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Les agoras d'ailleurs

Heurs et malheurs de l'idéologie (2)/Michel Pouquet

Heurs et malheurs de l'idéologie

L'idéologie n'épargne pas LE DOMAINE SCIENTIFIQUE. On pourrait évoquer Lyssenko et sa "biologie prolétarienne", perle des beaux temps du stalinisme. On connait moins Auguste Comte, dont le système positiviste doit beaucoup à sa pathologie : "les idées mènent le monde" disait-il... Il était psychotique, et a fait plusieurs épisodes délirants. Mais c'est dans les sciences de l'homme que, par le biais du réductionnisme, bien des scientifiques sont conduits à bâtir un système en méconnaissant la complexité de l'être humain. 
Aujourd'hui, grâce aux progrès de la neuro-biologie, le réductionnisme biologique, qui ne veut avoir affaire qu'avec "l'homme neuronal" s'épanouit jusque dans cette nouvelle variante du savoir "psy", qu'est le "neuro-psychologue".  Bien entendu, tout passe par des neurones.  Mais l'éclosion du sens, de la pensée, introduisent un degré de liberté supplémentaire, inconnu de l'animal, et caractéristique de l'homme.  Aussi loin poussera-t-on l'étude du cerveau, jamais l'on y rencontrera le sujet, que le psychanalyste s'efforce d'approcher dans l'écoute de sa parole. 
Le réductionnisme sociologique, lui, est plus ancien.  Il veut ignorer que, si la société fait l'homme, en effet, elle ne fait pas tout l'homme.  Il y a des facteurs invariants, indépendants de l'époque et des frontières.  Ce sont eux que rencontre le psychanalyste, et qui constituent l'âme humaine : un terme que l'on n'entend plus guère que dans les églises...  Alors qu'il était employé couramment par Freud : die Seele, que les traducteurs français se sont ingéniés à éviter en parlant "d'appareil psychique", ou de "psyché" — comme si le terme était malséant.  Contribuant ainsi à évacuer la place du "psy" dans l'avancée vers la connaissance du réel humain.  Notre époque est profondément imprégnée par ce réductionnisme du tout-sociologique.  Tous les sociologues n'ont pas la sagesse d'un Raymond Boudon, qui sait faire sa place "au désordre", c'est à dire à ce qui relève d'autres causes que sociologiques (5).  Un François Furet aussi sait donner sa place à l'homme, dans le déterminisme de l'histoire.
Que ne sait-on garder une attitude critique face à la séduction qu'exercent les grandes intelligences !   Ainsi d'un J.P.Sartre, dont le prestige fut immense en son temps - alors que, dès qu'il s'est aventuré hors du domaine philosophique on sait, pour dire bref, qu' "il a eu tout faux".  On pourrait en dire autant d'Heidegger. 
Mais il est un autre monstre sacré, dont l'intelligence extrème a séduit la postérité, et imprègne toujours la culture occidentale  : J.J.Rousseau. Ses écrits témoignent avec précision du tour de sa pensée, et illustrent les effets ravageurs de l'intelligence lorsqu'elle s'allie à la pathologie. Il mérite d'ouvrir ce chapitre consacré à la LA PATHOLOGIE DES LEADERS, et ses retombées idéologiques.
La personnalité de Jean-Jacques a été perçue assez justement par ses contemporains (Diderot, Voltaire) qui, après un temps de séduction, ne se sont pas privés de le railler.  Les psychanalystes s'y sont intéressés, Laforgue voyant en lui une personnalité perverse, masochiste.  Mais il est surtout porté à la fabulation : "bienfaisante imagination" qui met à la disposition du sujet "un objet de perfection réel ou chimérique". Ce qui lui permet, par exemple, pour mieux éduquer son Emile, le manipuler à son gré (on retrouve là la dimension perverse) et lui éviter les dangers du sexe, de lui peindre "la maîtresse que je lui destine... en lui fournissant un objet imaginaire, je suis le maître des comparaisons, et j'empêche aisément l'illusion des objets réels."  Ces fictions se multiplient tout au long de l'oeuvre : ce seront le bon sauvage, l'homme des mythiques origines, l'enfant de la nature, des figures de la vertu (comme Julie et Saint Preux, Emile adulte et son gouverneur).
Mais la fiction rousseauiste n'est pas simple jeu de l'imagination : elle procède d'une logique interne, qui prend le contre pied exact du mythe freudien du meurtre du père.  Pour Freud, la horde sauvage, dominée par la violence, s'est finalement résolue à sceller un pacte, inaugurant la loi.  La violence des pulsions est au coeur de l'homme, et la loi rend vivable le lien social.
Pour Rousseau, à l'inverse, "l'homme sauvage, quand il a diné, est en paix avec toute la Nature et l'ami de tous ses semblables". Bref, en retranchant les besoins, les désirs, les passions, les plaisirs artificieux, Rousseau obtient "un bon sauvage", dont Emile, enfant de la nature, est le doublet (6). 
La méthode pédagogique est précisée, avec force détails : "ne donnez à votre élève aucune leçon verbale, ne lui commandez jamais rien".  En somme, déjà, en avance sur les surréalistes, "il est interdit d'interdire".  "Ne lui laissez même pas imaginer que vous prétendiez avoir une autorité sur lui" (alors que le gouverneur manipule constamment son élève).  On ne peut plus clairement exprimée, il y a là une entreprise méthodique de forclusion de LA Loi.  Et Rousseau, logique, conclût qu'il faudrait qu'Emile ne parlat point : "Resserez donc le plus possible le vocabulaire de l'enfant".  Pour ce faire, on le tiendra à l'écart de ses semblables, on le soustrait à tout lien social : "Ne le laissez ni jour ni nuit ; couchez tout au moins dans sa chambre".  Ce procédé de méconnaissance méthodique s'avoue naïvement dans le "Contrat social": "Commençons par écarter tous les faits, car ils ne touchent pas à la question" prévient t'il. Il peut donc se permettre d'imaginer l'homme tel qu'il devrait être, et suivre son idée avec une grande rigueur. Il invente un humain qui ne serait pas un sujet (= assujetti au langage) - sans demande, sans désir, sans parole. Pure présence, sans objet - donc sans objet sexuel.  C'est là qu'il y a un "os" dans le programme.  Difficile d'éliminer totalement l'autre sexe...  La pression sur son élève va se faire plus rigoureuse. Il retrouve les ressources de l'amour courtois, qui se garde de la chose par les obstacles qu'il y met.  Les héros de ses romans - Julie et St Preux, comme Emile et Sophie - nagent dans la littérature sucrée.  Ce sont "des âmes sans fiel", "transparentes comme le cristal", animées" par la tendresse et l'amour" et par "l'indignation de la vertu", etc... Enfin, comble de la manipulation bien pensante, lorsque Rousseau soumet son Emile à l'épreuve de l'infidélité de la femme, Emile s'en tire, et sauve son bonheur et sa vertu en trouvant sa jouissance dans l'auto-suffisance. Comme Jean-Jacques lui-même, fervent adepte du plaisir solitaire... L'échec de l'entreprise est spectaculaire : en voulant faire un homme, il n'aboutit qu'à faire un solitaire, et non un homme social.
La figure de Jean-Jacques, empétré dans ses démélés avec ses semblables, se dessine toujours derrière celle du philosophe, du romancier ou du pédagogue.  D'ailleurs, bravant les usages et le sens commun - ce qui se dit dans sa langue "briser les fers de l'opinion" - il se veut un coeur "transparent comme le cristal... Dans l'entreprise que j'ai faite de me montrer tout à fait au public, il faut que rien de moi ne lui reste obscur ou caché" écrit-il au début des "Confessions". Il dénonce le hiatus entre l'être et le paraître, pourchasse les ambiguités : le mystère est sa hantise. Il se situe aux antipodes d'un La Rochefoucauld (qu'il détestait), démasquant les pièges que nous tend l'amour propre. Le "bon sauvage" c'est lui, défini à partir du postulat d'une innocence de principe, en conformité avec la nature, déniant toute culpabilité. 
Ce coeur "innocent" ne peut alors être qu'un coeur manichéen, qui ne refoule rien, et expulse le mal du côté de l'Autre. Il arrive que les faits de sa conduite contredisent son postulat - mais il n'est jamais à court d'arguments pour se justifier : par exemple, s'il a mis ses cinq enfants à l'Assistance publique, c'est pour leur bien, pour les soustraire à l'influence néfaste de leur mère et de sa famille ! Toute culpabilité est chez lui exclue : non pas refoulée, mais forclose, dirons nous avec Lacan.  Mais "ce qui est forclos du symbolique revient dans le réel" (là, c'est Lacan qui parle), sous la forme de l'accusation délirante.  Si lui est bon, les hommes sont méchants - et le persécutent.  En bref, Rousseau était un paranoïaque délirant.
Il est vrai qu'il s'y est pris de telle façon qu'il a été réellement persécuté : ses oeuvres furent condamnées, sa personne vilipendée, brulée en effigie, pourchassée, lapidée même. Car l'entreprise de Rousseau est d'élaborer un discours qui s'autofonderait - faute de reconnaître LA Loi du Père. Rousseau a payé, dans la réalité, le prix de cette tâche impossible, par les persécutions dont il fut victime. Mais ces persécutions, dans la réalité, ne sont pas à confondre avec les réponses du réel - c'est à dire sa croyance délirante persécutoire, qu'elles auraient plutôt pour effet de voiler.  Si on le lapide, il peut à bon droit se dire persécuté.  Mais si l'impression de son Emile tarde quelque peu, sans qu'il en voie les raisons, le complot des Jésuites lui paraît assuré : là, il délire.  Et ce délire, centré sur des persécuteurs divers, le conduit peu à peu à un isolement social, que préfigurait celui d'Emile, et qu'illustrera sa dernière oeuvre.  Si "Confessions" et "Dialogues" suggéraient un lien social, celui-ci est rompu dans les "Rêveries d'un promeneur solitaire" (qu'il n'aurait jamais vraiment pensé publier). A la fin, seule la botanique le retient, souligne t'il, l'empêchant de penser ou de sombrer dans la léthargie : "Tout ce qui m'est extérieur m'est étranger désormais... Je n'ai plus en ce monde ni prochain, ni semblables, ni frères..."
L'homme était donc un malade mental - mais soutenu par son oeuvre, s'identifiant à elle, dans sa certitude délirante.  Cet engluement dans l'imaginaire est caractéristique de la paranoïa.  C'est ainsi que le paranoïaque se protège de l'angoisse, évitant la dissociation schizophrénique et une désocialisation beaucoup plus grave.  Mais c'est aussi ce qui en fait le danger, et lui donne son charisme, lorsque, comme dans le cas de Rousseau, le génie cotoie la folie.  Son talent, un discours qui se veut critique et réformateur, édifiant et charmeur, porteur du témoignage et de l'aveu (le culte de la repentance - sans réelle culpabilité -  n'est pas une invention d'aujourd'hui !), le tout servi par une langue admirable, ont eu sur ses contemporains un effet de résonnance immense, une prise sans précédent sur l'esprit du temps.  Il a inspiré Robespierre - paranoïaque, vraisemblablement, lui aussi.  Ses créatures de fiction feront des petits au XIXème siècle, et engendreront le mouvement romantique, dont beaucoup font leurs délices encore aujourd'hui.

La pathologie des leaders est encore plus redoutable dans le domaine de LA POLITIQUE.  Comment peut-on parler aux foules, bâtir un programme, motiver les militants, sans faire rêver les gens, c'est à dire risquer de les entraîner au-delà des limites du réel ?  Et si l'on méconnaît celui-ci, quelle politique pourra se révéler réaliste, bénéfique pour la société ?  Quels mots faut-il utiliser pour concilier les deux - si cela est possible ?  Tout le monde n'a pas le courage d'un Churchill qui savait promettre la victoire aux Anglais, mais au prix "de la sueur, du sang et des larmes".  On est loin des propos séducteurs de ce candidat à la Présidence qui voulait réduire "l'exclusion et la fracture sociale", propos charmeurs et flous, devenus depuis le lieu commun d'un consensus mou "politiquement correct".  Tout le monde n'est pas Churchill...
On peut choisir ses mots, mais on ne peut les éviter.  On ne peut faire de politique, essayer d'améliorer la vie de la cité, sans avoir des idées.  Et celles-ci, le plus souvent s'organisent en système, deviennent programme.  Comment séduire l'électeur et respecter les limites du réel ?  Vous pensez bien que je ne vais pas répondre à cette question, mais il est nécessaire qu'elle soit posée. 
Comment faire aussi pour que les militants ne deviennent pas des fanatiques ? Le mot implique une certaine violence, potentielle, au moins dans le domaine des idées. C'est d'ailleurs nécessaire, et ce ne sont pas les mollassons qui bousculeront les habitudes... Mais cela pose le problème de leur encadrement, afin d'éviter les "bavures" qui guettent tous ceux qui croient un peu trop à leurs idées, ou utilisent cet alibi pour exprimer leur violence.  La question centrale, sans doute, qui se pose en politique, contrairement à ce que l'on entend seriner, n'est pas tellement le choix des idées (toutes ont généralement quelque chose de bon, dans leurs contradictions même). 
C'est celle du choix des chefs. Les partis politiques sont d'évidence des lieux où l'on remue des idées, où l'on cherche des solutions. Mais ils sont aussi un lieu où se manifestent et se recrutent les chefs. Or dans la vie quotidienne d'un parti, la personnalité du chef se dévoile, il ne peut plus jouer en permanence un rôle, comme devant les médias.  Sa pathologie peut être repérée.  C'est le moment de garder l'esprit critique.
L'histoire, ancienne ou récente, pose régulièrement le problème des chefs. Je viens d'évoquer Robespierre. "L'incorruptible" était probablement un paranoiaque, "idéaliste passionné", jusqu'au boutiste de la Vérité.  Danton était sans doute un peu voleur, mais aimant sa femme et sa fille, bon vivant, sans pour autant être un mollasson.  On eût sans doute épargné quelques victimes inutiles, si on l'avait suivi, plutôt que le vertueux Robespierre. 

Plus près de nous, à la jonction du scientifique et du politique, il faut évoquer Karl Marx.  On observe clairement, dans son système, une analogie évidente avec l'oeuvre de Rousseau.  Si chez ce dernier, LA Loi était évacuée, chez Marx c'est l'éviction totale du désir, érigée en système, chez un être humain considéré sous le seul angle du besoin.  Plutôt qu'un banal réductionnisme de scientifique à oeillère, on peut penser qu'il s'agit là d'une forclusion délibérée érigée en système.  L'entreprise de Marx, comme celle d'Auguste Comte, quels que soient ses mérites scientifiques, et même s'il n'a pas sombré dans le délire, est celle d'un psychotique (7). 

Terminons par quelques mots sur deux personnalités charismatiques dont la pathologie individuelle est assez semblable, même si l'idéologie qu'ils ont secrétée diffère sensiblement.  Tous deux ont laissé derrière eux un sillage catastrophique : le Président Woodrov Wilson, et Adolphe Hitler.

Wilson s'était fait remarquer dès son enfance pour ses talents d'orateur.  Il se croyait choisi par Dieu pour une grande tâche : "Il se croit un second Jésus Christ venu sur terre pour convertir les hommes" disait de lui Clemenceau.  Il fut accueilli en 1918 par l'Europe entière - y compris les allemands - comme le Prince de la Paix.  Il croyait profondément qu'il pouvait, grâce à la puissance de son verbe, instaurer un ordre nouveau grâce à la Société des Nations,. mais se laissa berner comme un enfant par un Clemenceau mesquin, nationaliste et revanchard : cette catastrophe historique que fut le traité de Versailles, générateur de la misère en Autriche et en Allemagne, est l'une des causes premières de la montée du nazisme et de la deuxième guerre mondiale (50 millions de morts). Ces deux "grands hommes" ont cependant leur nom sur une plaque de rue dans toutes les villes de France... Chez Wilson, la foi en sa mission n'avait d'égale que sa méfiance envers son entourage (au point de refuser d'avoir un secrétaire personnel, et de ne confier ses documents qu'à sa femme), et le sentiment d'être trahi par ses amis.  Ses certitudes étaient-elles délirantes ?  Probablememnt pas, car, à la différence d'Hitler, il n'avait pas de persécuteur dans son collimateur.  Il nous manque ses écrits pour en juger, et l'analyse psychologique que fit de lui Freud (8) est décevante.  Mais la magie de son verbe a servi son charisme pathologique  Il n'est pas nécessaire d'être délirant pour séduire, en se gorgeant d'imaginaire et fuyant les réalités.
Hitler n'est pas sans lui ressembler en de nombreux points. Sa croyance en son destin remonte à son adolescence - alors qu'il se croyait devenir un maître de la peinture. Mais ce n'est que dans l'immédiat après guerre, lorsqu'il fut utilisé par l'armée allemande pour combattre la démoralisation des troupes face à la montée du communisme, qu'il fait la découverte à la fois de son talent d'orateur et des certitudes qui allaient, de manière délirante, soutenir son engagement dans la politique.  Comme chez Rousseau, la menace vient de l'extérieur : le communisme, le libéralisme, et surtout les juifs : l'idéologie raciste devint au fil des années le thème central de son délire, de ses discours aux foules, comme de ses vaticinations nocturnes devant son auditoire habituel de secrétaires et d'aides de camp, peinant pour ne pas succomber au sommeil.  Il se droguait de discours délirants, quel que fut l'auditoire. Avec les déboires militaires, ce seront les généraux de la Wermacht qui deviendront eux aussi des traitres et des incapables, alors qu'il provoquait lui-même des opérations militaires désastreuses, pour ne pas vouloir tenir compte des réalités, lorsqu'elles lui déplaisaient.  Là encore, la peur de la trahison inspirait sa manière de gouverner : toujours dans le dictat d'une volonté imposée en tête à tête à ses collaborateurs - car le troisième Reich n'a pas connu ce que l'on appelle un conseil des ministres où les opinions des uns et des autres se confrontent. Le don de séduire les foules, et un interlocuteur particulier lorsqu'il le fallait, la certitude de détenir la vérité, le mépris des réalités qui ne cadraient pas avec son idéologie se retrouvent chez lui comme chez Wilson. Le délire éclate dans ces propos tenus à Hermann Rauschning (9) : "Nous sommes arrivés à la fin de l'ère de la Raison... Notre révolution n'est pas seulement politique et sociale : nous allons assister à un bouleversement inouï des concepts moraux et de l'orientation spirituelle de l'homme.  Il n'existe pas de vérité, pas plus dans le domaine moral que dans celui de la science.  L'idée d'une science détachée de toute idée préconçue n'a pu naître qu'à l'époque du libéralisme.  Elle est absurde.  La science est un phénomène social, et comme tous les phénomènes de cet ordre, elle a pour limite les avantages qu'elle procure à la communauté, ou les dommages qu'elle lui cause.  Il existe bien une science... nationale socialiste, et (elle doit)... s'opposer à la science judéo-libérale... Je remercie mon destin de ce qu'il m'a épargné les oeillères d'une éducation scientifique.  J'ai pu me tenir libre de nombreux préjugés simplistes.  Je m'en trouve bien aujourd'hui.  Je juge de tout avec une impartialité monumentale et glacée... La Providence m'a désigné pour être le grand libérateur de l'humanité.  J'affranchis l'homme de la contrainte d'une raison qui voudrait être son propre but.  Je le libère d'une avilissante chimère qu'on appelle conscience ou morale, et des exigences d'une liberté individuelle que très peu d'hommes sont capables de supporter"
Le "triomphe de la volonté", et de la volonté d'un leader délirant, est une autre manière de dire la forclusion de "la Raison" : de LA Loi. L'engluement dans l'imaginaire a pu, un temps servir l'audace de ce joueur de poker charismatique, qui n'avait en face de lui que des adversaires invertébrés. Ses succès initiaux ont exalté son délire de puissance.  La suite a confirmé la paranoïa d'Hitler. 
Rauschning n'était pas le seul à témoigner.  Les archives récemment découvertes révèlent que son médecin personnel, en 1937, le considérait comme un malade mental. L'ambassadeur d'Angleterre, Neville Henderson,  n'avertissait-il pas son gouvernement (en 1938) qu'on avait affaire à un fou ? Le général Ludendorf - qui avait connu Hitler dans ses débuts d'agitateur politique - ne mettait il pas en garde de manière dramatique le Président Hindenbourg qui facilita l'arrivée d'Hitler au pouvoir, en 1933 : "Je prédis solennellement que cet homme exécrable entrainera notre Reich dans l'abîme et plongera notre nation dans une misère inimaginable.  Les générations futures vous maudiront dans votre tombe..." (10).

A HERACLITE LE MOT DE LA FIN...

Laissons l'histoire, mais sans en oublier la leçon : le charisme, le talent, l'intelligence, la foi de certains n'ont d'égale que la dangerosité de leur croyance, enracinée dans la méconnaissance d'un inconscient qui leur joue des tours, pour le malheur de millions d'hommes.
Et pour nous détendre, revenons, en cette "année citoyenne" à laquelle sont consacrées ces interventions dans votre agora, à la petite histoire, à la vie politique de tous les jours, et à ce que nous sommes, nous, citoyens, électeurs, voire militants quelconques.  J'illustrerai la leçon reçue de ces grands hommes-malfaiteurs de l'humanité, par une boutade.  N'y voyez surtout pas un propos à prétention scientifique rigoureuse.  Simplement, une invitation à ne pas prendre vos opinions trop au sérieux, en sachant que, dès que la passion s'en mèle, l'idéologie est dans le coup, donc vos désirs méconnus.
Donc, amusons-nous, un peu comme Madame de Sévigné l'écrivait à sa fille : "Savez-vous ce que c'est que...  voter ? " qu'être de droite ou de gauche ?  Il y a bien sûr d'autres réponses à cette question, ne soyons pas réducteurs...  Mais enfin il y a celle-ci, qui apparaît au regard de l'analyste.  Je parle bien sûr de ceux qui se vivent de droite ou de gauche "avec leurs tripes", et non de l'électeur plus ou moins centriste, ou pêcheur à la ligne, capable de jouer l'alternance. 
L'homme de droite a la trouille : de lui-même, d'un inconscient qui charrie de bien vilaines idées - bref : de ses pulsions homosexuelles méconnues (de sa bisexualité).  La déclaration sans fard de cet homme politique qui proclamait "que s'il avait un fils homosexuel, il ne le recevrait pas à sa table", est encore dans nos oreilles : le fils homosexuel sert de miroir au père, qui n'aime pas du tout ce qu'il croit percevoir dedans...  D'où d'ailleurs l'homophobie très habituelle des hommes, qui supportent mal la perception de l'homosexualité latente qui est le lot de chacun, essentiellement parce qu'il s'agit d'une homosexualité passive : l'horreur, pour un homme toujours un peu macho et inquiet de sa virilité.  Donc l'homme de droite a peur, se barricade dans ses certitudes, ses habitudes, sa manie de la sécurité.
Et l'homme de gauche ?  Sa générosité, ses illusions sur la nature humaine, et l'optimisme qui en découlent ne sont que le contre-pied de la méconnaissance de la violence qui est au coeur de lui-même - comme en tout un chacun.  Violence niée, refusée, et transformée en ce qui s'appelle, en psychopathologie, une formation réactionnelle : l'illusion sur la bonté des hommes en général - et, sous entendu, d'eux-mêmes en particulier.
Il faut de tout pour faire un monde, et d'ailleurs la droite et la gauche se complètent, comme "l'ordre et le mouvement" disait de Gaulle.  Pathologique ou non, il faut bien faire avec - et un monde politique qui penserait tout uniment la même chose, vous savez ce que cela donne, ou d'où cela vient : du totalitarisme.  Donc, ne dramatisons pas.  Mais dans nos convictions politiques, souvenons-nous que le désir de croire nous habite, et de croire ce qui nous plait (cela s'appelle l'illusion), en nous méfiant de nos sentiments : le senti—ment, souvenez-vous du jeu de mots. 
Et si les jeux de la croyance (religieuse, politique, ou autre) nous enflamment, essayons de garder présent à l'esprit le sens du réel, du mystère, de ce qui nous dépasse.  Ce que nous rappellait Freud lorsqu'il évoquait l'édifice de la science, et qui vaut bien plus encore pour tout système idéologique : "Ne prenons pas l'échafaudage pour le bâtiment..."  Essayons de garder cet humour, cette distanciation d'avec nous-même, qui, jusque dans nos croyances les plus affirmées, ne devrait pas nous quitter. 
En nous souvenant du mot d'Heraclite :

"Croyances des hommes, jeux d'enfants..."

***

Michel Pouquet, L’Agora du 16 mai 2001


(1) Lacan, Séminaire IV, "La relation d'objet" page 127.
(2) idem, page 128.
(3) Erwin Goffman, "Asiles", Editions de Minuit.
(4) Ivan Illitch, "Libérez l'avenir", Le Seuil.
(5) Raymond Boudon, "La place du désordre", PUF.
(6) Ces citations, et ces remarques sur l'oeuvre et la personnalité de Rousseau doivent beaucoup à Colette Soler (in revue Ornicar, n°48, Navarin Editeur) et J.C.Maleval ("La forclusion du Nom du Père" Le Seuil).
(7) Ces remarques s'appuient sur la thèse de Doctorat de Philosophie de Jacques Atlan, Critique des fondements du Marxisme, Presses Universitaires du Septentrion.
(8) S.Freud et W.Bullit, "Le Président T.W.Wilson" Payot.  Le diplomate américain W.Bullit fut le collaborateur direct de Wilson, et démissionna pour dénoncer la manière dont le Président préparait le traité de Versailles.
(9) Hermann Rauschning, ""Hitler m'a dit" Hachette/Pluriel.  L'édition allemande a été publiée en Suissse en 1939.
(10) cité par Ian Kershaw, "Hitler", tome 1, Flammarion.


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