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Les agoras d'ailleurs

Sur la philosophie d'André Comte-Sponville

Rédigé par grossel Publié dans #J.C.G.

Je mets en ligne ces textes, réponses, entretiens, citations  d'André Comte-Sponville. J'ai essayé lors des deux causeries consacrées aux 4 ordres proposés par ce philosophe, le 2 décembre à La Seyne et le 13 décembre 2008 à Hyères, d'être fidèle à cette pensée telle qu'elle s'exprime ici.
Il me semble pour avoir lu la quasi-totalité de l'oeuvre d'André Comte-Sponville que ces quelques textes vont à l'essentiel de son oeuvre. Et si j'avais trouvé beaucoup de force au Traité du désespoir et de la béatitude à sa parution, c'est que pour moi comme pour d'autres, je pense à Marcel Conche, "philosopher, c'est penser sa vie et vivre sa pensée".
Si j'avais à différencier ces deux philosophes, je dirais que Comte-Sponville me semble  plus "pratique", qu'on peut "utiliser" les outils, concepts qu'il propose, venus de la tradition, revisitée avec sagacité dans notre vie de tous les jours quand nous avons à faire preuve de responsabilité ou pour vivre mieux ou pour mieux chercher le bonheur. Avec lui, on est dans le temps rétréci, le temps"humain" qui rend possible projets, actions...
Avec Marcel Conche, on quitte sans le perdre, ce monde, et son temps rétréci pour s'immerger dans la Nature, contemplée, pensée par les philosphes anté-socratiques, Nature revisitée par Marcel Conche qui nous immerge aussi dans le temps éternel, la création perpétuelle née du hasard, (une métaphysique du hasard ne peut s'opposer à une métaphysique providentialiste que si elle affirme l'infinité, l'infinitude des combinaisons, des univers, des apparences).
La philosophie de Marcel Conche à la différence de celle d'André Comte-Sponville doit peu de choses au monde tel que nous le vivons, monde de passage comme chacun de nous Même si sa philosophie est une philosophie pour notre temps et notre quasi-monde.
La mort est très présente chez Marcel Conche même s'il aime la vie mais plus qu'elle, la vérité. Or, on ne peut faire l'impasse sur la mort. La mort qui anéantit tout, c'est ce que je pense, est à l'oeuvre en permanence comme la vie qui se renouvelle, se perpétue, invente, chacun de nous, puis avec nous, puis sans nous, individu, société, civilisation et peut-être espèce... Comment penser la mort ? C'est quoi penser ?
La pensée par son mouvement d'abstraction, fait oeuvre de mort ou comme la mort;. Abstraire, c'est "tuer", séparer, mettre de côté par exemple la singularité de tel homme pour tenter d'atteindre l'homme universel. Je renvoie à mes notes de lecture sur des livres de Marcel Conche dont La mort et la pensée.

Jean-Claude Grosse

André Comte-Sponville
 
Les quatre ordres

" Se poser le problème des limites revient à se demander ce qui n'est pas permis.

1. L'ordre économique, technique et scientifique

Nous pouvons commencer par exemple par nous interroger sur les limites qu'il faut fixer aux sciences du vivant. La biologie peut dire quelles sont les manipulations génétiques techniquement possibles, mais il n'est pas de son domaine de dire lesquelles sont permises. Il en va de même pour l'économie de marché.
Nous avons là un premier domaine, le domaine économico-techno-scientifique, structuré intérieurement par l'opposition entre le possible et l'impossible.
Laissé à sa seule spontanéité, il vérifierait ce que le biologiste Jacques Testart appelle “ l'uniquematie de l'univers technique ”, dont le principe est que tout le possible sera fait, à la condition que l'anarchie s'installe. Or le possible devient aujourd'hui singulièrement effrayant. Il est donc nécessaire de limiter cet ordre techno-scientifique, et de le limiter de l'extérieur, puisqu'il est incapable de se limiter lui-même.

2. L'ordre politique et juridique

J'introduis donc un deuxième ordre, l'ordre de la loi et de la justice, structuré intérieurement par l'opposition du légal et de l'illégal.
Il est lui aussi incapable de se limiter ; et cela est nécessaire pour deux raisons :
- une raison individuelle : un individu qui respecterait scrupuleusement la légalité du pays dans lequel il se trouve, mais s'en contenterait, pourrait parfaitement mentir, faire preuve d'égoïsme, et de méchanceté. Nous n'avons rien dans cet ordre ni dans le premier pour échapper à ce spectre du “ salaud ” légaliste, et peut-être aussi scientifiquement compétent.
- une raison collective : il y a quelques années, en licence à la Sorbonne, j'ai proposé comme sujet de dissertation de philosophie politique “ le peuple a-t-il tous les droits ? ”. La quasi-totalité des étudiants ont répondu qu'en démocratie, le peuple est souverain, et qu'il a donc tous les droits, puisque c'est lui qui fait le droit. La conclusion logique de cette position est que le peuple a le droit de prendre des mesures antidémocratiques.

3. L'ordre de la morale

Le domaine qui vient limiter celui de la politique et de la justice est celui de la morale, structuré intérieurement par l'opposition du bien et du mal, du devoir et de l'interdit.
Il semble que la morale n'a pas à être limitée : comment pourrait-on être trop moral ? Mais elle doit être complétée, car elle est insuffisante. Un individu qui ferait toujours son devoir, et seulement son devoir, serait un pharisien, il lui manque une dimension peut-être essentielle : l'amour.

4. L'ordre de l 'amour

D'où un quatrième ordre : l'ordre éthique, l'ordre de l'amour, qui ne limite pas à l'ordre de la morale, mais le complète, l'ouvre par en haut. J'appelle morale ce qu'on fait par devoir, et éthique ce qu'on fait par amour.

Je ne vois pas bien ce qu'on pourrait mettre au-dessus de l'amour. Un croyant pourrait envisager un cinquième ordre, l'ordre du divin, qui assurerait la cohésion de l'ensemble. Mais la foi est une possibilité que je ne peux pas faire mienne, et qui ne me manque pas vraiment, car l'amour infini n'est pas à craindre, pour deux raisons : on ne pourrait rien nous souhaiter de meilleur, et ce n'est pas notre principale menace.
Prétendre que le capitalisme est moral serait donc prétendre que le premier ordre serait soumis au troisième, ce qui me paraît exclu par la structuration interne de chacun de ces ordres : le possible et l'impossible n'ont que faire du bien et du mal. Imaginez la réaction d'un physicien qui vous expliquerait la grande équation d'Einstein, E=mc2, et à qui l'un d'entre vous objecterait que cela n'est pas très moral puisque cela fait exploser des bombes atomiques : il répondrait que vous ne parlez pas de la même chose.
Dans l'ordre économico-techno-scientifique, rien n'est jamais moral. Rien n'est non plus immoral, car pour être moral, il faut pouvoir être immoral. Tout y est amoral, ce qui signifie que la morale est privée de toute pertinence pour expliquer un processus qui se déroule dans ce premier ordre.
A la question : le capitalisme est-il moral ? Je réponds donc évidemment non : il est radicalement et définitivement amoral. Si nous voulons qu'il y ait une morale dans une société capitaliste, cette morale doit venir d'ailleurs que du marché.

 Les dangers de la confusion des ordres

Pascal appelle ridicule ce qui manifeste une confusion des ordres, et tyrannie le ridicule arrivé au pouvoir, le désordre érigé en système de gouvernement.
Deux tyrannies nous menacent particulièrement aujourd'hui : la barbarie et l'angélisme. J'appelle barbarie la tyrannie des ordres inférieurs, qui prétend soumettre le plus haut au plus bas.
- La barbarie technocratique soumet l'ordre de la politique et du droit à l'ordre des sciences et de l'économie ; elle existe sous deux formes : la tyrannie libérale, la tyrannie des marchés.
- La barbarie politique soumet l'ordre de la morale à celui de la politique. ; là encore, deux écoles : la barbarie totalitaire, la barbarie démocratique, qui consiste à croire que tout ce qui est légal est nécessairement moral.

L'angélisme, lui, est le symétrique de la barbarie, puisque c'est une tyrannie des ordres supérieurs, qui prétend annuler le plus bas au nom du plus haut :
- L'angélisme politique et juridique prétend annuler les contraintes de l'ordre économico-techno-scientifique au nom de la politique et du droit. Il prend concrètement la forme du volontarisme.
-  L'angélisme moral prétend annuler les contraintes du politique au nom de la morale. C'est ce que Laurent Joffin appelait il y a quelques années dans Libération “ la génération morale ” : contre la misère, les restaurants du cœur ; contre la guerre, l'action humanitaire, Médecins sans frontières. Pour l'intégration des immigrés, SOS Racisme. Des problèmes politiques se trouvent transformés en problèmes moraux, ce qui est la meilleure façon de ne jamais les résoudre.
-  L'angélisme éthique prétend annuler les contraintes de la morale voire des trois premiers ordres au nom de l'ordre de l'amour. C'est par exemple l'idéologie Peace and Love des années 70.
La difficulté est que nous nous situons tous dans ces quatre ordres en même temps. Ils s'avèrent rapidement divergents, car ils sont soumis à des principes de structuration interne différents. Lequel de ces quatre ordres faut-il alors décider de privilégier ?

Apparaît à ce moment la notion de responsabilité. Faire preuve de responsabilité, c'est assumer le pouvoir qui est le sien, dans les quatre ordres, sans les confondre, sans les réduire tous à un seul, et choisir au cas par cas celui auquel on décide de se soumettre en dernier lieu, car on ne peut pas poser de règle générale. Seuls les niais et les saints choisissent de se soumettre toujours à l'ordre de l'amour, tandis que celui qui choisirait définitivement le premier ordre serait un “ salaud ” compétent et performant.

Cette responsabilité ne peut être qu'individuelle. Je ne vois pas de sens à parler d'éthique de l'entreprise : une entreprise n'a pas de morale, elle n'a que des intérêts et des contraintes. Mais c'est précisément parce qu'il n'y a pas de morale de l'entreprise qu'il doit y avoir une morale dans l'entreprise, par la médiation des seuls qui puissent être moraux, les individus qui y travaillent, et particulièrement ses dirigeants.

La hiérarchie des quatre ordres

Je distingue la primauté, c'est-à-dire ce qui vaut le plus, subjectivement, pour l'individu, et le primat, c'est-à-dire ce qui est important, objectivement, pour le groupe. Ce qui vaut le plus pour les individus n'est jamais ce qui est le plus important pour les groupes.
Nous avons ici affaire non à une hiérarchie, mais à deux hiérarchies croisées : la hiérarchie ascendante des primautés, et l'enchaînement descendant des primats.
- Primauté de l'amour, primat de l'argent : les individus affirment généralement la primauté de l'amour ; mais une entreprise serait affectée bien moins gravement par une disparition de l'amour que par une disparition de l'argent.
- Primauté de la politique, mais primat de l'économie et des sciences. Il ne resterait rien de notre démocratie si toutes les infrastructures économiques et techniques disparaissaient.
- Primauté de la morale, primat de la politique : pour l'individu, mieux vaut perdre les élections que perdre son âme ; mais pour le groupe, à l'état de nature, en l'absence de construction politique, il n'y aurait pas de morale.
- Primauté encore de l'amour, mais primat de la morale : Freud a montré que sans morale, il n'y aurait pas d'amour, mais seulement la pulsion et le désir
Dans La Pesanteur et la grâce, Simone Weil appelle pesanteur tout ce qui descend et fait descendre, et grâce tout ce qui monte et fait monter. On pourrait dire que les groupes sont toujours soumis à la pesanteur ; ils tendent à privilégier légitimement ce qui pour eux est objectivement le plus important. Dans un groupe, l'amour tend à se dégrader en morale, la morale en politique, et la politique en technique, en économie, en gestion. Et seuls les individus possèdent la capacité à remonter des contraintes économiques, techniques et scientifiques à la politique.
Le terme de grâce est un peu trop religieux pour que je puisse le faire absolument mien, mais je dirai que pour remonter cette pente sur laquelle les groupes autrement ne cessent de nous entraîner, je ne vois que trois choses : l'amour, la lucidité, et le courage."

André Comte-Sponville

Morale et politique

" -  J’en ai marre des critiques contre la politique "politicienne".

Depuis le temps que « ils » en parlent, mais « ils », en plus, c’est des politiciens le plus souvent, ou les journalistes, mais c’est les mêmes... Un jour je me suis demandé : mais qu’est-ce que c’est, bon sang, que la "politique politicienne" ? J’ai compris ce que c’est que la politique politicienne : c’est la politique qui sert à prendre et à garder le pouvoir. C’est-à-dire quoi ? C’est-à-dire que c’est la politique même ! La politique ça n’a jamais servi qu’à ça. Si bien que quand vous tapez sur la politique politicienne, vous tapez, en vérité, sur la politique ! Et vous rajoutez du discrédit... de l’eau au moulin du discrédit dans lequel elle est tombée... Ah monsieur Juppé, monsieur Jospin, vous faites de la politique politicienne... Ben ça veut dire quoi ? Ça veut dire qu’ils préparent les élections. Mais c’est quand même la moindre des choses, dans une démocratie ! Ça veut dire qu’il veut garder le pouvoir. Il est payé pour ça ! C’est son travail d’homme politique ! Ça veut dire qu’il veut prendre le pouvoir. Mais bien sûr, sinon il ne ferait pas de politique. Il n’y a pas d’un côté une politique politicienne méprisable qui se battrait pour le pouvoir, et de l’autre une "grande" politique qui se battrait pour l’intérêt supérieur de la nation ! Parce que l’intérêt supérieur de la nation suppose qu’on prenne le pouvoir, quand on ne l’a pas, ou qu’on le garde quand on l’a. Donc, arrêtons de taper sur la politique politicienne, comprenons que c’est la politique même.

Alors, ça n’empêche pas que certains le fassent par carriérisme purement individuel, et d’autres, au contraire, par amour de l’humanité. Mais, je dirai, ce n’est pas tellement mon problème, ça. Un grand homme politique peut n’avoir fait de la politique que par égoïsme, que par carriérisme. Et faire une grande politique, être historiquement très utile... Et un saint homme peut s’avérer politiquement désastreux. Moi, ce qui m’importe, ce n’est pas les motivations morales de l’un ou de l’autre, c’est la politique qu’il mène. Là encore, vous savez, c’est ce que montre très bien Machiavel, vous savez... Le type qui ne fait de la politique que pour son intérêt... le pur cynique, au sens trivial du terme, s’il est intelligent, qu’est-ce qu’il doit faire ? Dans une démocratie, se faire élire déjà. Et puis, pour après garder le pouvoir ? Et bien, le mieux c’est de gouverner le mieux qu’on peut. Et ce qu’il fera s’il est un machiavélique intelligent - mais sinon, il n’est pas machiavélien ou machiavélique -, c’est qu’il va gouverner du mieux qu’il peut. Du mieux qu’il peut, parce que c’est son intérêt, et chacun y trouvera son compte. Si bien qu’il y a une différence, effectivement, entre les motivations individuelles de l’un ou de l’autre... il y a des gens plus ou moins intéressés et plus ou moins désintéressés... mais rien ne prouve que politiquement ce soit les désintéressés qui soient politiquement les plus efficaces.

-  Enfin, ça pose la question du mensonge.

Je disais : en politique, on ne peut pas ne jamais mentir. Et je crois que c’est très vrai. Simplement, là encore, il y a deux façons de mentir. Il y a ceux qui mentent tellement qu’ils finissent par vider la politique de... je dirai de son contenu de sérieux... à mon avis, c’est un peu ce qui est arrivé à Chirac pendant la dernière campagne présidentielle... Et donc, la politique devient une chose absurde, mais comme les conflits d’intérêts continuent, et bien c’est lui-même qui est victime finalement du piège dans lequel il s’est enferré. Alors qu’on peut aussi mentir quand c’est indispensable, mais mentir le moins possible pour essayer de faire passer un peu plus de vérité. Je crois qu’il y a des gens en politique qui mettent parfois le mensonge au service de la vérité. Parce qu’on ne peut pas la dire toute, à tout le monde, tout d’un coup. Parce qu’on perdrait les élections. Mais qu’il y a des fois où il faut savoir accompagner le peuple et les concitoyens dans une réflexion et donc mentir parfois, mais dire malgré tout le plus de vérité qu’on peut. Mentir mais le moins possible. Le moins longtemps possible. Autrement dit, mettre le mensonge au service de la vérité. Plutôt que d’autres à qui il arrive de dire la vérité, mais c’est toujours au service du mensonge.

Voilà, en conclusion, je dirai donc que pour moi la politique n’est pas le règne de la morale, du devoir ou des bons sentiments. Je n’ai rien - comprenez-moi bien - ni contre la morale, ni... enfin, d’ailleurs vous le savez bien, j’ai assez écrit dessus..., ni contre le devoir, ni même contre les bons sentiments... Hein... moi je suis toujours un petit peu surpris quand les bons sentiments ça devient une insulte... ça dépend de quoi on parle. On a tellement dit que... la phrase de Gide, vous savez : "c’est avec les bons sentiments qu’on fait de la mauvaise littérature", qu’on a fini par croire que c’était vrai. Simplement, c’est faux. Parce que l’auteur français qui a eu les meilleurs sentiments de l’histoire de la littérature est aussi le plus grand écrivain français de tous les temps : il s’appelle Victor Hugo. Avec les meilleurs sentiments de notre littérature, on a fait la plus grande littérature. Et ce n’est pas les petits nihilistes d’aujourd’hui qui me feront penser le contraire... Donc, quand je dis que la politique n’est pas le règne de la morale, du devoir, des bons sentiments, ce n’est pas du tout pour condamner les bons sentiments, la morale ou le devoir. C’est simplement pour dire que la politique c’est autre chose, précisément. Plus vous aurez de bons sentiments, mieux ça vaudra. Mieux vaut l’amour que la haine, bien sûr. Oui, mais pour faire de la politique l’amour n’a jamais suffi.

Vous savez... Pasqua, un jour, qui dit à la télévision : "les Français veulent qu’on leur parle d’amour"... c’est se foutre de la gueule des gens ! C’est très vrai individuellement, qu’on veut qu’on nous parle d’amour, mais pas Pasqua ! (rires !!). Lang a fait la même chose - et en un sens, ça m’agaçait encore plus -... j’ai vu un jour Lang... il est vrai que c’était au soir d’une défaite électorale - mais enfin quand même ça n’excuse pas tout - dire en direct à la télévision : "moi mon seul parti, c’est le parti de l’amour". De qui se moque-t-on ? L’amour n’a jamais fait une politique, évidemment.

Donc la politique n’est pas le règne de la morale, du devoir, des bons sentiments. Elle est le règne de la force et des rapports de force, des intérêts et des conflits d’intérêts, des opinions et des conflits d’opinions. Si bien que la grande affaire de la politique, comme je le disais, c’est la régulation et la socialisation de l’égoïsme. La politique, c’est un égoïsme intelligent et socialisé... encore une fois, je ne dis pas ça contre la politique mais au contraire pour elle... puisque nous sommes tous égoïstes... tous, toujours... Nous avons donc tous besoin de l’être ensemble et intelligemment. Encore une fois, mieux vaut être égoïstes ensemble et intelligemment que bêtement chacun dans son coin, parce que l’union fait la force. Puisque nous sommes tous égoïstes, nous avons tous toujours besoin de politique."
(propos tenus par ACS lors d'un café -philo)

Sur le "cynisme"

JLT - Vous vous définissez comme philosophe " athée et néo-cynique ";
ça signifie quoi être "cynique" aujourd'hui?

ACS - L'expression n'est pas de moi, mais d'un journaliste qui a repris le titre d'un de mes livres. J'ai développé ce problème très pointu dans un livre intitulé Valeur et vérité et sous-titré " étude cynique ". Il consiste à penser le rapport entre la valeur et la vérité. Soit on considère que la valeur est une vérité : le juste est juste, comme deux et deux font quatre. C'est la position de Platon. La vérité se démontre. La morale va donc être pensée dogmatiquement. Soit on considère que la vérité n'est qu'une valeur. Deux et deux font quatre, comme le juste est juste, relativement à un certain point de vue, à certaines opinions, à certains désirs. Il n'y a donc plus de vérité du tout ! C'est la sophistique. Dans cet ouvrage, je prône ainsi les deux positions : d'un côté le dogmatisme, avec Platon, de l'autre, la sophistique, avec Protagoras (mais l'on aurait pu prendre d'autres postulations comme Lénine et Nietzsche) et j'essaye de montrer qu'il y a une position médiane : celle des cyniques. Avant d'être un mot repris par le journalisme, le cynisme est d'abord une école philosophique de très grande volée. C'est l'école de Diogène, le cynique. Selon eux, la valeur n'est pas une vérité, la vérité n'est pas une valeur mais les deux existent séparément. Il y a d'un côté ce qui relève de la connaissance, de la vérité : deux et deux font quatre, la terre tourne autour du soleil ; de l'autre, ce qui relève de la valeur, de la morale, c'est-à-dire de jugements individuels. Chez Diogène, comme chez Machiavel, on retrouve ici l'autre sens du mot cynique : il y a en effet disjonction entre la valeur et la vérité.

JLT - Comme entre morale et politique…

ACS - Par exemple. C'est un cas particulier. Et là, Machiavel est éclairant. Je ne vais pas rentrer dans les détails. Machiavel comme Diogène, Diogène comme Machiavel, distinguent la morale de la politique. Diogène le fait au bénéfice de la morale, Machiavel au bénéfice de la politique. Au fond, je montre qu'ils ont raison tous les deux. Machiavel a raison en politique, Diogène a raison en morale. Le cynisme est donc bien une façon de disjoindre les ordres et de ne pas confondre ce qui relève de la connaissance et ce qui relève d'un jugement de valeur. Il faut donc penser la politique pour ce qu'elle est. Elle n'est pas du tout une lutte entre les bons et les méchants comme on le croit parfois, mais le jeu de conflits d'intérêts et de rapports de force. Pour autant, l'individu n'est pas dispensé de s'interroger sur ce qui relève de la morale. C'est la différence entre faire une analyse politique le jour des résultats d'élections et ne pas énoncer de jugements moraux. Un politologue n'est pas là pour nous donner des leçons.
(entretien avec un journaliste)
 
Peut-on se passer de religion ?

La réponse dépend du sens qu’on donne à "religion". S’il s’agit de la croyance en un Dieu personnel et créateur, on peut alors se passer de religion (par exemple, les sociétés bouddhistes ou confucéennes).Si on considère en revanche l’étymologie du mot, la réponse est non.
Deux étymologies différentes se concurrencent :

1) Religion vient du latin Religare, c’est-à-dire relier. La religion est ici ce qui relie. Dans ce cas, aucune société ne peut se passer de religion car religion et lien sont synonymes. Mais il s’agit davantage de communauté que de religion. Ainsi, on peut se passer de religion mais pas de communion.

2) Religion vient du latin Relegere, c’est-à-dire recueillir ou relire. La religion est ici ce qu’on recueille et relit (ou ce qu’on relit avec recueillement). Le livre qu’on relit est ici le trait d’union entre les morts et les vivants. Mais il s’agit d’avantage de fidélité que de religion. Ainsi, on peut se passer de religion mais pas de fidélité. Comte-Sponville pense d’abord à la fidélité envers les valeurs gréco-judéo-chrétienne dont nous avons hérité car, dit-il, les deux dangers sont le nihilisme et le fanatisme.

On voit tout de suite la jonction des deux origines : relire crée du lien. Le lien ne se crée qu’à la condition de transmettre. Pas de Religare (communion) sans Relegere (fidélité).

André Comte-Sponville ajoute que la différence entre un croyant et un athée, c’est la dimension d’espérance. Avec Dieu, "on peut espérer une infinité de vie infiniment heureuse" (Pascal), alors qu’un athée lucide ne peut pas échapper au désespoir. Mais, selon lui, le sage vit au présent : il ne désire que ce qui est ou que ce qu’il fait. Seul le désespéré est heureux, car le croyant est esclave de son espoir. En somme, et c’est-ce qui fait la force des religions, c’est que l’espérance lui donne raison.

"Le croyant dit : je crois en Dieu. L’agnostique dit : je ne crois pas en Dieu. L’athée dit : je crois que Dieu n’existe pas. L’idiot dit : je sais que Dieu n’existe pas. L’imbécile dit : je sais que Dieu existe."

"Si je ne crois pas en Dieu, c'est aussi, et peut-être surtout, parce que je préférerais qu'il existe. C'est le pari de Pascal, si l'on veut, mais inversé. Il ne s'agit pas de penser le plus avantageux - la pensée n'est ni un commerce ni une loterie-, mais le plus vraisemblable. Or Dieu est d'autant moins vraisemblable qu'il est davantage désirable : il correspond tellement bien à nos désirs les plus forts qu'il y a lieu de se demander si nous ne l'avons pas inventé pour cela. (...) La foi nous arrange trop pour n'être pas suspecte."


Sur le désir

Nouvelles Clés : Commençons par une remarque étymologique : le mot désir vient du latin desiderare - de sidus, étoile - qui dans la langue des augures évoquait une sorte de constatation : l’absence d’un astre, accompagnée d’une forte idée de regret (alors que considerare, c’est contempler l’astre présent). Le désir serait ainsi de l’ordre d’un manque dont on fait l’expérience douloureuse...

André Comte-Sponville : Auquel cas le désir, dans sa temporalité, n’aurait guère le choix qu’entre la nostalgie (le manque du passé) et l’espérance (le manque de l’avenir). Car le présent, lui, ne manque jamais... Mais n’allons pas trop vite. L’étymologie, en l’occurrence, correspond à la définition la plus usuelle du désir : il serait un manque. C’est une définition qui traverse toute l’histoire de la philosophie. Pour la prendre en ses deux pôles, en son origine et en son terme au moins provisoire, c’est aussi vrai chez Platon que chez Sartre. Chez Platon, le texte de référence, c’est Le Banquet. Ce dialogue porte sur l’amour et non pas sur le désir, mais cela revient au même : quand Socrate prend à son tour la parole, à la question :

“Qu’est-ce que l’amour ?”, il répond en substance : l’amour est désir et le désir est manque. “Ce qu’on n’a pas, ce qu’on n’est pas, ce dont on manque, voilà les objets du désir et de l’amour.” Cette définition du désir comme manque va courir à travers toute la tradition philosophique pendant plus de vingt siècles, jusqu’à Sartre, qui écrit dans L’Êre et le Néant que “l’homme est fondamentalement désir d’être” et que “le désir est manque”.

Le désir ne manque de rien

C’est une définition qui semble vraie, dans la mesure où très souvent, peut-être le plus souvent, nous désirons en effet ce que nous n’avons pas, ce qui nous manque. Une définition qui n’est que souvent vraie est une définition fausse. Définir le désir comme manque n’est donc juste que si, et seulement si, tout désir est manque. Or, il nous arrive très souvent de désirer ce qui ne manque pas...

La définition du désir comme manque me paraît fausse, puisqu’elle n’est vraie que souvent et qu’une bonne définition doit être vraie non pas souvent mais toujours. Platon et Sartre ont donc tort, et c’est heureux. Car si cette définition du désir comme manque était vraie, le désir nous vouerait à l’ennui et à l’insatisfaction. Si le désir est manque, je ne peux en effet désirer que ce que je n’ai pas. Or, qu’est-ce que le bonheur ? Platon nous répond (mais Kant dira la même chose) qu’être heureux, c’est avoir ce qu’on désire... Mais si le désir est manque, on ne désire par définition que ce qu’on n’a pas ; on n’a donc jamais ce qu’on désire, si bien qu’on n’est jamais heureux. C’est une expérience que nous faisons souvent. Tantôt je désire ce que je n’ai pas, et je souffre de ce manque, tantôt j’ai ce que dès lors je ne désire plus, et je m’ennuie. Comme le dit Schopenhauer, en bon platonicien qu’il est : “Ainsi toute notre vie oscille comme un pendule, de droite à gauche, de la souffrance à l’ennui”. Souffrance, parce que je désire ce que je n’ai pas, et que je souffre de ce manque ; ennui, parce que j’ai ce que dès lors je ne désire plus... Si bien que nous avons une définition fausse, puisqu’elle ne vaut pas pour tous les désirs, et pernicieuse, puisqu’elle nous voue à la frustration ou à l’ennui, et donc au malheur. Si la vie est une alternance de frustrations et d’ennuis, le moins qu’on puisse dire, c’est que ce n’est pas une vie heureuse !

Le désir est puissance

Bref, j’avais deux raisons de chercher une autre définition : une raison théorique, puisque les définitions de Platon et de Sartre me paraissaient fausses, et une raison pratique, puisqu’elles me semblaient nous vouer au couple infernal de l’ennui et de la frustration. Il fallait donc chercher une autre définition : je la trouvai chez Spinoza, chez qui le désir n’est pas manque, mais puissance. Puissance de jouir et jouissance en puissance. Ou, pour être un peu plus précis, puissance de jouir et d’agir : puissance de jouir et jouissance en puissance, puissance d’agir et action en puissance.
Dans la problématique spinoziste, ce mot de puissance en prolonge trois autres : le conatus, qui est l’effort de tout être pour persévérer dans son être, qui prend chez un être vivant la forme de l’appétit et chez un être conscient la forme du désir (que Spinoza définit comme “l’appétit avec conscience de lui-même”). Enfin, penser le désir comme puissance, me permettait aussi de faire le rapport entre la tradition philosophique classique, spécialement chez Spinoza, et celles de Freud et de Marx. Ce qui permet de donner son maximum d’extension au concept freudien de libido, c’est justement qu’il ne se cantonne pas au manque : le désir agit, y compris quand il n’y a pas de manque à combler ! Et chez Marx, la notion d’intérêt de classe n’est pas non plus forcément référée à un manque. Je disposais donc d’un concept, celui de désir, qui me permettait de faire le lien entre Spinoza, Marx et Freud, et en un sens aussi avec Épicure et Lucrèce (autour des notions de clinamen et de voluptas). J’étais ainsi au cœur d’une constellation philosophique dans laquelle je me reconnais et qui m’est chère.Ma définition du désir, c’est qu’il n’est pas un manque : il est une puissance, une force, une énergie, il est l’expression en nous du conatus, c’est-à-dire de notre puissance d’exister, d’agir et de jouir. S’il apparaît souvent comme manque, ce que je ne conteste pas, c’est que cette puissance d’exister, d’agir et de jouir fait très souvent l’épreuve de la frustration, si souvent qu’on a fini par croire que c’était là son essence.
Si “le désir est l’essence même de l’homme”, comme dit Spinoza, il est de notre essence de désirer la joie. Bien loin que mon essence me voue au manque, et donc à l’alternance mortifère d’ennui et de frustration, elle me voue au contraire à la joie ! C’est la formulation spinoziste du “principe de plaisir” : jouir et se réjouir le plus qu’on peut, souffrir le moins qu’on peut. La conceptualisation spinoziste du désir permet ainsi de donner un socle métaphysique au “principe de plaisir” freudien.
Le désir, quand il n’est pas manque, est essentiellement deux choses : volonté ou amour. La différence entre l’espérance et l’amour, c’est que l’espérance est un désir qui porte sur l’irréel, alors que l’amour est un désir qui porte sur le réel. La différence entre l’espérance et la volonté, c’est que l’espérance est un désir dont la satisfaction ne dépend pas de nous - pour parler comme les stoïciens -, alors que la volonté est un désir dont la satisfaction dépend de nous. Si bien que cette conversion du désir, dont je vous parlais (à quoi se ramènent les exercices que vous évoquiez, mais à quoi se ramène en général la démarche de sagesse), consiste essentiellement à apprendre à aimer et à vouloir. Plutôt que de rester obsédé par ce qui nous manque et qui ne dépend pas de nous, plutôt que d’être toujours dévoré par la nostalgie ou l’espérance, apprenons plutôt à désirer ce qui ne nous manque pas, c’est-à-dire à aimer, apprenons plutôt à désirer ce qui dépend de nous, c’est-à-dire à vouloir et à agir. Les exercices de sagesse - en particulier dans la tradition cynique, qui m’est si chère - consistent justement à nous apprendre à vouloir. Quand Diogène va enlacer une statue gelée par un froid matin d’hiver, ce n’est pas parce qu’elle lui manque, mais pour se prouver qu’il dépend de lui de surmonter la douleur ou l’extrême inconfort, et qu’en ce sens c’est bien un désir qu’il exerce, ce qu’Aristote appellerait une puissance motrice.

La sagesse, un sevrage réussi

Le désir est l’essence même de l’homme. Mais le plus souvent nous ne savons désirer que ce qui nous manque, autrement dit, pour reprendre des concepts d’allure freudienne, nous sommes dévorés par la nostalgie du bon objet, de la bonne étoile, comme nous pousserait à dire l’étymologie que vous évoquiez en commençant, mais nous savons bien qu’il s’agit moins d’une étoile que d’un sein... Nous avons connu le bon objet, celui qui comblait le manque, et on nous l’a retiré, et il nous manque, si bien que nous ne cessons, durant toute notre vie adulte, de courir après un sein perdu ! C’est une course qui est vouée à l’échec, d’abord parce que nous ne retrouverons jamais le sein perdu, ensuite parce que, tant que nous ne savons désirer que ce qui nous manque, si nous trouvons ponctuellement un bon objet qui supprime le manque, dès lors que nous avons cet objet nous ne le désirons plus, puisqu’il ne nous manque plus, et déjà nous nous ennuyons... À quoi bon courir toujours après un sein, quand le monde entier est là qui se donne à connaître, à aimer, à transformer ? Le bon objet manquera toujours, le monde ne manque jamais. Convertir le désir, c’est le convertir au monde, au réel : passer du désir à la considération, pour reprendre là encore l’étymologie que vous évoquiez, ou plutôt, comme je préférerais dire, passer du manque (nostalgie, espérance) à la puissance, autrement dit à l’attention et à l’amour. Considérer vraiment, c’est être attentif ou aimant. Tant que le désir est manque, sa logique ultime c’est de désirer ce qui manque absolument : Dieu, ou ce que Platon appelle le Bien en soi. De même chez Sartre, si l’homme est fondamentalement manque d’être, alors il est de l’essence de l’homme, comme le dit expressément L’Être et le Néant, de désirer être Dieu. Si au contraire le désir n’est pas manque, sa logique ultime n’est pas de tendre vers ce qui manque absolument, mais de tendre vers ce qui ne manque jamais, à savoir tout, que l’on peut appeler le monde, la nature, l’être ou le réel... Convertir le désir, au sens étymologique du terme, c’est-à-dire le retourner - mais pour le remettre à l’endroit ! -, c’est passer du manque (du sein ou de Dieu) à la puissance (de jouir et d’agir). Il s’agit de terminer le sevrage, de grandir enfin, de devenir adulte. La sagesse, d’une certaine manière, n’est pas autre chose qu’un sevrage réussi. D’aucuns voudraient nous faire croire qu’un sevrage réussi consisterait à s’enfoncer dans la résignation... C’est tout le contraire. C’est une fois que le sevrage est réussi qu’on peut aimer vraiment quelqu’un d’autre.


André Comte-Sponville  (entretien avec un jounaliste)

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