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Les agoras d'ailleurs

L'inceste/Michel Pouquet

 
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L'INCESTE

Je laisse de côté ce dont d'autres vous parleront beaucoup mieux que moi tout à l'heure : l'inceste tel qu'il se rencontre dans le concret des situations, tel qu'en parlent les médias.  Cela concerne avant tout la police, les travailleurs sociaux, et la justice.  Et c'est très habituellement de l'inceste père-fille qu'il s'agit, père-fils quelques fois, pratiquement jamais de la mère.  Laissons cela.  Mon propos est de vous donner de l'inceste une connaissance un peu plus approfondie, en en dégageant le sens, et l'importance.  Sa prohibition est la première des lois, que l'on retrouve sous des formulations diverses dans toutes les société humaines, et de tous les temps.  Il faudrait citer ici l'oeuvre de Levi-Strauss, et des ethnologues.  Remarquons que dans la Bible, où les interdits pullulent, l'inceste avec la mère n'est même pas mentionné : comme s'il était impensable.  Cette universalité dans la condamnation nous confronte au coeur même du fonctionnement de l'âme humaine.
Car il est nécessaire de l'affirmer hautement, comme sans doute chaque fois que l'on me fait l'honneur de me donner la parole dans cette salle, il existe un certain nombre de vérités, d'invariants indépendants de la culture, qui constituent un être humain.  Ce que l'on appelle en deux mots : une nature humaine.  Ce qu'un demi-siècle d'errements idéologiques, dans le sillage de Sartre, s'est efforcé d'occulter. Vous en trouvez toujours les traces dans la littérature féministe contemporaine.  Précisons ce que l'on entend en parlant de nature humaine : ce qui, au-delà du socle biologique qui nous constitue ("l'anatomie, c'est le destin", disait Napoléon) et des conditionnements culturels qui nous façonnent, anime un être humain : essentiellement, la structure de son désir.  Celui-ci se découvre au mieux à l'écoute de sa parole, et c'est pourquoi il revient au psychanalyste de l'évoquer devant vous. 
Ce préambule est nécessaire, car les années soixante ont vu fleurir une littérature perverse, qui a marqué le demi siècle, entretenant l'illusion d'un homme dégagé de toute contrainte du réel, ivre d'une liberté qui, par exemple, amenait certains à prôner allègrement la pratique de l'inceste en famille...  Ces temps sont certes révolus, et de Sartre, malgré son talent, il ne reste pas grand chose.  Mais les esprits, aujourd'hui, s'ils ne sont plus soumis à cette dérive perverse, ne saisissent sans doute pas toujours clairement ce dont on parle quand on évoque l'inceste.  Je vais m'efforcer de vous éclairer.  Et ne vous étonnez pas si vous ne m'entendez pas parler de sexe pendant un bon moment : je vous dirai pourquoi plus loin.

Commençons par des choses simples.  Comment se fabrique un être humain ?  Dans le ventre d'une mère.  Et à la condition d'en sortir - sinon, vous le savez, les choses tournent mal, pour la mère et pour l'enfant.  Retenez bien ceci, tout simple : il n'y a d'être humain qu'à la condition qu'il soit exclu - mais oui, vive l'exclusion ! - du ventre maternel.  La séparation physique de la mère et de son enfant ne fait en général pas trop de problèmes.
La suite demande un peu plus d'attention.  Le bébé et sa mère, au début, ça a l'air de faire deux, pour tout le monde.  Pour le bébé, il n'en est rien : il ne sait rien de la situation.  Il est, à la sortie du ventre maternel, plongé dans un monde terrifiant, dont il n'a aucune expérience - et vous savez qu'il n'apprécie pas, il braille : et tout le monde est content, c'est qu'il est bien vivant.  Tout le monde accepte, à ce moment-là une vérité que l'on a tendance à oublier ensuite : la vie, par moments, ça fait mal.  Et ça commence dans un grand moment d'angoisse.  Puis, le gynécologue dépose le petit, tout gluant, sur le ventre de sa mère, et il s'apaise aussitôt, parce qu'à plat ventre sur elle, il re-entend les bruits qui lui ont été pendant 9 mois familiers : les glouglous de l'intestin, les battements du coeur de la mère, sa respiration, sa voix enfin, qu'il sait reconnaître parmi d'autres voix de femmes.  Il s'apaise, et sa mimique en témoigne, il connaît là sa première jouissance érotique - mais oui, cela commence là !  Il se sent à nouveau comblé, dans un monde dont les bruits familiers pendant sa vie foetale étaient en fait les siens.  Encore que ce mot n'ait pas de sens pour lui à ce moment-là : lui et sa mère, dans sa tête, dans sa courte expérience de la vie, cela ne fait toujours qu'un.  La jouissance, c'est cela : re-trouver un peu de nous-mêmes, de ce que nous étions avant, ou de ce que nous possédions.  Re-constituer une certaine plénitude, une certaine unité.  Enfin, un semblant d'unité : car s'il retrouve les bruits, le bébé n'est pas pour autant revenu in utero.  Mais le peu qu'il retrouve suffit à lui donner une illusion de complétude, et il en jouit.

Vous venez de rencontrer, en évoquant ce que tout le monde connaît, ce qui est fondamental pour l'être humain, et qui tient en trois phrases :
∑    1 - Il n'est d'être que séparé, exclu, différent.  Voilà ce qu'est LA Loi, avec un grand L, qui n'est nullement soumise à l'appréciation de l'opinion ni des députés.  L'être humain est un être-de-désir ( = toujours en manque de ce qu'il a perdu).  Et nécessairement en manque : sans celui-ci, l'être disparait.  Cela est ainsi, c'est un fait de nature scientifique, que cela plaise ou non.  "Le désir est l'essence de l'être", disait déjà Spinoza, bien avant Freud.
∑    2 - L'être humain n'a de cesse de vouloir abolir cette séparation qui le rend orphelin d'une partie de lui-même, restée accrochée à celle qui est son premier amour : sa mère.  Il s'efforce de retrouver l'unité initiale perdue.  Toute sa vie il sera en quête de jouissance ( = retrouver la plénitude initiale).  Ce sont les pulsions qui s'efforceront concrètement, de combler le manque et d'obtenir une jouissance approximative : toujours ratée, car on ne revient pas en arrière, on ne retrouve pas l'unité primitive, la maman perdue.  La pulsion érotique est dans son essence incestueuse - et l'inceste, au sens plein du terme, impossible. 
∑   3 - Concluez, de ces deux constatations contradictoires : l'être humain est profondément divisé d'avec lui-même, fracturé de nature.  La fracture, comme l'exclusion, constituent l'être humain - c'est aussi cela, LA Loi.  Et il faut apprendre à faire avec, au lieu, bien souvent d'essayer de nier le réel, et de courir après une inaccessible plénitude.  Le "top", "aller jusqu'au bout de son désir", c'est de la pub, du faux semblant.  Si on y croit un peu trop, si l'on rêve d'un illusoire droit au bonheur, on ne récolte que morosité, désenchantement, angoisse ou déprime.  Notre époque cultive l'illusion : pourquoi s'étonner ensuite de l'hyperconsommation d'antidépresseurs et de tranquillisants ?
De ces trois constations découle une nécessité : celle de savoir présenter LA Loi à l'enfant, de lui apprendre à vivre selon LA Loi, en gardant le sens de ses limites.

Et la première des formulations de LA Loi, c'est celle de l'interdit de l'inceste, qui peut se dire ainsi, à la lumière de ce que je viens de vous rappeler : "tu ne retourneras pas dans le ventre maternel".  Physiquement, bien sûr, aucun risque que cela se réalise...  Mais si la séparation des corps s'impose à tous, il n'est est pas de même des âmes, de la structuration, de la mise en place du désir.  Toute sa vie, je viens de vous le dire, l'être humain sera en quête de la plénitude initiale perdue lors de sa naissance.  Il recherchera, inconsciemment, sans rien savoir de tout cela, un "objet" d'amour, c'est à dire quelqu'un, grâce auquel il pensera atteindre la jouissance. 

Si l'impossibilité de l'inceste n'est pas intégrée, assumée, plus ou moins obscurément comprise, si le sens des limites n'est pas acquis - ce que l'on appelle accéder à la castration symbolique - le sujet n'est plus protégé par LA Loi.  Ce n'est pas la transgression des interdits culturels, des lois, c'est la transgression imaginaire de LA Loi, qui le confronte - inconsciement - à un désir mortifère.  Ses actes, ou seulement ses fantasmes (ses désirs inconscients), en l'approchant d'une zone brûlante où, prenant ses désirs pour la réalité, comme on dit, il cherche à remonter le temps et disparaître dans le ventre de la mère, mènent à sa disparition.  Si cette dialectique du désir et de la mort est imaginaire, bien réelle est l'angoisse qu'elle suscite, ainsi que la pathologie qui en découle - avec l'échec habituel de ses entreprises amoureuses.
Si en revanche LA Loi a été intégrée, si le renoncement - inconscient - à la mère est bien en place, et ceci se fait dans l'enfance à l'issue de la période oedipienne, le sujet peut alors se tourner vers des objets d'amour, ou des objets de désir non-sexuels (sublimation) qui ne suscitent pas d'angoisse, et en jouir au mieux.  La pathologie est évitée.  Le champ des activités créatrices est ouvert.
Bien entendu, cette perspective optimiste est rarement atteinte.  L'intégration de LA Loi n'est jamais parfaite, l'inconscient nous joue des tours : c'est le domaine de ce que l'on appelle "la névrose".  Un bref arrêt sur ce terme, que vous entendez souvent, dans la bouche des médecins ou des journalistes, qui y voient, la consonnance aidant, une maladie.  Mettez-vous bien en tête que, pour l'analyste, constamment confronté à la souffrance que l'on affuble ainsi traditionnellement d'un mot d'allure médicale (comme "arthrose"), il n'en est rien.  Il s'agit d'une  manière de mal vivre, de façon plus ou moins rétrécie, malheureuse, parfois très invalidante, mais toujours susceptible d'une évolution favorable, si LA Loi vient à être un peu mieux perçue et intégrée.  Cela peut être le fait des circonstances, par exemple un amour heureux qui vous écarte de vos fantasmes irréalisables.  C'est ce qui se cherche avec l'aide de l'analyste : une fois mis au jour les désirs les plus profonds, se découvre la véritable nature de LA Loi : elle nous confronte bien au-delà de l'interdit (dont la transgression même seulement imaginaire suscite l'angoisse) à l'impossible.  En résulte l'apaisement, et une plus grande créativité.  Mais pour mener ce combat contre soi-même, il faut savoir que la névrose nous concerne tous - sauf justement les malades mentaux -  question de degré seulement.  Elle est la structure de l'être humain dit "normal".  Admettre enfin que la médecine n'y peut pas grand chose (les médicaments psychotropes ne soignent que les symptômes de surface) et que dans ce domaine, si l'on veut vraiment changer, il faut se mettre à l'écoute de sa propre parole, chez l'analyste, et être en somme son propre médecin.  Bref : si vous tenez absolument à voir en la névrose une maladie, donnez lui son vrai nom : cette maladie, c'est la vie.  Et on n'en guérit pas...  Mais on peut apprendre à vivre mieux.

Je vous avais prévenu,  voilà un bon quart d'heure que je vous parle, et de tout autre chose que de sexualité.  Sommes-nous loin de notre sujet ?  Point.  Mais tout simplement parce que l'inceste, dans son essence, n'est pas une question de sexe, mais de séparation d'avec la mère, et d'introduction de LA Loi, à un âge où le sexe ne joue aucun rôle.
Cette mise en place de LA Loi ne se présente d'ailleurs pas du tout, initialement, sous la forme d'un interdit : c'est par l'évocation du "Nom-du-Père",  par un discours où elle indique à son enfant la place que tient pour elle, dans son désir de femme, le père de l'enfant (ou tout autre homme, mort ou vivant), que la mère fait comprendre, dès les premières semaines de sa vie, à un bébé, qu'ils sont trois au monde, et non deux : ce tiers - on dit "le père" pour simplifier, et parce qu'en général il s'agit de lui - va s'interposer entre mère et enfant - si la mère sait lui donner sa place - et concrétiser la coupure, LA Loi.  Il est, a-t-on dit, une métaphore de LA Loi.  C'est le ratage de cette étape - on dit "la forclusion", l'absence du NDP dans le discours de la mère - qui est responsable de la structuration psychotique et de la survenue de l'autisme infantile et des psychoses de l'adulte : faute d'une coupure ferme entre mère et enfant, celui-ci demeure exposé à la désintégration de son personnage, imaginairement re-englobé dans le monde maternel. 

Mais laissons cette étape dont les ratages échappent à la conscience maternelle comme aux conseils éducatifs, pour aborder enfin l'inceste tel que vous le connaissez, dans sa connotation sexuelle. La découverte de l'importance de son sexe par l'enfant, vers 2-3 ans (lorsqu'il découvre en se tripotant, le plaisir - fût-il simplement ébauché) mène à l'étape oedipienne, et cette entrée dans un monde sexué va confronter l'enfant à une nouvelle modalité de séparation d'avec la mère, où le père va jouer son rôle séparateur, très concrètement cette fois, et non plus simplement par le détour du désir maternel.  Notez au passage que ce n'est pas toujours le père, comme chez nous, qui s'interpose entre l'enfant et sa mère.  Ce peut être, par exemple, comme dans certaines civilisations mélanésiennes, l'oncle frère de la mère.  Mais il y a toujours, un tiers incarnant LA Loi, un système social séparant la mère de l'enfant.  C'est cela l'essentiel de la découverte freudienne : l'oedipe structure le désir, oriente celui-ci vers l'hétérosexualité, mais ses modalités sont secondaires, fonction de la diversité des sociétés humaines.
Les deux sexes évoluant différemment, dans cette période oedipienne, doivent être observés séparément. 
Chez le garçon, la distance d'avec la mère est en général respectée, l'inceste véritable entre mère et fils est extrêmement rare, et seulement chez des personnalités hautement pathologiques (débilité mentale, psychose).  Je n'en ai jamais rencontré dans ma pratique.  Le film de Visconti, "Les damnés", en donne un portrait plausible : la mère, perverse, couche avec son fils, et celui-ci, pervers et pédophile, tue unepetite fille, puis finalement sa mère.  Un autre film, remarquable, "La luna", de Bertolucci, donne un portrait plus banal mais très vraisemblable lui aussi (sauf la fin, déréelle) d'une relation de flirt incestueux entre une mère hystérique et son garçon, caractériel et drogué.  En revanche, le film de Louis Malle, "Le souffle au coeur" est stupide : cela ne se passe jamais comme cela (le gamin de 14 ans passe, sans la moindre angoisse, une nuit d'amour dans le lit de sa mère complaisante, et revient dans sa chambre au petit matin, tout faraud...).  Mais ce film est intéréssant en ce qu'il reflète bien les errements idéologiques des années soixante, et parce qu'il facilite la compréhension de ce qu'est véritablement l'inceste, car, malgré les apparences, le gamin n'a pas pour autant réalisé son véritable désir : revenir en arrière, dans le temps, et dans le ventre maternel...  Ce que les patients en analyse qui décryptent leurs rêves interprètent souvent en disant "qu'ils ont rêvé d'un accouchement à l'envers" ! 
Dans la pratique, ce que l'on rencontre souvent, ce sont des mères qui donnent trop de place à leur garçon dans leur désir, aux dépends de leur mari ou compagnon.  Angoisse et troubles névrotiques ou caractériels s'en suivent.  Si le couple mère enfant est trop serré, et le père inconsistant ou rejeté, ce sera l'orientation du garçon vers l'homosexualité.  Faute que LA Loi sépare nettement la mère (interdite) des autres femmes (permises), la crainte de la castration s'il pénètre dans le sexe d'une femme, trop proche de ses fantasmes incestueux de retour in utero, inhibe toute jouissance dans l'hétérosexualité.  A un moindre dégré, chez le névrotique, ce sera l'impuissance, l'éjaculation précoce, ou l'absence de désir sexuel.

Venons-en à ce dont on parle habituellement, quand on évoque l'inceste : entre le père et sa fille.  Pour le comprendre, souvenez-vous de ce que vous avez sans doute déjà entendu, si vous vous intéressez tant soit peu à l'âme humaine ou à l'éducation.  L'évolution de la fille est plus complexe que celle du garçon.  Elle s'écarte de sa mère parce qu'elle est en souffrance de ne pas avoir un sexe visible, comme celui du garçon.  Elle se sent "moche", "mal finie" - ces mots-là s'entendent constamment dans la bouche des femmes adultes, dont la névrose s'exprime par le maintien de cette vision infantile de la sexualité.  La fille se détourne alors de sa mère, qu'elle rend responsable de cette "mal-façon", et va tout naturellement vers son père, qu'elle essaie de séduire ("quand je serai grande, je me marierai avec toi !").  La quête de l'amour du père est avant tout une quête de reconnaissance de sa valeur de fille, mais s'accompagne d'un élan sensuel qui débouche sur le désir d'avoir un enfant du père, substitut du pénis absent (ce pourquoi, au passage, vous pouvez comprendre pourquoi les filles aiment jouer à la poupée...).  C'est l'absence de toute motivation de ce genre, et l'angoisse de se voir "couper le zizi" par le père, rival tout puissant, qui rend le garçon habituellement beaucoup plus réservé dans ses élans vers sa mère, dans la mesure du moins où celle-ci ne "flirte" pas avec lui, comme dans "La luna".
Donc la petite fille essaie de séduire son père, mais aussi éventuellement d'autres hommes, avec lesquels, sans avoir conscience des risques, elle se fait "chatte" - ce dont les pédophiles ensuite essaieront de tirer argument pour se défendre...  L'attitude séductrice de la fille est dans l'ordre des choses, et ne saurait lui être reprochée.  Alors que la culpabilité du père (ou d'un pédophile) est entière : comment pourrait-elle résister à un adulte qui normalement dit LA Loi, et qui bien souvent présente la chose comme une preuve d'amour, un secret à partager dans un amour réciproque ?  La fille est victime - jamais coupable.  Revenons au père : il est absolument nécessaire qu'il sache dire non à sa fille, en lui faisant comprendre à la fois qu'il n'est pas pour elle, mais qu'elle a tout pour plaire à un autre homme plus tard.  Savoir trouver les mots qui lui reconnaissent sa valeur de fille, à qui il ne manque rien pour plaire - et en même temps lui signifier un refus qui est dans l'ordre de LA Loi.  Se méfier d'un "je t'aime" passe partout qui cache souvent la tiédeur, et ne dit rien de ce qui se joue dans la situation.  Tel est à ce moment-là le rôle si important du père, auquel, malheureusement, beaucoup d'hommes, qui ne sont pas passés par là, ne savent pas répondre, car ils ne comprennent rien à la situation, et se contentent de rire gentiment quand leur fille leur déclare ses intentions amoureuses...   Aux mamans d'essayer de faire comprendre aux papas l'importance de leur rôle auprès de leur fille.
L'inceste de la fille avec son père est un inceste "de seconde main", déplaçant sur celui-ci le désir de l'enfant.  Il est donc plus loin de l'essence même de l'inceste, moins angoissant, moins lourd de conséquences.  Alors que l'inceste mère-fils est profondément désocialisant et générateur de pathologie, même dans ses équivalents banals, non sexuels, l'inceste père-fille n'est peut être pas obligatoirement profondément perturbant, il risque surtout d'avoir des conséquences dans l'évolution sexuelle ultérieure de la femme (on pourrait sans doute rapprocher l'inceste père-fils, de l'inceste père-fille.  Il est beaucoup plus rare, chez des pères pervers, homosexuels, dont la personnalité pathologique est peut être plus perturbante que l'acte incestueux lui-même).  Sans aller jusqu'à l'inceste véritable, les pères ne sont pas rares qui entretiennent avec leur fille une relation ambiguë, allant des pincements de fesse aux déclarations, du genre "c'est une femme comme toi qu'il m'aurait fallu" : ce climat incestueux n'est pas anodin, et générateur de névrose.  J'ai connu une patiente obsessionnelle qui luttait farouchement contre la saleté qui pouvait envahir sa maison, maniant l'aspirateur et le torchon de manière compulsive : le jour où elle pu dire et assumer les désirs incestueux que faisaient naître en elle la conduite paternelle, et nommmer de son vrai nom la saleté ( = le sperme du père) qui menaçait d'entrer dans sa maison ( = son corps), tous ses symptômes ont disparu...
Mais il y a peut-être plus grave pour la fille, mine de rien, qu'un père incestueux : lorsque l'évolution oedipienne est entravée par une carence paternelle (père absent, ou mort, ou "repoussoir" non investi par l'amour de la fille) celle-ci reste "collée à la mère", sans que la sexualité soit dans le coup, dans une relation de copinage, de confidences mutuelles, de dépendance mère-fille, qui infantilisent souvent celle-ci à vie :"la relation mère-fille est ravageante" dira Lacan.  Il est peut-être plus facile de réparer les dégats causés par un père incestueux, que de sortir d'une telle relation qui ne cause pas d'angoisse particulièrement vive, mais handicape la fille pour la vie. 

Un petit mot sur l'inceste frère-soeur.  Réplique encore plus distante de l'inceste véritable (avec la mère), il témoigne d'une carence de LA Loi dans la famille, mais n'a sans doute pas par lui-même de grandes conséquences, sauf si la différence d'âge est grande, et qu'il soit provoqué par une personnalité dominante.  Il se rapproche alors de l'inceste avec l'un des parents, et devient plus perturbant.

Bien que cela ne serve en général à rien, je me hasarderai à vous donner 3 conseils pratiques pour terminer :
1 - passé le temps du sevrage, une distance physique doit s'établir peu à peu entre le corps de la maman et celui de l'enfant.  à vous de sentir s'il cherche un contact tendre ou sensuel - et dans ce cas ne pas l'accepter.  Cela ne concerne pas que les mères :  il y a des papas peloteurs...
2 - papas, mamans, ne prenez jamais votre enfant dans votre lit, quels que soient son âge et les circonstances : chacun dans son lit, c'est une bonne manière de dire concrêtement LA Loi. 
3 - et il y en a une autre : la nuit, fermez votre chambre à clef.  Que le petit sache qu'il est exclu de votre intimité conjugale, et qu'il ne soit pas tenté de venir s'y glisser.  Dura lex... : il ne sera pas content, vous serez obligé(e) de vous lever s'il pleure... Et vous ne vous rendrez même pas compte des cauchemars, des caprices, de l'angoisse et de la pathologie névrotique ou caractérielle que vous lui aurez évité.  Bon courage, c'est à  vous de jouer !

***

Ces propos ne vous donnent qu'une esquisse rapide de la nature véritable de l'inceste, mais insistent sur la nécessité de sa prohibition.  L'interdit de l'inceste est la première des lois, et nous introduit d'emblée à la prise de conscience de la nécessité de dire non à nos désirs les plus chers, pour ne pas courir après l'impossible, éviter l'angoisse, et trouver apaisement dans une découverte et une acceptation de nos limites. 
Bien au-delà enfin des problèmes douloureux que pose la transgression par quelques uns de l'interdit de l'inceste, la réflexion sur sa nature nous ramène à la source de l'angoisse et de la violence, dans une société, selon qu'elle sait reconnaître et respecter, ou non, dans ses lois et ses coutumes, ces limites qui nous protègent du réel d'une nature humaine, que l'on ne bafoue pas impunément.

Michel Pouquet, Les 4 Saisons du Revest, Septembre 2003

Cette agora eut lieu à l'occasion de la création de Sans voix, pièce d'Estelle Lépine (aux Cahiers de l'Égaré, 2003), mise en scène par Nathalie Conio, à la Maison des Comoni au Revest en novembre 2003.


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