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Les agoras d'ailleurs

Lettre de Marc Bélit sur Le malaise de la culture

20 Mars 2007 , Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #J.C.G.

Je mets en ligne ce courriel de Marc Bélit, suite à ma
note de lecture sur son livre Le malaise de la culture,
paru aux Éditions Séguier.
J'avais souhaité que Marc Bélit reçoive en priorité  ma note de lecture avant parution. Noyé par les mails, il n'a pas prêté attention à mon envoi. Voici établi un contact, un peu polémique, mais non dépourvu de respect.

mail du 11 mars 2007

Cher monsieur Grosse,

J'aurais en effet dû voir passer votre premier mail, mais l'avalanche de
ceux-ci fait que nous devons chacun procéder à un tri et que je ne l'ai pas
du tout identifié. Cela aurait permis de se parler et peut-être d'éviter les
jugements à priori un peu désobligeants, mais tant pis. Je vous remercie de
m'offrir cette possibilité de réponse.
Bien à vous.
Marc Bélit

P.S Au demeurant ce que j'observe sur votre site de votre action me paraît
passionnant et m'intéresse vivement.



Tarbes le 20 février,

Monsieur,

Je découvre que vous me gratifiez d’une critique peu amène et pour tout dire expéditive au sujet de mon livre « Le Malaise de la culture » paru chez Séguier. S’il est vrai que mon éditeur a été un peu négligent quant au dernier toilettage de cet ouvrage avant édition, je vous le concède, l’affirmation péremptoire selon laquelle il serait « mal écrit » sent son prof de lettres qui met à distance le travail de l’élève pour mieux pouvoir le juger. Il y a du gros crayon rouge dans la marge, au propre et sans doute au figuré,s dans cette notation !
La méthode est assez simple, on souligne les défauts formels, au passage on relève qu’employer des expressions étrangères et de surcroît « américaines » n’est qu’un tic surtout si on les déclare intraduisibles. Mais avez-vous un instant réfléchi au fait que traduire par exemple « entertainment » par « loisir » ne renseigne en rien sur la complexité de ce terme qui renvoie à une vision bien particulière de la culture, terme auquel Hannah Arendt a par ailleurs consacré bien des pages, que traduire « all over » par « tout partout » au sujet de Pollock ne dit rien du tout, ni que « flat bed » de Rauschenberg par « lit plat » n’éclaire davantage. On peut donc considérer que l’on s’adresse à un public informé qui comprend les références.
Ensuite je vous trouve bien bon avec toutes ces réserves d’admettre que « ce livre présente tout de même un intérêt…et par cela même se justifie ». si je comprends bien, « in fine » c’est parce qu’il peut nourrir un débat sur les propositions culturelles des candidats et précisément de Ségolène Royal dont vous semblez vouloir animer la réflexion.
Mais vous êtes-vous un instant demandé, vous qui jugez du bien écrire si vous aviez bien lu ? Car bien lire, c’est d’abord comprendre l’angle sous lequel un livre est écrit afin d’éviter l’incompréhension initiale qui peut venir des préventions et des préjugés. Tout ouvrage mérite qu’on l’aborde ainsi avec un esprit libre et ouvert au lieu de quoi on se trouve souvent devant des gens qui vous font payer le prix de n’être pas d’accord par principe et de n’admettre dans leur champ que des références admises.
Or je dois vous dire qu’à vous lire on peut se poser la question. Vous énumérez en un survol incompréhensible pour qui n’a pas lu le livre, les références, les thèmes en vrac, les sociologues et philosophes convoqués ou l’on apprend en passant que vous n’êtes pas d’accord avec Malraux, la belle affaire ! et vous concluez : l’auteur a du mal à y voir clair et nous aussi. Vous m’étonnez, on serait dans le brouillard à moins. Et puisqu’il faut donner des arguments, on en soutient deux : le fait d’avoir évoqué l’individualisme et l’éclectisme des comportements devrait selon vous entraîner l’auteur vers le « tout culturel, tous artistes » au lieu de quoi il en tient pour le « vivre ensemble », contradiction ! et contre Malraux et ces œuvres plus fortes que la mort que sont les œuvres d’art, vous en tenez pour les pratiques culturelles ludiques et hédonistes d’aujourd’hui, en foi de quoi vous pouvez décréter que l’auteur « privilégie les modèles d’hier ».
Ayant moi aussi été prof dans une vie antérieure, à un tel commentaire de texte j’aurais mis la mention, « survolé et incompris ».
Venons-en donc au fond et si possible à la cohérence de mon propos. Voici la thèse que j’ai développée dans ce livre.
Je crois avec Ph.Urfalino que « l’invention d’une politique culturelle » en France fût une grande affaire et aussi une grande utopie qui vint se fracasser dans les années soixante-huit avec la question de la démocratisation de la culture à tous, supposée par Malraux et son ministère qui croyaient que le levier de l’offre culturelle suffirait à régler le problème. Je crois ensuite que tout l’effort des politiques publiques aura été de tenter de résoudre cette équation par l’action culturelle, le développement culturel, la démocratie culturelle et pour finir la politique de gauche tout court (pour aller vite). Or ce à quoi on a assisté c’est à autre chose, au fur et à mesure que cette entreprise était menée, les buts en reculaient d’autant, bien plus la culture changeait de nature, devenait « culturelle » mutait dans ses modalités et ses pratiques comme dans ses attentes sous l’effet de la demande sociale et des technologies nouvelles. Mais il fallait justifier la dépense publique mesurée depuis les années quatre-vingt par des indicateurs qui donnaient inlassablement les mêmes mesures ; on ne changeait pas la nature ni le nombre de ceux qui avaient des comportements culturels, d’où l’extension de la notion de culture qui s’est mise à intégrer toutes les dimensions possibles y compris celles qui vous sont chères si j’ai bien lu vos textes sur Internet : la cuisine et la taille des oliviers (sic) c’est à dire en fin de compte la dimension anthropologique de la culture. Le Ministère du même nom a suivi cette dérive et à vouloir tout contrôler, tout enrôler, tout subventionner, il s’est mis à créer tant d’ayants droits qu’il a du mal à satisfaire tout le monde. Aussi comme on le voit aujourd’hui, coincé par les grands travaux parisiens et la demande qu’il a encouragée il est au bord de l’asphyxie. Dans le même temps, on a laissé se constituer la poche de gaz de l’intermittence qui peut exploser à tout moment . On a de fait créé de toutes pièces au fil des années et sans l’avoir expressément voulu, une bulle culturelle fonctionnant en autarcie, dont les bénéfices publics sont limités mais dont la résonance médiatique est telle qu’interpellant sans relâche les pouvoirs publics elle réussit encore à intimider le politique. Jusqu’à quand ? C’est là la question. Ajoutons que dans le même moment l’art lui-même , les arts en général sont entrés en crise (disons de représentation), que nous peinons à imposer notre culture et nos artistes en dehors de nos frontières, que notre système culturel à l’étranger est inefficace et daté et vous aurez là le tableau d’une crise du système français qui est aussi une crise de son « exception culturelle » comme l’analyse bien F.Benhamou dans son dernier livre.
Vous aurez aussi observé que le titre du mien est « Le malaise… » Mon intention était d’établir un diagnostic en suivant un certain nombre de pistes aboutissant à ce même constat. Arrivé à ce point, je me suis posé la question de savoir si l’on pouvait sortir de cette impasse et à quelles conditions. C’est pourquoi je privilégie brièvement trois pistes qui ne sont pas originales je vous l’accorde mais de bon sens : une piste qui considère que la démocratisation culturelle doit commencer là où commence l’éducation et l’instruction, dès l’école. Il me semble du reste qu’il commence à y avoir consensus là-dessus. Ensuite devant le mal être Français, il me semble que la notion du Patrimoine et derrière elle la notion d’Histoire commune est de nature à donner à chacun un horizon commun entre passé et avenir comme dirait H.Arendt et enfin que la création doit être soutenue dans son principe parce que sans aide publique elle sombrerait. Il y a bien d’autres choses, j’apporte beaucoup de nuances à ces quelques points. J’admets tout à fait qu’on les discute et les conteste, mais de grâce autrement que sur le ton péremptoire de l’instituteur militant.
Pardonnez-moi d’avoir été long et voyez dans cette réponse la considération que je porte aux débats d’idées, sur le fond.

Bien cordialement malgré tout.

Marc Bélit.


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