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Les agoras d'ailleurs

De la servitude volontaire ?/J.C. Grosse

article repris sur le site

site de l'entraide étudiante gratuite

Sommes-nous des soumis volontaires ?



La notion de servitude volontaire est paradoxale. C'est ce qui explique sans doute que La Boétie n'ait pas eu de successeur. Notion gênante qui a été rationalisée en mettant l'accent, soit sur la servitude, soit sur la volonté. Si on met l'accent sur la servitude, on peut élaborer les notions d'aliénation (Marx), de réification (Gabel). Si on met l'accent sur la volonté, on peut élaborer les notions de mauvaise foi (Sartre), d'inauthenticité (Heidegger) ...
En présence de la servitude volontaire, on est tenté par la question : peut-on y échapper ? C'est aller trop vite. Il faut peut-être se demander : à quoi se soumet-on volontairement ? Ne voit-on pas Socrate accepter la mort parce qu'il place la loi de la cité au-dessus de l'absence de lois ? Il vaut mieux une loi que pas de loi du tout. Il vaut mieux une loi – même injuste – que le règne de la force. Socrate respecte la loi de la cité, donc le jugement des juges. Il se soumet volontairement au verdict. Il se met lui-même à mort.
À l'opposé, Antigone ne se soumet pas à la loi de Créon. Ses deux frères, Étéocle et Polynice ont droit à une sépulture, eux qui se sont tués en s'affrontant, l'un avec Thèbes, l'autre contre Thèbes. Le traître à Thèbes, selon Créon, doit être laissé sans sépulture. Ainsi le veut la loi de la cité. À quoi Antigone oppose ce qu'on appelle le droit naturel. Donc, une conscience peut s'arroger le droit de désobéir, une conscience peut retrouver, à tout moment, l'usage de sa liberté, pour dire non, pour s'opposer, pour désobéir.
Si c'est à toute servitude volontaire que je prétends échapper, c'est au désert qu'il me faudra aller. On connaît quelques vies illustres en ces lieux. Mais le grand nombre n'est pas tenté par le désert. Savent-ils que celui qui renonce au monde, à ses tentations (l'avoir, le paraître, le faire) trouvera au désert non les tentations du réel mais celles de l'imagination, bien plus terribles à vaincre (n'est-ce pas, mirages, images ?) ?
Bref, le grand nombre ne veut pas d'une vie érémitique au désert. La soumission volontaire, quel que soit le nom qu'on lui donne (aliéné, me voici déresponsabilisé, inauthentique ou de mauvaise foi, me voici apte à ne pas assumer ce choix, à jouer un jeu puis son autre) est donc l'affaire du plus grand nombre, affaire justifiée par les gains qu'on escompte, ne serait-ce que la tranquillité ? Boulot, métro, dodo, cette formule qu'en 68 on lançait comme un épouvantail contre la société de consommation est bien le chiffre de la servitude volontaire aujourd'hui.
Sur ce fond de servitude volontaire, des attitudes individuelles et collectives, éphémères ou durables peuvent émerger. L'endormissement même s'il est général et profond n'est qu'un engourdissement. Il y a des réveils, des sursauts qui mettent en mouvement des individus, des groupes, des masses. Comme 68 dont on peut penser que ça visait la servitude volontaire (sous les pavés, la plage ; prenez vos désirs pour des réalités ! ; changez la vie !). Comme Thoreau, l'auteur américain de La désobéissance civile qui inspira Gandhi, Martin Luther King, deux grands émancipateurs, éveilleurs.
Oui, je suis un soumis volontaire. Pour ma tranquillité bien sûr, pour la paix dans mon ménage (sado-maso, ça peut marcher ! ; autre cas de figure : l'amour-passion qui me consume ou qui nous exalte !), pour la paix sociale et civile (qui n'est pas rien !) ... Mais pas exclusivement. Car si à tout moment, par tous mes actes et comportements, je confirme ma servitude, à tout moment, je peux aussi confirmer ma liberté, car elle est têtue, ma liberté.  Condition pour que ma servitude soit volontaire. Têtue, ma liberté, parce que je suis mortel, me sais mortel et l'accepte, m'y soumets (comme Montaigne !) .
On peut alors mieux comprendre peut-être l'usage fait par Montaigne du Discours de son ami La Boétie.
Discours écrit à 16 ans. Fulgurant essai inactuel. Pour lequel Montaigne veut écrire un tombeau. Sept ans à mûrir son projet, sept ans pour composer les livres I et II et encore autant, quatorze ans, pour composer le livre III et corriger jusqu'à la mort. À la fulgurance de son ami, Montaigne répond par la patience. Au discours théorique, Montaigne répond par l’expérience du vécu. À l'inactuel, Montaigne répond par la relativité historique et culturelle.
Provoqué par le Discours de son ami, Montaigne en a fait bon et long usage pour lui-même, s'il est vrai que Les Essais sont un manuel du bien-vivre.

Jean-Claude Grosse,
Agora du 7 février 1996, Maison des Comoni, Le Revest
Édité dans Pour une école du gai savoir, Les Cahiers de l'Égaré, 2004.

Pour aller dans d'autres directions, deux vidéos où l'on entend Krishnamurti dont j'ai lu quelques livres quand j'avais 25-27 ans: Première et dernière liberté, De l'éducation et des Réponses à des questions en 2 ou 3 volumes. Plus tard, à partir de 1974, c'est à Marcel Conche que je me suis intéressé, à ses méditations pour devenir cause de soi-même.

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Jiddu Krishnamurti (1895-1986) naquit en Inde et fut pris en charge à l’âge de treize ans par la Société théosophique, qui voyait en lui « l’Instructeur du monde » dont elle avait proclamé la venue. Très vite Krishnamurti apparut comme un penseur de grande envergure, intransigeant et inclassable, dont les causeries et les écrits ne relevaient d’aucune religion spécifique, n’appartenaient ni à l’Orient ni à l’Occident, mais s’adressaient au monde entier. Répudiant avec fermeté cette image messianique, il prononça à grand fracas en 1929 la dissolution de la vaste organisation nantie qui s’était constituée autour de sa personne ; il déclara alors que la vérité était « un pays sans chemin », dont l’accès ne passait par aucune religion, aucune philosophie ni aucune secte établies.
Tout le reste de sa vie, Krishnamurti rejeta obstinément le statut de gourou que certains voulaient lui faire endosser. Il ne cessa d’attirer un large public dans le monde entier, mais sans revendiquer la moindre autorité ni accepter aucun disciple, s’adressant toujours à ses auditeurs de personne à personne. A la base de son enseignement était la conviction que les mutations fondamentales de la société ne peuvent aboutir qu’au prix d’une transformation de la conscience individuelle. L’accent était mis sans relâche sur la nécessité de la connaissance de soi, et sur la compréhension des influences limitatives et séparatrices du conditionnement religieux et nationaliste. Krishnamurti insista toujours sur l’impérative nécessité de cette ouverture, de ce « vaste espace dans le cerveau où est une énergie inimaginable ». C’était là semble-t-il, la source de sa propre créativité, et aussi la clé de son impact charismatique sur un public des plus variés.
Krishnamurti poursuivit ses causeries dans le monde entier jusqu’à sa mort à l’âge de quatre-vingt-onze ans. Ses entretiens et dialogues, son journal et ses lettres ont été rassemblés en plus de soixante volumes.

Une manière d’agir totalement différente


Il ne s’agit pas ici d’une propagande idéologique, ni d’une forme de croyance, ni de conclusions d’ordre philosophique, ni d’une religion dans l’acception communément admise du terme. Nous observons ce qui se passe dans le monde. Il ne s’agit pas d’un point de vue personnel mis en avant par l’orateur ; c’est ensemble que nous observons lucidement — sans aucun préjugé, sans nous identifier à une portion spécifique de l’univers, ni à aucune croyance, à aucun dogme religieux — nous observons donc l’extrême violence à l’oeuvre dans le monde : les guerres, la menace de la bombe atomique, les dissensions religieuses, les divisions nationalistes avec leur panoplie d’armements. L’univers dans lequel nous vivons est un univers dangereux, et la plupart des gens ne se rendent pas compte, je le crains, de l’immense dégradation, de l’immense dégénérescence en marche dans le monde entier. Et nous nous efforçons d’appliquer à ces problèmes des solutions politiques, économiques, sociales ou évangéliques — ce qui, bien entendu, ne fait qu’accroître encore la confusion, la séparation, la division et donc le confit.
Ce ne sont ni la politique, ni les religions en place, ni l’accumulation de connaissances scientifiques qui vont résoudre nos problèmes — pas plus que les psychologues, les prêtres, les spécialistes. La crise, elle est dans notre conscience, c’est-à-dire dans notre esprit, dans la manière que nous avons de considérer le monde sous un angle étriqué et limité. C’est là qu’est la crise. L’esprit humain a évolué sur des millions et des millions d’années, il est conditionné par le temps et l’évolution. Un esprit conditionné de la sorte, avec la conscience étroite, limitée, exclusive qui est la sienne — considérant la crise qu’il traverse dans le monde actuel — peut-il jamais être changé ? Peut-il amener un changement radical au sein de ce conditionnement ?
Identifier cette conscience comme étant la mienne et la vôtre, est une erreur totale, car notre conscience est la conscience de l’humanité. L’homme, la femme, où qu’ils se trouvent dans l’univers, sont en perpétuel effort, en perpétuel conflit, sans jamais résoudre aucun des problèmes tels que la peur, la souffrance, la solitude, mais toujours en quête de plaisir. Cette solitude, ce chagrin, cette douleur,cette souffrance, ponctués d’éclairs occasionnels de joie et d’amour, sont le lot commun de l’humanité. C’est une réalité psychologique patente, mais la plupart d’entre nous répugnent à la voir, tant nous nous identifions à notre conscience spécifique, à notre chagrin spécifique, à notre félicité spécifique. Mais la réalité psychologique — pour peu que l’on observe attentivement, avec toute la finesse d’une conscience aiguisée — le fait, donc c’est que partout dans l’univers, aux quatre points cardinaux, les êtres humains passent par des épreuves, des expériences rigoureusement identiques aux vôtres.
Cette conscience est donc commune à l’humanité toute entière. Ceci doit être clairement compris. Il n’y a là nulle contradiction ; il ne s’agit pas d’un point de vue, de quelque invention de l’auteur. Si nous examinons les choses très à fond, d’une manière objective et non personnelle, nous constatons que, psychologiquement, tel est bien le fond commun de l’humanité toute entière. Cette nouvelle ne nous réjouit pas forcément, car nous croyons tous êtres des individus, distincts de tous les autres, et nous nous efforçons de nous identifier à quelque chose, de nous réaliser, de devenir. Nous sommes tous individualistes, étriqués, limités. Mais la réalité, sur le plan psychologique, c’est que nous ne sommes pas des individus. Vous êtes le collectif. Nous sommes le résultat de ces millions et millions d’années. Notre conscience est la conscience commune de toute l’humanité. Et si nous ne comprenons pas cela très clairement, nous ne serons pas en mesure de poursuivre cette investigation de manière lucide.
Où que l’on vive dans le monde, ce sentiment d’individualité a toujours été mis en valeur. Les religions l’ont soutenu, l’éducation l’a maintenu. Et cette liberté, censément individuelle, a suscité dans l’univers un formidable chaos. La constatation est claire. Nous nous croyons libres parce que nous pouvons choisir ; mais le choix implique l’incertitude, le manque de clarté. La clarté ne peut apparaître qu’en l’absence de conflit, et cette clarté-là ne relève pas du choix. Seul un esprit obscur, confus, incertain entreprend de choisir.

Je vous en prie, menez votre propre enquête à mesure que nous avançons. Nous n’édictons pas la loi ; nous ne vous menons nulle part ; il ne s’agit ici ni d’acceptation ni de soumission ; il s’agit en fait d’une réflexion commune que nous menons ensemble. En matière d’esprit, en matière d’investigation psychologique approfondie, il faut être libre de tout sentiment d’allégeance envers qui que ce soit. Car c’est un royaume où il n’y a ni chef ni guide. Il faut observer, constater, voir de soi-même avec lucidité qui l’on est vraiment — sans suivre les vues d’aucun philosophe, psychothérapeute ou psychologue. Eux aussi sont des êtres humains, eux aussi connaissent la souffrance, l’angoisse, le désespoir de la solitude. Ils contribuent donc eux aussi à cette confusion. Eux aussi partagent cette conscience commune.
Sans vous laisser imposer quoi que ce soit par un tiers, ou par l’orateur, observez vous-même, en toute lucidité, en toute objectivité, observez les faits, d’une manière qui ne soit ni personnelle ni émotionnelle. Nous ne sommes pas identiques physiquement — on peut être homme ou femme, plus ou moins clair ou foncé de peau, avoir des yeux de couleur différente, et ainsi de suite, mais intérieurement, tout au fond de nous, nous sommes exposés aux mêmes phénomènes que le reste de l’humanité. C’est une constatation logique, raisonnable, sensée. Et si l’on comprend, si l’on perçoit en profondeur ce fait, alors nous sommes totalement responsables de tout ce qui se passe dans le monde. Nous abordons là une situation extrêmement sérieuse ; car en effet les êtres humains sont en voie de dégénérescence, en passe de se détruire.
Cette conscience, où la crise a son siège — et nulle part ailleurs — est une élaboration de la pensée. Notre conscience, avec tout son contenu, est le produit de la pensée. En Occident, la pensée a accepté une propagande religieuse vieille de deux mille ans. En Orient, tout comme à l’Ouest, la pensée a créé des images, des rituels, des symboles, des superstitions religieuses, des croyances dogmatiques, une foi, etc. C’est irréfutable, la raison en prend note. On peut constater les limites de la raison, mais il faut être capable de raisonner de manière très claire.
C’est donc la pensée qui a bâti cet univers, tant dans sa dimension psychologique que technologique. C’est la pensée qui a suscité la relation homme-femme. Cette relation est très conflictuelle. Ensemble, vous explorez, en compagnie de l’orateur, les raisons pour lesquelles l’homme, qui est censé être éduqué, sophistiqué, habile à résoudre les problèmes, en est arrivé là après tous ces millions d’années. Il est en perpétuel conflit intérieur et extérieur. Il est en proie à la confusion, à la névrose, il croit en quelque chose qui est dénué de réalité, il s’accroche à certains concepts et à certains idéaux pour lesquels il est prêt à tuer. Il se peut que ce soit le processus du temps, de l’évolution, qui l’ait amené jusqu’à ce stade. Les philosophes, parmi tant d’autres, disent qu’il faut accepter ce conditionnement de l’homme, qu’il faut vous accepter tels que vous êtes. Ils disent que vous pouvez modifier ce conditionnement, que vous pouvez le changer quelque peu, superficiellement ; mais tout au fond, au tréfonds même de notre existence, il est impossible de modifier radicalement ce conditionnement. Ils vous disent, en conséquence, de le modifier, et de vivre de votre mieux, en tirant le meilleur parti de ce monde ; aussi malheureux soit-il, acceptez-le, et efforcez-vous d’y vivre sans trop de conflit. Mais nous, nous affirmons que ce conditionnement, que cette crise au sein de la conscience, peuvent être à l’origine d’une transformation radicale.
Je vous en prie, ne vous contentez pas d’acquiescer aux propos de l’orateur, mais menez votre investigation, réfléchissez, observez. Ne soyez le disciple de personne — surtout dans le domaine de l’esprit — pas plus des gourous de l’Inde que des gourous à l’occidentale, ne vous fiez pas non plus aux soi-disant méditations que ces gens-là ont inventées. Ils se sont inspirés de bases anciennes qu’ils ont reformulées ; et les gens, qui sont généralement crédules et cherchent à être sécurisés d’une manière ou d’une autre, gobent facilement toutes ces fadaises. Ne vous laissez donc pas influencer par l’orateur, je vous en conjure, n’adhérez pas à ses propos. Mais observez le monde tel qu’il est. Observez-le en dehors de toute directive, de tout mobile, de toute idée préconçue. Regardez-le.
La conscience, comme nous l’avons dit, est élaborée par la pensée. Or, la pensée est un processus matériel. C’est la pensée qui a construit les édifices magnifiques à l’architecture superbe ; c’est elle qui est l’auteur des peintures, des poèmes, des statues. La pensée peut détruire la nature, mais ce n’est pas la pensée qui a créé ce bel animal dynamique qu’est le tigre. La pensée n’a pas fait les fleuves, les montagnes, le ciel, et pourtant la pensée peut les dévaster. Il est essentiel de comprendre clairement la nature de la pensée, car c’est la pensée qui a élaboré le contenu de notre conscience et comme c’est en elle que réside la crise, la pensée doit faire l’objet d’une investigation approfondie.
En quoi consiste l’activité de la pensée ? Toute notre action est basée sur cette activité de la pensée. En d’autres termes, notre action naît de l’expérience, du savoir accumulé et de la mémoire stockés dans le cerveau. Et la pensée est partie intégrante de cette mémoire, de ce savoir, de cette expérience. Mais puisque l’expérience et le savoir, quelles que soient les circonstances, ne peuvent jamais être complets, la pensée, inévitablement, et quelles que soient les conditions, reste limitée.
La pensée n’est pas non plus sacrée. Toutes ces émanations de la pensée qu’abritent les temples, les mosquées, les églises, n’étant rien d’autre que le résultat de la pensée, n’ont aucun caractère sacré. Existe-t-il quoi que ce soit dans la vie qui soit sacré, qui n’émane pas de la pensée ? La pensée est un processus matériel — les savants eux-mêmes commencent à l’admettre, mais, bien entendu, les gens de religion s’y refusent.
Seul un esprit religieux peut découvrir ce qui est sacré ; et ce qu’il faut pour le découvrir, c’est la méditation. Mais la méditation, si elle ne va pas de pair avec la compréhension du monde et de soi-même, n’a pas de sens. Car cette méditation n’est alors qu’une fuite devant « ce qui est ». Et s’il n’y a point d’ordre dans notre vie — un ordre total, absolu — la méditation n’est qu’un penchant à se complaire dans les délices d’une activité névrotique.

Il faut donc tout d’abord découvrir de nous-mêmes s’il existe une action qui soit juste, correcte en toutes circonstances. La pensée peut-elle être à l’origine d’une telle action juste ? Ce que nous entendons par « juste », c’est une action précise, objective, ni personnelle ni romantique, une action qui ne contribue pas à l’aggravation du conflit. Nous allons enquêter ensemble, afin de découvrir si une telle action juste existe. Car à l’heure actuelle, dans notre civilisation contemporaine, chacun est persuadé que l’accomplissement de son désir, de ses plaisirs, sans aucune restriction, sans aucune notion de compréhension, constitue l’action juste. Mais ce type d’action mène à des conflits accrus, à un chaos accru - c’est ce qui se passe de nos jours sur cette malheureuse terre.
Nous posons donc la question suivante : qu’est-ce que l’action, et qu’est-ce qui est juste, précis, correct ? Qu’est-ce qu’une action qui n’entraîne pas de conflit ? Une telle action existe-t-elle ?
La matinée est splendide. Que c’est beau d’être là, sous les arbres. De contempler, dans la lumière diaprée, les montagnes, leur pureté, leur profil si délicat, si net, si pur. Et celui qui vit parmi tout cela, dans ce pays merveilleux, soumis de jour en jour à la ruine et à la dévastation, l’homme – qui devrait être l’entité la plus extraordinaire, la plus parfaite – a apporté le chaos dans le monde. C’est une immense tragédie dont vous n’avez pas conscience ; car nous n’avons pas conscience de ce que nous sommes, parce que nous n’avons pas pris conscience de nous-mêmes, nous n’avons pas conscience de nos actions. Nous nous laissons perpétuellement mener par les politiciens, les prêtres, les évangélistes, les professeurs, les spécialistes. Nous n’assurons pas nous-mêmes notre éducation ; celle-ci se fait en suivant des schémas préétablis – ce n’est donc nullement une éducation, mais rien qu’une éducation parcellaire. L’éducation en profondeur, c’est celle qu’on se donne soi-même, c’est se comprendre soi-même, c’est connaître le contenu total de ce qu’on est. Et c’est à travers la relation que l’on doit observer ce contenu global de l’ego. Dans la relation, il y a conflit, car le conflit apparaît dès lors que chaque individu se croit séparé, et manifeste son ambition, sa cupidité, sa soif de réussite, son attachement – que ce soit aux croyances, aux dogmes, ou à une personne, un idéal, une expérience. Et ce genre d’attachement engendre la corruption.
Notre question, c’est donc de savoir s’il existe une action juste. Pas quelque chose de superficiel, qui apporte une satisfaction immédiate, mais une action qui ne soit pas issue du temps. Il faut comprendre ce qu’est le temps. Pour la plupart d’entre nous, le temps a beaucoup d’importance – et pas seulement le lever et le coucher du soleil, ou la transition d’hier à aujourd’hui puis à demain, le temps des horloges, le temps solaire, mais aussi tout le concept du temps psychologique. Notre cerveau a évolué au fil du temps – depuis la cellule unique des origines jusqu’à ce jour. Ce cerveau fonctionne dans le temps, il est conditionné par le temps. C’est clair. Et nous nous servons du temps comme d’un moyen d’accomplissement personnel, moyen d’apprendre une langue, moyen d’accumuler des connaissances en vue d’agir avec compétence – ou sans. Le temps est donc dans notre vie un facteur de conditionnement fondamental. Il y a l’espoir, il y a l’avenir – qui est lui-même espoir ; et le temps sous forme de passé, avec ses souvenirs, ses expériences. Et le savoir procède du temps. Qu’il s’agisse de connaissances scientifiques, psychologiques, ou de la connaissance de soi, tout ce savoir est inclus dans le cadre du temps. Lorsqu’on dit : « Je vais devenir meilleur », « Je ne vais plus être comme ceci, mais comme cela », tout cela implique le temps.
Je vous en prie, pensons et observons ensemble. Vous n’êtes pas seulement là, à écouter un orateur exposer toute une série d’idées que vous accueillez, puis vous remémorez, en disant : « J’ai appris ». Nous sommes en train d’observer ensemble, en ce moment même, avec attention.
Le temps est donc le facteur-clé de la connaissance et de l’accomplissement personnels, du progrès individuel. Le temps est utilisé en termes de : « Je suis seul, mais je vais échapper à la solitude », ou : « Je vais la comprendre », ou : « Je vais faire en sorte que les choses changent ». Tout cela implique le temps. Et nous disons qu’après avoir accumulé des connaissances, nous agirons avec compétence. Je veux être un bon charpentier, donc je deviens l’apprenti d’un maître charpentier, et j’apprends, grâce à des années d’apprentissage, tout comme le chirurgien, l’homme d’affaires, le prêtre, etc. Le temps, c’est le savoir. C’est sur la base de ce savoir que nous agissons. Ou bien nous agissons, puis nous tirons ensuite les leçons de cette action – ce qui, là encore, se transforme en savoir. Il y a deux façons d’agir : soit en accumulant le savoir au préalable – comme le chirurgien qui passe dix ans à étudier, à apprendre, pour agir ensuite ; soit en agissant d’abord, puis cette action, une fois les leçons tirées, devient à son tour un savoir. Cela revient au même. Les deux types d’action sont basés sur l’acquisition d’un savoir à partir duquel on agit. Or le savoir est toujours incomplet, toujours entaché d’ignorance. L’action ne peut donc être que limitée, et donc toute action issue d’un idéal, qui est une projection de la pensée, toute action issue du souvenir de connaissances passées, et la mémoire elle-même, ne peuvent donc qu’être limitées et donc source de conflit et de confusion. Une fois de plus, tout cela est logique, rationnel, sensé. Ce n’est pas un point de vue personnel de l’orateur, mais un fait évident. C’est ainsi que nous agissons, que nous vivons. Nous voulons savoir s’il existe une façon d’agir totalement différente. S’il y a une action qui ne soit pas limitée et qui soit donc complète, entière, et qui ne soit donc source d’aucun conflit.
La chose est essentielle à comprendre. Je vous en prie, appliquez à cette exploration, à cette découverte, toute l’attention de votre esprit, de votre cerveau. Peut-être vous intéressez-vous à la méditation et rien d’autre ; mais ce genre de méditation n’a aucune valeur si l’on ne mène pas une vie juste, saine, rationnelle. Cette forme de méditation n’est qu’une fuite devant la réalité, une fuite face à « ce qui est », c’est-à-dire notre vie quotidienne. Notre vie quotidienne est le siège de tant de malheur, de confusion et de conflit. Et vouloir méditer pour atteindre quelque espèce d’expérience mystique n’est qu’une illusion. Vous aimez peut-être vivre dans l’illusion : c’est tellement plus flatteur à l’imagination, plus gratifiant. Mais voir « ce qui est », et ensuite voir si « ce qui est » peut être transformé – voilà qui fait partie de la méditation profonde.
Existe-t-il donc une action qui soit complète, et non limitée ? Nous ne disons pas qu’elle existe, ni qu’elle n’existe pas. Nous posons une question fondamentale ; il ne s’agit pas d’un questionnement superficiel, éphémère. Nous posons là une question extrêmement sérieuse, car voilà des millions et des millions d’années que l’homme vit dans la confusion, le conflit, le malheur, sans apporter de solution aux conflits de l’humanité, aux souffrances de l’humanité. L’homme a fui dans un foisonnement de religions, de cultes fantaisistes, de rites, de symboles et de prières.
Ensemble, nous essayons ici de découvrir s’il existe une action qui soit entière, holistique. Ce mot « holistique » signifie sensé, sain, rationnel, et le mot « entier, total » signifie aussi saint [1]. C’est tout cela qu’implique l’expression « holistique ». Existe-t-elle, cette action, qui ne serait source d’aucun conflit, ne serait pas source perpétuelle de problèmes ?
Comment allons-nous le découvrir ensemble ? Comment aborde-t-on une question comme celle-ci ? Comment regarder, ou écouter une question pareille posée en votre présence ? Soit vous dites qu’une action de ce type n’existe pas, et vous vous bloquez, soit vous dites qu’elle est éventuellement possible. Mais encore une fois, la possibilité, l’éventualité, ce n’est pas la réalité. Donc, pour savoir si cette action existe, il est très important de découvrir comment vous entendez, comment vous écoutez le contenu de la question, et, lorsque la question est posée, de savoir si votre esprit, votre cerveau s’efforce de trouver une réponse, ou bien s’il est vraiment à l’écoute, attentif à la signification des mots. Le mot n’est qu’un moyen de communication : le mot n’est pas la chose, jamais il n’y a identité entre les deux ; le symbole n’est pas le réel. La façon dont vous entendez ce défi est donc capitale – ce défi dont la solution passe éventuellement par des voies intellectuelles, rationnelles, raisonnables. Si vous avez recours pour le résoudre à des méthodes de l’ordre de la raison, vous arriverez inévitablement à la conclusion que c’est impossible. Le processus logique est une activité de la pensée, toujours limitée, par conséquent votre réponse au défi sera limitée, et vous ne trouverez pas de réponse à la question.
Comment faut-il donc aborder la question ? Est-ce que vous l’abordez avec un esprit, un cerveau qui dit : « C’est une question que je ne comprends pas tout à fait. Je vais d’abord l’observer, l’entendre, sans chercher de réponse. Voyons quel est le contenu de ces mots ». C’est-à-dire : y-a-t-il une action qui ne soit pas issue de la mémoire, donc du temps ? Je sais que le temps est nécessaire, que le savoir est nécessaire, pour conduire une voiture, ou devenir charpentier, chirurgien ; quoiqu’on veuille devenir, le savoir est nécessaire. Mais est-il possible de répondre à cette question à l’aide de la pensée, qui est le mouvement de la mémoire ? Si vous cherchez à répondre en termes de vrai ou faux, de possible ou d’impossible, vous dépendez de la mémoire. C’est donc la pensée qui vous dicte la réponse. Et la pensée étant limitée, votre réponse sera invariablement limitée, et donc source de conflit. Si tout cela est bien clair, voulez-vous donc, s’il vous plaît, être ouverts à la question, l’écouter, l’observer sans le moindre mouvement de la pensée ?
Je répète la question : existe-t-il une action juste, qui ne soit pas issue du temps, c’est-à-dire de la pensée, c’est-à-dire du savoir ? Peut-être qu’une action de ce type existe, ou peut-être pas. Notre esprit, notre cerveau a donc toute liberté de regard. Notre cerveau, étant sensible, attentif, en éveil, est à l’écoute, il prête une attention extrême à la question, il n’essaie pas de la résoudre. Donc, lorsque vous agissez ainsi, en accordant votre pleine attention, en étant pleinement en éveil, alors, au sein de cette action-là, il n’est nullement question de temps. Mais si vous dites : « Il me faut du temps pour être attentif », c’est-à-dire pour apprendre à être attentif, alors vous agissez sur la base du savoir, qui consiste à apprendre à être attentif. Alors, vous n’êtes pas attentif. Je vous en prie, voyez-le.
Pouvez-vous donc écouter cette question en mettant en jeu tout votre être, toutes vos aptitudes, toute votre attention ? Lorsque vous accordez cette attention totale, c’est comme d’éclairer une chose demeurée jusqu’alors obscure, c’est comme de l’inonder de lumière. Lorsque vous mettez en jeu cette attention, la question est alors en pleine lumière. Et la question révèle alors sa propre réponse. Lorsque vous voyez clairement quelque chose, cette clarté est la réponse. Il existe donc une action – mais je vous en prie, n’acquiescez pas, ne vous laissez pas mystifier, ne dites pas oui elle existe ou non elle n’existe pas, mais trouvez par vous-même – il existe une action qui naît d’une vision lucide et immédiate. Cette vision n’est pas le souvenir du passé, elle consiste en une perception directe, pure, que rien ne dirige. En ce regard, en cette perception coïncident l’action totale et la vision pénétrante absolue. Pouvez-vous donc regarder de cette manière-là le mouvement de la pensée, c’est-à-dire le contenu de notre conscience ; autrement dit notre cupidité, notre envie, notre ambition, notre nationalisme, nos croyances, nos expériences, nos plaisirs, notre foi en Dieu, ou notre absence de foi en Dieu – cette conscience qu’a élaborée la pensée au travers de l’expérience ? Regarder, observer cette conscience dans sa globalité, c’est observer une action attentivement, complètement.
C’est saisir dans un éclair de vision pénétrante le mouvement de l’action.
Krishnamurti à Ojai le 9 mai 1981.




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