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Les agoras d'ailleurs

Peut-on rencontrer l'autre ?/J.C. Grosse

 
article repris sur le site

site de l'entraide étudiante gratuite

       
          
La rencontre d'autrui


       Pour Sartre, autrui n'est pas seulement celui que je vois, il est aussi et surtout celui qui me voit
       je vois autrui-objet mais en même temps je suis vu par autrui-sujet c'est-à-dire comme un objet; et j'expérimente cela dans la honte, la timidité, l'embarras, où je ne puis devenir sujet; or je ne peux être objet pour un objet, seulement pour un sujet; donc être-vu-par-autrui ne peut se déduire ni d'autrui-objet ni de mon être-sujet; être-vu-par-autrui implique autrui-sujet; c'est ainsi qu'est évité le solipcisme; autrui est donc originellement, celui qui me regarde.
       le regard d'autrui me constitue donc en objet dans son champ; il est donc la négation radicale de mon expérience de sujet; je suis devenu objet dépouillé, possédé: je suis volé et ce qui m'est volé c'est ma liberté; je deviens donc sous le regard d'autrui, être-pour-autrui, sans pouvoir en disposer; donc de pour soi c'est-à-dire humain prospectif, il me fait devenir en soi c'est-à-dire existence figée, immobilisée
       la mort me constitue définitivement en pour-autrui mais je la vis dès qu'un regard se pose sur moi
       une seule possibilité: la riposte, je dois me reprendre comme liberté, me ressaisir comme sujet et pour cela figer à mon tour autrui en objet; la pudeur me permet de diminuer ma surface d'exposition; par elle j'espère voir sans être vu; l'attaque est cependant la vraie défense
       pour réduire l'autre, il me faut l'atteindre dans son altérité même c'est-à-dire dans sa liberté d'être-regardant; l'amour a cet idéal: il cherche la possession d'une liberté comme liberté; mais ce projet est contradictoire car d'une part je lui demande d'être objet tout en le voulant sujet et d'autre part pour le saisir comme sujet, je dois rester objet fascinant pour lui
       ne pouvant saisir cette liberté comme liberté, ne pouvant la prendre à mon piège, je vais essayer de la faire se prendre à son piège, en l'engluant dans sa corporéité; c'est le projet du désir sexuel; dans le désir, je me fais chair en présence de la chair d'autrui pour tenter de m'approprier sa chair; en le déshabillant, en l'engluant dans sa corporéité, je le débarrasse de mille liens: il n'est plus que cette chair sous ma main; projet encore contradictoire où d'une part je ne possède qu'une dépouille, où d'autre part je m'englue dans ma corporéité
       dans les deux cas, l'autre m'est inaccessible; autrui est par principe l'insaisissable: il me fuit quand je le cherche et me possède quand je le fuis
       mais Sartre ne fait qu'une description du regard; le regard, pour lui, c'est ce qui saisit, ce qui prend, ce qui fige, ce qui s'empare
       or le regard c'est aussi ce qui s'offre, ce qui donne, ce qui appelle
       comme pour Sartre, l'existant est entièrement responsable de lui-même, il faut rendre l'existant responsable de l'échec de la communication de deux libertés; il y a échec parce que l'existant se fait indisponible, devenant par là inauthentique; être-regardant dans le langage populaire ne signifie t-il pas être avare, refuser, se refuser, être crispé sur son avoir; c'est donc dans un projet préalable d'indisponibilité et non dans ma liberté de sujet, que je saisis l'autre comme objet; c'est parce que je suis indisponible que je me réduis à le recevoir comme envahisseur
       c'est Gabriel Marcel qui a dégagé la notion d'indisponibilité et celle, corrélative de disponibilité
       dans l'attitude de disponibilité, je ne songe plus à moi comme être-à-protéger; je suis ouvert au monde et à autrui; je me prête à leur influence sans calcul ni méfiance systématiques
       le regard d'autrui, plus que fixant, est bouleversant; à condition que j'accueille la présence d'autrui comme quelque chose dont je ne dispose pas, le regard qu'il pose sur moi ne m'immobilise pas, mais tout à l'inverse me dérange, m'inquiète, me met en question; il me dépouille, oui, mais de mon opacité égocentrique, de cet écran que je suis pour moi dans la solitude
       ce n'est donc pas seulement le regard généreux d'autrui qui nous anime; tout aussi animant est le regard hostile, jaloux ou indifférent; mais encore faut-il que je sois en état de disponibilité; la vie spirituelle apparaît alors comme l'ensemble des actions par lesquelles nous tendons à réduire en nous la part d'indisponibilité
       être disponible, c'est faire qu'autrui ne soit plus le concurrent, c'est pouvoir exposer -au double sens du mot- ce que j'ai, c'est faire l'expérience en lui et en moi de l'inépuisable: on ne se vole pas l'inépuisable or qu'est-ce que la honte? je n'ai pas honte d'être cela pour autrui, j'ai honte de n'être que cela, ou plutôt de paraître n'être que cela, c'est que je sens en moi la possibilité d'être infiniment plus, et en autrui l'exigence que je sois infiniment plus; cette honte, c'est le signe de la transcendance en moi c'est-à-dire de mon perpétuel dépassement; elle n'est plus le signe de ma mort c'est-à-dire de mon engluement dans la facticité
       approfondissement de l'attitude de disponibilité:
- l'autre existe avant  même que je m'approche de lui c'est-à-dire qu'il est marqué
par une histoire personnelle inconnue de moi
                                                                                    il est inséré dans
un tissu de relations qui exigent de lui des comportements dont j'ignore le sens
                                                                                   il est contraint de
jouer des rôles dans la société qui le montrent et le cachent tour à tour
- cette complexité dans la perspective sartrienne, je la supprime en engluant l'autre dans sa corporéité
- être disponible, vouloir le rencontrer c'est donc d'abord ne pas trancher arbitrairement dans cette complexité; je dois lui permettre d'exister devant moi tel qu'il est sans prononcer des jugements hâtifs
sans lui imposer les normes de mes idées préconçues
sans chercher à le faire entrer dans mes projets, mes préoccupations ou désirs
- l'étrangeté de l'autre, son mystère, j'ai du mal à les supporter; alors je le réduis au déjà vu et au déjà connu pour qu'il n'ébranle pas mes certitudes établies; je refuse donc d'être interpellé par son mystère
- il lui plait de ne me parler, ici et maintenant, que de la pluie et du beau temps: j'ai à le laisser être ce qu'il désire, je n'ai pas à le contraindre à manifester le fond de sa personne; d'autant qu'il dit beaucoup de lui à travers l'intonation, les gestes...
- à le laisser ainsi être, il se donne, me remplit  et ce d'autant plus, d'autant mieux que je ne cherche pas à savoir où nous allons, à comprendre, à interpréter
- si je ne le laisse pas exister, c'est que je n'existe pas moi-même; alors je cherche à m'affirmer par un contre-bavardage; je me dépêche de dire "pas d'accord"; je ne sais pas me taire pour le recevoir
- donc apprendre à se taire est la première condition à toute rencontre; se taire c'est accueillir sans limite, sans tri: l'attitude de compréhension telle qu'elle est définie par Carl Rogers se manifeste par la technique opératoire de la ré-expression, c'est-à-dire que celui qui écoute est concentré sur les messages de l'autre, les ré-exprime en explicitant leur contenu affectif aussi bien qu'intellectuel pour faciliter la communication de l'autre avec lui-même dans le sens où cet autre la dirige; cette attitude est une attitude non-directive c'est-à-dire que je ne me substitue pas à l'autre dans son activité structurante (son discours)
- l'attitude non-directive n'est possible que si, comme dit Rogers, je suis congruent; être en état de congruence ou d'authenticité, c'est s'accepter activement, c'est se prendre en compte sur la totalité (donc pas de refoulement) de ce qui émerge en soi; cette acceptation de soi est acceptation d'évolution à travers cette forme dynamique qu'est l'image de soi, image qui se découvre dans la relation à autrui; s'accepter c'est donc accepter en particulier d'être modifié; cette congruence, cette acceptation authentique cela revient à être vraiment présent à soi-même, à ses contradictions et à leur dépassement; cette acceptation authentique de soi permet d'entrer en relation avec autrui sans se projeter ou s'identifier à lui; l'acceptation de soi s'accompagne donc d'empathie pour autrui c'est-à-dire de participation à ses sentiments exercée sans confusion ni défensivité
- cet accueil sans limite c'est-à-dire cette présence à autrui sans appréhension ni rejet, sans pression ni éloignement, cette "confirmation" comme dit Buber, cette considération positive inconditionnelle comme dit Rogers, est difficile à maintenir d'où nécessité d'être attentif positivement à soi comme on l'est à autrui
- cet accueil permet à l'autre de se mettre à exister pour quelqu'un; il entre dans une relation où la totalité de sa présence est prise en considération, est confirmée
- mais, le plus souvent, ne nous acceptant pas, ennemis de nous-mêmes, incapables d'être, nous nous précipitons dans le verbiage, la fébrilité, le divertissement, la besogne; nous avons beaucoup de contacts mais nous ne rencontrons personne
- et pourtant, une existence est bouleversée dès l'heure où elle peut se  dire en toute liberté devant un visage qui s'ouvre, devant un corps tout entier présent à celui qui parle, devant un coeur attentif, rempli de l'autre par le seul fait qu'il est là, qu'il est tel; elle est bouleversée parce que reliée à une autre, parce qu'elle n'est plus de trop, parce qu'elle n'est plus superflue mais nécessaire à une autre ou plutôt
parce qu'elle sait qu'une autre existence reconnait sa nécessité lui donnant ainsi un sens; cela veut dire que je n'ai pas besoin de l'autre mais que j'ai le désir que l'autre soit; avoir un tel désir c'est renoncer à l'autre c'est-à-dire renoncer à le convoiter, à le posséder comme un  objet; mais ce désir de laisser être l'autre naît -ne peut naître- que de la mort du besoin que j'avais de l'autre; par suite le renoncement (qui est la vérité du désir) ne peut pas être dans une relation d'antériorité à l'amour; il en  est le fruit et l'acte
- renoncer à posséder l'autre c'est affirmer d'une part qu'il y a en moi un manque-à-être qui ne peut être comblé
                                          d'autre part l'altérité irréductible de l'autre;
c'est donc affirmer sa nécessité puisque inassimilable par moi
- par suite, aimer quelqu'un c'est accepter que son existence révèle en moi ce qui me manque  pour être tout, c'est percevoir son absence en moi ou de moi comme la réalité de sa présence à lui-même et en lui-même; le manque-à-être que j'éprouve, et aussi bien le manque de l'être, révèlent en moi le désir d'être de l'autre
- le désir c'est donc l'affirmation et l'acceptation de la différence, ce qui nous renvoie au rapport de l'autre à l'Autre
- ce rapport n'est pas à comprendre comme la distance qui sépare deux objets ou deux êtres, mais comme la différence qui fonde la notion de même, non pensable sans elle; l'autre c'est mon semblable; l'Autre est ce qui, dans cette proximité, cette ressemblance, cette similitude, m'échappe, porteur insaisissable d'une altérité radicale (donc irréductible) qui surgit dans tout rapport d'identité et qui le fonde; (quoique semblables, ressemblants, deux vrais jumeaux ne sont pas  substituables l'un à l'autre); l'autre est constamment réduit à moi-connaissant; l'Autre, au contraire, est ce qui, dans cette activité réductrice, reste en dehors du champ de la connaissance et n'est jamais perçu que négativement, c'est-à-dire méconnu à travers la connaissance que j'en ai, irréductible au moi-connaissant; il y a donc une "limite" au moi-connaissant; "limite" est ici un signifiant auquel ne correspond aucun signifié dans le champ de la connaissance; il signifie (et c'est tout ce qu'on peut en dire), en moi, rien de ce qui est moi, c'est-à-dire l'Autre
- l'autre que je connais est aussi l'Autre que je ne connais pas; la méconnaissance du savoir ouvre l'homme, dans son corps, à la vérité qu'il cherche à connaître: ce mouvement est celui de l'amour (ou de la foi); l'amour pose dans l'être l'autre, à travers le désir-de-l'autre dont cet autre est le siège; il désire l'Autre à travers le besoin qu'il a de l'autre; ce rapport de l'autre à l'Autre est constitutif de l'homme
- l'amour est mouvement, vie qui unit les différences entre elles et dans leur différence même; mais pour l'homme, cet amour de pur désir n'est accessible que par la médiation du besoin car l'homme est corps de désir et non pas désir; il est, par suite, donné à l'homme de transmuer le rapport de consommation dans lequel il s'origine (l'enfant s'origine au sein maternel) et sans lequel il meurt (l'enfant a besoin de ce sein) en rapport de communion dans lequel les différences ne s'acharnent plus à se faire disparaître en nourriture mais peuvent se réaliser en inaliénables libertés
- l'enfant-foetus n'est différent de l'animal-foetus que dans et par le désir de ses parents; il y a donc un champ du désir qui pré-existe à l'enfant; ce champ tisse un réseau signifiant où sa naissance va l'insérer: il est celui dont on parle (ex nous parlions de Sylvain et ce fut Katia), il est désiré; selon la qualité du réseau signifiant c'est-à-dire selon la parole qu'auront échangée ses parents, l'enfant sera vécu sur le mode de la consommation ou de la filiation
- ou il sera le bel objet qu'on engraisse, enjolive (ou le mauvais objet)
- ou s'il vient prendre place dans l'espace vide du réseau signifiant, sous le nom que déjà on lui donne mais dont on ne sait pas la réalité qu'il recouvrira, dont on ne sait rien, alors il a des chances de venir, irréductible, à la préoccupation qu'on en a
- d'où une définition de la paternité: le père véritable ne prend pas constamment la place de son fils pour lui éviter de se perdre; au contraire, il le donne à lui-même au risque de le perdre
- mais voilà, le plus souvent, nous vivons l'autre sur le mode de la consommation et non sur celui de la communion ou de la filiation; cet autre, avec qui nous sommes pourtant en contact, nous ne le rencontrons pas; il y a incompréhension parce que nous esayons de réduire son altérité radicale: à le vouloir nécessaire pour nous, nous lui interdisons d'être nécessaire pour lui
- comprendre et aimer c'est ouvrir à la vie de l'autre une orientation actuelle et possible, c'est répondre à la vraie question qu'il se pose  ou que lui pose son existence; ; mais entendre la question vraie suppose une recherche difficile car le plus souvent, lorsque l'autre m'interroge, il ne sait pas ce qu'il demande, il n'a pas encore réussi à produire au jour ce qui le travaille et moi, je ne saisis pas au premier abord le sens de sa question; ce n'est que lentement que se fait, pour moi et par suite pour lui, la jonction entre le problème qu'est sa complexité et la formulation qu'il en donne; l'empathie que j'ai pour lui, c'est-à-dire l'attitude-miroir (miroir ayant ici un sens actif) que j'ai lui permettent de découvrir son image de soi, de se voir comme s'il était un autre
- donc je le rencontre parce qu'il se rencontre en moi; mais l'autre est un mystère irréductible: à le rencontrer et pour le rencontrer, j'accepte de me modifier, d'être modifié, de devenir autre que ce que je suis; pour le rencontrer dans son altérité, je m'altère, altération infinie qui ne coïncidera jamais avec son altérité d'où ma soif jamais apaisée, l'impossibilité de me désaltérer; à accepter cette impossibilité, à renoncer à mon besoin, je ne supprime pas l'insatisfaction mais cette insatisfaction est le point de surgissement du désir qui est toujours identifié par le désarroi du coeur, qui participe tout à la fois de l'angoisse du manque et de la joie de la renaissance
- la communication qui s'établit entre nous éclaire, par ailleurs, ma personne et me dévoile l'opacité qui demeure en moi; par le dialogue j'ai permis à l'autre de mieux découvrir le sens de sa vie mais comme nos existences sont liées, la mienne est également illuminée; la marche de l'autre vers son authenticité devient pour moi une épreuve: à travers mon silence et ma compréhension, il devient plus présent à lui-même; et par cela même il m'oblige à renoncer à ma supériorité et à me transformer
- car il n'y a pas seulement une vérité pour chacun; par la communication nous entrons dans une vérité qui nous dépasse tous les deux; et afin que la vérité se fasse peu à peu en moi (elle se fait plus que je ne la fais) je dois d'abord laisser apparaître toute ma vérité c'est-à-dire accepter que tombent mes systèmes de défense, c'est-à-dire accepter de devenir autre à cause des autres, d'être vrai pour l'autre et dans la relation à l'autre; cela n'a rien à voir avec se donner; se donner à autrui, se donner pour autrui c'est trop dire que c'est pour autrui; c'est nous que nous valorisons et c'est à nous que nous mesurons autrui; à vouloir qu'autrui ne manque de rien, nous lui refusons d'être, en fin de compte; et s'il vient à nous demander autre chose, nous nous demandons encore quoi faire, incapables que nous sommes d'entrevoir que nous faisons trop et que c'est de cela qu'il meurt
- de ce point de vue, une minute d'adhésion à autrui dans la totale vérité importe plus pour unir les hommes (dans leurs différences) que des heures de zèle intempestif
- d'où être vrai, ce n'est pas adhérer à soi, être fidèle à des principes, des dogmes, c'est communiquer
         est totalement vrai (impossibilité pour l'homme) celui qui, ayant tout rencontré, communique avec tout
- donc tout dialogue poursuivi dans la vérité c'est-à-dire tout dialogue où les deux sujets sont interpellés, loin de nous conduire à des sommets accessibles seulement à quelques uns, nous ramène à la vie quotidienne
- et ce retour à la vie quotidienne, à la richesse, à la complexité irréductible de l'autre mais aussi à la richsesse et à la complexité de tout ce qui est, ce retour est d'autant plus nécessaire que j'en fais l'expérience; car toi que j'aime et qui deviens toujours plus pour moi, je ne te trouve qu'à repasser à travers tout; toi, mon univers, tu es inséparable de tout: il me faut donc entreprendre pour m'unir à toi complètement (impossibilité pour l'homme) le très long parcours des chemins de toute la terre et ce, parce que rien de ce qui existe n'est indifférent à ton existence, parce que tu es en relation avec tout; et donc nos relations doivent toujours embrasser davantage pour devenir plus réelles
- le mystère de l'autre renvoie au mystère du monde
- si je m'accepte c'est-à-dire si j'accepte d'être modifié, de devenir autre alors c'est dans la multiplication des rencontres vraies que je me trouve et que je me lie, que je m'unis non seulement à l'autre mais à tout et à tous

                                         (Jean-Claude Grosse, leçon de philosophie, automne 1971)

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