ou, du moins, une exacerbation de sa sensibilité à cette réalité.     On peut aller jusqu'à se demander si un certain type de comportement des particules (comme on dit en physique) n'en vient pas à influer sur le comportement des hommes, du moins sur la compréhension qu'ils peuvent avoir de celui-ci (mais cela ne tend-il pas à revenir presque au même ?).     Depuis qu'on parle de corps également à propos de la matière non-vivante, c'est la spécificité de tous les corps vivants qui est devenue quelque peu douteuse.      Il est léger de se contenter de l'idée que les machines sont au service des hommes. Certes, un ordinateur ne fait que ce pour quoi il a été programmé, mais la plupart des hommes n'ont pas accès à sa programmation.     Comme écriture de base (exactitude et incertitude inséparables), la programmation des ordinateurs, entre autres choses, est une affaire de spécialistes. La masse des utilisateurs naviguent seulement à l'intérieur d'une liberté bornée par une écriture qui leur échappe.     La transcendance de ce type d'écriture rend ces derniers dépendants d’un type d'exactitude et d'incertitude qui, la plupart du temps ignoré, est néanmoins supporté et largement vécu par eux, à travers diverses utilisations.     Ce n'est pas parce que les machines sont vécues par les utilisateurs sur le mode de la certitude (en partie réalistement, en partie imaginairement) que l'incertitude fondamentale du monde particulaire qui est au coeur de celles-ci, n'agit pas sur leur corps et leur esprit.     Quant à savoir comment au juste, c'est bien difficile à comprendre.      Du probabilisme quantique au probabilisme social, il se pourrait qu'il y ait des rapports plus intimes qu'en général on ne le pense.     Quand on apprend que des ordinateurs de deux marques différentes peuvent donner, d’un long calcul, des résultats qui différent, à quoi peut-on croire encore, en toute certitude ?     Mais on n’a pas besoin de cela pour s'apercevoir qu'on passe d'un monde où ce qui méritait le nom de certitude concernait la chose en tant que telle, à un monde où toute certitude (approximative) concernant les choses dépend dorénavant du point de vue des hommes (et de la nature des instruments) qui ont à l'établir.      Toute forme de connaissance est, de façon plus communément accentuée qu'avant, fonction de la situation des hommes qui l'établissent.
Et ce n'est pas parce que des machines les aident de plus en plus à l'établir, au point de paraître plus d'une fois presque se substituer à eux, qu'elles ne sont pas elles-mêmes en situation, c'est-à-dire contraintes de rendre les connaissances qu'elles permettent d'acquérir, relatives à leur degré d'avancement technologique, voire à leur marque, vraisemblablement aussi à leur emplacement particulier dans l'espace, et plus profondément au type de réalité incertaine dont leur fonctionnement procède.
    Tout se passe comme si l'accès, devenu problématique, à toutes sortes d'objets de recherche supposait impérativement de prendre en compte la situation complexe du sujet (mélange d'hommes et de machines) qui cherche à les connaître. Et cela va bien au-delà de la notion traditionnelle de subjectivité : il s'agit d'une situation « subjective » qui, correctement mise au point (c'est--dire elle-même connue et agie), devient une condition sine qua non de toute forme de connaissance « objective ».     Il ressort de là, à la fois, la notion d'une situation d'observation ou d'expérience, mais aussi de calcul et de théorisation hypothétique, qu'on peut dire subjective, seulement au sens où elle tend au plus haut degré d'objectivité possible ; et, complémentairement, la notion d’un type de connaissance qu'on peut dire objective, seulement au sens d'une approximation, poussée le plus loin possible (ou autant qu'il est utile), de la réalité des objets à connaître.     On peut le dire ainsi : l'opposition entre subjectivité et objectivité n'a plus grand sens (et cela, plus ou moins, partout). L'une ne peut plus prendre sens que par l'autre, au bout de tout un effort mental.      Et ce qui est vrai des sciences les plus « dures » l'est, notamment via les nouvelles technologies, de la vie de tous les hommes (du moins, de ceux qui vivent dans des sociétés développées, notamment en ce qu'elles les enveloppent densément dans leurs rets financiers et numériques).     Approximations, probabilités, incertitude avérée, certitude relative, etc., deviennent le pain quotidien, et non gratuit, de la plupart des gens qui sont suffisamment sensibles à ce qu'ils vivent. S'il y a encore des adeptes de la certitude absolue (des dogmatiques), c'est au prix d'une schizophrénie qui se paie de plus en plus cher, ou alors ce sont autant d'idéologues déguisés en savants.      La plupart des hommes sont obligés de reconnaître que leur vie devient incertaine. Mais, alors que cela découle de toute une culture de l'incertitude économique à l'échelle du monde, cela est en même temps inscrit dans l'air du temps par les sciences et les technologies.      Les manières d'« écrire » (économiques, sociologiques et psychologiques, scientifiques et technologiques) qui influent principalement sur la vie des hommes, vont largement de pair : elles se constituent et se renforcent les unes les autres.     En effet, même devenues étranges, des formes d'écriture (ou de dessin et de peinture), très souvent numériques, - modèles, lois, modes de calcul, de raisonnement, de programmation, de fonctionnement, etc. - conditionnent amplement, quoique de façon souvent implicite, la vie la plus spontanée des hommes. En un sens, on en est toujours au respect obligé des Ecritures.     Mais on aurait tort d'en conclure que toutes ces formes d'écriture n'existent que pour défendre les mêmes intérêts particuliers. La réalité est beaucoup plus complexe : elles sont certes des instruments appelés par une dynamique particulière de l'histoire, mais, en même temps, elles ne s'y réduisent pas. D'où leur utilisation possible, quoique ardue, pour tenter le passage vers une dynamique différente.      Avec nos superbes machines et sans elles, nous vivons une espèce de probabilisation tous azimuts de la vie. Aujourd'hui, nous ne pouvons pas plus être absolument certains d'une option politique que de l'avenir de notre couple.     Et beaucoup de choses que nous attribuons facilement à un surcroît de liberté qui nous serait accordée et que nous nous accorderions, relèvent en vérité (approchée) de ce que, fondamentalement, nous subissons un tel état de fait : plus précisément un état de brouillage de la notion de fait (et de loi) absolument objectif. Notre liberté reste donc bien plus à gagner, à certaines conditions, qu'elle n'est simplement constatable.      Un tel état trouble de fait peut conduire à s'abandonner à une sorte de scepticisme mou qui renonce à toute forme d'engagement et s'en remet à une vie au jour le jour. C'est une version, sans aucune ossature, de la flexibilité à laquelle forcent et invitent les intérêts étriqués du système. Ce comble de l'aliénation pourra être vécu comme une « pure » liberté.     Mais un tel état peut conduire aussi à redoubler d'efforts pour chercher, collectivement et individuellement, une nouvelle façon de s'orienter et de tenter de transformer les choses en profondeur, qui évite, à la fois, l'écueil de l'arbitraire objectiviste (« c'est ainsi et pas autrement »), lequel rend l'action dangereuse, et celui de l'arbitraire subjectiviste (« ce peut être ainsi ou, indifféremment, autrement ») qui rend l'action absurde.     Ce n'est pas parce qu'on est tenu à des approximations qu'on doit renoncer à la plus grande exactitude possible et ce n’est pas parce qu'on a affaire à des probabilités qu'on doit renoncer à agir, avec toute la prudence requise.
Détermination et prudence peuvent devenir fonction l'une de l'autre, sans que l'une ait à être sacrifiée à l'autre. De même, imagination et rationalité.
    Mais cela demande beaucoup plus d'efforts, de la part de chacun, qu'à l'époque des vérités ontologiques (quand on pensait qu'elles concernaient absolument l'être lui-même).     Or le meilleur des sciences peut nous aider en cela, comme exemple d'un effort multiple que la probabilisation du monde, du moins de la vision qu'on en a aujourd’hui, ne décourage jamais : d'un effort capable de retourner les limites découvertes de la connaissance en nouveaux outils pour connaître le monde, d'une façon approchée mais suffisante pour le transformer.      Et on aurait grand tort de laisser ces outils jouer seulement au bénéfice des responsables actuels du monde (et de leur soi-disant hypermodernisme) : ceux-là mêmes qui, sauf (improbables) exceptions, le dirigent sans jamais en répondre sérieusement (se donnant eux-mêmes, par ce comportement, comme les simples instruments, quoique d'apparence parfois sophistiquée, du devenir opaque d'un certain système).        

 

Si l'on ose dire      


En littérature et au-delà, se pose la question d'une écriture de l'incertitude qui soit couplée à une incertitude de l'écriture. L'une fait et a besoin de l'autre.     S'il y a trop d'incertitude dans l'écriture, elle ne vaut rien, car elle doit être suffisamment appropriée et précise. Mais, si en elle on trouve trop de certitude, elle ne vaut rien non plus, car une écriture qui ne doute pas de son fondement et de son objet, d'elle-même comme du monde, peut asséner seulement des vérités trop pleines.     Il faudrait donc naviguer entre vérité trop vide et vérité trop pleine, sans jamais être très sûr de ne pas faillir d'un côté ou de l'autre.      Les particules virtuelles du vide quantique (lequel est peut-être une fiction) ont ceci de bon qu'elles semblent exister essentiellement pour affirmer celui-ci. A l'inverse, ce vide ne se conçoit pas sans de telles particules qui apparaissent et disparaissent.     N'est-ce pas là comme un modèle idéal pour des rapports subtils entre un fond inépuisable et une écriture qui ne s'imagine pas graver, s'enfonce à peine et affleure à peine à la surface de son « support », consciente (ou plutôt subconsciente) qu'elle est, à la fois, d'une immense exigence et de devoir être reprise sans fin, d'être effacée aussi pour que la tâche soit différemment recommencée par d'autres ?       Où l'on retrouve Mallarmé, l'inventeur en quelque sorte des dés littéraires, et ses grands espaces blancs, même s'ils sont dans ce modèle plutôt noirs : son idéal de subtilité, de plume légère au tracé à la fois continu et raréfié à l'état de points épars, son idéal de certitude de l'incertitude et d'incertitude de la certitude.      Un coup de dés jamais n'abolira le hasard. Par contre, il se pourrait qu'un hasard monstrueux épuise à tout jamais la série des coups de dés possibles, du moins pour les joueurs humains.     Car pour ce qui est du vide, on peut lui faire confiance. Il n'est pas près de cesser de cracher des ombres de dés fugaces, de soi-même (si l'on ose dire) à soi-même, sans qu'on ait à en escompter aucun autre résultat que l'apparition par hasard d'une particule, vaguement plus durable que les autres, qui mérite (si l'on ose dire) d'être qualifiée de matérielle.
 

Gérard Lépinois, mars 2009

 

D’un sentiment général d’impuissance
à la confiance en soi
et à un climat de confiance


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Notre école où l’on s’ennuie, où l’on bavarde, cette école incapable de mettre en mouvement, pour leur développement, les jeunes qu’elle accueille, de mettre en branle leurs pouvoirs et leur volonté est à l’image de notre société où l’on s’ennuie, où on travaille de moins en moins, où on joue de plus en plus, où l’on est retraité de plus en plus longtemps, où on ne prend que des risques imbéciles, où l’on a perdu le sens du projet, l’esprit d’initiative. Cela vaut pour les individus, les entreprises, les banques, les pouvoirs (de la commune à l’État). Une société qui sacrifie l’économie physique, la recherche, la culture, la santé, l’école, qui est sans avenir, sans projet, a l’école qu’elle mérite : une école sans mission, sans passion.
Le sentiment dominant de cette époque, de cette société, c’est l’impuissance. Je vois trois discours contribuant à diffuser ce sentiment :
– le discours écologiste, généralement anti-scientifique, anti-technologique, hostile au progrès, nous menaçant d’épuisement des ressources, d’effet de serre, de trou dans la couche d’ozone, de fonte des glaces polaires, préférant la nature à l’homme, l’animal à l’homme, véritable lobby à l’échelle mondiale, représenté par le WWF, Greenpeace, lobby anti-nucléaire, concepteur de projets comme Natura 2000 et de notions comme le « développement durable »
– effet de ce type de discours : je demandais un jour à une metteure en scène, soucieuse de sortir les spectateurs de leur position de consommateur culturel, si elle voulait pour les Africains ce qu’elle avait en France : de l’eau potable, de l’électricité d’origine nucléaire, des médicaments ; eh bien, cette jeune femme qui a fait l’Institut d’Études Politiques de Paris m’a répondu qu’elle ne savait pas ce qu’il fallait pour les Africains, qu’elle se méfiait des pensées fortes (à prétention universelle comme le progrès scientifique et technique) et préférait les pensées faibles (je n’ai pas de solutions pour eux)
– le discours démographique nous menaçant de surpopulation, d’abaissement du niveau de vie, de fossé entre le Nord, riche, et le Sud, pauvre, de flux migratoires, d’invasion par les immigrés et les épidémies
– effet de ce type de discours : la peur et ses « remèdes », racisme, nationalisme, populisme
– le discours économique, celui du libéralisme à prétention mondialiste avec ses serviteurs zélés : technocrates du FMI, de la BM, technocrates des banques centrales et de tout le système bancaire
– effet de ce type de discours : il n’y a pas de volontarisme politique possible dans le monde du marché ; le monde du marché, c’est le monde de la libre concurrence et tout obstacle à la libre concurrence doit être levé ; c’est ce qu’on appelle « déréglementer », « déréguler » ; si tu sais entendre ce que les mots disent, tu entendras « déréguler » c’est-à-dire absence de règles, c’est-à-dire loi de la jungle, loi du plus fort ; un tel monde, le monde de la libre entreprise, de la libre finance, du libre marché, c’est un monde sans foi ni loi où l’homme est un loup pour l’homme.
Ce sentiment négatif révèle malgré tout une certaine conscience : on sent que ça ne va pas, qu’on est mal barré, on ne sait pas quoi faire pour redresser la barre. Alors, on se laisse aller, on laisse aller les choses.
Sur ce sentiment d’impuissance, fleurit l’irresponsabilité. Après moi, le déluge ou la canicule. Je roule en voiture climatisée. Je travaille dans des bureaux climatisés. Je vis dans un appartement ou une maison climatisée. Puisque je ne peux agir sur le monde (proche ou lointain), je vis à ma façon sans me soucier des autres et des conséquences. Je trafique ma mob ou mon scoot. Je pousse à fond ma moto, ma sono, ma radio. Je jette mon mégot. Je passe au rouge. Je ne marque pas le stop. Je tronçonne à 6 h du matin. Je piscine à minuit. Bref, l’irresponsabilité (l’irrespect des règles de civilité et des règlements) est considérée comme expression de notre liberté. Être libre, c’est faire n’importe quoi, en se moquant de la loi. Ces comportements s’observent du jeune âge au grand âge. Il n’y a plus de sage.
Le monde dans lequel nous vivons est complexe. Et cela décourage le grand nombre. Chercher à le comprendre pour pouvoir y agir est difficile. Et cela décourage le grand nombre. Malgré la surinformation, la médiatisation, l’essentiel reste caché. Sauf exception, on ne sait rien de ce qui se dit et se décide à la Maison blanche, à l’Élysée, chez Loockeed, Coca-Cola, United Fruit, Microsoft, Sony, au FMI, à la BCE… Les discours des présidents, les bilans et perspectives des banques et des multinationales ne sont que des habillages plus ou moins habiles pour obtenir l’adhésion au mieux, l’indifférence au moins des gogos que nous sommes et considérés comme tels. On ne comprend ce qui s’est passé, qu’après, quand on voit les conséquences des décisions prises, quand les archives sont rendues publiques. Et l’on découvre la manipulation des opinions, que l’on soit en régime de dictature ou de démocratie. Paradoxalement, la manipulation révèle de la part des décideurs leur appréhension de l’opinion et donc le pouvoir de l’opinion, notre pouvoir. Chacun peut prendre la parole, la plume, envoyer des mails, des courriels. Une intervention individuelle n’est pas nécessairement inefficace. Les interventions collectives ne sont pas nécessairement efficaces. S’organiser pour être efficace, s’organiser en syndicats, en partis, en collectifs, en coordinations, en associations, en ONG, demande beaucoup de vigilance car là aussi la manipulation est fréquente. Dès qu’il s’agit de pouvoir, de lutte pour le pouvoir, il y a risque et « chance » de manipulation. Pouvoir et contre-pouvoir, pour être manipulateurs, pratiquent le double langage. Le pouvoir a un langage secret, caché pour les siens, sa caste, et un langage public pour l’opinion, langage souvent simpliste, à coups de petites phrases, de slogans vides. Un contre-pouvoir a un langage codé pour ses militants et un langage public pour l’opinion, souvent simpliste, à base de slogans vides. Le double langage permet de faire le contraire de ce que l’on dit, de ne pas tenir ses promesses… Ces pratiques de manipulation, de double langage, contribuent à discréditer la politique, les politiques. Les gens mettent tous les politiques dans le même sac : tous pourris, et se détournent de la politique, s’abstiennent ou votent extrêmes c’est-à-dire irresponsables même si certaines analyses des extrêmes sont à entendre parce que révélatrices de ce qui se pense dans les têtes d’en bas. Bref, le discrédit de la politique affaiblit le politique, renforce le libéralisme sauvage, et contribue au sentiment d’impuissance, à la rage engendrée par l’impuissance d’où ces montées de violence qui font peur, le sentiment d’insécurité.
Attitudes et décisions irresponsables de chacun participent à augmenter le sentiment général d’impuissance. Attitudes et décisions responsables peuvent contribuer à reconstruire ou à construire chez chacun, la confiance en soi et à créer, recréer un climat de confiance. Mieux vaut respirer du bon air que de l’air pollué, mieux vaut vivre dans un climat de confiance que de méfiance, de violence.
Donc, d’un côté, l’action sur le monde par la conquête d’un plus ou moins grand pouvoir manipulateur (un contre-pouvoir n’est pas moins manipulateur qu’un pouvoir), de l’autre, l’action – le travail sur soi et en vérité. Entre le tout-action-sur-le-monde et le tout-travail-sur-soi, il y a place pour une infinité de comportements, de un peu d’action sur le monde et beaucoup de travail sur soi à beaucoup d’action sur le monde et un peu de travail sur soi. Bien sûr, je m’adresse ici à ceux qui veulent se bouger-un peu-beaucoup et auxquels je veux donner confiance, montrer qu’ils peuvent entreprendre, passer de l’irresponsabilité à la grande responsabilité. J’espère au passage convaincre quelques adeptes du ni-ni, ni action sur le monde, ni travail sur soi, de renoncer à l’état de feuille, de légume, de larve, de mollusque, de veau pour s’essayer à devenir homme, c’est-à-dire acteur, créateur, penseur, inventeur, découvreur.
Je partirai d’un constat. Le monde, jeunes et adultes et vieux, est sous influence. Sous l’influence d’une culture de la mort, made in USA and Japan. L’american way of life, en réalité of death, est le mode de vie dominant, tendant à s’universaliser, à uniformiser la planète. Nous sommes engagés entre autres dans une guerre culturelle, idéologique sans que nous ayons conscience de cet état de guerre. Parler de l’exception culturelle française, c’est déjà reconnaître que la culture dominante est anglo-américano-nippone. Et vouloir la reconnaissance de cette exception, c’est déjà être dans une position de faiblesse. Parler de résistance à la mondialisation, c’est encore être dans une position de faiblesse. Les idéologues américains qui fournissent au pouvoir américain les outils intellectuels de sa domination ont produit le concept et les scénarii du choc des civilisations. Soucieux de leur hégémonie et de leur durée, les USA (pouvoir politique et puissances économiques) sont offensifs. Nous, nous sommes sur la défensive. Nous parlons d’un monde multipolaire, de dialogue des cultures, mais nous sommes quasi-inactifs. La soi-disant exception culturelle française a pourtant produit les droits de l’homme et la devise de la République. Voilà une déclaration qui a aujourd’hui une valeur universelle, qui est une référence universelle pouvant d’ailleurs être améliorée, enrichie. La France et l’Europe – mais encore faudrait-il une Europe politique et non l’Europe technocratique – ont tous les atouts pour être offensifs. Nous sommes par exemple le premier pays touristique du monde. Ce qui attire le monde, ce sont nos villes : Paris, Carcassonne, nos monuments ou réalisations : Notre-Dame de Paris, la Tour Eiffel, nos musées, nos festivals : Cannes, Avignon, Aix, Deauville, notre cuisine, nos vins, nos fromages, notre haute couture, nos parfums, nos lieux branchés : le Lido, le Moulin Rouge, Saint-Trop, notre façon de vivre, notre hospitalité envers les damnés de la terre, les exilés politiques, nos valeurs et la défense de ces valeurs universelles : la justice, la liberté, la paix, l’égalité, la fraternité. Comme le tourisme est devenu une industrie et un commerce, cela a eu des conséquences : le bétonnage des bords de mer, une certaine désertification des campagnes, une appropriation par Anglais, Allemands, Belges, Néerlandais de quantité de nos fermes, mas, terroirs car pour eux, il fait bon vivre en France. Le tourisme, tout en restant une industrie et un commerce, devrait devenir le souci du plus grand nombre. Accueillir, inviter chez soi des jeunes, des étudiants, Américains, Australiens, Anglais, Japonais, voilà une manière intelligente de mener la guerre culturelle pour faire valoir le dialogue des cultures et renforcer le poids de la France. Les jumelages de villes souvent vides de contenu devraient être pris au sérieux : se jumeler avec une ville américaine, avec une Japonaise, avec une Russe, avec une Indienne, avec une Chinoise, quel programme ! Pour que la France s’exporte, pour qu’elle retrouve sa grandeur, son influence, qu’elle soit accueillante ! Et que cette politique d’accueil ne soit pas le fait seulement des agences de voyages, mais qu’elle soit orchestrée par le pouvoir (de l’État aux communes).
Par cet exemple, généralisable à bien des domaines, on devine que le sentiment d’impuissance n’a pas de bases objectives, que c’est dans les têtes que cela se passe, en particulier dans les têtes des élites qui, au lieu de penser, de proposer, d’œuvrer dans une certaine idée de la France, ne pensent qu’à la reconduction de leurs privilèges et pour cela collent aux préoccupations immédiates des Français. Aujourd’hui on ne fait plus de la politique, on fait de la compassion. Les Américains ne s’y trompent pas qui voient dans les Européens, des Munichois, c’est-à-dire des capitulards. La soumission de nos élites à l’idéologie libérale, à l’ami américain, véhiculée par nos grandes écoles, l’ENA en particulier, est en grande partie responsable de l’immobilisme de la société, du sentiment d’impuissance qui y règne. Des élites encamisolées, c’est la paralysie d’un pays. Nos élites, polluées par l’idéologie de ceux qui nous font la guerre, contribuent à faire de nous le petit pays que leurs mentors souhaitent soumettre. L’idéologie libérale récuse les notions d’intérêt général, de bien commun, de res publica, de vouloir-vivre ensemble. Elle génère à l’opposé le chacun pour soi, un darwinisme social qui veut que l’homme soit un loup pour l’homme, que les riches soient toujours plus riches, les pauvres toujours plus pauvres, les forts plus forts et les faibles plus faibles, nouveau système de castes où la caste dominante n’a qu’un objectif : obtenir par tous les moyens la rente financière assurant ses beaux jours. Prédateurs féroces, ces rentiers, ces financiers s’en prennent à tout ce qui produit de la richesse, à tout ce qui peut engendrer de la richesse. Nos élites ont dans leur bon usage de cette idéologie, rentabilisé leur diplôme : c’est le diplôme-rente à vie. Sortir de Polytechnique avec tel rang à 22-23 ans, voilà ce qu’on monnaie toute sa vie. Les salaires exorbitants de nos chefs d’entreprise révèlent bien que ce qui les anime est de se mettre à l’abri du besoin pour plusieurs siècles. Leur cynisme ne peut que faire tâche d’huile. Combien de gens d’en bas qui, rêvant de s’en sortir, rêvent de s’en sortir en gagnant le plus vite possible, par tous les moyens, le plus de fric possible. En haut, les grands hold-up, les OPA d’initiés, meurtrières pour l’emploi. En bas, les petits trafics, les petits braquages. Au milieu, les otages, branchés sur leur télé, profiteurs quand ils le peuvent, joueurs espérant gagner le gros lot et toujours perdants.
Alors, en quoi consiste cette confiance en soi, praticable même en temps d’impuissance généralisée ? D’abord en nos capacités à chacun. Capacité à réfléchir, à se servir de son esprit critique, à penser. Capacité à imaginer, à se faire des films qu’aucun cinéaste d’Hollywood ne réalisera. Capacité à concevoir et réaliser des projets. Capacité à construire ses convictions et ses valeurs et à les questionner pour les valider ou les invalider et à les mettre en pratique. Capacité à chercher la vérité pour vivre en vérité.
Ensuite confiance dans les capacités des autres. Il s’agit donc pour toi d’évaluer ce que vaut l’autre au moment où tu le rencontres et de mettre en œuvre ton auctoritas d’auctor. L’étymologie nous le dit. L’auctor est celui qui augmente la confiance, celui qui pousse à agir, qui fait avancer, qui promeut. L’autorité engage à agir, à s’autoriser, à devenir auteur. Ton autorité, bien comprise, c’est-à-dire qui ouvre des voies, des passages praticables – et pas des impasses – autorise l’autre à s’autoriser, à devenir auteur. Évidemment pour autoriser l’autre, il faut aussi que tu t’autorises c’est-à-dire que tu te libères de tes a priori, de tes préjugés, de tes préventions, de tes soumissions. Avant d’apprendre, il faut désapprendre. Pour apprendre à être, il faut désapprendre à paraître. Désapprendre à avoir.
Enfin confiance dans ta culture. Confiance dans la langue française. Confiance dans la littérature française, dans la philosophie française, dans le théâtre, le cinéma, la chanson française, dans la peinture, la sculpture, la musique française… Et au-delà, confiance dans la culture européenne dont le patrimoine est considérable, vieux de 2 500 ans, quand celui des USA a 200 ans à peine. Prenons l’exemple du théâtre. Le théâtre européen depuis la Grèce antique, depuis Eschyle jusqu’à Koltès, Lagarce, Gabily, c’est au moins cent auteurs majeurs, mille chefs-d’œuvre universels. Ce n’est donc pas une exception culturelle. Or que constate-t-on ? Sur mille chefs-d’œuvre, trente sont régulièrement mis en scène de dix auteurs majeurs. Nous-mêmes, Français, Européens, n’avons pas droit à notre répertoire, pourtant universel donc vecteur essentiel pour reprendre l’offensive dans la guerre culturelle qui nous est faite, guerre du même genre que celle menée par les USA via la CIA pendant les 40 ans de guerre froide avec l’URSS1. Ce qui a valu hier vaut aujourd’hui. N’attendons rien de bien de l’ami américain qui craint par-dessus tout que l’Europe devienne une Europe politique et qui fait tout, avec le concours des Anglais, pour qu’elle ne soit qu’un marché de libre-échange.
En reprenant confiance en soi, en redonnant confiance à d’autres, en s’immergeant avec confiance dans notre culture pour mettre en valeur notre patrimoine ou pour l’enrichir de notre propre apport, nous nous sentirons mieux dans nos têtes, nous n’aurons pas à déléguer notre fierté à nos sportifs quand ils gagnent, à nos stars quand elles s’exportent, parce que nous serons fiers de nous, de nos initiatives, de nos projets, de nos réalisations, de notre manière d’être et de vivre (dans la vérité, le dialogue et le partage et non dans la frime, la compétition et le chacun pour soi). Le présent nous paraîtra engageant et l’avenir bien engagé. Du No Future au goût du présent et de l’avenir. D’une culture de la mort à une culture de la vie. D’une culture de la médiocrité à une culture de l’excellence. Du laxisme à l’exigence. De la démagogie à l’autorité (au sens étymologique). Telles sont les voies que nous souhaitons te proposer parce que nous t’aimons – tous les jeunes au-delà de nos propres enfants – et que nous te faisons confiance.

 

Jean-Claude Grosse
Pour une école du gai savoir
Les Cahiers de l'Égaré, 2004

 
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la rafle du billet vert 14 mai 1941

13 Mai 2021 , Rédigé par grossel Publié dans #agora, #pour toujours

Ils s’en vont, les derniers survivants des rafles françaises antisémites. Ils emportent avec eux leur mémoire à vif, leurs souvenirs de chair et d’os. Restent, contre l’oubli ou le négationnisme, leurs témoignages écrits ou enregistrés, et puis des photos, qui sont parfois une miraculeuse relève des êtres enfuis. Certaines sont connues de longue date, d’autres surgissent soudain du néant d’un carton, de la poussière d’un grenier… Comme il y a quatre-vingts ans tout juste, pour cette journée du 14 mai 1941, baptisée la « rafle du billet vert ».

Lior Lalieu-Smadja, responsable de la photothèque du Mémorial de la Shoah, gère un fonds d’archives de 350 000 photos, solide rempart contre le déni. Mais quand deux collectionneurs de sa connaissance l’ont appelée, à l’automne 2020, afin de lui montrer leurs dernières acquisitions, elle ne se doutait pas de leur ampleur. « La découverte d’une vie », assure-t-elle.

Ces visiteurs apportaient 200 planches-contacts, proprement fixées et rigoureusement numérotées sur d’épais cartons gris foncé. Elles montraient, pour l’essentiel, la vie quotidienne et le cérémonial de l’occupant dans Paris. Mais, à partir du numéro 182, cinq planches, soit plus de 100 clichés, retraçaient presque heure par heure le déroulé de la « rafle du billet vert », la première opération d’envergure menée contre des juifs en zone occupée, seize mois avant celle du Vél’d’Hiv. « Tout d’un coup, on voyait des images qui correspondaient exactement à ce que les témoins racontaient, décrit Lior Lalieu-Smadja. C’était incroyablement émouvant. »

Ce 14 mai 1941, plus de 3 700 hommes, âgés de 18 à 60 ans, réfugiés originaires de Tchécoslovaquie, d’ex-Autriche et surtout de Pologne, sont arrêtés en divers lieux de la région parisienne et transportés dans les camps de Pithiviers et Beaune-la-Rolande (Loiret).

Plutôt que de « rafle », il conviendrait davantage de parler d’une souricière, voulue par l’occupant mais tendue et orchestrée de bout en bout par la police française. Tout est là, en noir et blanc, dans ces vues d’une étonnante qualité technique et même esthétique, accablantes pièces à conviction de la collaboration de l’Etat français.

Brève convocation

Des listes de recensement des juifs avaient été établies dès octobre 1940, quand Pétain signa les premières mesures antisémites. S’appuyant sur ces fichiers, les commissariats parisiens envoyèrent à l’adresse de 6 494 juifs étrangers une brève convocation, libellée sur un papier vert qui donnera son surnom à l’opération.

« [M. X] est invité à se présenter en personne accompagné d’un membre de sa famille ou d’un ami, le 14 mai 1941, à 7 heures du matin, [suivait une adresse parisienne] pour examen de sa situation. Prière de se munir de pièces d’identité. La personne qui ne se présenterait pas aux jour et heure fixés s’exposerait aux sanctions les plus sévères. » Parmi les destinataires, près de 2 000 flairèrent le danger. Ils choisirent de se mettre hors la loi, de se cacher ou de s’enfuir en zone non occupée avec leur famille. Les autres tombèrent dans le traquenard.

Ce 14 mai, un photographe allemand de la Propagandakompanie (PK), une unité de la Wehrmacht chargée de l’endoctrinement, est présent dans le gymnase Japy (11e arrondissement), le principal centre réquisitionné pour cette opération. Lior Lalieu-Smadja et les historiens du Mémorial pensent avoir retrouvé son nom : Harry Croner. L’homme a alors 38 ans. Ancien publicitaire, il avait ouvert un magasin de photos à Berlin, en 1933, avant d’être mobilisé au sein de la PK. Quand il ne mitraille pas les parades militaires sur fond de monuments parisiens, il suit sous les lambris les hauts dignitaires nazis.

Ce jour-là, il accompagne à Japy Theodor Dannecker, conseiller aux affaires juives de la Gestapo parisienne, et une poignée d’officiels allemands. A leurs côtés, François Bard, le préfet de police. Des policiers déférents, sanglés dans leur costume croisé, expliquent aux visiteurs où ils en sont de leur besogne. Des plans plus larges montrent des centaines d’hommes parqués dans les gradins et balcons du gymnase, l’air un peu hébété. Comprennent-ils que la nasse s’est refermée sur eux ? Leurs papiers leur ont été confisqués. Des policiers, ceux-là en uniforme, bloquent les sorties.

Madeleine et Arlette Testyler, nées Reiman, avaient 10 et 8 ans quand leur père, Abraham, a quitté l’appartement de la rue du Temple pour répondre à la convocation. Malka, sa femme, l’avait supplié de ne pas y aller. « Qu’est-ce que je risque ? », avait rétorqué Abraham.

Né en Pologne, il avait fui les persécutions et était devenu fourreur en France. Il ne cessait de louer son pays d’adoption, la patrie de Voltaire, Diderot, Zola, Rousseau… Quand il citait ces noms inconnus, la petite Arlette pensait que c’était là des amis à lui. « Si tu te perds dans la rue, demande à un policier de te ramener à la maison », recommandait Abraham à Arlette, tout confiant qu’il était dans les autorités. A la déclaration de guerre, bien qu’apatride, il s’était engagé, fier de porter l’uniforme. Son capitaine lui avait dit : « Vous êtes Français. » Alors, quand le commissariat de la rue Beaubourg l’a convoqué, il a cru à une formalité.

Daniel Finkielkraut, le père du philosophe Alain Finkielkraut, s’est lui aussi rendu au « poste », avec cette même confiance en son pays d’accueil. D’origine polonaise, débarqué à Paris à la fin des années 1920, il avait 35 ans en mai 1941 et habitait dans le 10e arrondissement, où il exerçait le métier de maroquinier. Daniel racontera des années plus tard à son fils, né en 1949, comment il s’était laissé prendre à la convocation du billet vert. « Il était légaliste, explique Alain Finkielkraut, il avait un statut d’apatride et s’est dit que la loi française le protégeait. Il ne s’est pas méfié. » Le père ne s’épanchera guère auprès de son fils sur ce qu’il avait vécu dans cette période, ne lâchant ses souvenirs que sous forme d’anecdotes. « Je ne l’ai peut-être pas assez interrogé à l’époque », regrette le philosophe.

A Japy, les accompagnants se voient remettre une liste des affaires à fournir au détenu. « Deux couvertures, un drap de lit, un rechange de corps, un couvert, une gamelle, un verre à boire, articles de toilette, carte d’alimentation, des vivres pour vingt-quatre heures. »

Harry Croner photographie à l’extérieur les files d’attente de mères et de femmes, avec des enfants, qui apportent une petite valise ou un balluchon tenu par de la ficelle. Des bus parisiens se garent bientôt. Les hommes sont embarqués, toujours sous l’objectif du photographe. Le « reportage » se poursuit à la gare d’Austerlitz, où les prisonniers montent dans des wagons de troisième classe.

D’autres photos sont prises, le 16 ou le 17 mai, au cœur des camps de Pithiviers et de Beaune-la-Rolande, où sont arrivées les victimes du « billet vert ». On y voit les baraques en bois, les installations sommaires, les châlits recouverts de paille, le linge qui pend, les cuisines où se prépare la soupe de rutabaga, les latrines, les frises de barbelés… Et surtout cette foule d’hommes dont le chapeau, la casquette ou le béret indiquent la condition sociale. Des képis bien français les surveillent.

« Il n’y avait pas un Allemand à Pithiviers. La collaboration marchait très bien. » Quand il évoquait le quotidien du camp, Samuel Chymisz avait l’humour grinçant, à moins que ce ne soit le rire désespéré des êtres trahis. Mort en 2009, il détaillait, dans un témoignage recueilli en 2004 par le Mémorial de la Shoah, les conditions de vie, la nourriture abominable qui laissait les hommes morts de faim, et racontait aussi la dureté des gendarmes, sans pitié, au début du moins. Né à Varsovie en 1920, arrivé en France à l’âge de 7 ans, devenu tailleur à Paris, il avait 21 ans, venait de se marier et d’avoir un enfant quand il a été convoqué au gymnase Japy avec son frère Herz, de deux ans son cadet. Ils avaient été embarqués avec le balluchon apporté par leur mère. « Il n’y avait que des juifs. On a vite compris », disait-il. Mais comment se douter, en ce mois de mai 1941, que ce n’était là que l’antichambre de quelque chose de bien plus monstrueux ?

La dureté des conditions, décrite par Samuel Chymisz et visible sur les photos d’Harry Croner, ne se retrouve évidemment pas dans les quelques prises de vue sélectionnées pour alimenter la presse collaborationniste. Passées par la censure, recadrées, détournées de leur sens, elles atterrissent dans les colonnes du Matin ou de Paris Soir. Elles accompagnent des récits écrits par de pseudo- « reporters » qui visitent le camp. « J’ai vu des juifs travailler », écrit Henry Coston, antisémite notoire. Un autre vante les conditions de vie agréables de ces « parasites », dorlotés alors que le pays souffre des restrictions. « A Pithiviers, les juifs font du camping… forcé », plaisante un autre.

Départ pour l’inconnu

Les mois passent. Le quotidien s’organise. Une routine s’installe, faite de corvées et d’heures mornes. Samuel Chymisz devient chef des pompiers. La surveillance se relâche. Les gendarmes sont suppléés par des douaniers désœuvrés ou de vieux « territoriaux ». Certains gardiens acceptent de faire passer des messages entre les détenus et les familles ou d’introduire des colis alimentaires.

Malka, l’épouse d’Abraham, a rencontré l’une de ces bonnes âmes, un certain Schifmacher, un gendarme lorrain qui obtient même pour la famille des droits de visite. Il va plus loin encore et héberge les deux filles qui sont scolarisées dans une institution chrétienne de Pithiviers. Les Reiman témoigneront en sa faveur à la Libération.

Des prisonniers sont embauchés dans des fermes de Sologne pour les moissons. Accompagnant toujours leur mère, Madeleine et Arlette retrouvent leur père, Abraham, dans l’une d’elles pendant quelques jours. Des permissions sont accordées aux détenus à l’occasion d’événements. Daniel Finkielkraut reviendra ainsi à Paris à au moins une reprise, sait son fils. La plupart retournent comme lui au camp. Malka supplie toujours Abraham de fuir. Il s’y refuse. « Il gardait confiance dans la France et ses promesses », regrette sa fille Arlette, mais il y avait aussi la peur des représailles contre sa famille et celle d’être expédié à Drancy, un nouveau camp réputé plus dur que celui de Pithiviers. Plusieurs centaines d’hommes s’évadent malgré tout, provoquant chaque fois la colère des Allemands et des tours de vis des gardiens.

Au printemps 1942, la discipline se resserre encore. Les Allemands font leur apparition. Le 8 mai, 289 hommes sont transférés au camp de Compiègne (Oise), d’où ils partent, le 5 juin, pour l’inconnu. Peu après, trois trains se forment à Pithiviers et Beaune-la-Rolande, composés cette fois de wagons à bestiaux : le convoi 4 (1 007 déportés, dont Abraham Reiman), le 25 juin ; le convoi 5 (1 047 déportés, dont Daniel Finkielkraut), le 28 juin ; le convoi 6 (931 déportés, dont Samuel Chymisz), le 17 juillet. Les deux derniers convois sont complétés par des juifs arrêtés ailleurs en France, dont la romancière Irène Némirovsky. Leur destination : Auschwitz. Seuls 273 d’entre eux reviendront du camp d’extermination, dont Daniel Finkielkraut et Samuel Chymisz. Abraham meurt, lui, du typhus en novembre 1942.

Les deux sites du Loiret ont été vidés précipitamment de leurs occupants. Il y a une raison à cela : la rafle du Vél’d’Hiv, les 16 et 17 juillet 1942, exige qu’on fasse de la place.

A 6 heures du matin, le 16, Malka et ses deux filles, qui sont revenues à Paris pour les vacances, sont arrêtées à leur tour par la police française. Affolée, Arlette se souvient avoir tiré le bas de la robe de chambre de sa mère, en la suppliant : « Appelle Voltaire, Diderot, Zola ! » La maman et ses deux filles sont envoyées à Beaune-la-Rolande, camp toujours gardé par des Français. Elles sont libérées grâce à l’intervention de l’employeur de Malka, et elles parviendront à se cacher jusqu’à la fin de la guerre chez une famille de Vendôme, dans le Loir-et-Cher.

Appel à témoins

A Paris, le photographe Harry Croner continue, lui, de travailler pour la PK, mais son horizon s’obscurcit. A la fin de 1941, ses supérieurs décident de le radier quand ils découvrent que son père est juif. De retour à Berlin, il perd son laboratoire, avant d’être transféré sur les chantiers de construction du mur de l’Atlantique.

En 1946, il reviendra en Allemagne, reprendra son ancien métier et deviendra même le photographe de toutes les personnalités de passage à Berlin, stars de cinéma ou figures politiques, comme Martin Luther King. Il est mort en 1992, sans jamais s’être appesanti sur ce qu’il faisait entre 1940 et 1941. En 1989, il avait versé son énorme production, plus de 1 million de clichés, dans un fonds de la ville de Berlin. On ne sait pas encore si les négatifs de ces années parisiennes y figurent.

Les planches-contacts de l’opération du « billet vert » disparaissent, elles, de la circulation. Une poignée de photographies, notamment celles publiées dans la presse collaborationniste, reste connue. Elles alimentent des fonds d’archives et des livres d’histoire, sans que leur auteur soit identifié. L’une d’elles, montrant un gendarme français surveillant un camp, a été rendue célèbre en 1956 par le film Nuit et Brouillard, d’Alain Resnais. On a longtemps cru qu’elle avait été prise à Pithiviers. On découvre qu’il s’agit en réalité de Beaune-la-Rolande.

Les 200 planches sont réapparues il y a dix ans, lors d’une foire, à Reims. Elles ont été achetées par un brocanteur normand, qui les a conservées chez lui puis oubliées peu à peu. Regardant récemment un reportage sur la période, il s’est souvenu de son acquisition. Il a contacté les deux collectionneurs, qui les ont ensuite données au Mémorial de la Shoah. Ce dernier vient de lancer un appel à témoins, espérant que des familles de déportés reconnaîtront un des leurs sur ces clichés. Ainsi se rejoindront, pour l’Histoire, les mots et les images.

Le Mémorial de la Shoah, en coordination avec la Ville de Paris, présentera une partie des photos à partir du 14 mai devant le gymnase Japy. Elles seront ensuite présentées au Mémorial de la gare de Pithiviers, qui doit ouvrir à l’été 2021. Lior Lalieu-Smadja reviendra sur cette découverte dans une conférence le 20 mai.
Prisonniers photographiés le lendemain de la « rafle du billet vert », le 15 mai 1941, au camp de Pithiviers ou de Beaune-la Rolande, dans le Loiret (information non précisée). MEMORIAL DE LA SHOAH

Prisonniers photographiés le lendemain de la « rafle du billet vert », le 15 mai 1941, au camp de Pithiviers ou de Beaune-la Rolande, dans le Loiret (information non précisée). MEMORIAL DE LA SHOAH

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Bicentenaire de la mort de Napoléon, 5 mai 1821

5 Mai 2021 , Rédigé par grossel Publié dans #agora, #note de lecture, #J.C.G., #FINS DE PARTIES

quelques livres récents et plus anciens sur Bonaparte et Napoléon
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La Grande Librairie du mercredi 24 mars 2021 fut consacrée au bicentenaire de la mort de Napoléon, le 5 mai 1821, à Sainte-Hélène. 

Je retiens essentiellement de cette soirée, l'idée de démocratisation de la gloire selon Pascale Fautrier, d'économie de la gloire selon Thierry Lentz.  L'éthique de la gloire remonte à l'antiquité. La recherche de la gloire c'est une tentative de gagner l'immortalité par la gloire éternelle, liée à la gloire donnée par les armes ou par l'oeuvre dépassant son auteur. Marcel Conche, admirateur de Napoléon avec cet étonnement devant la dévotion, le dévouement jusqu'à la mort des grognards pour leur Empereur, décrit très bien cette éthique dans ses essais sur Homère (L'Iliade). La démocratisation de la gloire c'est ce que rendit possible Bonaparte puis Napoléon s'entourant de jeunes généraux. Des destins glorieux, dans l'ombre de celui qui achevait (aux deux sens du verbe) la Révolution française, devenaient possibles. Poète de l'action a dit Chateaubriand dont Marc Fumaroli a préfacé les 400 pages enflammés de Chateaubriand sur Napoléon. 

François René de Chateaubriand, puissant écrivain par qui le romantisme est né, fut aussi un diplomate impliqué dans les grands événements de son époque. Adversaire de Napoléon Bonaparte, il fut pourtant fasciné par la grandeur du personnage et lui consacra des pages d'anthologie dans ses célèbres Mémoires d'outre-tombe. 
Sans complaisance ni bassesse, François René de Chateaubriand, dresse le portrait d'un génie politique dont la chute, plus que la rapide ascension, souligna la gloire. 

Chateaubriand à jamais

Comment juger un grand livre au moment de sa parution ? Personne ne l'attend, il vient de loin, des années de travail et de fermentation. Il prend l'actualité à contre-pied, ouvre à nouveau l'Histoire, dénoue des questions figées. 

 Il bouscule les académismes et les pseudo-modernités, il respire à l'air libre. Tel est le monument pluriel que Marc Fumaroli vient de dresser à la gloire de Chateaubriand.

Vous ne vous attendiez pas à la résurrection de cet enchanteur-emmerdeur sur la tombe duquel, à en croire Simone de Beauvoir, le jeune Sartre est allé un jour pisser pour fonder son empire ? Vous trouvez Chateaubriand dépassé, réactionnaire, démoralisant, fâcheusement musical ? Je sais, le livre de Marc Fumaroli fait 800 pages, et il faut le lire. Vous n'avez pas le temps, le passé vous rebute, vous vivez au jour le jour en vous défiant des morts ? Tant pis, c'est comme ça, il y a un feu d'enfer dans la bibliothèque profonde. On murmure, ces temps-ci, que la France tombe. Qu'elle lise ou relise donc, pour voir, les Mémoires d'outre-tombe.

Plusieurs livres en un seul, voilà une générosité folle, raison pour laquelle Fumaroli, dans une société de mesquinerie généralisée, doit s'attendre à une réception superficielle, ignorante, pincée, polie, chichiteuse. Que vient faire cette tête de Méduse parmi nous ? Pourquoi rapprocher la question de la Poésie de celle de la Terreur, comme s'il s'agissait d'une même substance physiologique ? Quoi, encore les questions qui fâchent ? La Révolution, Napoléon, la République, le génie du christianisme, la guerre civile interminable, la réconciliation impossible ? Ne vaut-il pas mieux survivre et dormir ?

Mais voilà, et Fumaroli le montre vague après vague, Chateaubriand est le carrefour crucial de l'histoire de France, comme de celle de l'Europe et du monde. Marx était contournable, Rome et la démocratie sont toujours là, quoi qu'en pensent les éradicateurs de tous bords. L'Histoire est loin d'être finie, elle tourne, se retourne, se métamorphose, "sa transformation enveloppe la transformation universelle". Chateaubriand : l'homme des mutations à travers une fidélité stricte. Il a connu la pauvreté, l'exil, les grands voyages, il a découvert pour nous une autre dimension du Temps. C'est un écrivain ? Mais oui, et l'un des plus grands par sa volonté de rassemblement du passé et son influence sur l'avenir.

En amont : Homère, Virgile, Dante, Le Tasse, Shakespeare, Milton, Rousseau, Byron. En aval : son neveu Tocqueville, Balzac, Hugo, Baudelaire, Lautréamont, Rimbaud, Proust, Céline. A la recherche du temps perdu ? Couleur Chateaubriand. Une saison en enfer? Impossible sans Chateaubriand . "Je suis réellement d'outre-tombe", dit Rimbaud, qui a lu tout ce qu'il fallait lire. De sorte qu'on a envie, pour Chateaubriand, de reprendre ce qu'il note lui-même à propos de Bossuet : "Il change de temps et de place à son gré ; il passe avec la rapidité et la majesté des siècles. (...) Il élève ses lamentations prophétiques à travers la poudre et les débris du genre humain." Ecriture profane, écriture sacrée : les Mémoires, pour la première fois en français, réalisent cet alliage et cette transmutation improbable.

La solitude, l'étrangeté à soi et aux événements, la révélation de la terreur sous forme de têtes tranchées, le long duel symbolique avec Bonaparte, la politique nationale et internationale, l'échec de la Restauration libérale, les passions féminines, la foi, l'écriture par-delà le temps et la mort, le retrait inspiré... Qui dit mieux, plus contradictoire, plus ample ?

Chateaubriand n'est pas un opportuniste d'Ancien Régime, ni un contre-révolutionnaire passéiste. Ce n'est pas non plus "un grand paon", comme l'a dit, un peu bêtement, Julien Gracq. Il n'a rien à voir avec Talleyrand, qui aura passé sa vie à "changer de maître comme on change de domestique". Talleyrand et Fouché entrant chez Louis XVIII pour reprendre du service, telle est la "vision infernale" : "Tout à coup, une porte s'ouvre : entre silencieusement le vice appuyé sur le crime." Quelle phrase, quelle scansion. Chateaubriand vient de Rousseau, bien sûr, mais rien à faire : il reste catholique, pécheur et papiste.

Fumaroli, dans un chapitre ébouriffant, le montre poursuivant sans cesse une "sylphide" dont les prénoms seront, tour à tour, Pauline, Delphine, Natalie, Claire, Hortense (sans oublier Charlotte, en Angleterre, qu'il n'épousera pas puisqu'il est déjà marié). Et Juliette, enfin (Récamier), muse et protectrice de ses vieux jours. Son enfance bretonne à château le nourrit sans cesse, et comment ne pas savoir immédiatement que c'est lui en lisant par exemple ce coup d'archet : "Les jours d'orage, en été, je montais au haut de la grosse tour de l'ouest" ? C'est un corps sensible, un royaume (sur terre, dans le ciel). Le royaume n'est pas le roi ni l'idée monarchique : il s'agit plutôt, dit Fumaroli, d'une "poésie tacite" que la violence sanglante ou corruptrice fait surgir comme une vision. Cette vision persiste à travers les bruits, les fureurs et les fastes de l'Empire (Napoléon, "empereur des parvenus", n'en est pas moins l'esprit du monde aperçu par Hegel à Iéna, d'où ce jugement de Chateaubriand : "Après Napoléon, néant").

Portraits, descriptions (l'incroyable récit de la retraite de Russie), retours en arrière, déploiement de l'Histoire : vous ouvrez les Mémoires, vous n'en sortez plus. Fumaroli a raison de parler de "voyance polyédrique", de "cubisme", de"réel à plusieurs faces, à perspectives multiples, à temps superposés". C'est une voix qui chante et semble venir d'une région inconnue : le papier, l'encre, la lenteur, le vent, l'orage, l'Amérique, Jérusalem, les salons, les ministères, Londres, Rome, Venise, la Trappe (La Vie de Rancé).

Chateaubriand ou la noblesse de l'histoire : "La rapidité des fortunes, la vulgarité des mœurs, la promptitude de l'élévation et de l'abaissement des personnages modernes, ôtera, je le crains, à notre temps, une partie de la noblesse de l'histoire." Sans commentaire. Celui-ci, pourtant, à propos des Français, "dogmatiquement amoureux du niveau" : "Ils n'aiment pas la liberté, l'égalité seule est leur idole. Or l'égalité et le despotisme ont des liaisons secrètes."

Faut-il rouvrir un instant le musée des horreurs du XXe siècle pour prouver la justesse d'une telle appréciation ? L'affaire est jugée mais elle peut continuer sous d'autres formes, il suffira de savoir écouter. Chateaubriand est un fanatique de la liberté, là est la surprise. La conséquence logique est la solitude, mais aussi la victoire posthume. Pas de précipitation, des milliers de pages entassées près de son lit de mort dans des caisses de bois. Rejeté par le parti de l'ordre ("J'aimais trop la liberté") comme par celui issu du jacobinisme ("Je détestais trop le crime"), il ne reste à Chateaubriand, la plume à la main qu'il confond avec le crucifix, que des "semences d'éternité". La France, après la Terreur et l'Empire, était devenue un immense commissariat (Fouché, "cerveau de la première police politique secrète"). Bonaparte, en Egypte, feignait, contre Rome, d'être musulman, d'où cette notation qui prend de nos jours une portée savoureuse : "Comme Mahomet avec le glaive et le Coran, nous allions l'épée dans une main, les droits de l'homme dans l'autre." Rien de très nouveau sous le soleil, donc. Si, pourtant : on peut imaginer une Terreur par anesthésie générale et ablation chirurgicale de la poésie. Opération en cours. Conclusion : "Il est pour les hommes des vérités cachées dans la profondeur du temps ; elles ne se manifestent qu'à l'aide des siècles, comme il y a des étoiles si éloignées de la Terre que leur lumière n'est pas encore parvenue jusqu'à nous."

Philippe Sollers

La veille, j'avais vu le remarquable mais très noir documentaire sur Les Damnés de la Commune (18 mars 1871-28 mai 1871). 

Bonaparte fut témoin de la journée du 10 août 1792 à Paris. Il en ressentit une profonde aversion pour la populace en colère, pour la canaille, la racaille. Ce mépris, cette haine des émeutiers, des révolutionnaires, du peuple en armes sont caractéristiques de la bourgeoisie. Les termes employés interdisent la reconnaissance de cet autre, de cet étranger, de cette étrangeté.

10 août 1792 : Chute de la monarchie en France 

La journée du 10 août 1792 a été qualifiée par certains historiens de « Seconde Révolution ». En effet, cette date, peu connue, fait partie de celles qui ont marqué la Révolution française. Cette journée sanglante et historique marque, en fait, la chute de 1 000 ans de monarchie en France.

Le contexte

Suite à la rupture croissante entre le peuple et le roi de France Louis XVI, le pouvoir de ce dernier s’est fortement dégradé. En Juin 1791, le roi, accompagné de sa femme Marie-Antoinette et de leur famille immédiate tentèrent alors de faire une fuite, de rejoindre le bastion royaliste de Montmédy et de lancer une contre-révolution. Mais cette évasion manquée discrédite fortement de roi. Ce dernier, accompagné de sa femme et de leur famille sont alors assignés à résidence au Palais des Tuileries et surveillés par le peuple. Pourtant, afin de restaurer son autorité, le roi comptait sur l’aide des armées étrangères. Furieux envers la monarchie, le peuple parisien aspire à une république et se prépare à une nouvelle journée de révolution.

La prise des Tuileries

A Paris, dans la nuit du 9 au 10 août 1792, le tocsin commence à sonner aux clochers. Au matin, une foule de sans-culottes se rassemblent aux abords du siège du pouvoir exécutif, le palais des Tuileries. La défense de celui-ci avait déjà été préparée. Plus de 950 gardes suisses et près de 2 000 à 3 000 gardes nationaux étaient présents sur les lieux. Toutefois, ces derniers, accompagnés des canonniers, se sont vite ralliés du côté des insurgés. La foule des Parisiens insultent également le roi. Apeuré, celui-ci, suivi de sa famille, cherche alors refuge au sein de l’Assemblée.

Pendant ce temps, le palais est assailli. Les gardes suisses se mettent à tirer sur les insurgés. Le roi ordonne, mais tardivement, le retrait des gardes suisses. Aidés par les Bataillons des Fédérés de Brest et ceux de Marseille, les sans culottes et les gardes nationaux, qui se sont ralliés, gagnent finalement le combat.

Des pertes en vies humaines et la fin de la monarchie

Cette journée ensanglantée a fait plus de 650 morts au combat chez les gardes-suisses. 300 d’entre eux se sont faits prisonniers, dont 200 sont morts en prison des suites de leur blessure. Plus de 200 aristocrates et gens de maison ont également perdu la vie durant cette prise des Tuileries. Chez les insurgés, cette journée révolutionnaire a fait 200 à 400 morts.

La suspension du roi a alors été prononcée par l’Assemblée législative.

la journée du 10 août 1792 et le décret d'abolition de la monarchie
la journée du 10 août 1792 et le décret d'abolition de la monarchie
la journée du 10 août 1792 et le décret d'abolition de la monarchie
la journée du 10 août 1792 et le décret d'abolition de la monarchie

la journée du 10 août 1792 et le décret d'abolition de la monarchie

Chateaubriand et Stendhal sur Napoléon / l'éthique de la gloire à travers l'Iliade de Homère, analysée par Marcel Conche
Chateaubriand et Stendhal sur Napoléon / l'éthique de la gloire à travers l'Iliade de Homère, analysée par Marcel Conche
Chateaubriand et Stendhal sur Napoléon / l'éthique de la gloire à travers l'Iliade de Homère, analysée par Marcel Conche
Chateaubriand et Stendhal sur Napoléon / l'éthique de la gloire à travers l'Iliade de Homère, analysée par Marcel Conche

Chateaubriand et Stendhal sur Napoléon / l'éthique de la gloire à travers l'Iliade de Homère, analysée par Marcel Conche

L'onde de choc provoquée par la Révolution française puis par l'Empire a longtemps fait oublier que les guerres napoléoniennes qui s'ensuivirent eurent des répercussions mondiales, loin de l'épicentre européen. Dans cette synthèse magistrale, Alexander Mikaberidze met en lumière leurs incidences politiques, culturelles, diplomatiques et militaires à l'échelle planétaire. Partout, les grandes puissances rivalisèrent pour affirmer leur hégémonie, depuis l'Amérique jusqu'à l'Extrême-Orient. Par leurs effets, directs ou indirects, ces guerres furent l'agent de transformation le plus puissant que l'histoire ait connu depuis la Réforme. L'ordre international s'en trouva durablement modifié, la carte du monde redessinée. Richement documentée, précise, cette somme aussi passionnante qu'érudite est tout à la fois une oeuvre aboutie en même temps qu'une extraordinaire contribution à notre compréhension de cette époque. Austerlitz, Iéna, Wagram, Waterloo... Au-delà de ces noms légendaires, l'historien Alexander Mikaberidze invite à porter notre regard hors d'Europe. De l'Amérique à l'Extrême-Orient, les guerres napoléoniennes ont eu des répercussions politiques, culturelles et militaires sur tous les continents. Elles ont bouleversé l'histoire et redessiné la carte du monde. Une synthèse inédite et magistrale.

Auteur d'une quarantaine d'ouvrages consacrés au Consulat et à l'Empire, Thierry Lentz n'avait pourtant jamais publié de biographie de Napoléon. Ce Dictionnaire historique en fait désormais office : une façon ambitieuse, exhaustive et originale de traiter le " grand homme ", par un de ses meilleurs spécialistes. 
En 300 notices choisies librement mais sans négliger aucune facette de l'exercice biographique, l'auteur fait le point sur les connaissances et les recherches les plus récentes sur Napoléon, son œuvre, les événements de sa vie, ses réussites et ses échecs, la trace qu'il a laissée dans la France contemporaine. De sa naissance à sa mort, et même jusqu'au retour des Cendres de 1840 et à l'envol de la légende, tous les sujets sont abordés avec le talent et la clarté qui caractérisent l'auteur : formation, carrière, campagnes militaires, gouvernement, grands événements, conquêtes, batailles, amours, mais aussi conceptions politiques, sociales, diplomatiques. 
Ce grand dictionnaire, véritable encyclopédie de tout ce que l'on doit savoir sur Napoléon, séduira aussi bien les spécialistes que les amateurs qui découvriront une histoire renouvelée de la vie et de l'œuvre de l'empereur des Français. Un ouvrage de référence qui fera date. 

 

 

Les images les plus belles et les plus significatives jamais réunies sur l'Empereur.

Sur un texte clair et séduisant de Thierry Lentz, retraçant en chapitres thématiques les différents traits de la personne et de l'action de Napoléon, de sa naissance à sa mort, ont été réunies et mises en page de façon superbe une centaine d'illustrations, aussi bien les incontournables que d'autres plus rares. Une place particulière est réservée aux portraits permettant d'offrir en contrepoint du texte une biographie par l'image innovante et spectaculaire. Cette alliance réussie donne toute la mesure du destin le plus extraordinaire de notre histoire, et de celle de l'Europe. Cet ouvrage de prestige est, par sa qualité intellectuelle et artistique, sans équivalent.

Sur le confiné le plus célèbre du monde, une vue à couper le souffle.

L'épopée napoléonienne ne s'est pas terminée à Paris avec l'abdication du 22 juin 1815. Dans un tout autre cadre, un rocher au milieu de l'Atlantique-Sud, et dans un registre intime, celui du confinement de quelques Français dans une demeure humide, elle s'est poursuivie pendant six années, dont Las Cases, dans le Mémorial de Sainte-Hélène, n'a donné qu'un aperçu biaisé sur les premiers mois. Ce ne fut pas une extinction lente et passive. Jusqu'à sa mort le 5 mai 1821, Napoléon mena un combat rude et solitaire contre la fatalité. Jamais, placé dans des circonstances exceptionnelles, il ne renonça à l'espérance et à la gloire, qui l'avaient animé toute sa vie. En dépit de la paranoia de ses geôliers et des petitesses de son entourage, il ne renonça à rien, et suscita aussi des complicités inattendues, au point que sa captivité aurait pu tourner autrement. L'empereur n'aimait pas les histoires écrites d'avance. Sans doute est-ce pour cela aussi qu'il continue de fasciner.
A partir de sources ignorées ou inédites, Pierre Branda traite des différents aspects matériels, politiques et moraux, de l'existence de l'illustre exilé et de ce qui s'y rattache. Tous les acteurs du drame, des compagnons les plus proches aux témoins les plus humbles, des gouvernants aux anonymes, prennent consistance et mouvement, à Sainte-Hélène mais aussi à Londres, à Paris, et partout où le sort de Napoléon obsède, inquiète ou apitoie. Toutes les situations, tous les incidents, sont passés au peigne fin et rendus à leur signification véritable. Il en ressort des éclairages insolites, des portraits toujours justes et parfois sévères, des remises en perspective et, au fil de jours parfois interminables, un récit saisissant, comme si le lecteur n'en connaissait pas la fin.

Cette promenade dans Paris par Pascale Fautrier sur les traces de Napoléon Bonaparte sera l'occasion d'une réflexion sur les ambiguïtés de l'humanisme libéral européen. C'est à Hitler que nous devons d'avoir fait déposer les restes de l'Aiglon auprès du tombeau impérial de son père aux Invalides. De l'extrême droite à l'extrême gauche, Napoléon est vénéré.

Pour célébrer le centenaire de la mort de Napoléon le 5 mai 1921, la République française avait hésité entre deux lieux : les Champs-Élysées et les Invalides ; entre son tombeau et le monument le plus célèbre associé à sa gloire, l'Arc de triomphe. Que célèbre-t-on à son bicentenaire au 5 mai 2021 ? Le général des armées révolutionnaires ou bien l'autocrate qui a rétabli l'esclavage et réduit les femmes au statut juridique d'éternelles mineures tutorées par pères et maris?

850 mètres séparent l'École militaire de Paris et les Invalides : les premiers pas dans la carrière d'homme de guerre et le tombeau.

 

Comment un jeune étranger, prononçant mal le français, épris de l'antique liberté républicaine et communaliste de sa petite île de Corse, a-t-il pu s'endurcir au point assez fou de se prendre pour Charlemagne et se faire couronner par le pape dans Notre-Dame ? Pourquoi son aventure humaine et inhumaine a-t-elle été si longtemps en Europe et ailleurs un modèle d'accomplissement viril? A l'heure de Trump, Poutine, Bolsonaro, Modi et des couronnements présidentiels au Louvre, est-on bien sûr d'en avoir fini avec les Messies bottés ? Trouverons-nous encore, sous les traces de Napoléon Bonaparte, l'ancienne promesse de justice égalitaire non encore accomplie?

Si les sociétés coloniales des Antilles françaises sont bien connues à travers l’histoire des esclaves, celle de leurs propriétaires restait à faire. Et pour cause : c’est la chronique honteuse de dominants engagés dans une épouvantable entreprise d’exploitation de femmes, d’hommes et d’enfants.

Pourtant, l’histoire des esclaves est indissociable de celle des maîtres. C’est celle que raconte Frédéric Régent, à travers le cas de la Guadeloupe. Il suit en particulier le parcours de quatre familles sur huit générations et reconstitue leur installation sur l’île, à partir de 1635. C’est le temps de la culture du tabac, il faut mettre en valeur les terres : ces premiers colons font appel à des engagés, des Européens, qui sous un contrat de servitude subissent de terribles conditions de travail qui préfigurent celles que subiront les esclaves. Par la suite, certains de ces engagés deviennent eux-mêmes des maîtres. Puis avec le développement de la production de sucre, les esclaves sont de plus en plus nombreux à être importés d’Afrique. Ces maîtres ont recours à une extrême violence. Toutefois, du fait du faible nombre de femmes européennes, certains s’unissent avec leurs esclaves. Au gré de la fortune, quelques-uns de leurs descendants passent pour blancs, tandis que d’autres forment la catégorie des libres de couleur. La production de sucre fait la richesse de ces propriétaires. À travers leurs habitations, ils mettent en place des entreprises mobilisant d’énormes capitaux en s’intégrant à une économie connectée au monde. Les maîtres de la Guadeloupe constituent bien un des acteurs moteurs d’une des principales puissances de l’Europe moderne.

Eté 1815. Après Waterloo, la France est envahie, humiliée, dévastée ; Napoléon part en exil à Sainte-Hélène, la royauté est restaurée. Une jeune femme surgie de nulle part se déclare fille naturelle de l'Empereur ! Sa mère aurait connu Bonaparte lorsqu'il était sous-lieutenant à Auxonne, explique la belle Charlotte Chappuis. Le ministre de la Police générale, Fouché, la fait enfermer, mais l'aventurière échappe à la vigilance des autorités. Tenace, rusée, charmante, suscitant des sympathies politiques et plusieurs demandes en mariage, Charlotte joue sa partie pour défendre sa liberté et faire valoir ses droits. Détective, enquêteur de cette histoire abracadabrantesque, Bruno Fuligni.

Cerner l’homme Napoléon Bonaparte sous toutes ses facettes : telle est l’ambition du présent ouvrage. Depuis l’œuvre de Jean Tulard en 1977, les études napoléoniennes se sont très largement renouvelées, notamment sous l’impulsion du Napoléon, de la mythologie à l’histoire que Natalie Petiteau a publié en 1999. Par ailleurs, de nombreuses sources nouvelles ont été mises au jour. Il était donc temps de relire l’histoire de Napoléon Bonaparte avec toutes ces données inédites, mais aussi dans une démarche qui tienne compte des nouvelles approches du genre biographique. Natalie Petiteau propose ici de comprendre la vie d’un homme, Napoléon Bonaparte, dans un temps spécifique, la Révolution française puis ses lendemains, et dans un espace d’envergure, le continent européen.
Par un retour aux sources, elle livre un portrait intérieur en montrant ses mutations permanentes au gré des événements. Elle donne à voir comment cet officier d’abord farouchement corse puis viscéralement français est devenu un homme politique tout autant qu’un génial chef de guerre. Elle souligne comment il a été perçu comme l’incarnation de la nation française, et comment il s’est lui-même pensé comme tel. Elle montre le processus par lequel il s’est enfermé dans la certitude que lui seul savait ce qu’était la bonne voie pour la France révolutionnée. Napoléon ne pouvait pas concevoir une France qui ne soit pas en position dominante en Europe. Si bien que l’enfant des Lumières et l’officier jacobin qu’il a été a finalement fait figure de tyran sanguinaire. L’un des intérêts de ce livre est aussi de proposer une remise en perspective de cette image légendaire.

Après le coup d’État de Brumaire, Bonaparte affirme  : «  Je suis la Révolution  », pour ajouter «  La Révolution est finie  ». Trois voies sont alors offertes  : le retour au système monarchique, la consolidation des conquêtes bourgeoises et paysannes ou la satisfaction des aspirations des sans-culottes parisiens.
Biographie traditionnelle mais aussi ouvrage de référence, ce Napoléon ou le mythe du sauveur aura été le premier à faire mentir Stendhal quand il prophétisait  : «  D’ici à cinquante ans, il faudra refaire l’histoire de Napoléon tous les ans.  » Il est en effet devenu un véritable classique dont nul ne saurait se passer.
Augmentée de nouvelles annexes, d’une chronologie et d’une filmographie, cette édition est en outre enrichie des recherches les plus récentes menées par les historiens sur tout ce qui touche la France du début du xixe  siècle et la geste napoléonienne.
  
Historien, Jean Tulard est le meilleur spécialiste de Napoléon Bonaparte et de l’époque napoléonienne, à laquelle il a consacré une quinzaine d’ouvrages fondamentaux. 

« Les hommes de génie sont des météores destinés à brûler pour éclairer leur siècle. » Napoléon Bonaparte

Le 18 mai 1804, le Sénat proclame Napoléon Bonaparte empereur des Français sous le nom de Napoléon Ier. Par un plébiscite, les Français acceptent ce nouveau changement et se rallient derrière ce général corse qui a su gagner leur cœur par ses actes et ses prises de parole. Son ascension et son hégémonie sur l’Europe ne connaîtront pas de limites pendant une dizaine d’années.

Les principales étapes de la vie de cet homme d’exception sont retracées, de son enfance en Corse à sa mort à Sainte-Hélène. On apprend comment il devint un militaire de génie, et un homme d’état exceptionnel, visionnaire et d’un sens politique hors du commun. Avec lui seront posées les bases d’une société moderne. ll est en effet l’instigateur du Code civil, ou des grandes réformes de l’université. Plus qu’un instrument de conquête, la Grande Armée napoléonienne constitue avant tout l’expression la plus achevée du génie de Napoléon. Les fonctions de chaque corps d’armée, de la Garde et de la Réserve générale de cavalerie, leur évolution et leur rôle sont détaillés de manière précise. Enfin, vous partirez en campagne aux côtés de Bonaparte, et comprendrez son art subtil de la stratégie. À l’aide d’une carte détaillant les mouvements des forces en présence, vous visualiserez les secrets de chaque grande bataille. Vous relirez ainsi d’un nouvel œil le scénario de la victoire de Rivoli en 1797 contre les Autrichiens, un chef-d’œuvre de stratégie militaire.
Passionnant et superbement illustré, ce grand Atlas est un ouvrage qui se révèle indispensable à tous ceux qui veulent partir à la découverte de Napoléon.

La biographie passionnée de Bonaparte par un spécialiste du genre et de la période.

D'Ajaccio à Notre-Dame, André Castelot a mis ses pas dans ceux de Bonaparte pour respirer et restituer le décor de son prodigieux destin. Il nous conduit dans une Corse devenue française quinze mois avant le 15 août 1769, pour nous raconter la naissance de Napoleone Bonaparte ; et nous mène jusqu'à ce 2 décembre 1804 qui le vit à Notre-Dame de Paris tourner le dos au pape, saisir la couronne impériale et se la poser lui-même sur la tête. Exploitant et mettant en valeur, avec son art célèbre du récit qui fait vivre les événements, les lieux et les personnages, une immense masse d'archives, de mémoires et de correspondances parfois inédits ou oubliés, il a écrit cette monumentale biographie, si colorée, si passionnante, que depuis sa première publication son public se renouvelle sans cesse. 

"Quel roman que ma vie ! " s'exclamait Napoléon. Ce roman commence au printemps 1779, lorsqu'un enfant de dix ans à l'accent étranger, maigre et mal peigné, entre à l'école militaire de Brienne. Quinze ans plus tard, cet enfant entre dans la légende. Bonaparte est nommé général en chef des armées d'Italie par le Directoire. La suite, c'est Vendémiaire, Lodi, Arcole, la campagne d'Egypte. Cet homme de génie, despotique et visionnaire, s'apprête à conquérir la France, l'Europe et le monde. Son destin impérial est tracé. Jamais plus il ne cessera d'inviter au rêve et de susciter la passion. Max Gallo.

fabuleuse fiction  qui donnerait l'envie d'une série de récits dystopiques

fabuleuse fiction qui donnerait l'envie d'une série de récits dystopiques

« Messieurs-dames, hélas ! l’Empereur vient de mourir ! » La nouvelle se répand rapidement à travers toute l’Europe. Pourtant, Napoléon n’est pas mort. Après une ingénieuse évasion, il a réussi à regagner la France, laissant un sosie occuper sa place à Sainte-Hélène - et ce n’est que ce dernier qui vient de trépasser. Mal ajusté à son incognito, Napoléon va traverser une série d’étranges épreuves. Confronté à son propre mythe, saura-t-il recouvrer son identité ? Et qui est-il donc, maintenant que l’Empereur est mort?
«On ne sait plus depuis deux siècles écrire de contes philosophiques de cette tenue-la?.» (François Nourissier, Le Point).
«La Mort de Napoléon repose sur une idée époustouflante... et est écrit avec la grâce d’un poème.» (Edna O’Brien, Sunday Times).
«Un livre extraordinaire... Simon Leys est un fabuliste expert.» (Penelope Fitzgerald, The New York Times).
Simon Leys est le pseudonyme de Pierre Ryckmans (1935-2014). Historien d’art, sinologue et essayiste internationalement reconnu, il est notamment l’auteur de: Les Habits neufs du Président Mao (1971), Ombres chinoises (1974), Protée et autres essais (2001) et Les Naufragés du Batavia, suivi de Prosper (2003). La Mort de Napoléon (1986) est son seul texte de fiction.

Fiction :

la création de la collection Aporie au sein des Cahiers de l'Égaré.

Que serait-il advenu de tel auteur, philosophe, savant, stratège ou sportif si, à un moment donné de sa vie, le contexte, l’histoire, un événement anodin en avait modifié le parcours… Ce postulat posé, il convient alors d’envisager ce qui aurait pu se passer et parfois bouleverser notre quotidien, tout en collant au contexte historique, à l’environnement sociologique de tel ou tel autre personnage. Ce, de manière originale, inattendue, décalée, tout en gardant une forme de complicité avec la réalité antérieure et en mettant en exergue des passerelles clins d’œil entre ce qui est advenu réellement et ce que l’auteur en fera.

 

Pour illustrer le propos, voici quelques exemples :

 

> En 1930, alors qu’il vient de terminer sa scolarité, Albert Camus est chaleureusement encouragé par son instituteur à entreprendre des études secondaires. La mère (analphabète et muette) hésite estimant que l’orphelin de guerre pourrait travailler à la tonnellerie avec son oncle et rapporter un peu d’argent à cette famille démunie du « quartier pauvre ». Mais elle accepte finalement. On connaît la suite… Et si elle avait refusé, si Camus était devenu ouvrier ou un contremaître, s’il avait tout de même rencontré le Meursault de L’Étranger avec lequel il serait allé à la plage… Mais la chute de l’histoire n’est pas la même, et donne un éclairage sociopolitique tout à fait différent dans cette Algérie qui célèbre le centenaire de la conquête.

J’ai écrit sur cette thématique, un petit livre que je tiens à votre disposition. C’est le sixième que je consacre à Camus sur qui je travaille depuis plus de vingt ans.

 

« Fuyez cette horde confuse, ce mélange effroyable de feuillants, d’aristocrates, d’émissaires de Coblentz, des brigands de tout genre, de tout état, de toute espèce et qui ne fondent leur fortune que sur celle de citoyens propriétaires » Ainsi s’exprimait Olympe de Gouges, brillante femme de lettres à l’origine de la « Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne » et de pamphlets contre le colonialisme. Quels changements aurait apportée cette pionnière du féminisme si les sanguinaires de 1789 ne l’avait pas guillotinée et si elle avait siégé à l’Assemblée ?

 

> En 1906 Egon Schiele, le peintre et poète autrichien, intègre l’académie des beaux-arts de Vienne. Un autre postulant rate le concours d’entrée qu’il retentera l’année suivante avec le même insuccès. Il abandonne et erre jusqu’à la limite de la clochardisation. Quelques années plus tôt, sa mère avait conduit son fils en consultation auprès d’une certain Sigmund Freud qui se montra démuni vis-à-vis de cet adolescent perturbé qui trouvera son salut en politique. Contre toute attente, Adolph Hitler deviendra le führer… On connaît la suite également !

Que serait devenu ce modeste étudiant s’il avait intégré l’école des beaux-arts ? Peut-être aurait-il été compagnon de route de Schiele ou aurait-il végété dans son art pendant que l’Allemagne cherchait et trouvait une autre issue à sa déliquescence…

 

> Présentée comme une pécheresse par des apôtres un tantinet machiste, Marie-Madeleine était la plus cultivée de la « bande à Jésus » dont elle était peut-être la petite copine mais surtout une conseillère éclairée à laquelle il demandait souvent son avis, ses conseils…

Et si les apôtres s’étaient un peu effacés devant cette prêtresse… Jésus serait-il allé jusque devant Pilate et sur la croix

 

> Nous pourrions également nous interroger sur les « révélations » de Mahomet qui emprunte aux autres religions du livre une large partie du Coran alors qu’il est analphabète et que sa vie est celle d’un humble marchand qui fume le kat dont le « moteur » est sa femme Khadidja… Tout un programme eu égard au statut des femmes dans l’Islam.

Et que serait devenu le monde sans cette révélation et une riche marchande ?

 

> Quand Rimbaud entame sa seconde vie à la fin de 1873 et qu’il tire un trait sur la poésie c’est parce qu’il ne s’estime pas reconnu à sa valeur. Un bateau manqué, un départ reporté et voilà que Rimbaud fait une rencontre avec l’éditeur qui fera son succès. Que devient-il alors en ce monde où comme il l’écrit lui-même « je est un autre » ?

 

> En septembre 1793, un jeune capitaine ambitieux met sur pied une stratégie pour la reprise de Toulon dont les royalistes se sont emparés et l’ont livrée aux Britanniques. Dépassant les oppositions politiques et les objections de ses supérieurs, Napoléon Bonaparte parvient à reprendre Toulon… Il y acquiert les premiers galons de futur Empereur. Un échec se serait certainement traduit par une sanction, peut-être même une rétrogradation. En tous cas, la face du monde en eut été changée, une partie de notre législation également. Que serait-il advenu faute de pouvoir contempler les siècles de civilisation du haut des pyramides.

 

> William Web Ellis n’est pas resté dans les mémoires. Pourtant tout a changé dans le sport, ce jour de 1823, au cours d’une partie de foot, quand il se mit à courir avec le ballon dans les mains. C’était au collège de Rugby… Un nouveau sport venait de naître même si ses origines très sommaires remontent à l’Antiquité.

Et si Mister Ellis n’avait pas saisi la balle, le rugby n’aurait peut être jamais existé et, avec lui, ses valeurs dépassant largement le cadre de ses règles. Rappelons-nous qu’en 1995, date à laquelle l’Afrique du Sud organise la coupe du monde de rugby à XV, Nelson Mandela lance Invictus pressentant dans l’événement sportif la possibilité de créer un sentiment d'union nationale derrière l'équipe des Springboks symbole durant plusieurs décennies de s blancs d’Afrique du Sud…

 

 

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Basculements / Jérôme Baschet

22 Avril 2021 , Rédigé par grossel Publié dans #agora, #note de lecture

quelques livres de Jérôme Baschet
quelques livres de Jérôme Baschet
quelques livres de Jérôme Baschet
quelques livres de Jérôme Baschet

quelques livres de Jérôme Baschet

Basculements

Mondes émergents, possibles, désirables

Jérôme Baschet

La Découverte

 

Livre paru en février 2021. L'auteur, historien, a enseigné à l'Unversité autonome du Chiapas, à San Cristobal de Las Casas au Mexique.

Las Casas, le défenseur des Indiens lors de la controverse de Valladolid. En 1550, dans un couvent de Valladolid, une controverse oppose le chanoine Sepulveda et le dominicain Las Casas sur une question fondamentale : les Indiens du Nouveau Monde possèdent-ils une âme ?

Le Chiapas, région autonome du Mexique, autonomie arrachée par la rébellion zapatiste (1° janvier 1994) dont une figure marquante fut le sous-commandant Marcos, toujours cagoulé dans son passe-montagne.

Jérôme Baschet, La rébellion zapatiste, Champs histoire, 2019

https://www.lemonde.fr/ameriques/article/2014/05/25/mexique-le-sous-commandant-marcos-quitte-la-direction-de-la-guerilla-zapatiste_4425656_3222.html

https://www.revue-ballast.fr/labecedaire-commandant-marcos/

Le titre donne la tonalité de l'essai, son objectif : ouvrir le champ des possibles, réveiller les désirs de présents et futurs désirables. Pour cela, d'abord baliser ce qui peut faire obstacle à cette ouverture aux possibles, à ces aspirations, à cette libération de l'imagination considérée comme essentielle par Rob Hopkins (non cité par l'auteur dans sa bibliographie sommaire)

https://usbeketrica.com/fr/article/et-si-l-imagination-permettait-de-creer-le-futur-que-nous-voulons

d'où sa lecture critique d'Imperium de Frédéric Lordon

https://www.revue-ballast.fr/frederic-lordon-au-chiapas/

Livre d'ordre conceptuel, il ne fournit pas d'exemples illustratifs, le risque de tels exemples étant d'être reçus comme modèles à imiter alors qu'il s'agit d'inventer des expérimentations se dégageant plus ou moins, plutôt plus que moins, de la prégnance, de la "domination" de la société marchande, "domination" en lien avec ce qu'il est convenu d'appeler la servitude volontaire, donc avec notre consentement inconscient et par ignorance.

Pour l'auteur, un des premiers obstacles à cette libération des esprits, des désirs, des pratiques est le scénario de l'effondrement. La collapsologie contribuerait à maintenir dans l'impuissance. Si c'est un déroulement linéaire, un dénouement inéluctable, alors à quoi bon ? La lecture de Comment tout peut s’effondrer  de Pablo Servigne et d'autres me semble biaisée. Pablo Servigne a écrit avec d'autres un 2° livre sur la collapsosophie : Une autre fin du monde est possible : vivre l'effondrement (et pas seulement y survivre). 

Remarque personnelle : de tels livres vont à l'encontre de comportements  et de modes de lutte, reconnaissant implicitement la domination capitaliste et n'engageant que des actions contre telle ou telle décision ou pour la préservation d'acquis. Ça s'appelle, "résister", faire de la "résistance", ce sont les "luttes" avec manifs, grèves à répétition, flashmob maintenant...

L'auteur dans son souci d'ouvrir les possibles multiplie si je puis dire les mises en garde. Ne rien essentialiser (le mythe des origines des sociétés traditionnelles, la Terre-Mère, le mythe du progrès et de la croissance sans limites dans la modernité). Ne pas prétendre à la solution. Ni le Grand Soir (guerre symétrique à la Lordon qui oublie les guerres asymétriques : le perdant historiquement est toujours celui qui est à l'offensive et c'est le cas du capitalisme qui de la figure impérialisme - américain - est passé au visage néo-libéral et à la mondialisation - multinationales) ni la grève générale illimitée, ni la révolution avec avant-garde, ni le localisme autarcique, ni les archipels, les îlots.

Croire, continuer à croire aux schémas, modes de lutte du mouvement ouvrier du XX° siècle, c'est courir à l'échec puisqu'aucune des révolutions « socialistes » « communistes » du XX° siècle n'a été émancipatrice, elles ont subordonné les « masses » aux appareils.

Et c'est passer à côté de nouvelles formes de lutte (féminisme, metoo, jeunes et écologie, décolonisations), installées dans le temps et avec lesquelles il faut compter car sapant par exemple le patriarcat, la domination masculine ou posant clairement la question de notre responsabilité envers les générations futures  

Pour lui, ce seront des conjonctions d'expérimentations et de confrontations plus ou moins violentes avec l'état (mouvement des gilets jaunes, soulèvements de 2019 en Amérique latine) qui affaibliront le capitalisme et offriront peut-être des possibilités de rupture.

N'est pas dénoncé avec suffisamment de force à mon avis, le rôle-écran de la "démocratie représentative", leurre fonctionnant depuis le XIX° siècle et consistant à capter le pouvoir étatique pour d'autres usages que le  service du peuple. 

À côté de la stratégie insurrectionnelle (gilets jaunes), de la stratégie intersticielle (autonomie), une autre voie peut être utilisée, la stratégie symbiotique c'est-à-dire l'action de transformation à l'intérieur du système (mais on a vu où nous a menés la voie réformiste : à la pensée unique, à l'indifférenciation extrême-droite-droite-gauche-extrême-gauche d'où absentéisme croissant (1° parti) et profond désir de dégagisme (ils se sont dégagés eux-mêmes, rires, 2017 = farce pestilentielle).

Comprendre la logique du capitalocène (plus précis qu'anthropocène), court-termiste et ne visant que la valorisation de la valeur (investir, spéculer, produire en abondance, écouler, distribuer, vendre, marqueter... pour obtenir plus d'argent ; aucune autre considération ; le capitalisme comme civilisation n'est pas capable de mettre un terme au productivisme effréné donc à l'épuisement des ressources et à tous les effets bien connus maintenant ; levée des barrières d'espèces et pandémies à répétition, dérèglement et réchauffement climatiques) ; le capitalisme vert n'est que la continuation du capitalisme sous une autre forme et le capitalisme des biens immatériels (e.commerce), idem.

Pour ma part, j'ai fait choix de renoncer aux informations-désinformations manipulées de tous côtés, aux réseaux sociaux influenceurs, chronophages...  Pas informé, pas désinformé, pas de commentaires de bar du commerce à faire, pas d'anxiété, gain de temps pour des activités créatrices ou de partage. Ignorance des fakes, une vie simple au gré du moment présent ...

Le covid 19 a montré la fragilité de ce système globalisé et globalisant de la marchandisation où tout devient marchandise (guerre des brevets y compris sur ce qui émerge comme communs). Arrêt de l'économie touristique, des flux aériens et des croisières gourmandes... Retour des prérogatives de l'état (pas l'état-providence mais des états de plus en plus autoritaires usant du contrôle des populations mais devant tout de même prendre en compte un certain nombre de besoins de la société).

Remettre en cause les paradigmes idéologiques, conceptuels sur lesquels reposent le système ou plutôt qui le justifient (rôle des idéologies = donner une « explication », une « justification » qui n'est qu'une construction, souvent inversée de la réalité - pour le marxisme - et à laquelle on adhère sans esprit critique ; ce n'est qu'un système de croyances).

Naturalisme, individualisme, universalisme, voilà les « croyances » justifiant le système capitaliste.

Naturalisme = séparation de l'homme et de la nature = l'homme, possesseur et maître de la nature (Descartes) => humanisme, post-humanisme, trans-humanisme.

Individualisme = chacun est l'entrepreneur de sa vie = logique de la compétitivité = l'homme est un loup pour l'homme ; pas de place pour la coopération.

Universalisme = la visée de toute l'aventure humaine est dans l'universalisation = l'uniformisation des valeurs, des modes de vie et de pensée = déclaration universelle des droits de l'homme, tout cela conduisant de la colonisation « civilisatrice » au droit d'ingérence, gouvernance mondiale...

Prolongements personnels. Dans un tel monde de la compétition (Le capital déteste tout le monde, Fascisme ou révolution, Maurizio Lazzarato, Amsterdam, 2019), où agressivité, domination sont les pulsions mises en jeu, le prix psychique payé par ceux qui se prêtent à cette compétition est parfois très lourd, burn-out, suicide... Faut-il donc s'étonner si de plus en plus de cadres, d'ingénieurs, finissent par quitter le navire, se reconvertissent, quittent  la métropole barbare, l'entreprise cannibale ? Plus on découragera les "carriéristes", plus on ne se laissera pas "dominer" par le "dominant" parce qu'on aura appris à ne pas être impressionné, à le déstabiliser, plus le système s'affaiblira. Le bénévolat contre le salariat. L'activité librement choisie contre le travail contraint. L'économie sociale et solidaire contre l'économie capitaliste.

Place à la multiplicité, à la variété de ce qui existe et qui est différent (en particulier les sociétés premières, traditionnelles), place à l'invention, à l'expérimentation que ce soit sur le plan économique, politique, juridique, agrobiologique, sur la manière de voir le vivant, le règne végétal donnant à penser autrement nos liens à la nature, la terre-mère. Ce qui est à viser c'est l'autonomie. Autonomie des territoires, autonomie de gestion. Là se pose le problème majeur de la propriété des sols. Propriété privée, propriété usufondée, propriété fondiaire...

Je connais deux exemples de collectifs qui travaillent sur cette question. Voulant acheter un domaine de 75 ha à 4 (éleveur de brebis et fromager, potière, paysan-boulanger sur toute la chaîne, artiste du papier), ils se sont demandés quelle forme juridique donner à leur opération, non-propriétaires de la terre sur laquelle ils s'installent, pas de transmission par héritage... Deux mois de travail avec un ancien gilet jaune de Sanary, juriste créatif. Evidemment la Safer s'est opposée à l'installation de ces néo-ruraux et artistes sur un domaine à réserver à un agriculteur classique, style FNSEA. Un second collectif de 15 personnes travaille dans le même esprit sur un domaine de 80 ha.

Il me semble que faire passer en termes juridiques des convictions fortes du genre la nature nous précède, nous englobe, nous nourrit, nous avons à la respecter, c'est inventer quelque chose qui existait autrement dans les sociétés traditionnelles.

Politique des communs (eau, air, terre, mer-océan sachant qu'aujourd'hui, il y a des communs négatifs ; exemple : l'eau radioactive de Fukushima déversée dans l'océan au Japon avec effets imprévisibles).

Assemblées délibérantes et décisionnelles, instances d'exécution, délégués élus, contrôlés et révocables ; pas de compétence mise en avant pour l'exercice de quelque fonction que ce soit, rotation rapide des responsabilités... Municipalisme. Communalisme. (Giorgio Agamben, La communauté qui vient. Théorie de la singularité quelconque.)

Page 194, une notation importante est exprimée mais non développée : Tout ce qui peut être fait, y compris de manière individuelle ou micro-collective, pour nous décapitaliser, pour faire reculer soumission au travail et habitudes consuméristes comme pour se défaire d'égos hypertrophiés et compétitifs, tout cela est bon à prendre – d'autant que de telles transformations intérieures sont la condition de toute construction collective.

Cette notation va bien au-delà des gestes pour la planète distillés par les médias. Bien au-delà aussi du choix de la sobriété en opposition au consumérisme, à l'hyper-consommation qui prend de nouvelles formes avec l'explosion de l'e.commerce, créateur de nouveaux besoins, gonflant l'influence de tout ce qui est en lien avec internet.

Elle ouvre sur le vaste champ du changement personnel, du travail sur soi, de ce qu'on appelle l'éveil spirituel. Je pense que trop d'auteurs à succès (Naomie Klein, Jérôme Baschet lui-même) négligent dans leurs propositions, analyses, cette dimension : de plus en plus de gens font choix de l'amour inconditionnel et non de la haine, de l'agressivité et les égrégores positifs qui se constituent pèseront à mon avis, de plus en plus, pourront être les cellules imaginatives permettant la transformation de la chenille en papillon.

Jérôme Baschet et bien d'autres veulent, oeuvrent pour des Nouveaux mondes qui ne surgiront que par résistances, rebellions, autonomisations. Pour ma part, depuis peu, je fais choix de nouveaux humains émergeant par un refus de tout jugement. Non-jugement, non-agir, sagesse taoïste.

« Je fais mien ce qui est le but des mouvements taoïstes. Il faut éviter tout ce qui fait le jeu de la mort. N'est-ce pas dire qu'il faut vivre en sage, ce qui signifie mener une vie retirée à la campagne ou dans une petite ville. Le sage s'abstient de tout ce qui le lie à des conventions ou à des règles particulières. » Marcel Conche, La nature et les mondes, page 171.

 

Le 22 avril 2021, journée de la Terre.

 

un ouvrage collectif, contribution au Congrès mondial de la Nature, Marseille 2-11 septembre 2021 sous la direction d'André Prone, largement impliqué dans ce domaine comme scientifique et citoyen

un ouvrage collectif, contribution au Congrès mondial de la Nature, Marseille 2-11 septembre 2021 sous la direction d'André Prone, largement impliqué dans ce domaine comme scientifique et citoyen

NOUVEAUX MODES

DE CONSOMMATION

DEVELOPPEMENT DU E-COMMERCE ET CONTRE-CULTURE SOCIALE

Ce livre interpelle les nouveaux modes de production et de distribution de la consommation qui bouleversent nos modes de vie et notre société. La première partie apporte un éclaircissement sur les multiples formes prises par le commerce. Elle montre comment les sociétés commerciales ont su s’adapter au fil du temps, mais toujours avec comme seul objectif le développement de la consommation, quasi sanctifiée, et surtout le profit recherché sans souci de l’intérêt général. Elle montre que les nouveaux outils (E-commerce, neurosciences, ...), accélèrent et renforcent des processus déjà à l’œuvre. Jamais les consommateurs n’ont été soumis à pareille intrusion jusque dans leur vie privée. Et l’Etat a décidé de ne plus jouer son rôle de régulateur. Le consommateur se retrouve ainsi bien seul, interpellé par le dogme néolibéral de la responsabilité individuelle. La deuxième partie complète cet exposé en s’interrogeant sur la nature des besoins et comment le désir suscité de façon artificielle est ressenti comme un besoin auquel la société de consommation se doit de répondre. Y a-t-il une rationalité dans les besoins exprimés et quel est leur impact sur la planète ? C’est l’occasion de dénoncer les dérives de l’hyperconsommation. Elle aborde enfin les différentes approches et réflexions sur comment mettre en œuvre une autre manière de vivre, de produire et de consommer. C’est à dire mettre en valeur les progrès dans les comportements, mais aussi partir du fait que l’on attend beaucoup trop des individus parce que le collectif peine à porter un projet global. Elle s’interroge enfin sur les politiques publiques qui pourraient avoir un effet positif dans la promotion d’une consommation durable et propose un engagement clair sur des normes imposées aux entreprises (obso- lescence), un recyclage favorisé, des transports publics collectifs non polluants, les circuits courts..., comme autant de pistes à soutenir par les associations de défense des consommateurs comme Indecosa CGT 83.

L'Indecosa-CGT est née en 1979 d'une volonté de la CGT de se doter de moyens nouveaux pour agir dans les domaines de la consommation, de l'environnement et du cadre de vie. Dans le Var l’activité Indecosa a été relancée en 2014. Nos missions : aide individuelle ou collective des usagers consommateurs, représenter les locataires, représenter les usagers de la santé, organiser des débats publics sur les thèmes du consumérisme. Aider les consommateurs : Apporter une aide individuelle ou collective à tous les salariés, les privés d’emploi, les retraités, bref tous les citoyens qui sont des « usagers consommateurs » lors des conflits qui naissent « hors de l’entreprise » et qui touchent tous les domaines de la consommation: alimentation, transport, banque, assurance, énergie, logement, santé, etc.... Aide et conseil que nos conseillers donnent lors de la tenue de nos permanences dans nos UL : Toulon, la Seyne, La Garde, Brignoles, Draguignan.

un livre à 5 €, sur les nouveaux modes de consommation (en particulier le e.commerce)

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Une histoire de la vraie vie : que faire de l'institution culturelle ?

17 Avril 2021 , Rédigé par grossel Publié dans #agora

une "occupation" de 15 jours, révélatrice de fractures idéologiques, de divergences sur les revendications comme sur les formes d'action

une "occupation" de 15 jours, révélatrice de fractures idéologiques, de divergences sur les revendications comme sur les formes d'action

De “la Culture” comme concept hors-sol

L’occupation des théâtres en ce printemps 2021, aussi peu mordante soit-elle vis-à-vis de l’institution, a permis d’ouvrir ces lieux à des débats inédits et une certaine forme d’offensive politique. À Toulon, la récré aura duré moins de deux semaines avant que la préfecture ne renvoie tout le monde à la maison. L’administration du Liberté, avec qui les occupant-e-s n’ont jamais noué des relations de franche camaraderie, est peut-être soulagée. Mais cette assignation à la torpeur réjouit surtout les forces réactionnaires.

Mars 2021. Un collectif s’invite dans le hall du théâtre le Liberté, à Toulon, avec l’approbation circonspecte du directeur Charles Berling. Le mouvement a débuté au théâtre parisien de l’Odéon au début du mois et, depuis, irradie l’Hexagone. Envie de se faire entendre et de faire société. L’occupation du Liberté, épicentre culturel du Var, est stratégique autant que symbolique. Les revendications portent sur la précarité accrue des intermittent-e-s de l’emploi et des privé-e-s d’emploi en général. On exige l’abandon de la réforme de l’assurance chômage et la prolongation de l’année blanche. Faut-il en douter ? Le collectif plaide aussi en faveur de la réouverture de lieux culturels qui restent fermés, pour de nébuleuses raisons, depuis bien trop longtemps.
Dès le premier jour, Charles Berling estime au micro de France 3 que les revendications du collectif sont peut-être «un peu trop larges», et que «politiquement, ce n’est pas forcément une stratégie audible.» Lui se bat, depuis l’automne, pour la réouverture des lieux de culture.
Après une semaine, le collectif d’occupation publie sur Facebook un communiqué virulent, en réaction à une instrumentalisation maladresse de l’administration du théâtre qui, décidément, a bien du mal avec l’extension du domaine de la lutte, puisqu’elle vient d’envoyer une newsletter à ses abonné-e-s réduisant les revendications du collectif à la seule portion qui l’intéresse.
Le texte vengeur ironise sur les missions du Liberté. Les réactions sont vives, souvent indignées. Des artistes, technicien-ne-s, spectateurs-trices se désolidarisent d’un mouvement d’occupation qu’ils-elles n’avaient pas rejoint. L’équipe du Liberté s’estime outragée. On parle de poujadisme. On regrette une division qui ferait le jeu des méchants.
«Le théâtre Liberté est un temple de la culture bourgeoise», affirme le communiqué. La formule ne passe pas. On rejette l’adjectivation du mot culture. Ainsi cette réaction, fort applaudie : «Aujourd’hui il ne s’agit plus de dire ou d’écrire que certains lieux de culture sont bourgeois ou populaires et au final de créer des oppositions là où elles n’ont pas lieu d’être. La culture n’a pas plusieurs vitesses, elle n’a qu’un visage. Le théâtre liberté comme d’autres structures ne sont pas des lieux élitistes mais des espaces culturels heureusement subventionnés.»

Il faudrait donc se contenter de la culture au singulier et sans complément, comme dans «Ministère de la Culture».
Sur le site du ministère, il est écrit : «La mission fondatrice du ministère de la Culture de «rendre accessibles au plus grand nombre les œuvres capitales de l’humanité» s’est traduite à la fois par un soutien à l’offre culturelle, à sa qualité et à sa diversité et par une action en faveur du développement des publics, particulièrement de ceux qui sont le plus éloignés de la culture.» Apprécions l’énoncé aux relents colonialistes qui laisse à penser que des êtres humains peuvent vivre «éloignés de la culture», au seul motif qu’ils ne partagent pas la vôtre. Qui décide de ce qui fait culture, en France ? Un indice : ce n’est peut-être pas cette femme qui nettoie, au petit matin, les locaux de la rue de Valois.

On entend souvent parler du «monde de la culture». L’expression laisse flotter l’idée d’une entité homogène, témoignant d’un même rapport sensible au monde. Pourtant, si on interroge plusieurs personnes sur la signification du mot culture, il est fort probable qu’on obtienne des points de vue divergents. Le territoire semble vaste, à la mesure de la vie de chacun-e. Sauf qu’il est très circonscrit sur le plan institutionnel.

Revenons alors à cette Culture avec un grand C que le ministère entend promouvoir à travers le réseau des «scènes nationales» auquel émarge le théâtre Liberté. Cette «La Culture» se déploie selon un processus de médiation complexe associant air du temps, appropriation, neutralisation, légitimation, valorisation, en prise directe avec les préoccupations sociétales des classes moyennes supérieures qui constituent son ferment …beaucoup moins avec les précarités sociales qui échappent aux mêmes classes moyennes supérieures. L’institution culturelle sera beaucoup plus prompte à s’emparer des questions de genre que du mouvement des Gilets jaunes, par exemple.

Subventionnée d’un côté, mécénée de l’autre, cette Culture se sait fragile et constamment menacée dans la mesure où, derrière son C majuscule, elle reste d’accès minoritaire (aussi prétendument universaliste soit-elle) et s’oppose de plus en plus frontalement à un repli et une atrophie authentiquement réactionnaires, qu’incarnait en son temps le Front national de Jean-Marie Le Chevallier à Toulon, mais que promeut aussi l’actuel ministre de l’Éducation nationale. Voir son usage gourmand de l’expression «islamo-gauchiste», ou la confusion médiatique qu’il entretient entre les «réunions de personnes racisées» et les «réunions racistes». Pourquoi parler spécifiquement de Jean-Michel Blanquer ? Parce que son ministère est historiquement lié à celui de la Culture et que l’action culturelle se fait très souvent par le biais de l’institution scolaire.

Au constat du sort réservé à l’expression artistique à et à la création sous toutes ses formes en période de covid (à l’exclusion notable de la forme numérique), et à l’écoute de la parole gouvernementale, il y a donc objectivement du souci à se faire.

C’est par cette fragilité que s’opère le rejet épidermique de toute critique à l’endroit de la Culture aussitôt perçue, de l’intérieur, comme faisant le jeu des réactionnaires. Il y aurait pourtant urgence à développer cette critique et ouvrir les portes, à revenir sur la notion de culture «élitaire pour tous» et discuter cette émancipation dont la Culture prétend être vectrice, quand les tensions vont croissantes entre des corps sociaux artificiellement montés les uns contre les autres. Et pour bien comprendre les choses, il convient de correctement les nommer.

Alors oui, Le théâtre Liberté est un temple de la culture bourgeoise.
Affirmer cela n’est pas faire injure aux abonné-e-s ni aux personnes qui y travaillent, c’est exposer la réalité des faits. Un temple, en ce sens que la taille du hall et de ses lustres forcent la considération, et qu’on n’entre pas ici comme on pose sa serviette sur la plage. Bourgeois, parce que sa programmation fait le miel de personnes détenant un capital qui les engage dans un rapport de domination, qu’elles l’admettent ou non, vis-à-vis de celles qui n’en disposent pas : le capital culturel passe en particulier par la maîtrise de la langue.
En ces lieux prospère une certaine forme de normalisation sociale, un entre-soi ressenti comme une violence par les personnes qui n’ont pas le bon habitus, le savent et s’auto-excluent a priori malgré toute la «bienveillance» de l’institution. La programmation du Liberté attire ainsi, pour l’essentiel, un public cultivé, vivant d’un travail sans doute plus intellectuel que manuel, aussi des gens moins connaisseurs mais plus friqués, se trouvant légitimes à franchir le seuil du temple puisque l’argent a ce pouvoir magique d’abolir les frontières symboliques.
Car il est bien évident qu’on peut disposer d’un capital culturel et parallèlement crever la dalle. C’est dans ce cas, et dans ce cas seulement, quand on salive devant la vitrine sans avoir les moyens de s’offrir les victuailles, que les fameux billets suspendus peuvent trouver leur destination.

Il y a bien aveuglement, à confondre la nécessaire critique de la domination culturelle avec une pseudo-division autour de revendications catégorielles. Il y a bien funeste repli, à vouloir contenir «l’élargissement» de la lutte, c’est à dire refuser d’associer la crise que traverse «le monde de la culture» à la dynamique systémique qui affecte aussi, entre autres, l’Hôpital et l’Université.

Cet aveuglement vire à la schizophrénie quand la Culture, qui prône «le respect de l’autre dans ses différences» et la «promotion de la diversité sous toutes ses formes», se bouche les oreilles et appelle la Sécurité en renfort parce que ça vocifère un peu trop fort dans le hall du théâtre. Les dernières nuits d’occupation du Liberté, il y avait là autant de vigiles que d’occupants…

La Culture, en son temple, coincée entre ministère et pouvoirs locaux, ayant à cœur d’assumer son cahier des charges et les responsabilités qu’engage un budget très conséquent (très conséquent au regard des budgets des autres lieux culturels du coin, s’entend) doit-elle simplement attendre un hypothétique retour à la normale en se parlant à elle-même, en vase clos ? Est-elle condamnée à penser le désastre comme seul sujet de programmation à l’intention de publics qui échappent au désastre ? Peut-elle continuer de monter Kafka, Orwell, Falk Richter, sans rien dire publiquement sur la loi «Sécurité globale» ? Peut-elle encore danser le multiculturalisme en restant silencieuse devant la stigmatisation culturelle opérée par la loi «Séparatisme» ?
La Culture, en son temple rouvert, une fois sa normalité retrouvée, pourra-t-elle être nuisible au désastre ?

Merde à la culture institutionnelle qui formate en prétendant former

J'ai lu les déclarations de deux artistes, le directeur du CDN d'Angers (Thomas Jolly jouant à son balcon la scène du balcon de Roméo et Juliette, le 25 mars 2020) et le directeur du Théâtre de la Ville et du Festival d'automne Emmanuel Demarcy-Motta, le 4 septembre 2020 

parler depuis les soucis et prérogatives d'un CDN ou d'un Festival donc parler de formes sans pointer le contexte mondial de mise en place d'un contrôle sécuritaire-autoritaire permanent (faisant s'effondrer quelques croyances et illusions: la démocratie comme rempart ou solution, l'état-providence comme garant des communs), sans se placer au niveau des enjeux, connus pourtant, annoncés depuis plus de 60 ans (rapport Meadows, halte à la croissance): il faut changer radicalement nos rapports à la Vie, à la Terre et à l'Univers; il faut se changer soi radicalement (peurs, en particulier la peur de la mort et servitude volontaire; apparemment, il faut beaucoup de temps déjà pour en avoir conscience) 

au sortir d'un "grand" spectacle, je suis toujours un soumis; j'ai applaudi par exemple Trintignant habitant la marche à l'amour de Gaston Miron ou Nougaro faisant vivre sa plume d'ange

l'émotion, les larmes sont bâillonnées parce que nous sommes dans la représentation et pas dans la Présence qui pourrait en métamorphoser plus d'un, d'un coup comme une évidence

à méditer cette forte pensée de Jean Giono en préface du Prince, de Machiavel : 

"Le pouvoir gouverne toujours comme les gouvernés gouverneraient s'ils avaient le pouvoir." 

Où j'en suis, en date du 7 avril 2019 (mouvement des GJ)

pour moi maintenant si on 

(on, désignant un passeur, un transmetteur, un partageur, un homme de passion et de bienveillance, un qui a choisi de se tenir le plus possible à l'écart du système marchand)

si on n’a pas pour objectif que tout le monde s’exprime en inventant sa façon de s'exprimer, pas en singeant les formats dominants (clips, shows, gros romans, pièces sur le bruit du monde, chansons et musiques dites actuelles, cirque, jonglage...)

si on n'a pas pour objectif que chacun crée son art de vivre sa vie, avec ses heurs, bonheurs, malheurs, pas en singeant les modèles dominants donnés à imiter, consommer, jeter, renouveler, et rien à voir avec les soi-disant arts de vivre, l'art de vivre méditerranéen, crétois, l'american way of life...

alors merde à l’art, aux artistes qui pullulent, sont en concurrence, mis en concurrence par les gens de culture, et qui ululent, crowdfundinguent, s'auto-produisent et revendiquent leur participation à l'économie, nous représentons 3% du PIB 

merde aux gens de culture qui pullulent et pompent le fric, eux qui ont du pouvoir, si peu, si peu mais s'y croient avec de moins en moins d’argent et revendiquent aussi leur participation à l'économie, nous représentons plus que l'industrie automobile

monde de merde à l’image caricaturale du monde de requins et prédateurs de toutes sortes des hautes sphères qui ne tournent pas rond. 

La déclaration de Villeurbanne, vous comprenez que je m'en moque. 

Ses enjeux même contradictoires ne sont pas à la hauteur. 

Mon slogan serait : 

Tous artistes, tous écrivains, tous photographes,

chacun son expression, chacun son art de vivre sa vie 

pas la vie comme oeuvre d'art 

pas l'art pour émanciper, élever, éduquer, éveiller 

pas la culture dominante qui ne se reconnaît pas comme telle, alibi de la domination marchande avec son discours émancipateur, démocratisateur et ses pratiques de management à l'américaine, travail en openspace, séparation entre direction, personnel et techniciens, entre gens de culture et artistes

chacun son art de vivre sa vie c'est-à-dire en conscience, y en a, y veulent de la pleine conscience, beaucoup de moments dans le silence, parfois du rire, des sourires tout pleins, des gestes doux et tendres, pas besoin de créativité renouvelable 24 H sur 24, juste de l'attention, là, à 10 cms, regarde et tu déplaces la petite pierre, la brindille, ah, ça fait un cupidon...et t'es frappé en plein coeur par l'amour 

mais purée que c'est simple l'amour, 

y en a qui aiment compliquer à souhait

y en a qui veulent pas entendre le souffle aimant à côté d'eux, tant pis pour eux 

j'aime les bienheureux, les simples d'esprit et de coeur qui ont le coeur net et direct, donc les enfants débiberonnés du cordon médiatique

Maintenant je veux dire où j’en suis en 2019, après avoir joué un rôle public dans les domaines du théâtre, de l’écriture et de l’édition, pendant 22 à 30 ans, tout cela bénévolement (je tiens à le préciser et je tiens à préciser que cette position d'aujourd'hui est en lien avec mon cheminement intellectuel, spirituel et ne vaut que pour moi, autrement dit je trouve normale toute autre position exprimant le vécu, les choix essentiels d'un autre et il ne me viendrait pas à l'esprit de le convaincre ou persuader qu'il se trompe) :
si ce qui se passe (mouvement des GJ) est un moment de changement de paradigme, d'une crise irréversible de la civilisation matérialiste, consumériste (avec crise de régime, crise de la représentation suite à son incapacité à adapter nos modes de vie au nouveau régime climatique et aux autres effondrements ou basculements, à assurer la transition écologique,
mot qui parle peu, expression peut-être déjà dépassée) vers une civilisation de la Conscience, alors, ce qui importe est le cheminement de plus en plus conscient de chacun, dans chacun de ses comportements, de l'intime à l'extime; il en va de la responsabilité de chacun et d'un travail sur soi persévérant, exigeant 

je me doute bien que les zones de confort des uns et des autres sont un obstacle à cette élévation de conscience individuelle et collective; faudra-t-il donc encore plus de souffrances pour en sortir de cette civilisation mortelle et mortifère ? 
à supposer que je sois dans la lumière à un moment parce que proposant une action un peu sensée ou une idée un peu innovante, je dois aussi accepter de ne plus l'être demain 
le mouvement fait apparaître, disparaître (plus ample que le seul mouvement des gilets jaunes, beaucoup plus lointain que l’acte I du 17 novembre 2018) 
nous sommes à notre place, au bon moment, le temps d'un moment puis on s'efface, on est effacé, remplacé 
surtout refuser de garder la main sur un segment, un pré carré, ne pas être dans les entre-soi..., dans les certitudes (rejeter le RIC, être jusqu'au boutiste de la grève générale illimitée qui ne semble pas être à l'ordre du jour, voir les déclarations ignobles sur les GJ de tout un tas de gens qu’on nous vendait comme ouverts, même Patrick Boucheron) 
tout accueillir, ne pas faire de tri, comprendre, tenter de comprendre les autres points de vue, surtout ceux qui nous sont les plus étrangers, cela demande de l'empathie, de l'amour, de l'amitié pour l’autre (pas facile du tout de comprendre un Luc Ferry et Macron alors !): 
on n'est pas ennemis, on a un commun essentiel, pas seulement d'être Humain, pas seulement d'être Terrien mais d'être des Univers 
favoriser les créolisations, le Tout-Monde (lire Edouard Glissant)

Denis Lavant : "L'idéal, c'est d'avoir un rapport poétique à la vie, au quotidien, et de ne pas avoir besoin de scène pour exercer cela" 
" Ce qui me tourmente, c’est le point de vue du jardinier. Ce qui me tourmente ce n’est point cette misère, dans laquelle, après tout, on s’installe aussi bien que dans la paresse. Des générations d’orientaux vivent dans la crasse et s’y plaisent. Ce qui me tourmente, les soupes populaires ne le guérissent point. Ce qui me tourmente, ce ne sont ni ces creux, ni ces bosses, ni cette laideur. C’est un peu, dans chacun de ces hommes, Mozart assassiné." Saint-Exupéry


 

IMAGINONS: 1700 spectacles en Avignon l'été dans le off soit 1700 X 20000 € de location de salle mini = 34.000.000 € dépensés pour une illusion : on va être vu par des directeurs et des critiques et on va tourner. Ô les tristes calculs de jeunes plein d'énergie, aptes au système D et réussissant à survivre, certes souvent dans la galère mais survivre avec le sentiment d'être créatif, créateur ce qui peut donner une saveur sans pareille à l'existence; rien à voir avec l'aliénation des exploités de bas en haut du système productif.

 

IMAGINONS: 1700 compagnies investissent la France profonde, désertée par les paysans, peu récupérée par les alternatifs et ils construisent leur habitat durable, écolo, leur salle de répétition, leur jardin en permaculture, leurs équipements en énergie géothermique, des oasis donc avec école Montessori, des jardins d'Épicure, le philosophe pour des temps comme le nôtre de fin de civilisation (lire le Sur Épicure de Marcel Conche qui se tient à l'écart du grand tapage médiatique)

 

IMAGINONS : les musiciens, les écrivains, les plasticiens, les architectes, tous ceux capables de comprendre qu'il n'y a pas d'avenir dans ce monde marchand abandonnent les villes à leur pourrissement et à leur ratisation proliférante et vont retrouver la dure et saine vie dans les collines et les bois comme D.H Thoreau ou comme avait imaginé Jack London

mais ce n'est qu'un rêve

qui dit éducation (y compris artistique donc censé être à l'écoute de l'enfant) dit qu'il y a nécessité à transmettre, quoi ? ce que transmet le maître, l'artiste et même s'il y a grande écoute de l'adolescent, de l'enfant, il y a certitude qu'il y a à transmettre, ça c'est gratifiant et ça peut se rémunérer en plus de la gratification narcissique; et si l'enfant n'était pas à éduquer ? même et surtout sur le plan artistique, créatif ? l'éducation se passe au niveau de la conscience analytique cérébrale, ce que j'appelle la CAC 40, pire que le CAC 40; l'enfant jusqu'à 6-7 ans est spontanément dans la conscience intuitive extra-neuronale (états modifiés de conscience), il a accès à des dimensions que nous perdons avec les apprentissages et l'éducation => une société sans école de Yvan Illich, François Roustang, Jean-Jacques Charbonnier 

 

les programmes qui nous agissent ont été acquis entre le 6° mois de notre état de foetus
et l'âge de 7 ans, sous onde téta, en quasi-hypnose, ce sont des programmes inconscients, subconscients venus de notre milieu familial, socio-culturel, programmes hérités de notre "éducation", de l'éducation reçue, très souvent coercitive, pour notre "bien", éducation à la performance, à toujours se dépasser qui paradoxalement nous apprend à ne pas nous aimer, à nous juger négativement en permanence ;
à partir de 7 ans, le néo-cortex ou lobe frontal entre en fonction, sous onde alpha, on pense, réfléchit, évalue, décide éventuellement de modifier le programme ; il se trouve que 95% de nos programmes inconscients nous pilotent quasi- automatiquement, que nous tentons d'agir sur nous avec 5% de conscience ; on ne fait pas le poids ; d'où les thérapies nouvelles à base d'hypnose pour reprogrammer ce qui est inconscient
(1- vidéos essentielles de Bruce Lipton sur you tube et pour renouer avec l'animalité en nous, 2- être inspiré par Mister Gaga, Ohad Naharin) 
1-
2-

 

moi - Rilke parle très bien de l'Ouvert et avant lui Hegel dans le magnétisme animal, hors parole, hors langage; ça ne se pense pas, ça se vit et c'est très difficile à retrouver, à trouver; je n'y suis pas encore arrivé malgré méditation et autres exercices dont atelier de TCH (trans-communication hypnotique)

 

7 avril 2019, JCG

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Capital et idéologie / Thomas Piketty

26 Mars 2021 , Rédigé par grossel Publié dans #note de lecture, #agora

le groupe informel Penser l'avenir après la fin des énergies fossiles, se réunissant tous les deux mois, le dimanche de 17 à 19 H, salle des mariages du Revest, avait mis ce livre à l'étude; la Covid a empêché les réunions de se tenir depuis avril 2020

le groupe informel Penser l'avenir après la fin des énergies fossiles, se réunissant tous les deux mois, le dimanche de 17 à 19 H, salle des mariages du Revest, avait mis ce livre à l'étude; la Covid a empêché les réunions de se tenir depuis avril 2020

Capital et idéologie  

Toutes les sociétés humaines ont besoin de justifier leurs inégalités : il faut leur trouver des raisons, faute de quoi c’est l’ensemble de l’édifice politique et social qui menace de s’effondrer. Les idéologies du passé, si on les étudie de près, ne sont à cet égard pas toujours plus folles que celles du présent. C’est en montrant la multiplicité des trajectoires et des bifurcations possibles que l’on peut interroger les fondements de nos propres institutions et envisager les conditions de leur transformation.
À partir de données comparatives d’une ampleur et d’une profondeur inédites, ce livre retrace dans une perspective tout à la fois économique, sociale, intellectuelle et politique l’histoire et le devenir des régimes inégalitaires, depuis les sociétés trifonctionnelles et esclavagistes anciennes jusqu’aux sociétés postcoloniales et hypercapitalistes modernes, en passant par les sociétés propriétaristes, coloniales, communistes et sociales-démocrates. À l’encontre du récit hyperinégalitaire qui s’est imposé depuis les années 1980-1990, il montre que c’est le combat pour l’égalité et l’éducation, et non pas la sacralisation de la propriété, qui a permis le développement économique et le progrès humain.
En s’appuyant sur les leçons de l’histoire globale, il est possible de rompre avec le fatalisme qui nourrit les dérives identitaires actuelles et d’imaginer un socialisme participatif pour le XXIe siècle : un nouvel horizon égalitaire à visée universelle, une nouvelle idéologie de l’égalité, de la propriété sociale, de l’éducation et du partage des savoirs et des pouvoirs.

Directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales et professeur à l’École d’économie de Paris, Thomas Piketty est l’auteur du Capital auXXIe siècle (2013), traduit en 40 langues et vendu à plus de 2,5 millions d’exemplaires, dont le présent livre est le prolongement.

Pour un Socialisme participatif à l’échelle mondiale

Les 2 défis majeurs du XXIème siècle sont le réchauffement climatique et la remontée des inégalités.

L’idéologie de la mondialisation est actuellement en crise et en phase de redéfinition. Les frustrations créées par la montée des inégalités ont peu à peu conduit les classes populaires et moyennes des pays riches à se défier de l’intégration internationale et du libéralisme économique sans limites. Ces tensions ont contribué à l’émergence de mouvements nationalistes et identitaires qui pourraient alimenter une fuite en avant vers la concurrence de tous contre tous et le dumping fiscal et social vis-à-vis de l’extérieur, le tout s’accompagnant à l’intérieur des États par le durcissement identitaire et autoritaire à l’encontre des minorités et des immigrés, de façon à souder le corps social national face à ses ennemis déclarés.

Une grande partie du livre est consacrée à l’étude des régimes inégalitaires de par le monde et aux leçons qui peuvent en être tirées pour s’orienter vers un socialisme participatif à l’échelle mondiale et créer une société juste, à savoir une société qui permet à l’ensemble de ses membres d’accéder aux biens fondamentaux les plus étendus possible. Parmi ces biens fondamentaux figurent notamment l’éducation, la santé, le droit de vote, et plus généralement la participation la plus complète de tous aux différentes formes de la vie sociale, culturelle, économique, civique et politique.

 

T. PIKETTY propose un faisceau de pistes profondément étudiées.

 

Y’a plus qu’à trouver les hommes politiques pour avoir le courage de s’en emparer !

 

1- Partager le pouvoir dans les entreprises

 

Afin de dépasser le capitalisme et la propriété privée et de mettre en place le socialisme participatif, il est possible en faisant évoluer le système légal et fiscal d’aller beaucoup plus loin que ce qui a été fait jusqu’à présent, d’une part en instituant une véritable propriété sociale du capital, grâce à un meilleur partage du pouvoir dans les entreprises, et d’autre part en mettant en place un principe de propriété temporaire du capital, dans le cadre d’un impôt fortement progressif sur les propriétés importantes permettant le financement d’une dotation universelle en capital et la circulation permanente des biens.

Il faut en finir avec une action = une voix et généraliser la cogestion dans sa version maximale, avec la moitié des droits de vote pour le personnel dans les conseils d’administration ou de direction de toutes les entreprises privées, y compris les plus petites mais en limitant drastiquement le pouvoir de ceux qui apportent du capital (plafonnement des droits de vote pour tous les apports en capital supérieurs à 10 %). On pourrait faire des observations similaires pour des organisations dans les secteurs de la santé, de la culture, des transports ou de l’environnement.

 

2- Réforme de la fiscalité

 

  • La concentration extrême de la propriété dans la plupart des sociétés jusqu’au début du XX siècle, avec généralement autour de 80 %-90 % des biens détenus par les 10 % les plus riches n’avait aucune utilité du point de vue de l’intérêt général. Afin d’éviter qu’une concentration démesurée de la propriété ne se reconstitue de nouveau, les impôts progressifs sur les successions et les revenus doivent être complétés par un impôt progressif annuel sur la propriété, lequel a en outre l’avantage de s’adapter beaucoup plus vite à l’évolution de la richesse et de la capacité contributive des uns et des autres. Par exemple, on ne va pas attendre que Mark Zuckerberg ou Jeff Bezos atteignent 90 ans et transmettent leur fortune pour commencer à leur faire payer des impôts.

 

  • En revanche, la diffusion de la propriété ne s’est jamais véritablement étendue aux 50 % les plus pauvres (dont la part dans le patrimoine privé total s’est toujours située autour de 5 %-10 %) qui n’ont ainsi jamais eu que des possibilités limitées de participation à la vie économique, et en particulier à la création d’entreprises et à leur gouvernance.

 

Multiple du patrimoine moyen

Impôt annuel sur la propriété

Impôt sur les successions

 

Multiple du revenu moyen

Taux effectif d’imposition y/c cotisations sociales et taxe carbone

0,5

0,1%

5%

 

0,5

10%

2

1%

20%

 

2

40%

5

2%

50%

 

5

50%

10

5%

60%

 

10

60%

100

10%

70%

 

100

70%

1.000

60%

80%

 

1.000

80%

10.000

90%

90%

 

10.000

90%

 

 

L’impôt annuel sur la propriété et l’impôt sur les successions rapporteraient au total environ 5 % du revenu national. Il permettrait de mettre en place un système de dotation en capital équivalant à 60 % du patrimoine moyen versée à chaque jeune adulte (par exemple à l’âge de 25 ans).

Exemple : dans les pays riches, le patrimoine privé moyen est à la fin des années 2010 d’environ 200 000 euros par adulte. Dans ce cas, la dotation en capital sera donc de 120 000 euros. De facto, ce système aboutirait à une forme d’héritage pour tous alors qu’actuellement, les 50 % les plus pauvres ne reçoivent quasiment rien (à peine 5 %-10 % du patrimoine moyen) et que les 10 % des jeunes adultes les plus riches héritent de plusieurs centaines, voire de millions d’euros.

S’agissant des taux d’imposition applicables aux plus hautes successions et aux plus hauts revenus, il faudrait qu’ils atteignent des niveaux de l’ordre de 60 %-70 % au-delà de 10 fois la moyenne des patrimoines et des revenus, et de l’ordre de 80 %-90 % au-delà de cent fois la moyenne (voir tableau)

Par comparaison à l’actuel système d’imposition proportionnelle de la propriété immobilière en place dans de nombreux pays, ce barème entraînerait une réduction fiscale substantielle pour les 80 %-90 % de la population les moins riches en patrimoine et faciliterait donc leur accession à la propriété. À l’inverse, l’alourdissement serait conséquent pour les plus hauts patrimoines. Pour les milliardaires, le taux de 90 % reviendrait à diviser immédiatement leur patrimoine par dix et à ramener la part des milliardaires dans le patrimoine total à un niveau inférieur à ce qu’elle était au cours de la période 1950-1980.

N.B : Il est essentiel que l’impôt progressif sur la propriété et sur l’héritage envisagé ici porte sur le patrimoine global, c’est-à-dire sur la valeur totale de l’ensemble des actifs immobiliers, professionnels et financiers (nets de dettes) détenus ou reçus par une personne donnée, sans exception. De la même façon, l’impôt progressif sur le revenu doit porter sur le revenu global, c’est à-dire sur l’ensemble des revenus du travail (salaires, pensions de retraite, revenus d’activité des non-salariés, etc.) et du capital (dividendes, intérêts, profits, loyers, etc ).

 

Conclusion : l’accumulation de biens est toujours le fruit d’un processus social, qui dépend notamment des infrastructures publiques (en particulier du système légal, fiscal et éducatif), de la division du travail social et des connaissances accumulées par l’humanité depuis des siècles. Dans ces conditions, il est parfaitement logique que les personnes ayant accumulé des détentions patrimoniales importantes en rendent une fraction chaque année à la communauté, et qu’ainsi la propriété devienne temporaire et non plus permanente.

 

 

L’impôt progressif sur le revenu (dans lequel ont également été incluses les cotisations sociales et la taxe progressive sur les émissions carbone), rapporterait autour de 45 % du revenu national. Il permettrait de financer toutes les autres dépenses publiques, en particulier le revenu de base annuel à hauteur de 5 % du revenu national et surtout l’État social (y compris les systèmes de santé et d’éducation, les régimes de retraites, etc.) à hauteur de 40 % du revenu national.

Par exemple, une version relativement ambitieuse du revenu de base, telle que celle indiquée sur le tableau, pourrait consister à mettre en place un revenu minimum équivalant à 60 % du revenu moyen après impôt pour les personnes sans autres ressources, et dont le montant versé déclinerait avec le revenu et concernerait environ 30 % de la population.

N.B : Les prélèvements sociaux s’apparentent de fait à une forme d’impôt sur le revenu, dans le sens où le montant prélevé dépend des revenus, parfois avec des taux variables suivant le niveau de salaire ou de revenu. La différence essentielle est que ces prélèvements sont généralement versés non pas dans le budget général de l’État, mais dans des caisses sociales dédiées par exemple au financement de l’assurance-maladie, du système de retraite, des allocations-chômage, etc. De tels systèmes de prélèvements dédiés et de caisses séparées devraient continuer à s’appliquer. Compte tenu du niveau global très élevé des prélèvements obligatoires, il est capital de tout faire pour favoriser une meilleure appropriation citoyenne des impôts et de leurs usages sociaux, ce qui peut passer par des caisses séparées pour différents types de dépenses, et plus généralement par la plus grande transparence possible sur l’origine et la destination des prélèvements.

 

N.B : Au sein des pays d’Europe occidentale, où les prélèvements obligatoires se sont stabilisés autour de 40 %-50 % du revenu national dans les années 1990-2020, on constate généralement que l’impôt sur le revenu (y compris l’impôt sur les bénéfices des sociétés) représente autour de 10 % - 15 % du revenu national, alors que les cotisations sociales (et autres prélèvements sociaux) peuvent atteindre environ 15 % - 20 % du revenu national et les taxes indirectes (TVA et autres taxes sur la consommation) autour de 10 % - 15 % du revenu national.

 

Les ordres de grandeur sont importants. Ils expriment l’idée que la société juste doit se fonder sur une logique d’accès universel à des biens fondamentaux, au premier rang desquels la santé, l’éducation, l’emploi, la relation salariale et le salaire différé pour les personnes âgées (sous forme de pension de retraite) et privées d’emploi (sous forme d’allocation-chômage). L’objectif doit être de transformer l’ensemble de la répartition des revenus et de la propriété, et par là même la répartition du pouvoir et des opportunités, et pas simplement le niveau du revenu minimum. L’ambition doit être celle d’une société fondée sur la juste rémunération du travail, autrement dit le salaire juste. Le revenu de base peut y contribuer, en améliorant le revenu des personnes trop faiblement rémunérées. Mais cela exige aussi et surtout de repenser un ensemble de dispositifs institutionnels complémentaires les uns des autres.

Idéalement, le retour de la progressivité fiscale et le développement de l’impôt progressif sur la propriété devraient se faire dans le cadre de la plus grande coopération Internationale possible. La meilleure solution serait la constitution d’un cadastre financier public permettant aux États et aux administrations fiscales d’échanger toutes les informations nécessaires sur les détenteurs ultimes des actifs financiers émis dans les différents pays.

Avec un tel système, la seule stratégie d’évitement possible pour les détenteurs de biens résidentiels ou professionnels basés en France serait de quitter le territoire et de vendre les actifs correspondants. Face à cela, des mesures de type exit tax pourraient être appliquées. En tout état de cause, il faut souligner que cette stratégie d’évitement impliquerait de vendre les biens (logements et entreprises), de sorte que les prix de ces derniers baisseraient et pourraient ainsi être achetés par tous ceux qui resteraient dans le pays.

 

3- La taxation progressive des émissions carbone

 

La condition absolue pour qu’une taxe carbone soit acceptée et joue pleinement son rôle est de consacrer la totalité de ses recettes à la compensation des ménages modestes et moyens les plus durement touchés par les hausses de taxes et au financement de la transition énergétique. La façon de faire la plus naturelle serait d’intégrer la taxe carbone - progressive - dans le système d’impôt progressif sur le revenu, comme cela a été fait sur le tableau.

 

4- Un système éducatif juste

 

  • De façon générale, l’émancipation par l’éducation et la diffusion du savoir doit être au coeur de tout projet de société juste et en particulier du socialisme participatif.

L’investissement éducatif public total dont auront bénéficié au cours de l’ensemble de leur scolarité (de la maternelle au supérieur) les élèves de la génération atteignant 20 ans en 2018 se monte en moyenne à environ 120 k€ (soit approximativement 15 années de scolarité pour un coût moyen de 8 k€ par an). Au sein de cette génération, les 10 % des élèves ayant bénéficié de l’investissement public le plus faible ont reçu environ 65-70 k€, alors que les 10 % ayant bénéficié de l’investissement public le plus important ont reçu entre 200 k€ et 300 k€. (les coûts moyens par filière et par année de scolarité s’échelonnent dans le système français en 2015-2018 entre 5-6 k€ dans la maternelle-primaire, 8-10 k€ dans le secondaire, 9-10 k€ à l’université et 15-16 k€ dans les classes préparatoires aux grandes écoles).

En ce qui concerne la répartition de l’investissement éducatif public observée dans un pays comme la France, une norme de justice relativement naturelle consisterait à faire en sorte que tous les enfants aient droit à la même dépense d’éducation, qui pourrait être utilisée dans le cadre de la formation initiale ou continue. Autrement dit, une personne quittant l’école à 16 ans ou 18 ans et qui n’aurait donc utilisé qu’une dépense éducative de 70.000 euros ou 100.000 euros lors de sa formation initiale, à l’image des 40 % d’une génération bénéficiant de la dépense la plus faible, pourrait ensuite utiliser dans le cours de sa vie un capital éducation d’une valeur de 100.000 ou 150.000 euros afin de se hisser au niveau des 10 % ayant bénéficié de l’investissement le plus important. Ce capital pourrait ainsi permettre de reprendre une formation à 25 ans ou 35 ans ou tout au long de la vie.

 

 

  • Un objectif raisonnable serait d’une part de faire en sorte que la rémunération moyenne des enseignants cesse d’être une fonction croissante du pourcentage d’élèves favorisés dans les collèges et les lycées, et, d’autre part d’accroître réellement et substantiellement les moyens investis dans les établissements primaires et secondaires les plus défavorisés, de façon à rendre plus égalitaire la répartition globale de l’investissement éducatif par génération.

Cette politique d’affectation prioritaire des moyens doit aussi être complétée par une prise en compte des origines sociales dans les procédures d’admission et d’affectation dans les lycées et dans l’enseignement supérieur. En France, les algorithmes utilisés pour les admissions aux lycées et dans l’enseignement supérieur restent dans une large mesure un secret d’État.

Enfin, il est indispensable que les établissements privés (qui bénéficient généralement de financements publics) fassent l’objet d’une régulation commune avec les établissements publics, à la fois pour ce qui concerne les moyens disponibles et les procédures d’admission, faute de quoi tous les efforts faits pour construire des normes de justice acceptables dans le secteur public seront immédiatement contournés par le passage dans le privé.

 

5- Vers une démocratie participative et égalitaire

 

Il est un autre aspect du régime politique auquel il est urgent de s’intéresser : celui du financement de la vie politique et de la démocratie électorale qui a montré ses limites et son incapacité actuelle à faire face à la montée des inégalités.

 

Des « bons pour l’égalité démocratique » :

 

L’idée serait de donner à chaque citoyen un bon annuel d’une même valeur, par exemple 5 euros par an, lui permettant de choisir le parti ou mouvement politique de son choix. Le choix se ferait en ligne, par exemple au moment où l’on valide sa déclaration de revenus et de patrimoine. Seuls les mouvements obtenant le soutien d’un pourcentage minimal de la population (qui pourrait être fixé à 1 %) seraient éligibles. S’agissant des personnes choisissant de ne pas indiquer de mouvement politique (ou de celles indiquant un mouvement recueillant un soutien trop faible), la valeur de leurs bons annuels serait allouée en proportion des choix réalisés par les autres citoyens. Le système de bons pour l’égalité démocratique s’accompagnerait par ailleurs d’une interdiction totale des dons politiques des entreprises et autres personnes morales.

 

Concrètement, le régime actuellement en vigueur en France revient à consacrer environ 2-3 euros par an et par citoyen au financement officiel des partis, et à ajouter à cela des réductions d’impôt allant jusqu’à 5 000 euros pour subventionner les préférences des plus riches. Les bons pour l’égalité démocratique permettraient de supprimer totalement les réductions d’impôt liées aux dons politiques et de réutiliser l’ensemble des sommes d’une façon égalitaire.

La logique des bons pour l’égalité démocratique pourrait également être appliquée pour d’autres questions que le financement de la vie politique. En particulier, un tel dispositif pourrait remplacer les systèmes existants de réductions d’impôt et de déductions fiscales pour les dons. Ce mécanisme offre également une piste pour repenser la question épineuse du financement des cultes.

Si les sommes en jeu représentaient une fraction importante des prélèvements obligatoires, alors il s’agirait d’une forme élaborée de démocratie directe, permettant aux citoyens de décider eux-mêmes d’une part substantielle des budgets publics.

Il s’agit là d’une des pistes les plus prometteuses conduisant à une réappropriation citoyenne d’un processus démocratique qui apparaît souvent peu réactif aux aspirations populaires.

 

6- Repenser le social-fédéralisme à l’échelle mondiale

 

  • L’une des contradictions les plus évidentes du système actuel est que la libre circulation des biens et des capitaux est organisée d’une façon telle (via la mise en place de structures offshore) qu’elle réduit considérablement les capacités des États à choisir leurs politiques fiscales et sociales.

Il faudrait donc pouvoir déléguer à une Assemblée transnationale (par exemple une Assemblée européenne) le soin de prendre des décisions communes concernant les biens publics globaux, comme le climat ou la recherche, la justice fiscale globale, avec notamment la possibilité de voter des impôts communs sur les plus hauts revenus et patrimoines, sur les plus grandes entreprises et sur les émissions carbone. Dans le cas européen proposé, il y aurait intérêt à développer une souveraineté parlementaire s’appuyant à titre principal sur les souverainetés parlementaires nationales, de façon à impliquer les députés nationaux dans le processus politique et à éviter qu’ils ne se réfugient dans une posture de protestation qui pourrait finir par mener à l’effondrement de l’ensemble.

 

  • Ce modèle de démocratie transnationale décrit à l’échelle de l’Europe pourrait également s’appliquer à une échelle plus large. Compte tenu des liens de proximité liés à des échanges humains et économiques plus importants, le plus logique serait que des ensembles régionaux se forment et collaborent entre eux, par exemple entre l’Union européenne et l’Union africaine.

 

  • On vient de décrire un scénario coopératif et idéal (voire idyllique) permettant de conduire à une vaste démocratie transnationale de façon concentrique, et menant à terme à la mise en place d’impôts communs et justes, à l’émergence d’un droit universel à l’éducation et à la dotation en capital, à la généralisation de la libre circulation, et de facto à une quasi-abolition des frontières.

Entre la voie de la coopération idéale menant au social-fédéralisme mondial et le chemin du repli nationaliste et identitaire généralisé, il existe naturellement un grand nombre de trajectoires et de bifurcations possibles. Pour avancer en direction d’une mondialisation plus juste, deux principes paraissent essentiels. Tout d’abord, s’il est clair qu’un grand nombre de règles et de traités organisant les échanges commerciaux et financiers doivent être profondément transformés, il est important de s’astreindre à proposer un nouveau cadre légal international avant de les dénoncer ( cf Brexit).

La course-poursuite vers la non-imposition des bénéfices des sociétés constitue sans nul doute le risque le plus lourd que court actuellement le système fiscal mondial. À terme, si l’on ne prend pas des mesures radicales de ce type pour l’arrêter, c’est la possibilité même de prélever un impôt progressif sur le revenu qui est en cause.

Jean-Pierre Grosse, Marrakech, le 26 mars 2021

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sur la Commune (18 mars 1871-28 mai 1871)

24 Mars 2021 , Rédigé par grossel Publié dans #agoras, #J.C.G.

1- vu hier soir, visible jusqu’au 20 mai
https://www.arte.tv/fr/videos/094482-000-A/les-damnes-de-la-commune/
remarquable animation de gravures et récit émouvant de Victorine (Yolande Moreau)
très noir (tilt avec l’assassinat de Victor Noir, dont la sculpture au cimetière du Père Lachaise est l’objet de rituels très particuliers), mettant l’accent sur la répression impitoyable par les Versaillais
pas assez sur les leçons, les apports des Communards (délégués élus et révocables, internationalisme au sens où des délégués importants furent des étrangers, démocratie directe, démocratie sociale, avancées extraordinaires sur tout un tas de plans, égalité, éducation, condition féminine, éradication de la délinquance et autres fléaux, prostitution…), les erreurs (pas touche à la banque de France qui va financer les Versaillais…)
 
  • Un article de Mediapart du 22 mars : 
  • https://blogs.mediapart.fr/edition/les-cercles-condorcet/article/220321/la-commune-entre-memoire-et-histoire
  • Dans Le Poème des morts (éd. Fata Morgana, 2017), Bernard Noël a consacré le poème n° 16 à la Commune : 
pas de bandeau a dit le fusillé
je veux voir la mort arriver de face
et l'avenir soudain se raccourcir
le passé qui me tue n'est pas le mien
car sa vérité n'est pas mon affaire
mais le fusillé mord déjà la terre
le chef tueur donne le coup de grâce
le crâne éclaté répand le cerveau
le galonné pousse du pied ce reste
- Dire qu'il croyait penser avec ça !
fait-il avec un clin d'oeil à sa troupe
sûr d'avoir vaincu la révolution
le peloton recharge ses fusils
et feu roulant sur la fournée suivante
tout ici est réglé par la justice
au nom bien sûr d'une légalité
toujours au seul service du pouvoir
tous les cadavres ont droit à la chaux vive
dès qu'empilés dans la fosse commune
la loi respecte ainsi la seule règle
tuer la vie pour qu'elle ne change pas
  • Ce poème est à rapprocher de l'article PENSER du Dictionnaire de la Commune :
Le 6 juillet 1871, Baudouin et Rouillac sont fusillés à Satory pour l'incendie de Saint-Éloi et leur lutte sur les barricades. Tandis que les soldats défilaient devant les corps, "c'est avec cela qu'ils pensaient, dit l'officier qui commandait, en remuant du bout de la botte les cervelles répandues à terre." (Louise Michel, la Commune. Histoire et Souvenirs.) Ce "mot" est confirmé par beaucoup d'autres témoignages.
 
 
paru aux éditions de l'Armourier, en mars 2021

paru aux éditions de l'Armourier, en mars 2021

 2 - pour ceux qui ne connaissent pas Marx

 
KARL MARX LA GUERRE CIVILE EN FRANCE 
Chapitre 3
À l'aube du 18 mars, Paris fut réveillé par ce cri de tonnerre : Vive la Commune! Qu'est-ce donc que la Commune, ce sphinx qui met l'entendement bourgeois à si dure épreuve ?
Les prolétaires de la capitale, disait le Comité central dans son manifeste du 18 mars, au milieu des défaillances et des trahisons des classes gouvernantes, ont compris que l'heure était arrivée pour eux de sauver la situation en prenant en main la direction des affaires publiques... Le prolétariat... a compris qu'il était de son devoir impérieux et de son droit absolu de prendre en main ses destinées, et d'en assurer le triomphe en s'emparant du pouvoir.
Mais la classe ouvrière ne peut pas se contenter de prendre tel quel l'appareil d'État et de le faire fonctionner pour son propre compte.
Le pouvoir centralisé de l'État, avec ses organes, partout présents : armée permanente, police, bureaucratie, clergé et magistrature, organes façonnés selon un plan de division systématique et hiérarchique du travail, date de l'époque de la monarchie absolue, où il servait à la société bourgeoise naissante d'arme puissante dans ses luttes contre le féodalisme. Cependant, son développement restait entravé par toutes sortes de décombres moyenâgeux, prérogatives des seigneurs et des nobles, privilèges locaux, monopoles municipaux et corporatifs et Constitutions provinciales. Le gigantesque coup de balai de la Révolution française du XVIIIe siècle emporta tous ces restes des temps révolus, débarrassant ainsi, du même coup, le substrat social des derniers obstacles s'opposant à la superstructure de l'édifice de l'État moderne. Celui-ci fut édifié sous le premier Empire, qui était lui-même le fruit des guerres de coalition de la vieille Europe semi-féodale contre la France moderne. Sous les régimes qui suivirent, le gouvernement, placé sous contrôle parlementaire, c'est-à-dire sous le contrôle direct des classes possédantes, ne devint pas seulement la pépinière d'énormes dettes nationales et d'impôts écrasants; avec ses irrésistibles attraits, autorité, profits, places, d'une part il devint la pomme de discorde entre les factions rivales et les aventuriers des classes dirigeantes, et d'autre part son caractère politique changea conjointement aux changements économiques de la société. Au fur et à mesure que le progrès de l'industrie moderne développait, élargissait, intensifiait l'antagonisme de classe entre le capital et le travail, le pouvoir d'État prenait de plus en plus le caractère d'un pouvoir publie organisé aux fins d'asservissement social, d'un appareil de domination d'une classe. Après chaque révolution, qui marque un progrès de la lutte des classes, le caractère purement répressif du pouvoir d'État apparaît façon de plus en plus ouverte. La Révolution de 1830 transféra le gouvernement des propriétaires terriens aux capitalistes, des adversaires les plus éloignés des ouvriers à leurs adversaires les plus directs. Les républicains bourgeois qui, au nom de la Révolution de février, s'emparèrent du pouvoir d'État, s'en servirent pour provoquer les massacres de juin, afin de convaincre la classe ouvrière que la république « sociale », cela signifiait la république qui assurait la sujétion sociale, et afin de prouver à la masse royaliste des bourgeois et des propriétaires terriens qu'ils pouvaient en toute sécurité abandonner les soucis et les avantages financiers du gouvernement aux « républicains » bourgeois. Toutefois, après leur unique exploit héroïque de juin, il ne restait plus aux républicains bourgeois qu'à passer des premiers rangs à l'arrière-garde du « parti de l'ordre », coalition formée par toutes les fractions et factions rivales de la classe des appropriateurs dans leur antagonisme maintenant ouvertement déclaré avec les classes des producteurs. La forme adéquate de leur gouvernement en société par actions fut la « république parlementaire », avec Louis Bonaparte pour président, régime de terrorisme de classe avoué et d'outrage délibéré à la « vile multitude ». Si la république parlementaire, comme disait M. Thiers, était celle qui « les divisait [les diverses fractions de la classe dirigeante] le moins », elle accusait par contre un abîme entre cette classe et le corps entier de la société qui vivait en dehors de leurs rangs clairsemés. Leur union brisait les entraves que, sous les gouvernements précédents, leurs propres dissensions avaient encore mises au pouvoir d'État. En présence de la menace de soulèvement du prolétariat, la classe possédante unie utilisa alors le pouvoir de l'État, sans ménagement et avec ostentation comme l'engin de guerre national du capital contre le travail. Dans leur croisade permanente contre les masses productrices, ils furent forcés non seulement d'investir l'exécutif de pouvoirs de répression sans cesse accrus, mais aussi de dépouiller peu à peu leur propre forteresse parlementaire, l'Assemblée nationale, de tous ses moyens de défense contre l'exécutif. L'exécutif, en la personne de Louis Bonaparte, les chassa. Le fruit naturel de la république du « parti de l'ordre » fut le Second Empire.
L'empire, avec le coup d'État pour acte de naissance, le suffrage universel pour visa et le sabre pour sceptre, prétendait s'appuyer sur la paysannerie, cette large masse de producteurs qui n'était pas directement engagée dans la lutte du capital et du travail. Il prétendait sauver la classe ouvrière en en finissant avec le parlementarisme, et par là avec la soumission non déguisée du gouvernement aux classes possédantes. Il prétendait sauver les classes possédantes en maintenant leur suprématie économique sur la classe ouvrière; et finalement il se targuait de faire l'unité de toutes les classes en faisant revivre pour tous l'illusion mensongère de la gloire nationale. En réalité, c'était la seule forme de gouvernement possible, à une époque où la bourgeoisie avait déjà perdu, - et la classe ouvrière n'avait pas encore acquis, - la capacité de gouverner la nation. Il fut acclamé dans le monde entier comme le sauveur de la société. Sous l'empire, la société bourgeoise libérée de tous soucis politiques atteignit un développement dont elle n'avait elle-même jamais eu idée. Son industrie et son commerce atteignirent des proportions colossales; la spéculation financière célébra des orgies cosmopolites; la misère des masses faisait un contraste criant avec l'étalage éhonté d'un luxe somptueux, factice et crapuleux. Le pouvoir d'État, qui semblait planer bien haut au-dessus de la société, était cependant lui-même le plus grand scandale de cette société et en même temps le foyer de toutes ses corruptions. Sa propre pourriture et celle de la société qu'il avait sauvée furent mises à nu par la baïonnette de la Prusse, elle-même avide de transférer le centre de gravité de ce régime de Paris à Berlin. Le régime impérial est la forme la plus prostituée et en même temps la forme ultime de ce pouvoir d'État, que la société bourgeoise naissante a fait naître, comme l'outil de sa propre émancipation du féodalisme, et que la société bourgeoise parvenue à son plein épanouissement avait finalement transformé en un moyen d'asservir le travail au capital.
L'antithèse directe de l'Empire fut la Commune. Si le prolétariat de Paris avait fait la révolution de Février au cri de « Vive la République sociale », ce cri n'exprimait guère qu'une vague aspiration à une république qui ne devait pas seulement abolir la forme monarchique de la domination de classe, mais la domination de classe elle-même. La Commune fut la forme positive de cette république.
Paris, siège central de l'ancien pouvoir gouvernemental, et, en même temps, forteresse sociale de la classe ouvrière française, avait pris les armes contre la tentative faite par Thiers et ses ruraux pour restaurer et perpétuer cet ancien pouvoir gouvernemental que leur avait légué l'empire. Paris pouvait seulement résister parce que, du fait du siège, il s'était débarrassé de l'armée et l'avait remplacée par une garde nationale, dont la masse était constituée par des ouvriers. C'est cet état de fait qu'il s'agissait maintenant de transformer en une institution durable. Le premier décret de la Commune fut donc la suppression de l'armée permanente, et son remplacement par le peuple en armes.
La guerre civile en France - Essai de Marx sur la Commune de Paris et l'histoire politique et sociale de la France au XIXe Siècle, chapitre 3
La Commune fut composée des conseillers municipaux, élus au suffrage universel dans les divers arrondissements de la ville. Ils étaient responsables et révocables à tout moment. La majorité de ses membres était naturellement des ouvriers ou des représentants reconnus de la classe ouvrière. La Commune devait être non pas un organisme parlementaire, mais un corps agissant, exécutif et législatif à la fois. Au lieu de continuer d'être l'instrument du gouvernement central, la police fut immédiatement dépouillée de ses attributs politiques et transformée en un instrument de la Commune, responsable et à tout instant révocable. Il en fut de même pour les fonctionnaires de toutes les autres branches de l'administration. Depuis les membres de la Commune jusqu'au bas de l'échelle, la fonction publique devait être assurée pour un salaire d'ouvrier. Les bénéfices d'usage et les indemnités de représentation des hauts dignitaires de l'État disparurent avec ces hauts dignitaires eux-mêmes. Les services publics cessèrent d'être la propriété privée des créatures du gouvernement central. Non seulement l'administration municipale, mais toute l'initiative jusqu'alors exercée par l'État fut remise aux mains de la Commune.
Une fois abolies l'armée permanente et la police, instruments du pouvoir matériel de l'ancien gouvernement, la Commune se donna pour tâche de briser l'outil spirituel de l'oppression, le pouvoir des prêtres; elle décréta la dissolution et l'expropriation de toutes les Églises dans la mesure où elles constituaient des corps possédants. Les prêtres furent renvoyés à la calme retraite de la vie privée, pour y vivre des aumônes des fidèles, à l'instar de leurs prédécesseurs, les apôtres. La totalité des établissements d'instruction furent ouverts au peuple gratuitement, et, en même temps, débarrassés de toute ingérence de l'Église et de l'État. Ainsi, non seulement l'instruction était rendue accessible à tous, mais la science elle-même était libérée des fers dont les préjugés de classe et le pouvoir gouvernemental l'avaient chargée.
Les fonctionnaires de la justice furent dépouillés de cette feinte indépendance qui n'avait servi qu'à masquer leur vile soumission à tous les gouvernements successifs auxquels, tour à tour, ils avaient prêté serment de fidélité, pour le violer ensuite. Comme le reste des fonctionnaires publics, magistrats et juges devaient être élus, responsables et révocables.
La Commune de Paris devait, bien entendu, servir de modèle à tous les grands centres industriels de France. Le régime de la Commune une fois établi à Paris et dans les centres secondaires, l'ancien gouvernement centralisé aurait, dans les provinces aussi, dû faire place au gouvernement des producteurs par eux-mêmes. Dans une brève esquisse d'organisation nationale que la Commune n'eut pas le temps de développer, il est dit expressément que la Commune devait être la forme politique même des plus petits hameaux de campagne et que dans les régions rurales l'armée permanente devait être remplacée par une milice populaire à temps de service extrêmement court. Les communes rurales de chaque département devaient administrer leurs affaires communes par une assemblée de délégués au chef-lieu du département, et ces assemblées de département devaient à leur tour envoyer des députés à la délégation nationale à Paris; les délégués devaient être à tout moment révocables et liés par le mandat impératif de leurs électeurs. Les fonctions, peu nombreuses, mais importantes, qui restaient encore à un gouvernement central, ne devaient pas être supprimées, comme on l'a dit faussement, de propos délibéré, mais devaient être assurées par des fonctionnaires de la Commune, autrement dit strictement responsables. L'unité de la nation ne devait pas être brisée, mais au contraire organisée par la Constitution communale; elle devait devenir une réalité par la destruction du pouvoir d'État qui prétendait être l'incarnation de cette unité, mais voulait être indépendant de la nation même, et supérieur à elle, alors qu'il n'en était qu'une excroissance parasitaire. Tandis qu'il importait d'amputer les organes purement répressifs de l'ancien pouvoir gouvernemental, ses fonctions légitimes devaient être arrachées à une autorité qui revendiquait une prééminence au-dessus de la société elle-même, et rendues aux serviteurs responsables de la société. Au lieu de décider une fois tous les trois ou six ans quel membre de la classe dirigeante devait « représenter » et fouler aux pieds le peuple au Parlement, le suffrage universel devait servir au peuple constitué en communes, comme le suffrage individuel sert à tout autre employeur en quête d'ouvriers, de contrôleurs et de comptables pour son affaire. Et c'est un fait bien connu que les sociétés, comme les individus, en matière d'affaires véritables, savent généralement mettre chacun à sa place et, si elles font une fois une erreur, elles savent la redresser promptement. D'autre part, rien ne pouvait être plus étranger à l'esprit de la Commune que de remplacer le suffrage universel par une investiture hiérarchique.
C'est en général le sort des formations historiques entièrement nouvelles d'être prises à tort pour la réplique de formes plus anciennes, et même éteintes, de la vie sociale, avec lesquelles elles peuvent offrir une certaine ressemblance. Ainsi, dans cette nouvelle Commune, qui brise le pouvoir d'État moderne, on a voulu voir un rappel à la vie des communes médiévales, qui d'abord précédèrent ce pouvoir d'État, et ensuite en devinrent le fondement. - La Constitution communale a été prise à tort pour une tentative de rompre en une fédération de petits États, conforme au rêve de Montesquieu et des Girondins, cette unité des grandes nations, qui, bien qu'engendrée à l'origine par la violence, est maintenant devenue un puissant facteur de la production sociale. - L'antagonisme de la Commune et du pouvoir d'État a été pris à tort pour une forme excessive de la vieille lutte contre l'excès de centralisation. (...) La Constitution communale aurait restitué au corps social toutes les forces jusqu'alors absorbées par l'État parasite qui se nourrit sur la société et en paralyse le libre mouvement. Par ce seul fait, elle eût été le point de départ de la régénération de la France. La classe moyenne des villes de province vit dans la Commune une tentative de restaurer la domination que cette classe avait exercée sur la campagne sous Louis-Philippe, et qui, sous Louis-Napoléon, avait été supplantée par la prétendue domination de la campagne sur les villes. En réalité, la Constitution communale aurait soumis les producteurs ruraux à la direction intellectuelle des chefs-lieux de département et leur y eût assuré des représentants naturels de leurs intérêts en la personne des ouvriers des villes. L'existence même de la Commune impliquait, comme quelque chose d'évident, l'autonomie municipale; mais elle n'était plus dorénavant un contre-poids au pouvoir d'État, désormais superflu. (...) La Commune a réalisé ce mot d'ordre de toutes les révolutions bourgeoises, le gouvernement à bon marché, en abolissant ces deux grandes sources de dépenses : l'armée et le fonctionnarisme d'État. Son existence même supposait la non-existence de la monarchie qui, en Europe du moins, est le fardeau normal et l'indispensable masque de la domination de classe. Elle fournissait à la république la base d'institutions réellement démocratiques. Mais ni le « gouvernement à bon marché », ni la « vraie république » n'étaient son but dernier; tous deux furent un résultat secondaire et allant de soi de la Commune.
La multiplicité des interprétations auxquelles la Commune a été soumise, et la multiplicité des intérêts qu'elle a exprimés montrent que c'était une forme politique tout à fait susceptible d'expansion, tandis que toutes les formes antérieures de gouvernement avaient été essentiellement répressives. Son véritable secret, le voici : c'était essentiellement un gouvernement de la classe ouvrière, le résultat de la lutte de la classe des producteurs contre la classe des appropriateurs, la forme politique enfin trouvée qui permettait de réaliser l'émancipation économique du travail .
Sans cette dernière condition, la Constitution communale eût été une impossibilité et un leurre. La domination politique du producteur ne peut coexister avec la pérennisation de son esclavage social. La Commune devait donc servir de levier pour renverser les bases économiques sur lesquelles se fonde l'existence des classes, donc, la domination de classe. Une fois le travail émancipé, tout homme devient un travailleur, et le travail productif cesse d'être l'attribut d'une classe.
C'est une chose étrange. Malgré tous les discours grandiloquents, et toute l'immense littérature des soixante dernières années sur l'émancipation des travailleurs, les ouvriers n'ont pas plutôt pris, où que ce soit, leur propre cause en main, que, sur-le-champ, on entend retentir toute la phraséologie apologétique des porte-parole de la société actuelle avec ses deux pôles, capital et esclavage salarié (le propriétaire foncier n'est plus que le commanditaire du capitaliste), comme si la société capitaliste était encore dans son plus pur état d'innocence virginale, sans qu'aient été encore développées toutes ses contradictions, sans qu'aient été encore dévoilés tous ses mensonges, sans qu'ait été encore mise à nu son infâme réalité. La Commune, s'exclament-ils, entend abolir la propriété, base de toute civilisation. Oui, messieurs, la Commune entendait abolir cette propriété de classe, qui fait du travail du grand nombre la richesse de quelques-uns. Elle visait à l'expropriation des expropriateurs. Elle voulait faire de la propriété individuelle une réalité, en transformant les moyens de production, la terre et le capital, aujourd'hui essentiellement moyens d'asservissement et d'exploitation du travail, en simples instruments d'un travail libre et associé. Mais c'est du communisme, c'est l' « impossible» communisme! Eh quoi, ceux des membres des classes dominantes qui sont assez intelligents pour comprendre l'impossibilité de perpétuer le système actuel - et ils sont nombreux - sont devenus les apôtres importuns et bruyants de la production coopérative. Mais si la production coopérative ne doit pas rester un leurre et une duperie; si elle doit évincer le système capitaliste; si l'ensemble des associations coopératives doit régler la production nationale selon un plan commun, la prenant ainsi sous son propre contrôle et mettant fin à l'anarchie constante et aux convulsions périodiques qui sont le destin inéluctable de la production capitaliste, que serait-ce, messieurs, sinon du communisme, du très « possible » communisme ?
La classe ouvrière n'espérait pas des miracles de la Commune. Elle n'a pas d'utopies toutes faites à introduire par décret du peuple. Elle sait que pour réaliser sa propre émancipation, et avec elle cette forme de vie plus haute à laquelle tend irrésistiblement la société actuelle en vertu de son propre développement économique, elle aura à passer par de longues luttes, par toute une série de processus historiques, qui transformeront complètement les circonstances elles-mêmes. Elle n'a pas à réaliser d'idéal, mais seulement à libérer les éléments de la société nouvelle que porte dans ses flancs la vieille société bourgeoise qui s'effondre. Dans la pleine conscience de sa mission historique et avec la résolution héroïque d'être digne d'elle dans son action, la classe ouvrière peut se contenter de sourire des invectives grossières des laquais de presse et de la protection sentencieuse des doctrinaires bourgeois bien intentionnés qui débitent leurs platitudes d'ignorants et leurs marottes de sectaires, sur le ton d'oracle de l'infaillibilité scientifique.
Quand la Commune de Paris prit la direction de la révolution entre ses propres mains; quand de simples ouvriers, pour la première fois, osèrent toucher au privilège gouvernemental de leurs « supérieurs naturels», les possédants, et, dans des circonstances d'une difficulté sans exemple, accomplirent leur oeuvre modestement, consciencieusement et efficacement (et l'accomplirent pour des salaires dont le plus élevé atteignait à peine le cinquième de ce qui, à en croire une haute autorité scientifique, le professeur Huxley, est le minimum requis pour un secrétaire du conseil de l'instruction publique de Londres), le vieux monde se tordit dans des convulsions de rage à la vue du drapeau rouge, symbole de la République du travail, flottant sur l'Hôtel de Ville.
Et pourtant, c'était la première révolution dans laquelle la classe ouvrière était ouvertement reconnue comme la seule qui fût encore capable d'initiative sociale, même par la grande masse de la classe moyenne de Paris - boutiquiers, commerçants, négociants - les riches capitalistes étant seuls exceptés. La Commune l'avait sauvée, en réglant sagement cette cause perpétuelle de différends à l'intérieur même de la classe moyenne : la question des créanciers et des débiteurs. Cette même partie de la classe moyenne avait participé à l'écrasement de l'insurrection ouvrière en juin 1848; et elle avait été sur l'heure sacrifiée sans cérémonie à ses créanciers par l'Assemblée constituante. Mais ce n'était pas là son seul motif pour se ranger aujourd'hui aux côtés de la classe ouvrière. Cette fraction de la classe moyenne sentait qu'il n'y avait plus qu'une alternative, la Commune ou l'empire, sous quelque nom qu'il pût reparaître. L'Empire l'avait ruinée économiquement par Bon gaspillage de la richesse publique, par l'escroquerie financière en grand, qu'il avait encouragée, par l'appui qu'il avait donné à la centralisation artificiellement accélérée du capital, et à l'expropriation corrélative d'une grande partie de cette classe. Il l'avait supprimée politiquement, il l'avait scandalisée moralement par ses orgies, il avait insulté à son voltairianisme en remettant l'éducation de ses enfants aux frères ignorantins, il avait révolté son sentiment national de Français en la précipitant tête baissée dans une guerre qui ne laissait qu'une seule compensation pour les ruines qu'elle avait faites : la disparition de l'Empire. En fait, après l'exode hors de Paris de toute la haute bohème bonapartiste et capitaliste, le vrai parti de l'ordre de la classe moyenne se montra sous la forme de l' « Union républicaine » qui s'enrôla sous les couleurs de la Commune et la défendit contre les falsifications préméditées de Thiers. La reconnaissance de cette grande masse de la classe moyenne résistera-t-elle à la sévère épreuve actuelle ? Le temps seul le montrera.
La Commune avait parfaitement raison en disant aux paysans : « Notre victoire est votre seule espérance ». De tous les mensonges enfantés à Versailles et repris par l'écho des glorieux journalistes d'Europe à un sou la ligne, un des plus monstrueux fut que les ruraux de l'Assemblée nationale représentaient la paysannerie française. Qu'on imagine un peu l'amour du paysan français pour les hommes auxquels après 1815 il avait dû payer l'indemnité d'un milliard . A ses yeux, l'existence même d'un grand propriétaire foncier est déjà en soi un empiètement sur ses conquêtes de 1789. La bourgeoisie, en 1848, avait grevé son lopin de terre de la taxe additionnelle de 45 centimes par franc; mais elle l'avait fait au nom de la révolution; tandis que maintenant elle avait fomenté une guerre civile contre la révolution pour faire retomber sur les épaules du paysan le plus clair des cinq milliards d'indemnité à payer aux Prussiens. La Commune, par contre, dans une de ses premières proclamations, déclarait que les véritables auteurs de la guerre auraient aussi à en payer les frais. La Commune aurait délivré le paysan de l'impôt du sang, elle lui aurait donné un gouvernement à bon marché, aurait transformé ses sangsues actuelles, le notaire, l'avocat, l'huissier, et autres vampires judiciaires, en agents communaux salariés, élus par lui et devant lui responsables. Elle l'aurait affranchi de la tyrannie du garde champêtre, du gendarme et du préfet; elle aurait mis l'instruction par le maître d'école à la place de l'abêtissement par le prêtre. Et le paysan français est, par-dessus tout, homme qui sait compter. Il aurait trouvé extrêmement raisonnable que le traitement du prêtre, au lieu d'être extorqué par le libre percepteur, ne dépendit que de la manifestation des instincts religieux des paroissiens. Tels étaient les grands bienfaits immédiats dont le gouvernement de la Commune - et celui-ci seulement - apportait la perspective à la paysannerie française. Il est donc tout à fait superflu de s'étendre ici sur les problèmes concrets plus compliqués, mais vitaux, que la Commune seule était capable et en même temps obligée de résoudre en faveur du paysan : la dette hypothécaire, qui posait comme un cauchemar sur son lopin de terre, le prolétariat rural qui grandissait chaque jour et son expropriation de cette parcelle qui s'opérait à une allure de plus en plus rapide du fait du développement même de l'agriculture moderne et de la concurrence du mode de culture capitaliste.
Le paysan français avait élu Louis Bonaparte président de la République, mais le parti de l'ordre créa le Second Empire. Ce dont en réalité le paysan français a besoin, il commença à le montrer en 1849 et 1850, en opposant son maire au préfet du gouvernement, son maître d'école au prêtre du gouvernement et sa propre personne au gendarme du gouvernement. Toutes les lois faites par le parti de l'ordre en janvier et février 1850 furent des mesures avouées de répression contre les paysans. Le paysan était bonapartiste, parce que la grande Révolution, avec tous les bénéfices qu'il en avait tirés, se personnifiait à ses yeux en Napoléon. Cette illusion, qui se dissipa rapidement sous le second Empire (et elle était par sa nature même hostile aux « ruraux »), ce préjugé du passé, comment auraient-ils résisté à la Commune en appelant aux intérêts vivants et aux besoins pressants de la paysannerie ?
Les ruraux (c'était, en fait, leur appréhension maîtresse) savaient que trois mois de libre communication entre le Paris de la Commune et les provinces amèneraient un soulèvement général des paysans; de là leur hâte anxieuse à établir un cordon de police autour de Paris comme pour arrêter la propagation de la peste bovine.
Si la Commune était donc la représentation véritable de tous les éléments sains de la société française, et par suite le véritable gouvernement national, elle était en même temps un gouvernement ouvrier, et, à ce titre, en sa qualité de champion audacieux de l'émancipation du travail, internationale au plein sens du terme. Sous les yeux de l'armée prussienne qui avait annexé à l'Allemagne deux provinces françaises, la Commune annexait à la France les travailleurs du monde entier.
Le second Empire avait été la grande kermesse de la filouterie cosmopolite, les escrocs de tous les pays s'étaient rués à son appel pour participer à ses orgies et au pillage du peuple français. En ce moment même le bras droit de Thiers est Ganesco, crapule valaque, son bras gauche, Markovski, espion russe. La Commune a admis tous les étrangers à l'honneur de mourir pour une cause immortelle. - Entre la guerre étrangère perdue par sa trahison, et la guerre civile fomentée par son complot avec l'envahisseur étranger, la bourgeoisie avait trouvé le temps d'afficher son patriotisme en organisant la chasse policière aux Allemands habitant en France. La Commune a fait d'un ouvrier allemand son ministre du Travail. - Thiers, la bourgeoisie, le second Empire avaient continuellement trompé la Pologne par de bruyantes professions de sympathie, tandis qu'en réalité ils la livraient à la Russie, dont ils faisaient la sale besogne. La Commune a fait aux fils héroïques de la Pologne l'honneur de les placer à la tête des défenseurs de Paris. Et pour marquer hautement la nouvelle ère de l'histoire qu'elle avait conscience d'inaugurer, sous les yeux des Prussiens vainqueurs d'un côté, et de l'armée de Bonaparte, conduite par des généraux bonapartistes de l'autre la Commune jeta bas ce colossal symbole de la gloire guerrière, la colonne Vendôme.
La grande mesure sociale de la Commune, ce fut sa propre existence et son action. Ses mesures particulières ne pouvaient qu'indiquer la tendance d'un gouvernement du peuple par le peuple. Telles furent l'abolition du travail de nuit pour les compagnons boulangers; l'interdiction, sous peine d'amende, de la pratique en usage chez les employeurs, qui consistait à réduire les salaires en prélevant des amendes sur leurs ouvriers sous de multiples prétextes, procédé par lequel l'employeur combine dans sa propre personne les rôles du législateur, du juge et du bourreau, et empoche l'argent par-dessus le marché. Une autre mesure de cet ordre fut la remise aux associations d'ouvriers, sous réserve du paiement d'une indemnité, de tous les ateliers et fabriques qui avaient fermé, que les capitalistes intéressés aient disparu ou qu'ils aient préféré suspendre le travail.
Les mesures financières de la Commune, remarquables par leur sagacité et leur modération, ne pouvaient être que celles qui sont compatibles avec la situation d'une ville assiégée. Eu égard aux vols prodigieux commis aux dépens de la ville de Paris par les grandes compagnies financières et les entrepreneurs de travaux publics sous le régime d'Haussmann, la Commune aurait eu bien davantage le droit de confisquer leurs propriétés que Louis Napoléon ne l'avait de confisquer celles de la famille d'Orléans. Les Hohenzollern et les oligarques anglais, qui, les uns et les autres, ont tiré une bonne partie de leurs biens du pillage de l'Église, furent bien entendu, grandement scandalisés par la Commune qui, elle, ne tira que 8.000 francs de la sécularisation.
Alors que le gouvernement de Versailles, dès qu'il eut recouvré un peu de courage et de force, employait les moyens les plus violents contre la Commune; alors qu'il supprimait la liberté d'opinion par toute la France, allant jusqu'à interdire les réunions des délégués des grandes villes; alors qu'il. soumettait. Versailles, et le reste de la France, à un espionnage qui surpassait de loin celui du second Empire; alors qu'il faisait brûler par ses gendarmes transformés en inquisiteurs tous les journaux imprimés à Paris et qu'il décachetait toutes les lettres venant de Paris et destinées à Paris; alors qu'à l'Assemblée nationale les essais les plus timides de placer un mot en faveur de Paris étaient noyés sous les hurlements, d'une façon inconnue même à la Chambre introuvable de 1816; étant donné la conduite sanguinaire de la guerre par les Versaillais hors de Paris et leurs tentatives de corruption et de complot dans Paris, - la Commune n'aurait-elle pas honteusement trahi sa position en affectant d'observer toutes les convenances et les apparences du libéralisme, comme en pleine paix ? Le gouvernement de la Commune eût-il été de même nature que celui de M. Thiers, il n'y aurait pas eu plus de motif de supprimer des journaux du parti de l'ordre à Paris, que de supprimer des journaux de la Commune à Versailles.
Il était irritant, certes, pour les ruraux, que dans le moment même où ils proclamaient le retour à l'Église comme le seul moyen de sauver la France, la mécréante Commune déterrât les mystères assez spéciaux du couvent de Picpus et de l'église Saint-Laurent . Et quelle satire contre M. Thiers : tandis qu'il faisait pleuvoir des grands-croix sur les généraux bonapartistes, en témoignage de leur maestria à perdre les batailles, à signer les capitulations et à rouler les cigarettes à Wilhelmshoehe, la Commune cassait et arrêtait ses généraux dès qu'ils étaient suspectés de négliger leurs devoirs, L'expulsion hors de la Commune et l'arrestation sur son ordre d'un de ses membres qui s'y était faufilé sous un faux nom et qui avait encouru à Lyon une peine de six jours d'emprisonnement pour banqueroute ,simple, n'était-ce pas une insulte délibérée jetée à la face du faussaire Jules Favre, toujours ministre des Affaires étrangères de la France, toujours en train de vendre la France à Bismarck et dictant toujours ses ordres à la Belgique, ce modèle de gouvernement ? Mais, certes, la Commune ne prétendait pas à l'infaillibilité, ce que font sans exception tous les gouvernements du type ancien. Elle publiait tous ses actes et ses paroles, elle mettait le public au courant de, toutes ses imperfections.
Dans toute révolution, il se glisse, à côté de ses représentants véritables, des hommes d'une tout autre trempe; quelques-uns sont des survivants des révolutions passées dont ils gardent le culte; ne comprenant pas le mouvement présent, ils possèdent encore une grande influence sur le peuple par leur honnêteté et leur courage reconnus, ou par la simple force de la tradition; d'autres sont de simples braillards, qui, à force de répéter depuis des années le même chapelet de déclamations stéréotypées contre le gouvernement du jour, se sont fait passer pour des révolutionnaires de la plus belle eau. Même après le 18 mars, on vit surgir quelques hommes de ce genre, et, dans quelques cas, ils parvinrent à jouer des rôles de premier plan. Dans la mesure de leur pouvoir, ils gênèrent l'action réelle de la classe ouvrière, tout comme ils ont gêné le plein développement de toute révolution antérieure. Ils sont un mal inévitable; avec le temps on s'en débarrasse; mais, précisément, le temps n'en fut pas laissé à la Commune.
Quel changement prodigieux, en vérité, que celui opéré par la Commune dans Paris! Plus la moindre trace du Paris dépravé du second Empire. Paris n'était plus le rendez-vous des propriétaires fonciers britanniques, des Irlandais par procuration, des ex-négriers et des rastaquouères d'Amérique, des ex-propriétaires de serfs russes et des boyards valaques. Plus de cadavres à la morgue, plus d'effractions nocturnes, pour ainsi dire pas de vols; en fait, pour la première fois depuis les jours de février 1848, les rues de Paris étaient sûres, et cela sans aucune espèce de police. « Nous n'entendons plus parler, disait un membre de la Commune, d'assassinats, de vols, ni d'agressions; on croirait vraiment que la police a entraîné avec elle à Versailles toute sa clientèle conservatrice ». Les cocottes avaient retrouvé la piste de leurs protecteurs, - les francs-fileurs, gardiens de la famille, de la religion et, par-dessus tout, de a propriété. A leur place, les vraies femmes de Paris avaient reparu, héroïques, nobles et dévouées, comme les femmes de l'antiquité. Un Paris qui travaillait, qui pensait, qui combattait, qui saignait, ou liant presque, tout à couver une société nouvelle, les cannibales qui étaient à ses portes, -radieux dans l'enthousiasme de son initiative historique!
En face de ce monde nouveau à Paris, voyez l'ancien monde à Versailles, - cette assemblée des vampires de tous les régimes défunts, légitimistes et orléanistes, avides de se repaître du cadavre de la nation, - avec une queue de républicains d'avant le déluge, sanctionnant par leur présence dans l'Assemblée la rébellion des négriers, s'en remettant pour maintenir leur république parlementaire à la vanité du vieux charlatan placé à la tête du gouvernement, et caricaturant 1789 en se réunissant, spectres du passé, au Jeu de Paume. C'était donc elle, cette Assemblée, la représentante de tout ce qui était mort en France, que seul ramenait à un semblant de vie l'appui des sabres des généraux de Louis Bonaparte! Paris toute vérité, Versailles tout mensonge; et ce mensonge exhalé par la bouche de Thiers !
Thiers dit à une députation des maires de Seine-et-Oise : «Vous pouvez compter sur ma parole, je n'y ai jamais manqué ». Il dit à l'Assemblée même « qu'elle était la plus librement élue et la plus libérale que la France ait jamais eue»; il dit à sa soldatesque bigarrée qu'elle était « l'admiration du monde et la plus belle armée que la France ait jamais eue »; il dit aux provinces, qu'il ne bombardait pas Paris, que c'était un mythe. « Si quelques coups de canon ont été tirés, ce n'est pas par l'armée de Versailles, mais par quelques insurgés, pour faire croire qu'ils se battent quand ils n'osent même pas se montrer». Il dit encore aux provinces que l' « artillerie de Versailles ne bombardait pas Paris, elle ne faisait que le canonner ». Il dit à l'archevêque de Paris que les prétendues exécutions et représailles ( !) attribuées aux troupes de Versailles n'étaient que fariboles. Il dit à Paris qu'il était seulement désireux « de le délivrer des hideux tyrans qui l'opprimaient », et, qu'en fait, « le Paris de la Commune n'était qu'une poignée de scélérats».
Le Paris de M. Thiers n'était pas le Paris réel de la « vile multitude », mais un Paris imaginaire, le Paris des francs fileurs, le Paris des boulevardiers et des boulevardières, le Paris riche, capitaliste, doré, paresseux, qui encombrait maintenant de ses laquais, de ses escrocs, de sa bohème littéraire et de ses cocottes, Versailles, Saint-Denis, Rueil et Saint-Germain; qui ne considérait la guerre civile que comme un agréable intermède, lorgnant la bataille en cours à travers des longues-vues, comptant les coups de canon et jurant sur son propre honneur et sur celui de ses prostituées que le spectacle était bien mieux monté qu'il l'avait jamais été à la Porte-Saint-Martin. Les hommes qui tombaient étaient réellement morts; les cris des blessés étaient des cris pour de bon; et, voyez-vous, tout cela était si intensément historique !
Tel est le Paris de M. Thiers; de même l'émigration de Coblence était la France de M. de Calonne.
3 - question ? le capitalisme prédateur d’aujourd’hui quels moyens utilise-t-il pour l’asservissement, l’endormissement des masses ? le capitalisme bureaucratique d’état ou le communisme capitaliste d’état, quels moyens utilise-t-il pour asservir, exterminer ? la violence d’hier a pris d’autres formes, elle est cependant aussi terrible; les « maîtres » capitalistes et « communistes » sont aussi féroces que les Versaillais, mais autrement
qu’en pensez-vous ?
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Méphisto Rhapsodie / Samuel Gallet

6 Octobre 2020 , Rédigé par grossel Publié dans #agora, #note de lecture, #spectacle, #développement personnel

A quoi bon faire du théâtre quand l’extrême droite frappe aux portes du pouvoir ? Mephisto {rhapsodie} traverse les petitesses de la scène pour donner à penser l’avenir brûlant.

C’est la première création de Jean-Pierre Baro mise à l’affiche du Théâtre des Quartiers d’Ivry, CDN qu’il dirige depuis le mois de janvier. Mephisto {rhapsodie} raconte l’ascension d’un comédien arriviste, ses compromissions pour accéder au succès, jusqu’à sa nomination à la tête d’un théâtre, dans un contexte de montée de l’extrême droite. Fruit d’une commande passée à Samuel Gallet, auteur dramaturge avec lequel Jean-Pierre Baro travaille pour la seconde fois, Mephisto (rhapsodie) est inspiré d’un roman de Klaus Mann, fils de Thomas, qui, à partir d’une histoire vraie, développe cette trame du carriérisme à tout prix dans le contexte de l’Allemagne nazie. Parallèlement à l’intrigue, au cœur de ce spectacle d’envergure porté par huit comédiens aux multiples rôles, une question taraude les personnages : « Pourquoi faire du théâtre aujourd’hui ? ». On aimerait bien le savoir, en effet. Pour tenter de trouver des réponses, suivons donc l’action de Mephisto se déployer à Balbek, imaginaire petite ville de province, rampe de lancement de la carrière d’Aymeric Dupré, cet acteur obsédé par le nombre de rappels qu’opère le public à l’issue de la représentation. Autour de lui, une directrice vieillissante ne jure que par Tchekhov, un comédien cherche à articuler son travail avec le territoire qui l’entoure, et un apprenti du cru, lui, est tenté par l’idéologie des « Premières lignes », groupe fasciste à l’irrésistible ascension. Pendant ce temps, à la capitale, se déploie le territoire bourgeois, mondain et décadent du show business et des pouvoirs.

Pourquoi faire du théâtre aujourd’hui ?

Il y a des éléments agaçants dans cette pièce. Des personnages caractérisés à l’excès. Des dilemmes rebattus. Des morceaux de bravoure un peu bavards. Une association du peuple à l’extrême droite potentiellement simpliste. Et le risque du propos endogame, d’une pièce qui ambitionne d’ouvrir le théâtre au monde mais parle avant tout du monde du théâtre. Néanmoins, convenons-en, le texte de Gallet, très bien servi par la mise en scène simple, fluide et rythmée de Jean-Pierre Baro, et par un jeu aux multiples couleurs, emporte le morceau. Sans concession sur le narcissisme de l’artiste, le surplomb moralisateur du monde du théâtre et son asthénie tchekhovienne d’univers moribond, Mephisto n’épargne rien à une société du spectacle qu’il griffe de partout – son propos mordant jusqu’au public même. Mais il porte en même temps une véritable tendresse pour le théâtre, un attachement, un amour. Avec ses personnages complexes et profonds, pris dans leurs contradictions, cherchant la meilleure façon d’agir, avec ou sans le théâtre, face aux dangers qui menacent, Mephisto rend de plus plausible, présente, là, véritablement devant nous, cette dystopie malheureusement de plus en plus probable d’un monde où s’imposera l’extrême droite. Quels choix cette situation nous demandera-t-elle d’opérer ? Préparons-nous à cet avenir brûlant, propose Méphisto. De réponse définitive on ne trouvera pas dans le théâtre. Mais en s’aidant du théâtre, peut-être.

Eric Demey La Terrasse, 23 octobre 2019, N° 281

Méphisto de Klaus Mann vu dans la mise en scène d'Ariane Mnouchkine 

Mephisto, Le roman d'une carrière 1979  De Klaus Mann  

Traduction et adaptation Ariane Mnouchkine  

Le roman Méphisto pose la question du rôle et de la responsabilité des intellectuels à la naissance du Troisième Reich. La fable qui, pour nous, s’est dégagée du roman pourrait se formuler ainsi : le spectacle serait l’histoire de deux comédiens, liés par l‘amitié, également passionnés de théâtre, également talentueux, également préoccupés de la fonction politique, voire révolutionnaire, de leur art, dans l’Allemagne de 1923.  « Pour qui est-ce que j’écris ? Qui me lira ? Qui sera touché ? Où se trouve la communauté à laquelle je pourrais m’adresser ? Notre appel lancé vers l’incertain tombe-t-il toujours dans le vide ? Nous attendons quand même quelque chose comme un écho, même s’il reste vague et lointain. Là où on a appelé si fort, il doit y avoir au moins un petit écho. » Klaus Mann

Mes nouvelles convictions politiques

J'ai assisté samedi 4 octobre 2020 à 17 H à une lecture d'une durée d'1 H à la Bibliothèque Armand Gatti à La Seyne sur Mer dans le cadre de la résidence d'écriture de Samuel Gallet accueilli pour un mois par la Saison Gatti-Le Pôle, lecture d'entrée de résidence, à 8 voix, d'un découpage de son dernier texte Méphisto Rhapsodie, inspiré du Méphisto de Klaus Mann. Lecture puissante qui m'a interpellé.

J'ai pu mesurer à cette occasion combien j'avais évolué.

Le combat politique mondial (un certain combat politique, au minimum à gauche, plus souvent à l'extrême-gauche, pro-révolution tendance trotskyste, PCI, anti-stalinien, anti-social-démocrate, anti-capitaliste, anti-impérialiste / jugement de François Mauriac dans ses Mémoires intérieures : « Du point de vue de l'Europe libérale, il était heureux que l'apôtre séduisant de la révolution permanente ait été remplacé par l'horreur stalinienne : la Russie est devenue une nation puissante, mais la Révolution (en Europe) a été réduite à l'impuissance. Plus j'y songe et plus il apparaît qu'un Trotsky triomphant eût agi sur les masses socialistes de l’Europe libérale et attiré à lui tout ce que le stalinisme a rejeté dans une opposition irréductible : Staline fut à la lettre " repoussant ". Mais c'est là aussi qu'il fut le plus fort, et les traits qui nous rendent Trotsky presque fraternel sont les mêmes qui l'ont affaibli et perdu et de mettre Trotsky au niveau de Tolstoï et Gorki) qui me paraissait nécessaire il y a peu encore, jusqu'à l'épuisement du mouvement des Gilets Jaunes quand le mouvement syndical a repris la main avec le combat pour la défense des retraites (décembre 2019), entraînant confusion et collusion a cessé de me paraître nécessaire avec la crise de la Covid 19 et la sortie partielle du confinement (quelle aubaine pour un pouvoir déliquescent de pouvoir faire ramper des millions de gens à coups de mensonges et manipulations médiatiques !). Dès octobre 2019, je participais à un groupe Penser l'avenir après la fin des énergies fossiles (en lien avec la collapsosophie de Pablo Servigne) tout en continuant à participer à un groupe Colibris (faire sa part). J'avais renoncé à assister à des assemblées citoyennes de Gilets Jaunes tant à Toulon qu'à Sanary dès juillet 2019.

Le combat politique local que j'ai aussi mené comme conseiller municipal d'une majorité (1983-1995) puis comme tête de liste d'une opposition éco-citoyenne (2008) me paraît encore jouable. Encore faut-il gagner les élections municipales ? Dans l'opposition, on ne change pas les choses.

Où en suis-je aujourd'hui, à quelques jours de mes 80 ans, le jour de la révolution d'octobre (sans doute un coup d'état de Lénine, mensonge inaugural du régime soviétique), le même jour que Pablo ?

J'ai enfin décidé que personne ne peut se substituer à nous pour prendre conscience de sa place et de sa mission de vie (qui est autre chose que vivre comme feuilles au vent selon l'image d'Homère). Aucun porte-voix, aucune instance dite représentative ne peut (ne doit) parler et agir à ma place. Décision : je ne voterai plus. Abstention.

La démocratie représentative ne représente que les intérêts du pouvoir en place (république bananière, corrompue jusqu'à la moelle) et des rapaces qu'il représente pour l'avoir mis en place (cette prise de conscience est essentielle, la démocratie représentative n'est pas la démocratie, il m'a fallu 60 ans pour l'admettre). La démocratie représentative est le leurre savamment entretenu nous faisant croire qu'en changeant de gouvernement par les élections - qui sont la dépossession de nos voix, un vol de voix - (nous perdons notre pouvoir constituant, Octave Mirbeau, Etienne Chouard, et quelques autres sont indispensables à lire), que passer de droite à gauche, de gauche à l'extrême-centre puis un jour à l'extrême-droite, on va changer les choses. Mais il est possible de savoir maintenant, par expérience depuis 40 ans avec la pensée unique, le TINA thatchérien (There is no alternative) que droite, gauche, extrême-gauche, extrême-droite, extrême-centre n'ont qu'un objectif : arriver au pouvoir et le garder. Il est possible de se convaincre aussi que les gens au pouvoir savent depuis relativement peu (20 ans) qu'en cas de mouvements profonds, durables, pacifiques ou révolutionnaires, insurrectionnels, il ne faut surtout pas lâcher le pouvoir, le quitter comme de Gaulle ou Jospin. Il faut le garder coûte que coûte par la répression, la négociation. Il faut s'accrocher, laisser passer la colère. Il faut en conclure que tout affrontement frontal n'a aucune chance d'aboutir, de changer l'ordre des choses (le mouvement des GJ autour des ronds-points fut une forme géniale; les GJ manifestant sur les Champs-Elysées, inaccessibles jusqu'à eux aux mouvements revendicatifs ou insurrectionnels, ce fut un sacré challenge réussi mais un échec).

Il faut aussi constater que dans le cadre des nations, la politique ne peut défendre que les intérêts particuliers de la nation. Et ce particularisme ne change pas avec les entités supra-nationales comme l'UE, qui ne sont pas mondiales. L'ONU elle-même ne peut être le lieu d'une politique universelle.

Deux paradoxes sont à signaler. Le 1° paradoxe c'est que les GAFA (les géants du web, américains et chinois) ont une politique mondiale, une visée de domination mondiale, haïssant la démocratie (c'est le libertarianisme anglo-saxon d'une part et l'autoritarisme bureaucratique chinois d'autre part). Le 2° paradoxe, c'est que pour les révolutionnaires, la révolution est toujours imminente alors que la réalité montre depuis 40 ans que comme le dit un ultra-riche Warren Buffet : « il existe bel et bien une guerre des classes mais c'est ma classe, la classe des riches qui fait la guerre et c'est nous qui gagnons".

Seule peut-être une politique universelle en vue du Bien serait souhaitable, en vue du Bien c'est-à-dire satisfaisant la nourriture, la santé, l'instruction et le divertissement de tous. À ce niveau universel, souhaitable ? nécessaire ? la question démographique est peut-être la plus difficile à aborder : ne sommes-nous pas trop sur une terre aux ressources limitées. Déjà Lévi-Strauss le pensait et avant lui, Malthus.

Individu n'ayant qu'un peu de pouvoir sur moi, ne croyant qu'au travail sur soi pour devenir meilleur, j'ai fait choix de ne pas écouter les informations, de ne pas regarder la télé, de ne pas aller sur les réseaux sociaux. Finie la pollution anxiogène, finie la manipulation par les fake news, dont la plupart sont distillées par les médias et le pouvoir.

Quant à toi qui es au pouvoir, tu veux y rester, tu n'y es que pour un temps, tu passeras de toute façon, tu es déjà passé. Il en sera de même pour tes successeurs. Tchao, pantins et magiciens.

Vous êtes au pouvoir, vous prenez des mesures, vous légiférez à tour de bras mais votre pouvoir sur moi est réduit à quasiment rien, j'ignore par ignorance 99% de vos lois qui ne modifient quasiment rien à mes conditions de vie. Je respecte le minimum, je porte un masque, je respecte les règles du savoir-vivre, du code de la route.

Je m'invisibilise de vos systèmes de contrôle, je suis cosmopoli avec ce qui existe, minéraux, faune, flore, vivants. Je choisis qui je fréquente (quelques amis), je travaille sur moi (à gérer mes émotions souvent archaïques, mes pulsions souvent excessives). Je n'ai plus d'ennemis; même les adversaires politiques, je les ignore dorénavant. Cette affirmation n'est pas à prendre comme un constat mais comme un processus vivant (quand je me découvre un ennemi, y compris moi-même, je m'observe, je me mets à distance, je me nettoie de l'agressivité avec une technique de clown s'ébrouant, se débarrassant de sa poussière jusqu'à ce que l'indifférence me gagne). Je n'ai plus de boucs émissaires (processus vivant avec nettoyage, dépoussiérage) : les arabes et musulmans pour les racistes (dont je suis parfois), les blancs pour les ex-colonisés (dont je suis parfois), les machistes pour les féministes (dont je suis parfois), les putes pour les machistes (dont je suis souvent). Ces binarisations du monde sont toutes douteuses : elles nous font croire que nous sommes du bon côté, du côté de la justice, de la vérité. Par exemple, la théorie du Grand Remplacement justifie les mouvements néo-fascistes. Inversement, le refus de toute relation avec la Haine du FN et du RN justifie l'extrême-gauche et l'islamo-gauchisme.

Qui aura raison, Michel Houellebecq avec Soumission, Boualem Sansal avec 2084, Alain Damasio avec Les furtifs... ?

J'ai vu au tout début des GJ (novembre 2018), le rejet de ceux-ci par tout un tas de gens bien-pensants (tous bords politiques) qui n'ont même pas compris que ceux qu'ils appelaient des bruns, venaient de la périphérie, les petits blancs invisibilisés par la société marchande et touristique, la société des bobos. Ce que j'ai compris et accepté, c'est que tout ça existe, co-existe, s'affronte et que c'est en moi, potentiellement, réellement. J'ai vu des GJ aux idées racistes être changés en deux, trois discussions. Cela veut dire que prendre pour du dur, des opinions de circonstances, en lien avec un mal-être, un mal-vivre est préjudiciable à la recherche de la paix, civile et sociale. Rien de pire qu'une guerre civile, qu'une société qui se délite, les uns dressés contre les autres.

Cela dit, nos opinions de circonstances peuvent tenir longtemps. Nous les faisons nôtres comme si le monde allait s'effondrer si on cessait de les croire nôtres. 60 ans pour moi de fidélité imbécile aux valeurs "humanistes" de la gauche radicale. C'est cette fidélité toxique aux "convictions politiques" d'à peine plus de 50% des électeurs (qui faisait que rien ne changeait si ce n'est l'alternance des couleurs politiques) qui a expliqué la montée de plus en plus massive de l'abstention pendant une vingtaine d'années, phénomène repéré mais pas pris au sérieux (c'étaient les déçus de la politique, les pêcheurs à la ligne du dimanche, les traîtres au devoir électoral, au droit de vote arraché de haute lutte par nos anciens) et qui explique en 2017, le dégagisme qui a frappé à droite, à gauche, a vu sortir du chapeau une bulle de savon miroitante.

Avec ces nouvelles convictions (plus question d'être fidèle sur le plan des soi-disant convictions politiques, ce ne sont qu'opinions largement induites par le milieu, l'époque et on les prétend siennes, c'est "mon" opinion et on s'y accroche, 60 ans durant comme moi), je n'attends plus du théâtre qu'il donne de la voix, qu'il m'ouvre la voie, une voie. J'ai fait partie du milieu, bénévolement, pendant 22 ans, créateur du festival de théâtre du Revest puis directeur des 4 Saisons du Revest dans la Maison des Comoni (1983-2004). J'ai cru par passion à la nécessité de soutenir la création artistique, de l'écriture à la mise en scène, de soutenir et susciter des formes innovantes, de soutenir et susciter l'émergence de jeunes créateurs. Ce fut une période passionnante que je ne renie pas. Mais j'ai pris conscience progressivement vers 2017-2019 que le "vrai" travail est à faire sur soi et par soi. Pas d'agir sur les autres, d'influencer les autres. Pas d'être agi par les autres, influencé par les autres.

Au théâtre, au spectacle, on est dans la représentation, pas dans la présence, pas dans le présent (le moment et le cadeau), je suis spectateur, spectacteur pour certains, je ne suis pas acteur de mon destin, de mes choix de vie à mes risques et périls. Le théâtre, lieu de représentation est comme la politique représentative. Enjeux de pouvoir, luttes de pouvoir, narcissisme exacerbé, carriérisme, opportunisme, compromissions, monde de petits requins persuadé d'avoir une mission de "création" et d'éducation (en fait, de formatage des goûts selon les critères de l'administration qui subventionne), se comportant comme le monde des grands requins (le marché de l'art est particulièrement instructif à cet égard).

Quand je vois l'éclectisme des programmations actuelles, quand je vois la pléthore de propositions faites par les lieux, je pourrais être au théâtre, au concert tous les soirs, si les moyens suivent, le cul dans un fauteuil, à applaudir ou à bouder, comme si je passais ma soirée devant la télé. Je suis un consommateur culturel et je perds mon temps, je me distrais. On sait ce que reproche Pascal au divertissement.

Impossible d'aller à l'essentiel : je suis mortel, le monde s'effondre peut-être, l'humanité va peut-être se suicider. En quoi puis-je me mettre au service de plus grand que moi, de quelle mission de vie ? Pour un autre et même pour moi, à mon insu ou consciemment car nous sommes tous complices du système, ce sera : en quoi puis-je profiter un max de ce système ?

Pour moi aujourd'hui après 60 ans de fixation, de fixette idéologique : Contemplation des beautés de la nature. Action personnelle sur soi par la méditation en particulier. Actions d'harmonie, d'harmonisation, d'élévation. Ne pas ajouter la guerre à la guerre, ne pas faire le jeu du conflit, de la mort, même si je sais que l'inhumanité a encore de très beaux jours devant elle.

Dernier point : il est évident que l'on sait, si on le veut, reconnaître ce qui est inhumain en soi, en autrui. On sait que c'est possible, que c'est réel, on ne juge pas, c'est dégueulasse, injuste, à combattre. On fait choix tant que faire se peut de l'amour de la vie, de la Vie.

Bémol de taille : ce que j'ai écrit vaut pour les "démocraties" à l'occidentale (je peux l'écrire, le publier). Je ne sais comment je me comporterais tant en Chine qu'en Russie, en Arabie saoudite ou en Turquie.

Merci à cette lecture de m'avoir permis de faire le point sur moi, être changeant et sur mes "engagements" changeants.

Jean-Claude Grosse, 6 octobre 2020

Antigone aujourd’hui ?

Antigone, dans la tradition venue de la mythologie et du théâtre grecs, est celle qui dit NON à une loi inique de la cité, Thèbes, gouvernée par le tyran Créon et lui oppose une loi universelle, au-dessus de la loi d’état, une loi dite de droit naturel pouvant être opposée au droit positif. À la loi écrite, édictée par le tyran lui interdisant de donner sépulture à son frère Polynice, elle oppose la loi non écrite mais s’imposant à elle et à tous que tout défunt doit avoir une sépulture digne et non être livré aux chiens.

Enterrés, incinérés comme des « chiens », ce fut le sort des décédés par la Covid 19 dans les EPHAD pendant le confinement du printemps 2020. Quelles Anti- gones ont bravé l’ignominie des directives gouvernementales ?

Dans les sociétés modernes, on a tendance à considérer que le concept de droit naturel doit servir de base aux règles du droit objectif. Kant (1785) et la révo- lution française (la déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789) ont donc participé au progrès moral de l’humanité (en droit, mais pas dans les faits). Le droit naturel s’entend comme un comportement rationnel qu’adopte tout être humain à la recherche du bonheur (le droit au bonheur est inscrit dans la déclaration d’indépendance des Etats-Unis du 4 juillet 1776 : Nous tenons pour évidentes pour elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux ; ils sont doués par le Créateur de certains droits inalié- nables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur). Le droit naturel présente un caractère universel dans la mesure où l’homme est capable de le découvrir par l’usage de sa raison, en cherchant à établir ce qui est juste. L’idée est qu’un ensemble de droits naturels existe pour chaque être humain dès sa naissance (comme le droit à la dignité ou le droit à la sécurité) et que ces droits ne peuvent être remis en cause par le droit positif. Le droit naturel est ainsi considéré comme inné et inaltérable, valable partout et tout le temps, même lorsqu’il n’existe aucun moyen concret de le faire respecter. Les droits naturels figurent aujourd’hui dans le préambule de la Constitution française et dans les fondements des règles européennes. Le droit à la vie et le droit au respect pour tous ne sont cependant pas reconnus partout sur le globe. Pensons aux fous de Dieu. Le droit naturel selon cette conception s’impose moralement et en droit à tous. Dans les faits, ces droits naturels sont souvent bafoués, par des individus, des sociétés, des états. Ce qui fait que le droit naturel n’est pas universellement appliqué dans les faits c’est l’existence du mal radical, du mal absolu, injustifiable (la souffrance des enfants pour Marcel Conche, la souffrance des animaux d’élevage et de consommation pour d’autres), du mal impossible à éradiquer parce que si l’homme est un être de raison, il est aussi un être de liberté et c’est librement que l’on peut choisir le mal plutôt que le bien.

Le problème du mal radical et de la liberté de l’homme a conduit Kant à écrire les Fondements de la métaphysique des mœurs (1785)Selon Kant, la loi morale n’est imposée par personne. Elle s’impose d’elle-même, par les seuls concepts de la raison pure. Tout être raisonnable, du simple fait de sa liberté, doit respecter les deux impératifs, le catégorique et le pratiquepage19image1596576  page18image1668544 page18image1668752 page18image1668960

Impératif catégorique de Kant : «Agis uniquement d’après la maxime qui fait que tu peux aussi vouloir que cette maxime devienne une loi universelle. »

Impératif pratique de Kant : «Agis de telle sorte que tu traites l’humanité comme une fin, et jamais simplement comme un moyen. »

Un principe mauvais, que le sujet se donne librement à lui-même, corrompt à la racine le fondement de toutes nos maximes : le mal radical.
L’intérêt commun pour le beau dans l’art ne prouve aucun attachement au bien moral, tandis qu’un intérêt à contempler les belles formes de la nature témoigne d’une âme bonne

Ces considérations m’amènent à tenter de dire ce que serait Antigone aujourd’hui. Antigone pourra aussi bien être une femme qu’un homme, un jeune, adolescent, adolescente, enfant même. Devant les atteintes massives, permanentes aux droits universels de l’Homme (de la Femme, de l’Enfant, des Animaux, des Végétaux, de la Terre, de la Mer, de l’Air, de l’Eau...) partout dans le monde, individuellement comme collectivement, devant cette insistance de la barbarie, du mal partout dans le monde, j’en arrive à penser que dire NON à tout cela, à cette barbarie, à tel ou tel aspect de ce mal sciemment infligé (l’exci- sion, le viol comme arme de guerre par exemple) n’est plus la seule attitude que devrait avoir l’Antigone d’aujourd’hui. Les résistants à la barbarie, celles et ceux qui disent NON servent souvent d’exemple. Leurs méthodes comme leurs buts, leurs champs d’action sont variés, de la désobéissance civile à la lutte armée, de la non-violence à l’appel insurrectionnel, des semences libres à l’abolition de la peine de mort ou de l’esclavage, de la lutte contre l’ignorance à la lutte contre le viol. D’une action à grande échelle, internationale à une action locale.

Sappho, Marie Le Jars de Gournay, Olympe de Gouges, Louise Michel, Vandana Shiva, Angela Davis, Naomi Klein, Gisèle Halimi, Audrey Hepburn, Simone Veil, Simone Weil, Emma Goldmann, Ada Lovelace, Marie Curie, Margaret Hamilton, Germaine Tillon, Rosa Parks, Rosa Luxemburg, Joan Baez, Lucie Aubrac, Frida Khalo, George Sand, Anna Politkovskaïa, Anna Akhmatova, Sophie Scholl, Aline Sitoé Diatta, Brigitte Bardot, Geneviève de Gaulle-Anthonioz, Greta Thunberg, Carola Rackete, Weetamoo, Solitude, Tarenorerer, Gabrielle Russier // Gandhi, Luther King, Trotsky, Che Guevara, Lumumba, Sankara, Nelson Mandela, Soljenitsyne, Vaclav Havel, Jean Jaurès, Victor Hugo, Victor Jarra, Victor Schoelcher, Aimé Césaire, Pablo Neruda, Jacques Prévert, Primo Levi, Janusz Korczac, Federico Garcia Lorca, Emile Zola, Joseph Wresinski, le dominicain Philippe Maillard, Charles de Gaulle, François Tosquelles, Malcolm X, Célestin Freinet, Jacques Gunzig, Stéphane Hessel, Marcel Conche, Jean Cavaillès, Muhammad Yunus, Socrate, Siddhārtha Gautama, Jésus

Le mal radical étant l’expression de la liberté de l’homme, un choix donc (même si les partisans de l’inconscient freudien et jungien posent que la « mons- truosité » n’est pas choisie mais causée), une attitude possible d’Antigone aujourd’hui serait de dire OUI à tout ce qui existe, y compris le mal radical. Antigone en disant OUI à tout ce qui existe n’extérioriserait pas sa responsabi- lité (c’est la faute de l’autre, de Créon). Tout ce qui existe est en elle et donc elle est co-responsable de tout ce qui existe et co-créatrice de tout ce qui s’essaie. C’est à un travail sur soi qu’Antigone s’attelle pour mettre en lumière dans sa conscience, ses peurs, ses envies, ses jalousies, ses espoirs, ses rêves, ses désirs. Antigone tente de se nettoyer, d’élever sa conscience, de gérer ses émotions (c’est autre chose que de les contrôler, il s’agit de les laisser émerger mais sans y adhérer, en témoin). La méditation est un puissant outil pour ce travail sur soi. À partir de ce travail personnel, spirituel, Antigone agit comme le formulent les deux impératifs kantiens (« agis »). Elle agira sous l’horizon de l’universalité de son action, animée par l’amour inconditionnel de tout ce qui existe, sans jugement. Elle sera animée plus par son devoir concret à accomplir (sa mission de vie exercée avec passion, enthousiasme) que par la défense abstraite du droit naturel.

Elle saura prendre la défense du « monstre » (comme l’avocat Jacques Vergès).

Elle, Il saura proposer des actions « bigger than us ». Elle s’appelle Melati, Indo- nésienne de 18 ans, et agit depuis 6 ans pour interdire la vente et la distribution de sacs en plastique à Bali. Il s’appelle Mahamad Al Joundé du Liban, 18 ans, créateur d’une école pour 200 enfants réfugiés syriens. Elle s’appelle Winnie Tushabé d’Ouganda, 25 ans et se bat pour la sécurité alimentaire des commu- nautés les plus démunies. Il s’appelle Xiuhtezcatl Martinez des USA, 19 ans, rappeur et voix puissante de la levée des jeunes pour le climat. Elle s’appelle Mary Finn, anglaise, 22 ans ; bénévole, elle participe au secours d’urgence des réfugiés en Grèce, en Turquie, en France et sur le bateau de sauvetage Aqua- rius. Il s’appelle René Silva du Brésil, 25 ans, créateur d’un média permettant de partager des informations et des histoires sur sa favela écrite par et pour la communauté, « Voz das Comunidades ». Elle s’appelle Memory du Malawi, 22 ans, figure majeure de la lutte contre le mariage des enfants. Il s’appelle le docteur Denis M., il est gynécologue au Congo, surnommé l’homme qui répare les femmes, Nobel de la paix, menacé de mort. Elle s’appelle Malala Y., à 17 ans elle obtient le Nobel de la Paix pour sa lutte contre la répression des enfants ainsi que pour les droits de tous les enfants à l’éducation. Elle s’appelait Wangari M., surnommée la femme qui plantait des arbres, Nobel de la paix 2004.

Elle s’appelle Michelle du Revest, anime un groupe colibri et un groupe penser l’avenir après la fin des énergies fossiles. Il s’appelle Norbert du Mourillon et Gilet jaune, il anime un atelier constituant (RIC et Constitution). Elle s’appelle Marie de La Seyne, a écrit sur José Marti, soigne des oiseaux parasités par la trichomonose. Il s’appelle Guillaume et après 17 ans dans la rue, il œuvre pour un futur désirable quelque part. Elle s’appelle Chérifa de Marrakech et s’oc- cupe de 47 chats SDF dans sa résidence à Targa Ménara. Il s’appelle Alexandre, a créé son univers auto-suffisant, Le Parédé, et a rendu perceptible le Chant des Plantes au Grand Rex en 2015. Ils s’appellent Aïdée et Stéphane de Puisser- guier et créent un collectif gardien d’un lieu de vie, à Belbèze en Comminges, organisme vivant à part entière, bulle de résistance positive.

Jean-Claude Grosse, Corsavy, 9/9/2020

D'autres mondes de Frédéric Sonntag au Théâtre de Montreuil jusqu'au 9 octobre 2020
D'autres mondes de Frédéric Sonntag au Théâtre de Montreuil jusqu'au 9 octobre 2020
D'autres mondes de Frédéric Sonntag au Théâtre de Montreuil jusqu'au 9 octobre 2020
D'autres mondes de Frédéric Sonntag au Théâtre de Montreuil jusqu'au 9 octobre 2020

D'autres mondes de Frédéric Sonntag au Théâtre de Montreuil jusqu'au 9 octobre 2020

De quoi parler au théâtre aujourd'hui ?

D’autres mondes (Science frictions)

NOUS SOMMES tout ce que nous n’avons pas fait. Notre vie est faite de tout ce que nous n’avons pas vécu. Tous les possibles, toutes les variantes, tous les chemins pas empruntés, toutes les virtualités, toutes les bifurcations. Non seulement un autre monde est possible, mais il est probable. Peut-être même qu’un autre monde, que d’autres mondes, que des infinités d’autres mondes sont bel et bien là, qui coexistent avec le nôtre, lui sont à la fois parallèles, et superposés, et même perpendiculaires, on ne sait pas bien. Houlà. Comment faire une pièce de théâtre avec tout ça ? Avec le principe d’indétermination d’Heisenberg, la physique quantique, les particules élémentaires, le chat de Schrödinger (remplacé ici par un lapin blanc tout droit jailli du pays des Merveilles), les doutes et les tremblements et la magie que la science jette sur notre connaissance du monde, mais aussi le présentisme, qui nous fait ignorer le passé et nous rend aveugles aux multiples possibles que recèle l’avenir ?

L’auteur et metteur en scène Frédéric Sonntag a pris toutes ces questions, et même plus, à bras-le-corps, et cela donne un spectacle qui déborde de partout, plein de vie et d’élans, de chausse-trappes et de prestidigitation, d’acteurs (ils sont jusqu’à neuf sur scène, plus un enfant) et de musique (les neuf acteurs jouent de la guitare, de la trompette, du piano, de la batterie, de l’accordéon, etc.), terriblement bavard (en français et en russe) mais jamais ennuyeux, avec même quelques écrans télé et cinéma en prime (heureusement, pas trop).On y suit les trajectoires entrecroisées de deux hommes, le physicien Jean-Yves Blan-chot (l’épatant Florent Guyot) et le romancier Alexei Zinoviev (l’excellent Victor Ponomarev), qui sont censés avoir travaillé tous deux, dans les années 60, dans leur coin et à leur façon, sur les univers parallèles. Ces deux personnages imaginaires, Sonntag leur construit des biographies plus que plausibles, et les incruste astucieusement dans notre réel. C’est ainsi qu’on pourra assister à une émission d’« Apostrophes » consacrée à la nouvelle science-fiction, avec le vrai Bernard Pivot de 1978, mais avec le faux Zinoviev. Lequel sidère les participants avec cette sortie : « L’un d’entre vous se souvient-il, même confusément, d’une Terre, aux alentours de 1978, qui soit pire que celle-ci ? Moi, oui. » Une scène qui ravira tous les amateurs de science-fiction, lesquels n’ont pas l’habitude de voir leur genre de prédilection ainsi honoré sur scène.Tout ça pour quoi ? Pour nous rouvrir l’imaginaire, combattre l'« atrophie de l’imagination utopique » qui est la nôtre, ridiculiser le très dominant « Tina » (There is no alternative). Ouf, de l’air !

Jean-Luc Porquet• Le Canard enchaîné. 30 septembre 2020.

Au Nouveau Théâtre de Montreuil

1- un retour de Samuel G

Merci Jean-Claude pour cet article

Je comprends parfaitement ce que tu pointes et la nécessité d'aller trouver de l'oxygène ailleurs loin des pouvoirs et des réifications. 
Je partage comme toi cette détestation du pouvoir et rêve parfois ( c'est mon défaut) à des systèmes politiques où le pouvoir pourrait circuler et où des espaces de délibération permettrait d'éviter sa confiscation. Mais ces enjeux sont vieux comme les phéniciennes d'Euripide et je comprends qu'on puisse parfois avoir envie d'ailleurs. 
Belle journée et au plaisir, 
 

2 - un retour de Philippe C

Beau texte camarade Jean Claude, très stimulant ! bon ça t’arrive à 80 ans c’est pas un hasard … 

Plaisanterie mise à part, ce retrait du monde que tu prônes et que tu t’appliques, de plus en plus de gens se l’appliquent aussi je pense, ou commencent à y penser…. C’est  dans l’air du temps je crois. Mais je reconnais que ta lucidité fait du bien : que tu te résolves après 60 ans d’activisme à lâcher prise dans une forme de bonheur et de détermination est tout à fait salutaire !  

J’ai commencé à lire Tocqueville « de la démocratie en Amérique », il dit une chose au début du bouquin que la démocratie est un mouvement qui a commencé et qui ne peut plus s’arrêter, qui va tout emporter sur son passage. Il parle du temps long et entend la démocratie par l’affirmation de chacun, si j’ai bien compris. 

Et donc si l’affirmation de chacun est, aujourd’hui, à notre niveau d’évolution démocratique de se retirer de cette grande mascarade, parce qu’il considère qu’on est arrivé à un stade qui ne correspond plus à l’idée qu’on se fait de la démocratie, il se pourrait bien que le système actuel s’effondre tout seul sans combat, ni révolution. 

De la casse, ça il va y en avoir, c’est sûr ! mais n’est-on pas arrivé au bout ?  

Bien sûr il y a la Chine et tous les nouveaux impérialistes et les grandes multinationales ; mon optimisme tendrait à me faire penser qu’ils sont des colosses aux pieds d’argile, vivant uniquement de nos superficialités (consommation, bavardage sur les réseaux, etc…). Et donc si les gens se retirent c’est la fin, et leur stratégie sera bonne pour la poubelle.

 

3 - 

un échange avec le maire du Revest informé de la démarche d'harmonie effectuée à Corsavy.

- c'est une démarche intéressante. Dommage que ça ne mobilise pas davantage

- dans l'état actuel des consciences, ça ne peut pas mobiliser beaucoup, ça mobilise au mieux les créatifs culturels, les cellules imaginatives

- ça a au moins eu le mérite de décrisper la situation provoquée par l'emplacement de la 4G ; avec la 5G, on va être confronté à un sacré problème ; comme les antennes font moins de 15 m, les fournisseurs n'auront pas besoin de demander une autorisation ; la seule façon que nous aurons de réagir sera d'empêcher le raccordement sur le réseau électrique; action en justice du fournisseur...

- quand tu penses que ça sera pour voir des films, des séries, du porno sur son smartphone

- oui et pour jouer; plus de vie sociale, le confinement permanent dans sa bulle virtuelle


 


 

 
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