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Les agoras d'ailleurs

La paix/Joël Poulain

La paix

«Si vis pacem para bellum»  Végèce (si tu veux la paix, prépare la guerre)...
«faire la paix, expression juste et forte»  Alain, Mars, ou la guerre armée.
«Si tu veux la paix, commence par la préparer»  Erasme.

Quel est le commun des mortels qui ne serait pas pour la paix? Certes les «militaristes» et vendeurs d’armes justifieraient la guerre mais, ce, par intérêt ; y trouveraient-ils cependant, en elle-même, la moindre valeur? La guerre n’a pas, en elle-même, sa finalité, guerre de conquête, de défense, de pouvoirs, de mots, elle vise un objet autre qu’elle même, elle «s’épuise» alors, soit par défaite, soit par victoire! La guerre comme moyen, Clausewitz ne déclarait-il pas en tant que général-connaisseur de la «chose» que «la guerre n’est que la continuation de la politique par d’autres moyens»? Vouloir, préférer la paix semblerait évidence, voire chose naturelle sinon morale!
Or, naturellement, historiquement et philosophiquement, cette évidence paraît plus secrète, plus problématique! La finalité de notre propos va être de cerner les enjeux non du simple «sentiment» de paix mais de la complexe pensée de la Paix - naturellement et historiquement, la paix ne semble pas aller autant de soi...
Si naturellement, la paix était déjà présente à quoi bon alors le nécessaire «échappement» de l’état naturel, et ce, par éducation?
Si la nature était si «pacifique», pourquoi le cheminement chaotique de l’histoire comme lent travail de la Raison, «patience du concept» pour reprendre Hegel?
Si la paix était «chose» si facile, pourquoi l’histoire comme grand cimetière, «monumental» champ de souvenir et de mémoire des morts au combat? Le réalisme ne nous porterait-il pas alors au pessimisme, au désespoir quant à l’accès possible à la Paix? En revanche, la volonté, la pensée source d’Idéaux ne nous porteraient-elles pas à un espoir, un optimisme mesuré? Comme pour la Démocratie, la paix ne serait-elle pas essentiellement valeur à venir... Avenir?
Si la Philosophie peut, voire, doit s’intéresser à la Paix, c’est bien sûr, pour d’abord, mieux la penser et pouvoir ensuite la concrétiser pour la vivre! Si la paix semble au commun des mortels, naturelle voire normale (affaire de culture, de savoir-vivre), il ne suffit pas de la «sentir» ainsi, de «l’aimer» pour cela! Penser la paix nous la rend plus complexe et nettement moins naturelle! Ceci justifierait «pourquoi» elle n’est pas si présente tant au sein de la nature qu’au sein de l’histoire humaine!
Toute l’originalité, la spécificité d’une pensée relative à la Paix par rapport au «simple» désir de Paix, par rapport à l’attraction du sentiment de Paix, serait de concevoir celle-ci plus comme modalité (quelles conditions pour la paix?) plus comme normalité (jusqu’où aller pour accepter, accéder à la Paix) que comme ensemble de simples qualités, expression d’une “normalité de fait...
Si le commun des mortels va «dans le sens» de la paix, a-t-il conscience de tous ses sens-enjeux possibles!? La paix a «bonne presse» évidemment par ses qualités, à savoir quiétude, sécurité, harmonie, garantie de vie, prospérité, comme on disait dans l’Empire Austro-hongrois juste avant la guerre de 1914, Safety First!
Sa normalité consisterait à aller dans le «sens de la vie», en somme, pour l’humain d’exprimer tant intérieurement, individuellement qu’extérieurement, collectivement, la pulsion de vie! La Paix comme règne, triomphe de l’EROS!
On pourrait même arrêter là, la liste des avantages de la paix, ses prérogatives sont si «éclatantes» et comme dit Rousseau «il serait même insultant de les énumérer et de les prouver»!
A contrario, «affronter» les problèmes de modalités et de normativités revient à poser la paix, en elle-même, comme problématique!
L’Etymologie pourrait nous aider à justifier la complexité tant des modalités que des normes à poser pour l’accès à la paix.
Le latin pax vient de pangere, qui peut prendre plusieurs sens : fixer, établir solidement, également, s’engager, quasiment conclure un pacte! Ce recours à l’étymologie est de grand secours, puisque prouve, ô combien que, la paix serait à créer, construire, instaurer et surtout institutionnaliser! La paix comme pur artifice, pour reprendre un terme «cher» à Merleau-Ponty, comme échappement par rapport au naturel.
Le grec, révèle aussi un sens au concept Paix. Eiréné vient de eiro, s’engager, tenir parole! Ainsi, tant dans le sens grec que latin, la paix reflète l’engagement, et par là, la durée! La paix comme pacte et comme pari - pacte-contrat, cela sous entend que la paix ne peut se faire si on est seul contre tous! Il faut un minimum d’union, de communion. La «paix intérieure» est résultat, certes, d’un combat de soi sur soi, mais l’enjeu essentiel de cette paix en soi est aussi de la refléter au dehors, autour de soi et d’être ainsi en «fusion» avec le cosmos (voir par exemple le BOUDDHISME). Comme dit Derrida «on ne peut faire la paix qu’avec un autre que soi, la «paix avec soi même» exige toujours un dédoublement minimal du sujet de la pacification». En plus de ce minimum de complicité au sein de la volonté de paix, celle-ci, pour être véritable ne peut se faire que dans la durée, et ce, à double titre - premièrement, il faut du temps pour l’instaurer, a fortiori, l’institutionnaliser, ne parle-t-on pas de «processus» de paix en marche?
Deuxièmement, on instaure la paix contre, en principe, toute guerre future... la paix comme arrêt définitif du temps des guerres! On peut ici invoquer deux symboles.
Ne disait-on pas après les nombreux traités à la fin de la guerre de 14-18, qu’ils étaient la garantie même de la paix, enfin on pouvait proclamer la «der des der», même si, après coup, historiquement, cela s’avéra, illusion vive, grossière erreur et méprise quant à la qualité même de ces traités, cela exprimait quand même «la vérité» que la paix est faite pour durer! Le deuxième symbole, c’est la réflexion du Philosophe Kant qui, en 1795, avec avant-garde pour l’époque conçût un projet de paix perpétuelle. Nous reviendrons souvent à cet ouvrage. Pour Kant, la vraie paix ne peut qu’atteindre le hors temps, dépasser l’instant et n’avoir ainsi aucune durée déterminée. Toutes ces remarques éclairent tout l’antagonisme entre guerre et paix!
La guerre crée la désunion entre gens et peuples, même au sein d’un même peuple (guerre civile), elle ne repose sur aucune nécessité de réciprocité (on peut déclarer la guerre unilatéralement, cela fut souvent le cas), elle transgresse tout respect de la vie et de l’Autre, en cela, «propulse» les hommes vers une résurgence des plus bas instincts naturels, voire les rend inhumains à savoir pervers, sans foi, ni loi! Les guerres ne sont pas faites, en principe, pour durer, l’éphémérité souhaitée des guerres serait à l’image de “la netteté” de la victoire! Déclarer la guerre, c’est en principe, penser la gagner et vite!
Récemment la “guerre du Golffe” a exprimé ces deux phantasmes! Les Américains voulaient cette guerre “propre et rapide”... Ce qui  a fait dire avec humour à Baudrillard “la guerre du Golffe a-t-elle eu lieu?!
Si les guerres expriment par des moyens artificiels (les armes) notre agressivité naturelle (“goût” du pouvoir, besoin de dominer), elles illustrent un état de “fait accompli”. On déclare la guerre, elle devient  par là inévitable, le fait “guerre” prend alors le pas sur tout autre état, à savoir l’état de DROIT et de justice. En cela, on peut concevoir, au mieux, des guerres légitimes (guerre de résistance, de libération, d’indépendance) mais pas de légalité au sein de la guerre, plutôt, par les guerres, transgression de toute légalité (ex. violation des frontières, de l’intégrité d’une nation, d’un ETAT).
Si les guerres sont plutôt des états de fait trouvant une justification plus dans la force que dans le DROIT (comme dit Pascal “ne pouvant faire que le juste fût fort on fit que le fort fût juste), en revanche la problématique relative à la PAIX ne serait-elle pas de la fonder en DROIT, en faire une institution des plus justes? La paix à l’image de la loi, à savoir dont la force est précisément d’être un rempart à toute force!
Cependant, il ne suffit pas, là encore, de prétendre au “droit à la Paix” pour réaliser de suite le DROIT qui peut au mieux justifier, garantir la “Vraie Paix” comme pérennité!
Ainsi, prudence, la paix ne doit pas justifier toutes les illusions, les compromis voire les compromissions...
C’est Kant, qui le premier, philosophiquement a le mieux et le plus pensé la problématique Paix avec ses enjeux à savoir le temps, l’éthique et le juridique.
Si la vraie paix est par essence un objet “contractuel”, elle ne peut  alors être faite que par des “sujets” de confiance réciproque! Sujets qui peuvent être, soit des individus isolés (paix sociale), soit des personnes morales (les ETATS, eux même de DROIT, donc garantie de légalité et en principe de moralité!).
La paix comme dépassement de la temporalité, a fortiori, de l’éphémérité! Paix également comme dépassement d’une spatialité délimitée, chez Kant la perpétuité inhérente à la Paix va de pair avec le cosmopolitisme - confiance, pari sur le temps et pari sur l’espace! Si la paix ne peut qu’être réciproque, cette réciprocité peut devenir «contagieuse»... entre deux états, puis entre ceux ci et d’autres ETATS etc... la construction de l’Europe, actuellement, n’est-elle pas cette illustration? Unir des pays dans une même fédération n’est-ce pas, par là, les rendre solidaires? Contrat comme réciprocité, expression même de la moralité de la Paix! Parler de contrat, c’est le problème juridique par excellence! Kant ne veut ni de la «paix des cimetières» d’où son introduction quelque peu ironique sur l’enseigne d’un aubergiste Hollandais «à la paix perpétuelle» où était peint un cimetière! Il ne veut pas non plus d’une apparente paix, celle des politiques, qui s’avère plutôt être simple compromis, trêve ou alliance par intérêts, compromissions au pire! Kant se départit surtout d’un irénisme par trop naïf, onirisme facile! Pour Kant la paix est «chose» sérieuse, et surtout à penser!
Dans son ouvrage, Kant parlera de la Paix entre ETATS, la paix également des gens - deux types de DROIT - DROIT DES ETATS et Droit des gens.
Pour la Paix entre ETATS, le contrat est là, le plus exigeant et exigible!
La juridiction relative à la Paix doit être sans concessions possibles et sans ambiguïtés aucune.
“Nul traité de paix ne peut être considéré comme tel, si l’on s’y réserve secrètement quelque sujet de recommencer la guerre” ce premier “article” de contrat justifie nos propos antérieurs! La Paix est , par principe, un acte irréversible, tout le reste n’est alors que cessation temporaire d’hostilités! Individualité du traité de paix dans la mesure où, en droit, il ne peut s’achever... “Le traité de paix anéantit tous les sujets de guerre”.
Deuxième condition nécessaire et suffisante à toute paix.
“Aucun ETAT indépendant (petit ou grand, cela ne fait rien ici) ne peut être acquis par un autre, par voie d’héritage, d’échange, d’achat ou de donation”
La Paix, ici, ne peut exister que par l’indépendance proclamée de chaque ETAT-NATION. Si je ne puis de DROIT, conquérir, à quoi bon la guerre? Cela pose aussi le problème de la non-ingérence d’un ETAT dans un autre et de la cohésion entre ETATS. La “Société des Nations” peut alors intervenir pour sauver “l’ETAT FRERE” en péril, cela s’est produit avec les forces armées de l’ONU face à l’Irak, avec défense du Koweit, violenté dans son intégrité territoriale. Un des moyens pour supprimer à jamais les guerres, c’est de supprimer les moyens de les faire, aussi, Kant propose la suppression des armées permanentes! Les armées sont toujours un potentiel de conflit, qui plus est, avec l’instauration de la paix, elles ne serviraient à rien et coûteraient cher! Cependant Kant, là encore, n’est pas pacifiste naïf (peace and love!) Il se force à un réalisme politique, ainsi, il justifie, à la manière suisse, les exercices militaires et périodiques qu’accompliraient les citoyens pour se garantir, eux et leur patrie, des agressions possibles du dehors. A remarquer que cette “armée de citoyens” ne serait en rien et jamais agressive et conquérante, au plus, défensive, de résistance et protection! A remarquer également, qu’en soi le cosmopolitisme achevé, il ne pourrait plus y avoir d’agressions du dehors, du moins sur la terre, ce serait alors au pire “guerre des étoiles” ou extraterrestres!
Quatrième condition : plutôt à enjeu juridico-économique.
Si par essence, un ETAT est inviolable de l’extérieur, il ne peut et ne doit lui-même s’aliéner à d’autres ETATS par dettes ou crédits! Aucun ETAT ne doit se mettre en position de dominé. L’égalité entre ETATS est garantie d’une réciprocité de relations et préservation de la Paix comme contrat - ceci exclut dès lors tout colonialisme et toute trahison de l’ETAT - la République est une et indivisible...
Le cinquième article accentue cette inviolabilité comme garantie de paix.
«Aucun ETAT ne doit s’immiscer de force dans la constitution et le gouvernement d’un autre ETAT» il n’y a alors pas de DROIT possible d’ingérence d’un ETAT envers un autres ETAT, ce DROIT serait violation du DROIT par lui même, en effet de l’arbitralité comme fondement du DROIT on passerait à un «pur» arbitraire comme négation de ce dit DROIT! Cependant, nous pourrions nous arrêter sur le terme «force». Ne pourrions-nous pas concevoir plutôt qu’un droit d’ingérence, un devoir d’ingérence, au sens moral, quand précisément un ETAT viole ses propres lois? Ne pourrions-nous pas envisager qu’un ETAT en toute illégalité ne soit plus garantie de sécurité pour son propre pays? Les autres ETATS ne pourraient-ils pas alors suppléer à cet ETAT défaillant dans ses devoirs pour sauver les droits d’un pays, d’un peuple? Certes, l’Irak a violé les lois d’inviolabilité, en envahissant le Koweit, mais après le retour à «la normale», n’y avait-il pas un «problème» de l’ETAT Irakien envers une partie de son peuple, les Kurdes? Le non droit d’ingérence ne serait-il pas alors «bonne conscience» facile pour les autres ETATS!? Et si «Vichy» avait fini par «vendre» la France aux Allemands? N’aurait-il pas fallu sauver les français d’une «germanisation» par trahison des gouvernants? Il faut cependant remarquer que le «cas Vichy» est complexe puisque récemment encore on a distingué la «légitimité» réduite de ce gouvernement, de la légalité même de l’ETAT Français a fortiori de la République...
Enfin, pour Kant, toute guerre, une fois déclarée, ne doit, en rien, exclure le retour à une «heureuse issue» à savoir la Paix, sinon, ce ne serait que «pure sauvagerie», impérialisme féroce!
Tous ces articles, ces pensées, propositions relatifs à la paix font dire à Kant que l’état de paix n’est, en rien, un état de nature. La paix n’est pas une donnée, c’est une création, une construction, une volonté, en somme un projet. La paix ne peut exister qu’une fois établie. Avant cela, ce ne sont que cessation d’hostilités, armistices voire traités d’alliances! Nous sommes amenés à concevoir alors la paix comme projet d’existence, au sens littéral, de sortie de soi pour mieux aller vers l’autre - comme dit Lévinas «la Paix doit être ma paix, dans une relation qui part d’un moi et va vers l’autre» Il pourrait en être de même, bien sûr, pour les ETATS.
La paix comme existence? La guerre ne serait-elle pas alors que le stade primaire de la vie voire sa néantisation?
A la dimension juridique de la Paix comme traité doit correspondre une dimension éthique. Celle-ci doit se manifester tant entre les individus qu’entre les institutions et les individus. Ainsi, la pacification ne doit en rien être unification, c’est à dire, que la paix ne doit pas amener la «terreur» face à la diversification, bien au contraire, la paix n’est pas atrophie, amorphie, nivellement des différences! Elle permet coexistence du divers, ainsi, la paix ne serait pas contradictoire avec des conflits possibles. Montesquieu avait mis en garde, une société «tranquille» n’est pas nécessairement une société libre, elle peut cacher des «forces d’imposition», le règne de la terreur. Les dictatures «pacifient» les sociétés mais par défaut! La paix doit laisser s”exprimer l’ambiguïté de la nature humaine que Kant définit comme «insociable sociabilité». La vraie paix, en principe et par principe, exclut les rapports de force pour instaurer d’essentiels rapports de DROIT. Ainsi, éthiquement, la paix peut contenir des conflits possibles, mais seulement au sein du DROIT (si celui-ci comporte des inégalités et injustices nouvelles) et pour un DROIT plus adapté à des situations présentes.
Non seulement, la paix ne peut être qu’affaire de DROIT pour être entièrement garantie dans son existence, mais elle a pour conséquences de permettre et de défendre le DROIT. Ceci fait dire à Kant que la «paix civile est négativement absence de rébellion et positivement accord de tous au sein de la volonté générale». La paix permettrait la raison pacifiée et pacifiante du criticisme - la vraie paix n’est pas contre mais au dessus de tout antagonisme, d’où méfiance de Kant envers un «pacifisme» naïf, premièrement on ne peut nier la constante possibilité de guerre, deuxièmement, on ne peut concevoir la Paix autre que problématique... trois modèles pourraient illustrer ce passage à la paix par dépassement des antagonismes. Le modèle parlementaire, qui, politiquement, instaure la paix civile en institutionnalisant les antagonismes et préserve ainsi l’équilibre social!
Philosophiquement, deux modèles peuvent être invoqués. La paix de l’âme des sceptiques, conçue comme chez Sextus Empiricus comme la faculté d’opposer des opinions de force égale (isothénie) - enfin, l’ataraxie qui s’oppose à toute violence du dogmatisme en jugulant les rapports de force et des passions - la Paix, en réalité, comme travail sur soi, envers l’autre, efforts et volonté!
Si la paix est l’antonyme de la guerre, relationnellement, elle est l’expression d’une «hospitalité ontologique radicale» (Lévinas).
Tout être si différent soit-il est mon hôte et non hostis (ennemi potentiel). C’est ainsi que Lévinas fait de la paix la première des qualités humaines puisqu’elle exprime toute l’hospitalité du visage d’autrui. Cette hospitalité comme confiance mais aussi prudence est l’aspect effectif d’une paix déclarée. Si la paix semble essentielle, elle n’est cependant pas inviolable d’où, parfois et encore, la nécessité d’une «paix armée», course aux armements comme expression d’un pacifisme! Cette paix armée serait à l’image «de l’individu pour soi exclusif qui se pose en s’opposant» (Hegel). De même, la révolution ou les guerres de libération peuvent justifier une mise entre parenthèse de la paix! Mais ce, temporairement et pour la paix. «La paix armée  serait médiété  entre  deux  extrêmes, la  paix déclarée et la guerre latente» (Mai-lequan)
Cette paix armée est à l’image de la justice qui a besoin de la force du DROIT, de la loi, pour exister. «La justice sans la force est impuissante, la force sans justice est tyrannique» Pascal Pensées n°298. La paix armée peut cependant avoir ses travers à savoir la guerre froide fondée sur des peurs réciproques, la politique de la dissuasion, la révolution qui peut se transformer en «régime de la paix victorieuse» (Robespierre), la terreur comme guerre dans la paix et paix par la guerre!
La trêve, également, est à la fois une «guerre avortée et une paix illusoire» (Clausewitz). On peut aussi être «lucide» et concevoir une ligne de partage moins radicale entre guerre et paix. «Il ne faut pas croire que les méchants font la guerre pendant que les bons la regardent avec horreur, ce sont les mêmes hommes qui font la guerre et qui aiment la paix» (Alain - Politique). Historiquement, ce ne sont pas les pacifistes qui ont été les plus hostiles au déclenchement de la guerre de 1914! Faudrait-il alors croire que l’on peut parfois trouver une certaine légitimité à la guerre même si en dernier recours, la légalité revient «DE DROIT» à la paix!? La «paix armée» peut aussi plus positivement être «l’arme du discours», la persuasion, (voir l’arme économique) : «on dit que la paix règne quand le commerce entre les nations ne comporte pas les formes militaires de la lutte» la paix comme commerce-échange, ne pas ignorer cependant qu’on peut invoquer certaines «guerres économiques», ne sont-elles pas résultat de rapports de forces, violations d’une «certaine morale» et «ignorance» de certaines règles? Cependant, actuellement, la construction Européenne ne permettrait-elle pas l’instauration d’une paix publique commune entre ETATS concernés, une certaine concorde, conçue à la façon d’Aristote «la concorde intérieure n’exige pas l’unanimité des opinions mais un accord sur des fins pratiques comme l’organisation des pouvoirs et l’intérêt général de la collectivité».
La Politique Européenne ne pourrait-elle pas alors concrètement justifier ce que Raymond Aron disait en 1950 de la politique internationale «celle-ci a été, toujours par tous, reconnue pour ce qu’elle est, politique de puissance, sauf à notre époque». Si la paix est bien problématique, nous en avons déjà quelques aperçus, c’est bien tant dans le «comment» que le «pourquoi»...
Le «comment» - problème d’instauration (qui peut la faire? hommes d’ETAT-juristes), d’institutionnalisation (traités dûment légalisés, ratifiés) - problème de moyens - si la nature est guerrière, alors c’est à la Raison qu’est dévolu le rôle de pacifier, passer d’une nature «débordante» à une Raison «ordonnatrice», paix comme paroxysme de la raisonnabilité, de la moralité (paix comme réciprocité) de l’accès de l’homme à l’humain! Le sauvage comme stade du «pur» naturel, le barbare comme violence «culturelle» (voir conflits grecs-perses), la guerre alors comme rite, mythe, sacrée et le véritable civilisé comme dépassement tant d’une agressivité naturelle que d’une «violence institutionnalisée», la paix est alors bien projet, à venir... Freud donne une «métaphore guerrière du champ psychique» et compare la restauration, par la cure, du champ psychique et de la souveraineté du Moi à la conclusion d’une paix : «c’est par une traque consciente systématique de l’ennemi que le moi se donne la paix». A nouveau, la paix comme lutte à la fois intérieure et extérieure, lutte sur soi et face aux autres! Extirper la violence de soi et l’éviter face à Autrui - «tant que l’on règne sur les vices, on n’a pas la plénitude de la paix, car ils résistent et la victoire s’achète de périlleux combats»

Saint Augustin
La cité de Dieu

Pourquoi finalement et pour finalité la Paix?
«La paix a un prix fini et une valeur infinie, on l’achète toujours avec profit»         Erasme.
La paix pour Erasme instaurerait, en effet, des «chaînes dures et solides» comme de l’acier! Si Kant, moins utopiste, moins iréniste naïf qu’on le croit, considère la paix comme une «Idée irréalisable» il faut cependant éviter deux écueils, premièrement qu’elle n’existe que sous une forme illusoire, limitée, temporaire (simple cessation d’hostilités), deuxièmement, la considérer comme impossible! Il nous faut cependant toujours agir avec comme finalité le devoir de Paix, «le devoir ne nous ordonne rien qui ne soit en notre pouvoir de faire» Kant - la paix serait, dans son essence, Idée rationnelle d’un tout cosmopolitique (en cela aussi relationnelle) finalité historique, rationalité technique (quant au comment la faire) pragmatique (ce qui serait une vie pacifiée) et morale (expression même de deux principes majeurs de la moralité, la réciprocité, et l’homme comme fin en soi). Si la paix est l’état paroxystique de l’humain, du civilisé, l’anthropologie iréniste (l’homme est naturellement destiné à la paix) ne rejoindrait-elle pas l’anthropologie polémologique (l’homme vit naturellement dans la guerre) sachant que ces deux formes d’anthropologie en arriveraient à la conclusion que la première loi de la «nature humaine» consiste précisément à mettre un terme à l’état naturel de guerre - paix comme regard d’Altérité («voir» et accepter l’autre dans ses différences) et par là de Tolérance - paix comme mise en acte d’une réelle égalité (plus de dominants-dominés, de maître-esclave), «il n’est pas possible de décider la paix sinon avec le concours et la volonté de l’autre cité»    Spinoza.
Paix comme consentement mutuel (Rousseau) et «volonté partagée des souverains» (Abbé de Saint Pierre) - la Paix comme expression totale d’une légalité, comme catharsis (purification du naturel agressif) c’est ainsi que Sénèque la conçoit comme «huis clos de l’esprit» - la quête de paix tant civile (entre individus-citoyens) qu’ETATIQUE (entre nations) qu’intérieure (maîtrise de soi, ataraxie) consisterait dans sa finalité à pouvoir désormais se dépouiller du superflu, alors que la guerre, elle, pourrait exprimer toutes les «vanités humaines» (domination, pouvoir, violence, soif de richesses) - la Paix, selon différentes philosophies, pourrait alors soit exprimer un originel (Eden perdu) soit un précepte existentiel (tu ne tueras point) soit le point privilégié pour le passage du simple vivant (l’homme naturel) au complexe humain (l’existant en constant progrès!)
Avec le cheminement vers la paix, c’est l’élargissement du monde de l’homme qui s’effectue. De l’homme originel en relation conflictuelle on passe à l’individu en phase de socialisation, puis ensuite à l’obéissance à l’ETAT en tant que garant des libertés civiles. Enfin, phase ultime encore à réaliser, de cet ETAT-NATION, on accéderait au cosmopolitisme comme émergence du «citoyen du monde» qui amènerait enfin cet homme pacifié!
Ne pourrions-nous pas concevoir la paix comme l’instauration d’une «grammaire universelle de la culture» (Cassirer)? Leibniz par son projet de langue universelle (la caractéristique) nom qu’il lui attribuait comme symbole d’union d’une unité à la fois de forme (en référence aux mathématiques) et de sens (en référence à la philosophie) ne projetait-il pas également un projet de Paix? Le «Babélisme», en revanche, n’a-t-il pas été, originellement, mythiquement «punition», émergence de conflits, par mésententes continues entre les hommes?
Sans nécessairement croire, comme Husserl, en un «messianisme Européen», par qui l’Europe depuis l’apparition de la philosophie grecque, a une «téléologie immanente» (sorte de destin), ne pourrions-nous pas cependant concevoir que la construction économique, et ô combien juridique de l’Europe pourrait enfin amener sur cet «espace» une approche éthique et pacifiante des relations entre hommes?
Si, pour Heidegger, «mon existence dépend de ma décision résolue», collectivement, ne pourrions-nous pas faire que nos existences prennent la décision résolue d’établir la paix sachant que celle-ci n’est pas et ne doit être ni «nocif sommeil léthargique», ni pacifisme béat et irréaliste?

L’Agora du 7/1/98

                                        Joël Poulain

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