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Les agoras d'ailleurs

Sciences/Techniques/J.C.Grosse

Sciences/Techniques

On peut distinguer sciences et techniques. Les techniques sont bien plus anciennes que les sciences. Comme l’a montré Leroi-Gourhan, les techniques élaborées aux différents âges de la pierre doivent tout à la main. Et ce n’est pas un hasard si aujourd’hui encore, la main reste l’outil premier pour la mise en œuvre de très nombreuses techniques. Les sciences, elles, apparaissent chez les Grecs avec l’émergence des mathématiques. Il y a là un passage du concret à l’abstrait, de la matière à la forme, de la main au cerveau. Qui peut concevoir, prévoir, calculer. Ce passage par l’abstrait avant application dans le concret est sans doute responsable de la croyance au pouvoir du cerveau et de la science, de la supériorité du cerveau sur la main, de la hiérarchie : travail intellectuel > travail manuel. Mais si on doit distinguer sciences et techniques par leurs origines, on peut aussi montrer qu’elles ont en commun : la volonté de puissance. Heidegger a montré en quoi la technique (la techno-science) est l’achèvement de la métaphysique, en quoi le projet métaphysique des Grecs se réalise avec la mondialisation de la technique qui veut arraisonner le monde, mettre le monde à la raison. Il ne faut donc pas croire à l’innocence de la science, croire que ce qui l’intéresse, c’est de savoir, de trouver la vérité des choses. Ce qui intéresse sciences et techniques, c’est le pouvoir sur les choses, sur le monde et sans doute sur les hommes.
À ceux qui pensent qu’Internet, c’est nouveau, il n’est pas inutile de conseiller la lecture de Cybernétique et Société de Norbert Wiener, paru en 1948. Il y a déjà 50 ans qu’a été conceptualisé ce qui se concrétise aujourd’hui. Disons pour faire vite qu’on est entré dans l’ère des réseaux, que les uns sont de types très centralisés, genre Minitel, pensés par des ingénieurs français sur le mode napoléonien, où le centre est intelligent et les terminaux (nous, les utilisateurs), assez peu. Cette vision très française n’a pas permis à Minitel de devenir un système exportable et généralisable (Tant pis pour France Télécom !). Que les autres sont de type démocratique, genre Internet, pensés par des chercheurs, soucieux d’échanger des informations.
À ceux qui croyaient enfin que l’anarchisme libertaire avait trouvé avec Internet, son modèle mondial (s’exprimer librement et toucher tous ceux qui, connectés, veulent communiquer avec moi), gouverneurs et décideurs ont déjà fait comprendre et feront comprendre qu’il faut des règles. Des batailles gigantesques se livrent, juridiques, économiques pour des usages rentables, pour des usages de pouvoir.
La littérature de science-fiction a depuis des décennies exploré coins et recoins, bleus, roses et noirs, des mondes possibles, des cyberespaces. C’est plus souvent noir que rose.
Ce n’est pas rose pour les hommes, très souvent asservis par les machines intelligentes capables de s’autocorriger. Cette histoire irait ainsi au bout de l’histoire des techniques, l’homme ayant réussi à prolonger sa main avec des outils, puis ayant substitué à sa force, celle des machines, ayant extériorisé et démultiplié sa mémoire (par livres d’abord, par disques divers maintenant), extériorisant son intelligence (avec les ordinateurs, demain les ordonnateurs !).
Cette histoire irait ainsi au bout de l’histoire des rapports de l’homme avec la matière, travaillant d’abord à froid des métaux ductiles trouvés en surface, puis à chaud par martelage, moulage, étirage, pressage, des métaux à purifier trouvés en sous-sol (minerai de fer + houille = fonderie, fontes et aciers, aciers spéciaux ; aluminium…). L’homme agissant ensuite non plus sur la forme mais sur la structure, par raffinage, cracking pour produire à partir du pétrole, cette gamme incroyable de produits synthétiques, de textiles artificiels qui nous habillent, nous désinfectent du sol au plafond (en faisant des trous dans la couche d’ozone !), pour produire à partir de l’uranium et du plutonium par fission et fusion, cette électricité, fée du XXe siècle, qui a bien changé notre vie. (Essai sur l’histoire humaine de la nature, Serge Moscovici).
Si on regarde ce qui s’est passé en 50 ans, sur le plan scientifique et technique, on sait qu’il y a eu une accélération et une accumulation époustouflantes. À des fins militaires, c’est-à-dire de domination, de pouvoir. Toutefois, on observe que recherche fondamentale, conquête spatiale, transports hypersoniques, conquête sous-marine… sont des programmes mis en veilleuse en cette fin de XXe siècle. Terminé, cet enchantement des premiers pas de l’homme sur la lune. Le scientisme du XIXe siècle (héritier infidèle du positivisme de Comte, voulant supplanter la philosophie par la science supposée pouvoir satisfaire toutes les aspirations de l’homme), dominant jusque vers 1970, s’est vu contester depuis pour des raisons économiques (ces programmes sont chers !), écologiques (ces projets sont dénaturants, déséquilibrants !), politiques (ces projets visant à la domination du monde sont porteurs d’apocalypse !), éthiques (occupons-nous de l’homme avant tout !).
Et effectivement, depuis une trentaine d’années, c’est la recherche médicale, biologique qui s’est taillée la part du lion. L’homme et son corps sont l’objet des soins des diététiciens, des médecins, des chirurgiens, des prothésistes. Johnny se déhanche avec des prothèses. Jackson s’est tout fait refaire. Mamie Calmant a enterré son viager et enregistré son CD. L’espérance de vie a augmenté de plus de trente ans en un siècle. C’est sûr. L’amour de la vie est tel, l’appétit de santé pareil, qu’on a sans doute trouvé deux fantastiques ressorts humains. Pour vivre longtemps en bonne santé, en attendant d’être cryogénisé, que ne dépenserait-on pas ? C’est le sens de la vie qui est questionné en cette fin de millénaire avec cet homme luttant contre le vieillissement et l’usure de ses os et de ses organes, gagnant en longévité et en qualité de vie. Gagner du temps à tous les sens de l’expression, est-ce là le nouveau sens de la vie ? Aller plus vite, faire plus en moins de temps, vivre plus longtemps ? N’y a-t-il pas un lien entre ces nouvelles attitudes par rapport au temps (le contraire du fatalisme) et le bouleversement que l’on observe dans les sciences sur le plan épistémologique ?
À côté d’une physique déterministe, y compris la relativité d’Einstein, on a vu apparaître une physique non-déterministe et on voit même, à travers la thermodynamique, émerger une science qui à l’éternité oppose, intègre le temps. À une science qui avait la prétention d’occuper la place de Dieu (on connaît la phrase de Laplace !), semble se substituer une science immergée dans le temps irréversible.

Jean-Claude Grosse,
Agora du 8 novembre 1995.

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