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Les agoras d'ailleurs

Faire son deuil de quoi ?/Paul Mathis

Rédigé par grossel Publié dans #Paul Mathis

Faire son deuil de quoi ?/Paul Mathis
Faire son deuil de quoi ?/Paul Mathis
Paul Mathis fut un des piliers des agoras du Revest.
Il nous a quittés.
On trouvera sur le blog des agoras d'ailleurs comme sur celui des 4 Saisons d'ailleurs de nombreux textes de Paul Mathis, dans les articles ou dans les pages.
Il en est un,
faire son deuil,
le dernier exposé de Paul Mathis à la Maison des Comoni, au moment de la création du spectacle:
Mon pays c'est la vie,
mis en scène par Katia Ponomareva et la compagnie L'Ensemble À nouveau, en avril 2004,
à l'occasion d'une agora sur le travail de deuil
qui accueillit un médecin légiste, un thanatopracteur, un directeur de pompes funèbres, un clerc de notaire et deux psychanalystes:
Jean-Paul Charancon, décédé depuis et dont j'ai édité Les petits riens dans la clinique analytique,

Paul Mathis, dont j'éditerai peut-être, sans doute, les exposés d'agora,
 
Jean-Claude Grosse


PAUL MATHIS
FAIRE SON DEUIL DE QUOI ?
 
J’ai aperçu en télévision, ce qui reste des ossements de Pétrarque. Image rapide qui ne m’a pas permis de m’attarder, plus anatomiquement sur ces derniers témoins.
Certes il nous a laissé un héritage précieux de lecture dû à son écriture nous confirmant ce que la vie nous donne.
Pourquoi, dans le millénaire qui est le nôtre, la mort conserve-t-elle une telle prévalence ?
Le deuil nous rassemble ce soir.
De quoi est faite notre tristesse, notre interrogation en présence du corps mort ? Quel souci a-t-on d’une certaine conservation du corps mort???Image de ce que fût la vie.
Cette mutation nous renvoie à cet autre pôle, celui de la mort.
Je veux pointer à ce niveau, que là, malgré l’exubérance de la vie, il y a déjà le fantasme de la mort. Et selon les cas, le corps mort dont nous nous approchons, nous renvoie à son origine, quant à savoir si la vie de chacun a été suffisamment radicale.
Je place ici, d’emblée, la netteté ou l’insuffisance du désir de vie pour nous chez ceux qui avaient pour désir ou pour mission de nous faire naître.
Notre vie, au départ était dans le désir des autres. De tous les autres, grands et petits.?En ce point le conditionnement de la vie n’a pas changé depuis des siècles, tantôt médiocre, tantôt remarquable.
Nous portons même, depuis des siècles, le même conditionnement dicté par le Grand Autre, vis à vis duquel, le désir personnel des géniteurs reste souvent incertain.
Face à un corps mort que nous regardons, dont nous regrettons la vie, se pose la façon dont le travail du deuil exercera son efficacité. Schématiquement, ce travail a deux façons de se mettre en place.
L’acceptation de la mort, sous différentes modalités, ou au contraire la mise en question de la mort.
Ici se pose, radicalement, l’origine du désir de vie, pour soi et pour l’autre. Schématiquement, deux pôles. Celui de la jeune femme qui désire un enfant et celui du Grand Autre qui impose un verdict qui ne tient compte que de sa dictature. Vie ou mort.
Le chagrin, probablement le plus authentique est celui qui navigue entre ces deux pôles. Il tient d’une ambiguïté qui pose la question du sujet, de son désir et en premier de son désir de vie.
Le chagrin que nous pouvons ressentir en présence d’un corps mort interroge le sujet sur ce qu’il perçoit d’une insuffisance face aux schémas auxquels il s’est soumis par manque de discrimination et par peur.
Je ne veux pas paraître trop critique. Je suis critique certes à l’égard du Grand Autre, mais je reste très attentif à la réflexion que nous propose le corps mort, qui nous renvoie encore quelques reflets de vie, même dans les ossements secs de Pétrarque.
Le travail de deuil me paraît reposer sur deux points ; les souvenirs vivants que l’on a du défunt, et le désir de vie prévalent sur les interdictions et les incertitudes.
Le désir de vie est exemplaire chez le petit enfant.?Et je retrouve son regard, vif, curieux, interrogateur, derrière les paupières closes du corps mort.
L’adulte apprend la vie, essentiellement, dans ce que le petit enfant, pas encore éduqué, offre de beauté, d’intelligence et d’amour.?Le corps mort renvoie à ce qu’il fut vivant, particulièrement critique, s’il est encore un peu enfant, à tout ce qui peut être hostile au corps vivant.
Mais la mort est implacable dans le réel et c’est peut-être parce qu’elle est implacable que le pouvoir s’en est emparé comme arme absolue, mettant  à son service la science qui s’en est accommodée fondamentalement.
On a fait un détour en donnant à la vie un autre contexte après la mort, si on a été sage. Sinon l’enfer est là pour  perpétuer la souffrance au niveau d’un corps dont on ne sait pas s’il est mort ou vivant. Tels les supplices des guerres que l’homme répand frauduleusement. Pourquoi préfère-t-il la douleur à la liberté et comment inscrit-il la douleur dans le travail du deuil, pour tenter de se disculper ?
Le travail du deuil repose en partie sur ce que le corps mort offre de reliquat, de connaissance anatomique, mais il dépend surtout, de ce que les restes morts incitent vers  la dominance de la vie, ceci d’autant que parfois elle a été contestée au nom du faux esprit.
C’est là peut-être, que la médecine, suivant la voie offerte par Freud donne au corps une vivante incontestable qui est toujours à développer au-delà des stéréotypies de pouvoir et de maltraitance.
Malgré le réel anatomique du corps mort, j’ai tendance à retrouver ce qui fut vivant, contestant toutes les maltraitances.
Dans cette ligne, j’évoquerai le souvenir d’un ami décédé, que certains de vous connaissent certainement, Paul Claude Racamier, et que j’ai connu à l’école maternelle. Lointain souvenir d’origine osant presque se confondre avec l’évocation de la mort. Pourrait-on un jour oser prétendre à une communion des souvenirs pour aboutir à une sérénité ?
J’imagine le travail du deuil comme une articulation du plaisir de vivre avec les souvenirs du passé.
La perfection possible de la vie du corps exclut tout désir de mort qui n’est que le style du fonctionnement scandaleux instauré par le Grand Autre. Face à l’authenticité du désir de vie du sujet, le Grand     Autre n’existe pas. Et l’on peut instaurer face au réel de la mort une certaine paix, si le désir propre à chacun peut correctement s’élaborer et dont le prototype est donné par l’enfant. Le génie de l’enfant est aux antipodes de son étymologie. Il est dans cette phrase de Freud que vous connaissez : “Wo es war, soll ich werden”, ou dans celle de ce musicien : “Muss es sein ? Es muss sein”.
Ce “es muss sein”, risque de signer assez bien le désir d’enfant, représentant l’absolu du désir de vie sans contestation aucune. Mais si nous devons faire face au réel de la mort, il s’agit de donner libre cours au désir de vie, même au chevet du mourant.
C’est redonner à celui-ci qui s’efface, par l’appui qu’on lui donne, une nouvelle parcelle de vérité.
Il y a dans le deuil qu’on est contraint d’assumer, la trame d’un élément de nouvelle vie malgré la mort qui est là. La mort n’aura pas le dernier mot. Et l’on peut voir parfois le sourire du mourant faire face au sourire du vivant.
Si le deuil est impossible radicalement, il y a des accommodements. Il reste toujours chez le survivant des images de vie du passé du défunt. C’est le remerciement que le défunt nous adresse et qui nous permet de créditer la vie de façon absolue en dépit de l’incidence des lois  qui ne peuvent contester au pôle opposé le regard du nouveau-né, auquel renvoie le regard disparu du défunt. De l’un à l’autre il y a écho pour donner à la vie sa prévalence. Référence supérieure aux lois et au pouvoir des hommes.
Entre ces deux moments de la naissance et de la mort, se situe toute la noblesse de ce que le corps attestera de la vie, de la connaissance et de l’amour, dont l’enfant signera le génie de chacun et de tous.
Je m’excuse de cette formulation un peu simpliste mais elle traduit ce dont la vie ne peut se passer dans ce que le corps incarne de vérité par les performances qu’il est capable d’exprimer au-delà des cérémonies de l’apparence, du faire valoir et de la dissimulation, ce dont témoigne le visage du mort.
Ce qui pose la question : “quel est le désir propre à chaque sujet ?”. Désir souvent difficile à percevoir, à faire émerger. Le désir fondamental est celui de vivre bien et longtemps. C’est mettre en question ce que notre soi disant civilisation a fait prévaloir, l’affinité avec la mort et avec le travail. Son contraire est la seule réponse possible, le lien radical avec la vie, avec la lucidité et l’inventivité de chacun.
C’est ce que le visage du mort nous enseigne.
Merci pour sa générosité si nous osons la percevoir et si pour la première fois il ose la manifester face à un lecteur lucide.
Parler avec l’autre. C’est peut-être ce que le mort nous enseigne. Parler sans parole. La mort enseigne le silence. Le mort ne répond qu’avec son corps silencieux. Ce que fait un peu l’analyste, qui  dans son silence, efface le rapport de force. L’analyste fait un peut le mort en supprimant la violence autour de laquelle tournent les rapports sociaux au détriment des rapports personnels qui sont ceux de la vie et que souligne le corps mort si nous avons pour lui un respect qui va de soi, car il relate ce que fut le couple par la lumière fondamentale dont il fut dépositaire, antidote à la Dame de Pique.
La mort est naturelle, on le sait, mais elle a été trahie, par les pouvoirs qui se sont succédés, pour faire du corps mort de fausses apparences de gloire.?Il ne s’agit pas de faire une fête autour de la mort et de la célébrer de façon bruyante et édulcorée mélangeant les vraies et les fausses vertus du trépassé.
La parole est le meilleur fossoyeur et le meilleur architecte, permettant d’instaurer d’autres structures.
On pourrait concevoir une autre civilisation instaurant des moments plus heureux.
Ce qui pourrait naître d’une modification du pouvoir de faire surgir des moments d’expression plus libres.
Concevoir des orientations de paix, d’intelligence, de curiosité, de meilleure lucidité afin d’établir des correspondances de meilleur aloi.
Amorce d’une interrogation vis-à-vis du pouvoir afin que naissent des rapports moins impératifs et visant de meilleurs échanges.
Je ne conteste rien de la démarche de la connaissance ; mais j’interroge le chercheur sur la limite de certaines manœuvres appliquées au corps.
Ici se pose une interrogation sur certaines techniques modernes de fécondation.
Dans certains cas où le phallus n’a aucune capacité de pénétration, on le remplace par une tige métallique. La grossesse se passe normalement, mais le phallus ne récupère jamais sa potentialité naturelle. Pourquoi avoir eu recours, à un appareil de substitution en méconnaissant une démarche permettant de s’approcher de la cause culturelle des insuffisances, des interdits conditionnant la carence de l’acte sexuel ?
Le médecin moderne à partir de son désir impatient d’efficacité thérapeutique, ne permet pas de mettre en correspondances, la lésion et la souffrance du patient dans la recherche de la cause qui programme l’interdit d’être un homme d’amour dans le réel du corps.
Le corps mort nous renvoie à la vie.
L’inéluctable de la mort appelle l’inéluctable de la vie. Les inventions fantasmatiques sont devenues plus importantes que les actes des corps, qui dans leur inventivité attestent ce qui est vivant dans le renouvellement  sur l’appui du réel.
La vie est certainement dominante fondamentalement.
L’homme tente d’y parer par des artifices de production, des créations d’objets et de techniques qui passent à côté de ce qui est vivant, surtout concernant l’exactitude du rapport à la femme dans ce que la différence sexuelle exprime de vie et d’amour en dehors de toute autre loi. Les lois inventées par les structures de pouvoir sont des lois de guerre et de mort auxquelles on a donné de façon perverse des caractéristiques de mérites.
Emmanuel Loi, écrit dans L’Argent et la Mort, “L’Épuration de la naissance comme lieu de l’origine sera le pas décisif – il s’affiche déjà comme tel – dans l’oblitération cybernétique du devenir non animal de l’hominisation.”. (Éditions Via Valeriano, Éditions Léo Scheer, 2003, p. 75).
La vie ne peut être que dominante, inventive, généreuse. Et l’enfant est le gage du meilleur souhait.
Le corps mort nous redonne la parole qui est incontestable, par le corps vivant dont il fut.
Et plutôt que de maintenir des peines, il place l’accent sur le phénomène inverse, sur tout ce qui peut faire du corps son bonheur durant une vie qui puisse être la plus merveilleuse. Faire le deuil c’est se souvenir des meilleurs instants, en particulier ceux de l’enfance, sans connaître au départ, la maltraitance de ces ouvrages dissimulés par une fausse beauté et une gloire trompeuse.
Nous sommes emphatiques dans les guerres dictées par les siècles passés et leurs exécutants.
Nous vivons loin des choses fondamentales qui sont dans le sourire, l’intelligence, la curiosité, l’inventivité. Et ceci est présenté essentiellement par l’enfant.
Nous voulons toujours maintenir des répétitions de dépendance c’est-à-dire de soumission, qui sont de plus en plus régressives, proportionnellement à la perfection et à la cruauté de la technique.
Quel est le désir de la vie ?
Quel est le désir du corps ? Vers quels secteurs l’attention est-elle attirée ? Vis-à-vis de son propre corps ou du corps de l’autre et selon quelles séductions ? Selon quelles lignes, selon quels engagements??
Faire le deuil, tels sont les mots qui vous ont été donnés pour faire œuvre de réflexion.
Faire le deuil de quoi ? D’un objet, d’une idée, ou de la vivante disparue d’un corps qui fut heureux, malheureux, selon de multiples combinaisons.
Non point ces maquillages de gloire et de parade, mais ceux de nudité sincère, en particulier ceux qui ont fait naître la vie, ceux qui ont produit le sourire, le regard, intelligent et tendre et ceci déjà sur le visage du petit bébé. C’est lui notre maître. Il nous apprend le merveilleux et lui seul sait faire disparaître en  nous la connivence avec la mort sur quoi la culture s’est trompée.
Ceci pose la question du désir féminin??
Que veut la femme ?
Que veut l’homme ?
Schématiquement la femme veut un enfant, l’homme veut souvent le conflit, la provocation, le pouvoir et même la guerre.
Ce qui  pose probablement la question de la castration. Originairement il n’y a pas de castration dans le réel. Il y a une différence sexuelle d’où naît le petit enfant.
C’est le réel le plus remarquable qui doit effacer les rites qui ont crée la souffrance et la mort.
Le corps mort nous dit qu’il ne faut pas aller au devant du deuil de la vie.
Mais les lois sont telles, qu’elles impriment au départ un désir de vie dont la détermination est contestée.
Cependant ont peut penser que la parole et la voix de l’enfant peuvent avoir suffisamment d’échos pour permettre de nouvelles mutations nécessaires pour le réel de la vie qui demeure l’élément qui doit être dominant.
Ceci semble apparaître avec netteté dans l’œuvre de Henry Moore.
Henry Moore s’est appliqué à mettre en écos, les productions naturelles de la terre et celle de l’homme créant ainsi une correspondance permettant de fair alliance entre les deux registres apparemment disparates et souvent conflictuels, afin de contribuer à donner à la vie humaine animale et végétale des correspondances de bon aloi.
Ce qui semble naître de la nature d’apparence abrupte, libre rapidement aux outils du sculpteur un nouvel horizon. Ce sont soit des lignes, soit des compositions géométriques complexes qui semblent montrer l’impatience de la culture, avide de faire taire ce qui est encore dans les limbes. Mais ce temps de latence est de courte durée.
De la nature abrupte émergent des formes très diverses, dont l’imagination rationaliste a tenté d’effacer les disparités. Les racines d’arbres qui émergent du sol, torsionnées, mi terriennes, mi aériennes, semblent faire le lien entre l’air et la terre, et exposer deux types de prospections non contradictoires. Henry Moore dit lui-même que la nature est le socle idéal pour ses sculptures.
Parfois une photographie isole une lune blanche et ronde au-dessus d’un toit.?Cet aspect simpliste est riche de possibilités. D’autres part les formes animales, indistinctes, semblent donner le ton de la vie humaine à venir, selon d’autres formes nées de la créativité et de la progression.
Il y a peut-être là, le germe de la vie née de la terre que l’homme se doit, sans contrainte, de reconnaître et de respecter avec plaisir, tellement la part d’inventivité possible est grande.
Nous avons là le germe de la vie inscrite dans la nature, et qui sera repris par l’homme dans ses moments d’inventivité et de joie, au-delà de la pulsion de mort.
Henry Moore, n’a cessé de sculpter des corps porteurs de la vie, qui au départ ne semblaient être que des masses mortes et informes. Les figures de maternité sont superbes de vie et de tendresse (188-190) et semblent échapper à une origine grossière.
C’est là, le germe de vie qui permet d’interroger ce qui structure dans le deuil entre le chagrin de la personne et la dramaturgie  du collectif. Celui-ci organise une fête approximative qui interroge cette figure féminine qui semble afficher l’éternité (51). Et si la femme affirme sa grâce de la vie et du sentiment, le corps du soldat limite son génie à travers la force qu’il déploie même de dos (64). Une figure moins archaïque, dans le calme, semble évoquer la danse (66).?Une autre nous donne un aspect radical de la victoire de la vie sur la mort (78). Et le cavalier, mutilé d’un bras et d’une jambe continue son combat (125). Est-ce pour être sûr de la victoire de la paix ?
Quant aux blocs de pierre isolés dans la nature, ils continuent leur méditation ; ils disent leur origine et leur perspective; Et Moore énonce de cette façon ce qui est contraire à la vie. Vie détruite par un certain contexte de la science moderne ou de ce qui en tient lieu.
Je crois que les sculptures de Moore donnent davantage d’espoir à l’humanité que toutes les composantes pseudo-culturelles dont on a hérité, et qui sont au service du pouvoir.
Le lien à la maternité donne un nouvel espoir (85). L’enfant est retenu et libre contre la poitrine de la mère. Quant à la famille, elle a, elle aussi, sa place (106).
Ces éléments soulignés par Henry Moore semblent correspondre à faire du deuil, un épiphénomène, une couverture pour cacher la pulsion de mort distribuée avec plaisir et anéantir la pulsion de mort distribuée avec plaisir et anéantir la pulsion de vie qui devrait être radicalement prévalente. Ceci semble représenter l’armature du génie de Henry Moore et un point d’alignement vers un autre horizon que les références spirituelles classiques, partiellement ou entièrement frauduleuses.
J’ai appuyé ma démonstration sur la sculpture, ne présentant chez Moore aucune image de violence. Cette perspective serait peut-être mieux exprimée à partir de la musique et de la danse, représentant des éléments de plus grande liberté et de vie dans un dynamisme du corps plus décisif.
Malgré tous les éléments cohérents, on observe aussi dans la sculpture de Moore, des compositions faites de fragments séparés, qui sont là, paradoxalement, pour reconstituer l’ensemble à partir des parties.
Il semblerait qu’il manque une gaine de raccordement.
Mais son génie fait corps avec ses mains qui ne restent pas isolées vis-à-vis des autres éléments de son œuvre. Toute la vigueur de celle-ci peut-elle parer à ce qui nous semble manquant ; ce qui nous renvoie à la vie qui continue en dépit de la mort dont nous avons à faire le deuil.
Malgré la mort, Henry Moore est présent.
Ses sculptures sont là. Toujours en advenir car il a voulu faire sortir l’acte et la pensée de l’anatomie, et le couple vivant domine le monde sans tyrannie. Cependant par moments, par périodes, le fond agressif de l’humain reste puissant. Cependant il y a un espoir, un horizon possible, lorsque l’enfant deviendra le sujet à écouter. Et c’est cela, l’enfant visible et invisible, qui court entre les statues pour faire le deuil une denrée dépassée, et au-delà de la mort un épisode non anticipé.
Le désir de vie et de clarté de l’enfant conduit à travers les sculptures, même morcelées, à tracer un chemin où la mort sera lointaine, et sur lequel l’œuvre créative de l’homme sera dans la joie de la création. Il s’agit de ne plus se réjouir de la mort, mais que le deuil devienne un élément de clarté. Peut-être, est-ce là, le meilleur hommage à rendre au défunt et encourageant à l’égard des survivants, malgré l’image (152) des restes osseux d’une mère enveloppant dans ses débris, un fœtus réduit à la tête.
S’agit-il de faire le deuil… ? De quoi ?
Il s’agit de cesser de faire le deuil de la vie.
Nous sommes habitués, cultivés à faire le deuil de la mort. On pleure un mort, sincèrement ou dans le semblant. On l’enterre.
Il s’agit de ne plus faire le deuil de la vie. Il s’agit de donner à la vie toute l’ampleur des actes dont elle a besoin. Or il y a un acte primordial, l’acte sexuel, qui concentre tous les éléments contradictoires, de vie et de mort, de vie heureuse ou malheureuse, dont il s’agit de faire le tri afin de lui donner l’exactitude qu’il mérite.
Ce qui compte, c’est la vie du sujet, bien dans son corps et dans ses pensées, dont le désir de vie sera dans l’enfant dont il s’agit de respecter le génie propre, d’inventivité et de renouvellement interrogeant les impasses de l’adulte, colorées de pouvoir et de désir de mort. C’est l’enfant qui est à l’aube de notre génie possible et d’une autre civilisation, à l’aube d’autres lois et d’autres thérapeutiques.
Que l’homme soit homme vis-à-vis de la femme et qu’il n’emprunte pas des paramètres faussaires, décoratifs ou de pouvoir.
Paul Mathis
Les Comoni, le 16 février 2004.

En hommage à Paul Mathis, neuropsychiatre et psychanalyste, qui a aidé à vivre tant d'humains.
Extrait de Paul Mathis, Instants d'écriture, Marseille, via valeriano, 1992. 

"On ne peut être silencieux à l'offre de la terre, de l'eau de la mer, bleue, crénelée d'écume, de la neige immensément blanche, de la lumière implacable du soleil. On ne peut répondre que par un remerciement.
Écrire, ce n'est pas imiter, donner le change. C'est s'approcher d'une trame dont les mots sont des modalités de correspondance.
C'est aimer ce qui nous entoure. Ce qui vit et ce qui est immobile. C'est être présent au monde, senti de toutes parts, matériellement, saisi dans de multiples interférences.
Écrire, c'est ne rien exclure.
C'est recevoir la richesse multiple, sensuellement et intellectuellement.
Ce qui fait notre échange avec le plus grand nombre d'éléments et crée notre implantation, notre place, nos actes.
C'est le sol sur lequel nous marchons, la terre qui vient d'être labourée, molle, dans laquelle on enfonce un peu ; c'est l'insecte noir, qu'on n'avait jamais vu, que l'on ne sait nommer, et qui vient se poser, solitaire, comme perdu, parmi les abeilles bourdonnantes, sur les petites fleurs blanches des buissons ardents ; ce sont les lèvres du petit enfant qui effleurent les pétales du cerisier et, un peu plus tard, ce sont ses dents qui mordent le fruit rouge.
L'écriture se nourrit de toute la matière du monde. Elle est la réponse obligée, de décente courtoisie, à ce qui nous interpelle ; le vent, le ciel noir ou lumineux, le rocher, le sable, les arbres.
C'est l'écriture heureuse qui caresse ce qu'elle rencontre, plus précieuse que l'écriture qui agresse ou qui se plaint. L'écriture est louange et non plainte ou trace d'un ressentiment. Elle répond aux bruits insolites, au chant des oiseaux, aux rythmes des vagues, aux cris de la souffrance, aux résidus des actes, pour naître à d'autres mouvements.
La littérature naît de ce qui n'est pas des mots, mais pour produire des mots et renvoyer aux matériaux dont elle est issue.
Elle n'éclôt ni ne progresse dans les conversations autour d'une table, dans les débats des gens de métier ou de mondanité. Elle éclate en dehors d'eux, malgré eux. Il n'y a pas d'hommes de lettres, mais seulement des inconnus créateurs qui sentent l'urgence et l'angoisse du métier d'homme ou de femme, qui ont besoin de le dire lorsque la peine n'est pas intolérable, dans les accomplissements non conformes.
L'écrivain nie toute confrontation agressive. S'il y a un absolu de sa démarche, s'il ne peut être que seul avec son instrument, comme le peintre avec son pinceau, cela ne signifie pas qu'il soit solitaire. Il a besoin de toute la richesse qui l'entoure. C'est à cause d'elle qu'il écrit.
S'il doit se réserver des intermittences de travail silencieux, s'il écrit sur la table, ce n'est pas là que le livre lui est donné. Les raisons de la clarté possible, il les puise au détour du chemin. Rien ne naît que de calciné entre des murs constants.
Il écrit sans intermédiaire et oublie tous les livres. Ceux-ci ne sont que pré-textes, exemples distants, incitations qui ne peuvent lui donner sa raison. Celle-ci n'apparaît que dans une dimension différente de toutes celles qu'il admire ou qu'il réprouve. Il n'y a que le livre qu'il fait qui importe, qui indique seul le sens de son chemin, où interfèrent les incidents les plus hétéroclites.
Il n'est que dans la mesure où il suit les fluctuations de la vie même. L'écrivain suit les inflexions de ses indécisions, de son désespoir ou de sa confiance ; de la foi, du doute et du reniement.
Que l'écriture épouse les actes quotidiens, et ne devienne pas un métier. Qu'elle soit témoignage, chant, prière, incantation peut-être, réponse d'une partie du monde à une autre partie du monde, car il n'y a que d'incessants échos.
Il s'agit là de l'écriture qui construit ; qui ne décrit pas, n'informe pas, ne copie pas. Elle est le chant des mots qui se forme n'importe où. Ne pas éteindre la vibrance à peine audible, de cet échange qui se propose entre le monde et soi, ce renouveau de l'écoute qui casse les lassitudes.
Les bruits du monde créent un ébranlement secret, confus, proche, insistant. C'est vague, mal audible, sourd, continu, à peine propice à l'attention.
Il faut des mots pour s'approcher d'une beauté ou d'une vérité pressentie. Dans le coin le plus déshérité, malgré toute la solitude possible, des mots se pressent, qu'il n'est pas possible de faire taire. Il y a là les meilleurs moments de l'écriture, ceux où l'on cherche à tâtons une lueur, qui ne peut apparaître que dans l'acte qui conduit à l'extraire de l'ombre, dans un balbutiement qui deviendra peut-être un langage bien écrit.
Mais aussi ne pas pervertir l'émotion dans les temps où elle se propose, ne pas la travestir par une écriture précipitée, prématurée. Écrire parfois plus tard. Différer. Retenir. Donner à sa naissance toute la force pressentie." 

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