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Les agoras d'ailleurs

Sur la philosophie de Marcel Conche

Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #J.C.G.

Causeries sur Marcel Conche,

à La Seyne-sur-mer et à Hyères-les-Palmiers,

les 12 et 15 novembre 2008



 

Je ne vais pas retranscrire le déroulement de ces 2 causeries, très différentes par leurs participants. Il me suffira de dire que dans les 2 cas, je me suis efforcé de partir des participants, de leurs réactions aux intitulés, des raisons de leur venue. Peu connaissaient Marcel Conche. C’est donc l’intitulé qui a suscité l’intérêt. L’homme ? La Nature ? « Dieu » ? pour La Seyne. Le vivant éphémère pour Hyères.

 

Nous sommes un éclair dans la nuit éternelle, dit à peu près Montaigne. Il met ainsi en évidence, comme d’autres, la brièveté de la vie, son côté éphémère, en opposition à la mort qui a tout le temps pour elle, le temps de l’éternité, le temps infini de la Nature, la phusis au sens des métaphysiciens anté-socratiques, Héraclite, Parménide, Anaximandre, Démocrite, Empédocle, Pythagore, Anaxagore.

Par rapport au temps de la Nature, chaque chose qu’il y a, est apparence, apparence absolue, non apparence de quelque chose ou apparence pour quelqu’un. Apparence absolue, ce qui signifie qu’il n’y a pas d’Etre selon l’opposition classique : l’Etre et l’apparence. Chaque chose qu’il y a, apparaît, disparaît, est vouée à la mort, au rien, qui n’est pas le néant. La durée de vie de chaque chose est plus ou moins brève. Par rapport au temps infini, elle est éclair. Mais que quelque chose, de la durée d’un éclair, ait eu lieu, cela est vrai de toute éternité. Ma vie, une fois mort, a été et ayant été, elle est pour l’éternité. Nous ne sommes pas allés dans la ruche bourdonnante des questions qui se posent, une fois qu’on en est là. On a évoqué Bergson qui formule une hypothèse. Mais peut-être pouvez-vous vous poser ces questions pour poursuivre !

Face aux espaces infinis et au temps éternel, on connaît la méditation de Pascal. Il est difficile pour l’homme, être de liberté et conscience pensante de vivre en référence à la nuit éternelle, au triomphe de la mort. Cela est toutefois possible : un de mes amis me disait peu avant la causerie à Hyères, que la vie brève c’est comme une plaisanterie, la plaisanterie la meilleure est la plus courte. On peut donc vouloir la brièveté de la vie ou ne pas être effrayé par l’infini ou ne guère y prêter attention ou ne pas chercher à se protéger de cette morsure par une croyance en « Dieu » ou par le rétrécissement du temps. L’homme  peut donc aussi vouloir rétrécir le temps, vivre dans un temps rétréci qui lui permet de concevoir, réaliser des projets, le temps de 30 ans de crédit sur le dos, le temps de 50 ans d’amour et de mariage. Le temps des projets est souvent beaucoup plus court. Il y a même des gens qui veulent vivre, les uns, l’instant (une impossibilité), les autres, le présent qui se décline différemment selon ce que l’on vit (le temps passe très vite, trop vite, le temps s’étire, s’éternise croit-on).

On le comprend, il n’y a pas le bon choix, il y a le choix que chacun de nous fait, à la remorque des événements, et c’est comme un non choix, ou selon ses conceptions, convictions, il s’agit alors d’un choix éthique, de ma manière de vivre, de mon art ou pas de vivre. Si j’articule mon éthique de vie à une métaphysique, alors, il s’agit d’une sagesse, tragique par exemple. Et pour Marcel Conche, tragique est la sagesse qui, sachant la disparition de ce qui vaut au même titre que ce qui ne vaut pas, veut le meilleur, que tous les hommes aient la vie la plus belle, la plus digne d’être vécue, la plus féconde, la plus riche en réalisations sources de fierté.

En matière d’éthique comme en matière de métaphysique, il n’y a pas de preuves, seulement des arguments qui ne convainquent que ceux qui veulent bien être convaincus. Cela veut dire qu’il n’est guère intéressant d’essayer de convaincre un autre que soi-même. Ce qui compte c’est la solidité de mes convictions, vécues, c’est la force de mes évidences qui fondent ma démarche et mes choix. Par rapport aux autres, je n’essaie pas de les convaincre qu’ils sont dans l’illusion, que je suis dans la vérité. Ils ont fait leurs choix, je ne conteste point qu’ils sont dans la vérité, leur vérité. Pour faire place à leurs choix, je suis donc sceptique, non vis-à-vis de la vérité, ma vérité, mais sceptique pour eux, pour autrui, ce qui rend possible, confirme le pluralisme philosophique, le fait qu’il n’y a pas une mais des philosophies. Cette attitude respecte autrui, considère autrui comme un égal. On n’est plus dans une attitude de duel, on laisse l’autre exister, penser, vivre comme il l’entend. Le dialogue est possible mais non nécessaire.

C’est parce que le dialogue est possible, parce que deux hommes libres (sans cette liberté, pas de jugement possible, pas de possibilité de chercher, trouver la, sa vérité ; le « sa » ne signifie nullement une relativisation de la vérité que je pense avoir trouvée) dialoguent qu’il est possible de fonder la morale. Autant éthique et métaphysique ne relèvent que des choix de chacun, autant la morale s’impose à tous, morale des droits universels de l’homme et des devoirs inconditionnels envers l’autre, les autres. Je n’énumèrerai pas ces droits et devoirs : ils sont évidents et connus. Je dirai seulement que la morale fondée par Marcel Conche est universelle et donc n’a pas grand-chose à voir avec les morales sociales, souvent inspirées par des doctrines religieuses.

C’est assez récemment que  Marcel Conche s’est soucié de « Dieu », estimant qu’il ne faut pas laisser la religion aux religieux. Cela l’a amené à jeter les bases d’une religion universelle : celle de l’amour inconditionnel de l’homme, des hommes, de l’humanité, comme la morale universelle est la morale des droits universels de l’homme, religion et morale donc pour notre époque, époque du monde comme village, époque de la mondialisation.

Quant à la Nature, la phusis, elle est pour lui évidence, que tout un chacun peut faire dans le monde entier, même si ce n’est pas tout à fait la même expérience à cause des différences de langue, de culture…Cette expérience première, métaphysique de la Nature comme omnienglobante est possible si l’homme se tient dans cette Ouverture qu’est le Dasein. Si nous sommes dans le souci, le projet, pris dans nos intérêts pratiques, nos curiosités habituelles, nous nous fermons à cette expérience. Il faut renoncer à agir, suspendre son vouloir agir sur le monde, sur la Nature, dont nous sommes partie, pour « contempler la Nature entière dans sa haute et pleine majesté » dit Aristote.

Elle est expérience plus universelle que l’expérience de « Dieu », laquelle ne sera possible que par les croyants de telle religion, pas par les croyants d’une autre et pas par les incroyants, athées ou agnostiques.

Cette expérience, cette présence de la Nature  lui permet d’en dévoiler quelques aspects : comme l’Etre (Parménide), comme l’Infini (Anaximandre), comme Devenir (Héraclite), comme Nombre (Pythagore), comme cycle (Empédocle), comme multiplicité (Anaxagore, Démocrite). La Nature apparaît comme un englobant non structuré de mondes structurés, infinie en espace et en temps, en complexité, en diversité, en innovations permanentes, en variétés d’ « êtres » et en variations, infinie en fécondité et en créativité, tout étant lié à tout mais de proche en proche comme dans une tapisserie où les motifs varient, sans centre unique, unificateur.

Cette présentation de la présence de la Nature a suscité de l’intérêt. On s’est rendu compte de l’approximation d’expressions comme « chaîne alimentaire », comme mondes « complémentaires », celui de la mouche et celui de l’araignée, de descriptions genre : à partir du moment où le carbone apparaît, 3 secondes après le big bang, on a toute la chaîne qui conduit potentiellement à la vie ; à partir de l’atmosphère primitive de la terre, on a la « soupe » nutritive, les acides aminés…On sent là le fantasme scientifique de la causalité. La Nature est telle que l’effet est plus grand, différent de la cause. Se met en place une métaphysique naturaliste, une métaphysique du hasard, notion rationnelle, qui incite à la modestie.

De cette ignorance de fond qui n’empêche pas, ne doit empêcher aucune recherche, se déduit une attitude de prudence, de respect de ce qui apparaît pour presque aussitôt disparaître. Ce qui m’est apparu n’est pas apparu pour moi, le bond d’une biche, la grâce incarnée qui vaut par soi, sans justification : La rose est sans pourquoi disait Silésius. Elle est là pour elle-même, là pour être là, sans autre fin qu’elle-même. C’est cela le « divin » de la rose. Avec la Nature, le « divin » descend jusqu’à l’homme. Ainsi le monde de la mouche, certes la science m’aidera à en comprendre certains aspects, mais pour l’essentiel, il me restera inaccessible. Allons plus loin, il y a le monde de la « mouche », il y a le monde de chaque mouche. Déclinez à l’infini pour chaque monde : le monde de l’homme (mortel comme individu, comme civilisation, comme espèce aussi), le monde du paysan, le monde de chaque paysan. La Nature englobe donc aussi les productions de l’homme, sociétés historiques ou non, cultures et leurs dialogues, leurs affrontements, comme entre espèces animales (l’unité des contraires d’Héraclite), les réalisations de la techno science pour le meilleur et pour le pire…

Plongés dans le flux héraclitéen, « mus » par l’unité des contraires, chaque jour, chacun d’entre nous prend des milliers de décisions en toute méconnaissance de causes et d’effets. Qu’engendrent ces milliards de décisions « aléatoires », au hasard ? Les Sioux souhaitaient que toute décision évalue ses conséquences. D’autres, à l’opposé, évoquent l’effet papillon.

C’est à ce stade de la causerie que le champ politique a été abordé. Face à la crise financière, économique et sociale, face au déficit démocratique, aux pratiques opaques des pouvoirs, avons-nous des possibilités de dévier, d’éviter les catastrophes, voire la disparition de l’humanité parce que les préoccupations quotidiennes de chacun, les navigations à vue des gouvernements et des capitalistes auront empêché de prendre à temps des mesures concernant le proche avenir de la planète Terre ? La notion de servitude volontaire nous est apparue comme essentielle pour comprendre le sur place ( voire la régression) dans lequel nous sommes installés. Pourtant, l’homme, partie de la Nature, le seul disposant de liberté (pas seulement celles acquises au prix des combats que l’on sait, mais celle nécessaire, fondamentale pour pouvoir justifier que l’homme pense et juge) est le seul « être » de la Nature à pouvoir lui donner du sens, le seul qui pourrait être conforme à un des aspectes de la Nature : auto créateur.

Une philosophie politique est-elle possible à partir de la sagesse tragique de Marcel Conche ? Quelques pistes ont été proposées : le pacifisme (lequel ?), le refus de la guerre, de la violence, l’éducation à l’universel, l’écologie…

Je saisirai l’occasion des deux causeries sur André Compte-Sponville, le 2 décembre à La Seyne, le 13 décembre à Hyères, pour développer ces aspects de la philosophie de Marcel Conche. Et j’essaierai, ayant présenté les 4 ordres, 5 même, décrits par Comte-Sponville, de voir si cette « grille » peut nous permettre de lire le monde, « notre » monde, d’agir sur lui.

 

Jean-Claude Grosse, le 19 novembre 2008

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