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Les agoras d'ailleurs

Albert Camus : l’engagement est-il absurde ?

8 Octobre 2008 , Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #J.C.G.

Albert Camus : l’engagement est-il absurde ?

Le 1° café-philo  aux Chantiers de le Lune à La Seyne-sur-mer s’est déroulé, mardi 7 octobre,  avec beaucoup de simplicité. Le dispositif permettait l’échange et la circulation de la parole. Le public, varié dans sa composition et ses âges, permettait à chacun de se poser ses questions, d’apporter sa pierre à la réflexion.
On commença par se demander si la question posée était pertinente. Tout le monde répondit oui sauf l’intervenant qui fit remarquer que la question si on la réfère à la pensée de Camus est absurde au sens logique c’est-à-dire est contradictoire avec la pensée de Camus, que par contre si on la pose depuis aujourd’hui, elle est actuelle. Ce qui signifie qu’une philosophie doit être une philosophie pour son temps. On peut être aujourd'hui thomiste comme Benoît XVI mais on n'est pas de ce temps.
La pensée de Camus correspondait à un temps où l’engagement sous de multiples formes, dans des organisations de toutes sortes, semblait une évidence pour des millions de gens. La pensée de Camus répondait aux attentes et questions de son temps. Le sentiment de l’absurdité du monde, l’absence de réponse du monde à la demande de sens de l’homme, la difficile réponse à la question : la vie vaut-elle d’être vécue, tout  cela suscitait, réclamait  une explication, une réponse. À l’absurdité du monde et de la vie, s’achevant par la mort, l’homme camusien  répond, non par le suicide mais par la révolte, expression de sa liberté. Il fait choix de construire le sens de sa vie en se révoltant contre l’absurde et tel Sisyphe, remet sans cesse, dans un effort permanent, la question du sens de la vie en jeu.
Comparaison fut donc faite entre le temps et l’homme du temps de Camus, 2° guerre  et après-guerre, et notre temps et l’homme d’aujourd’hui, individualiste, poursuivant à coups de recettes simplistes, un bonheur souvent futile.
L’effondrement des idéologies s’est accompagné de l’effondrement de l’engagement sous toutes ses formes : politique, syndical, associatif, personnel, familial, religieux…D’autres formes existent, ponctuelles, volatiles. À la fidélité d’hier, s’est substituée la versatilité d’aujourd’hui, en lien avec les terribles déceptions vécues par nombre de militants sincères, découvrant qu’ils avaient été trompés, manipulés, utilisés… Les uns ne font plus de choix, se repliant sur eux-mêmes, les autres ont du mal à en faire avec la perte des repères, la méfiance vis à vis de ce qui peut paraître comme soumission si on y adhère. D’autres choisissent au gré des circonstances sans nécessairement avoir une boussole  c’est-à-dire leur jugement.
Trois textes de Camus furent utilisés après lecture par des participants, un sur l’épuration au moment de sa polémique avec Mauriac,  son éditorial de Combat après Hiroshima  et sa position, incomprise, rejetée sur l’Algérie. Cela permit de voir que l’histoire, sa lecture, son interprétation, est difficile et que ce qu’on appelle les leçons de l’histoire, ça se résume à être prudent devant la complexité des faits, la méconnaissance des faits…
Commencé à 19 H 15, cela dura jusqu’à 22 H 30.
Une table de livres de Camus, bien achalandée, permit aux participants peu familiers de Camus et aux autres de partir « équipés ».
Prochain café-philo :  mercredi 12 novembre à 19 H sur Marcel Conche, l’homme ?  la Nature ? « Dieu » ?

Quelques compléments:

Café-philo du 7 octobre 2008

De Bab-el-Oued au prix Nobel.
Rien ne prédisposait Camus à obtenir le prix Nobel de littérature. Né en 1913, dans une famille pauvre, il perd son père en 1916, tué à la bataille de la Marne. Elevé par sa mère qui fait des ménages et ne sait pas lire, il est remarqué par son instituteur qui le présente à l'examen des bourses du secondaire. Bachelier, mais aussi footballeur et membre d'une troupe théâtrale, Camus, atteint de tuberculose, ne peut se présenter à l'agrégation de philosophie.
Qu'importe ! Camus se lance dans l'aventure journalistique avec Pascal Pia. C'est Alger républicain où Camus se fait remarquer par des enquêtes qui dénotent sa volonté de justice et son souci de ne pas renier ses origines. Parallèlement, Camus commence à écrire et à publier L'Envers et l'endroit en 1937, Noces en 1939, L'Étranger et Le Mythe de Sisyphe en 1942. Commence alors l'aventure de la résistance dans le réseau de résistance " Combat. " Il fait partie de la rédaction de Combat clandestin. A la Libération de Paris en 1944, première diffusion libre du journal Combat dont Camus est rédacteur en chef... et qu'il quittera en 1947 quand ce journal perdra sa liberté de parole. Il publie La Peste en 1947 et L'Homme révolté en 1950.
L'actualité algérienne ne le laisse pas indifférent et comme il avait tenté d'alerter l'opinion métropolitaine lors du soulèvement de Sétif en 1945, il le fait au début de la guerre d'Algérie sans résultat, le processus étant trop avancé. En 1957, l'Académie suédoise lui décerne le prix Nobel.
Ont eu encore le temps de paraître La Chute en 1956, Réllexions sur la guillotine en 1957 avant que Camus ne trouve la mort dans un accident de voiture le 4 janvier 1960.
Quarante-sept ans d'une vie bien remplie !

À ceux qui cherchent un sens à la vie, Camus répond qu’on ne sort pas du ciel qui nous contient. À ceux qui se désolent de l’absurde, Camus raconte que le monde est beau et que l’amour, en définitive, transcende les clivages. Aux idéologues, Camus démontre qu’il faut aimer les hommes avant les idées. Aux partisans de la haine, il décrit la gratitude. Aux amateurs de consensus, il redit la nécessité de la séparation. Aux révolutionnaires qui s’endorment sur l’oreiller des contestations incontestables, Camus enseigne que l’exigence véritable est le contraire de la radicalité. À l’inverse de ceux dont le goût de l’absolu s’épanouit dans l’inefficacité pratique, les héros de Camus ne baissent jamais les bras dans un combat qu’ils savent perdu d’avance. Car enfin, c’est dans la révolte elle-même que Camus cherche la mesure, c’est par elle qu’il veut empêcher que « le monde ne se défasse », et c’est au nom du courage qu’il se méfie des enragés…

Le mythe de Sisyphe est l’œuvre surprenante d’un jeune vieillard qui va sur ses trente ans, et qui boucle, avec cet essai magistral, le projet, à tous égards insensé, de rédiger, coup sur coup, trois versions de l’absurde : une pièce de théâtre, Caligula, un essai, Le mythe de Sisyphe, un chef d’œuvre, enfin, intitulé L'étranger.
Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait… elles écriraient à quatre mains Le mythe de Sisyphe. Délivrant une sagesse d’ancêtre dans la langue des jeunes gens, le génie de Camus fait mentir les dictons et donne à des lecteurs à peine sortis de l’enfance les moyens de survivre à la certitude de mourir.


Le suicide [1]

"Il n'y a qu'un problème philosophique vraiment sérieux : c'est le suicide. Juger que la vie vaut ou ne vaut pas la peine d'être vécue, c'est répondre à la question fondamentale de la philosophie. Le reste, si le monde a trois dimensions, si l'esprit a neuf ou douze catégories, vient ensuite. Ce sont des jeux ; il faut d'abord répondre. Et s'il est vrai, comme le veut Nietzsche, qu'un philosophe, pour être estimable, doive prêcher d'exemple, on saisit l'importance de cette réponse puisqu'elle va précéder le geste définitif. Ce sont là des évidences sensibles au cœur, mais qu'il faut approfondir pour les rendre claires à l'esprit.

Si je me demande à quoi juger que telle question est plus pressante que telle autre, je réponds que c’est aux actions qu’elle engage. Je n’ai jamais vu personne mourir pour l’argument ontologique. Galilée, qui tenait une vérité scientifique d’importance, l’abjura le plus aisément du monde dès qu’elle mit sa vie en péril. Dans un certain sens, il fit bien. Cette vérité ne valait pas le bûcher. Qui de la Terre ou du Soleil tourne autour de l’autre, cela est profondément indifférent. Pour tout dire, c’est une question futile. En revanche, je vois que beaucoup de gens meurent parce qu’ils estiment que la vie ne vaut pas la peine d’être vécue. J’en vois d’autres qui se font paradoxalement tuer pour les idées ou les illusions qui leur donnent une raison de vivre (ce qu’on appelle une raison de vivre est en même temps une excellente raison de mourir). Je juge donc que le sens de la vie est la plus pressante des questions."

L’absurde [2]

"Il arrive que les décors s'écroulent. Lever, tramway, quatre heures de bureau ou d'usine, repas, tramway, quatre heures de travail, repas, sommeil et lundi mardi mercredi jeudi vendredi et samedi sur le même rythme, cette route se suit aisément la plupart du temps. Un jour seulement, le « pourquoi » s'élève et tout commence dans cette lassitude teintée d'étonnement. « Commence », ceci est important. La lassitude est à la fin des actes d'une vie machinale, mais elle inaugure en même temps le mouvement de la conscience. Elle l'éveille et elle provoque la suite. La suite, c'est le retour inconscient dans la chaîne, ou c'est l'éveil définitif. Au bout de l'éveil vient, avec le temps, la conséquence : suicide ou rétablissement. En soi, la lassitude a quelque chose d'écœurant. Ici je dois conclure qu'elle est bonne. Car tout commence par la conscience et rien ne vaut que par elle. Ces remarques n'ont rien d'original. Mais elles sont évidentes : cela suffit pour un temps, à l'occasion d'une reconnaissance sommaire dans les origines de l'absurde. Le simple « souci » est à l'origine de tout.

 De même et pour tous les jours d'une vie sans éclat, le temps nous porte. Mais un moment vient toujours où il faut le porter. Nous vivons sur l'avenir : « demain », « plus tard », « quand tu auras une situation », « avec l'âge tu comprendras ». Ces inconséquences sont admirables, car enfin il s'agit de mourir. Un jour vient pourtant et l'homme constate ou dit qu'il a trente ans. Il affirme ainsi sa jeunesse. Mais du même coup, il se situe par rapport au temps. Il y prend sa place. Il reconnaît qu'il est à un certain moment d'une courbe qu'il confesse devoir parcourir. Il appartient au temps et, à cette horreur qui le saisit, il y reconnaît son pire ennemi. Demain, il souhaitait demain, quand tout lui-même aurait dû s'y refuser. Cette révolte de la chair, c'est l'absurde.

Un degré plus bas et voici l'étrangeté : s'apercevoir que le monde est « épais », entrevoir à quel point une pierre est étrangère, nous est irréductible, avec quelle intensité la nature, un paysage peut nous nier. Au fond de toute beauté gît quelque chose d'inhumain et ces collines, la douceur du ciel, ces dessins d'arbres, voici qu'à la minute même, ils perdent le sens illusoire dont nous les revêtions, désormais plus lointains qu'un paradis perdu. L'hostilité primitive du monde, à travers les millénaires, remonte vers nous. Pour une seconde, nous ne le comprenons plus puisque pendant des siècles nous n'avons compris en lui que les figures et les dessins que préalablement nous y mettions, puisque désormais les forces nous manquent pour user de cet artifice. Le monde nous échappe puisqu'il redevient lui-même. Ces décors masqués par l'habitude redeviennent ce qu'ils sont. Ils s'éloignent de nous. De même qu'il est des jours où, sous le visage familier d'une femme, on retrouve comme une étrangère celle qu'on avait aimée il y a des mois ou des années, peut-être allons-nous désirer même ce qui nous rend soudain si seuls. Mais le temps n'est pas encore venu. Une seule chose : cette épaisseur et cette étrangeté du monde, c'est l'absurde."

La révolte [3]

"Voici le premier progrès que l'esprit de révolte fait faire à une réflexion d'abord pénétrée de l'absurdité et de l'apparente stérilité du monde. Dans l'expérience absurde, la souffrance est individuelle. À partir d'un mouvement de révolte, elle a conscience d'être collective, elle est l'aventure de tous. Le premier progrès d'un esprit saisi d'étrangeté est donc de reconnaître qu'il partage cette étrangeté avec tous les hommes et que la réalité humaine, dans sa totalité, souffre de cette distance par rapport à soi et au monde. Le mal qui éprouvait un seul homme devient peste collective. Dans l'épreuve quotidienne qui est la nôtre, la révolte joue le même rôle que le cogito dans l'ordre de la pensée : elle est la première évidence. Mais cette évidence tire l'individu de sa solitude. Elle est un lieu commun qui fonde sur tous les hommes la première valeur. Je me révolte, donc nous sommes."



"Puisque Dieu n’existe pas, l’absurdité de la vie se surmonte par la solidarité humaine."

"Il faut opposer la révolte de la vie contre l’absurdité que lui impose la mort."

"Le sentiment d’absurdité de la vie, l’impuissance de l’intelligence humaine devant les événements tragiques du monde et le caractère inéluctable de la mort, engendrent un nihilisme qu’il faut surmonter. Dans un monde sans Dieu et dépourvu de sens, l’être humain est destiné à prendre la souffrance de l’humanité sur soi. Puisque hors de l’homme et du monde il ne peut rien y avoir d’absurde, il subsiste donc une valeur que l’absurde ne peut nier sans se renier soi même : la vie. C’est au nom de sa propre identité que l’homme s’oppose à l’absurde. Même s’il sait que ses exigences d’unité et de sens ne peuvent être satisfaites, l’humain doit les maintenir inconditionnellement. Chacun réalise qu’il n’est pas seul avec son destin. S’identifiant aux autres hommes souffrants il leur devient solidaire dans la révolte contre l’absurdité de la vie."

« Alors quand la révolution, au nom de la puissance de l'Histoire devient une mécanique meurtrière et démesurée, une nouvelle révolte devient sacrée au nom de la mesure et de la Vie ».

De l'absurde à la révolte

Le thème de l'absurde est au centre de trois œuvres de Camus : L'Étranger, Caligula et enfin Le Mythe de Sisyphe, essai dont l'ambition est de nous faire réfléchir sur notre condition d'homme.
Cette réflexion, devant la découverte de toute raison profonde de vivre, débouche sur le sentiment de l'absurde. Camus pose alors la question du suicide. Mais c'est pour l'écarter, car le suicide n'est pas seulement la constatation de l'absurde, mais son acceptation. Il écarte également la foi religieuse, les métaphysiques de consolation et nous propose la révolte, seule capable de donner à l'humanité sa véritable dimension, car elle ne fait dépendre notre condition que d'une lutte sans cesse renouvelée. L'absurde n'est pas supprimé, mais perpétuellement repoussé : " La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir le coeur d'un homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux ".
"L'Homme révolté ", il s'agit là de l'ouvrage majeur de Camus et ce n'est pas un hasard s'il a provoqué tant de remous lors de sa publication.
Après avoir analysé La révolte métaphysique, révolte absolue, à travers Sade, Nietzsche, Stirner, les surréalistes, Camus en vient à la suite logique, la révolte historique. De Marx au stalinisme, il met à jours les mécanismes qui transforment la révolution en césarisme. Il met en cause le dogmatisme et le caractère prophétique de la pensée de Marx aggravée par la pensée léniniste qui instaure l'efficacité comme valeur suprême. Tout est prêt pour que la dictature provisoire se prolonge.
C'est la terreur rationnelle. La révolution a tué la révolte.
N'y a-t-il pas d'issue pour Camus ? Camus répond sous le titre La pensée de midi :
- " Les pensées révoltées, celle de la Commune ou du syndicalisme révolutionnaire, n'ont cessé de nier le nihilisme bourgeois comme le socialisme césarien."
- " Gouvernement et révolution sont incompatibles en sens direct, car tout gouvernement trouve sa plénitude dans le fait d'exister, accaparant les principes plutôt que de les détruire, tuant les hommes pour assurer la continuité du Césarisme. "
- " Le jour précisément, où la révolution césarienne a triomphé de l'esprit syndicaliste et libertaire, la pensée révolutionnaire a perdu, en elle-même, un contre poids dont elle ne peut sans déchoir, se priver. "

« J’aime mieux les hommes engagés que les littératures engagées, disait Camus. Du courage dans sa vie et du talent dans ses œuvres, ce n’est déjà pas si mal ».

Mais comment s’engager sans être le militant d’une seule cause ? sans flatter le goût de l’absolu qui règne en despote sur les consciences et les conduites, au nom du bonheur, jusqu’à la rancune totalitaire ? Comment se fait-il que les idéaux soient pervertis ? Comment se fait-il que la révolution de 1917 engendre Staline ? que la révolution de 1789 se transforme en terreur ? Comment préserver la révolte de la tentation tyrannique ? Comment éviter que Prométhée ne devienne Jules César ? Que faire quand on refuse de connaître les fins de l’histoire ? Il est tellement facile, confortable, bourgeois de rêver le meilleur des mondes, et il est si difficile, à l’inverse, « de refuser, comme Camus, tout ce qui, de près ou de loin, fait mourir ou justifie qu’on fasse mourir »…


La polémique Mauriac/Camus

La polémique Mauriac/Camus va naître au sortir de la libération, de septembre 1944 à janvier 1945. Camus a 31 ans, est le rédacteur en chef du journal Combat, issu de la clandestinité. Mauriac en a 59, écrit dans Le Figaro et a publié clandestinement aux Editions de Minuit pendant l'occupation.
Les vues du jeune athée républicain rejoignent pourtant au début celles de son aîné catholique : l'épuration est nécessaire et nécessite des juges impartiaux et des procès à fondement juridique solide.
Cependant, rapidement, Mauriac dénonce dans Le Figaro les excès de cette épuration : il faut rompre avec les méthodes des nazis dans les procès des collaborateurs, sous peine de contaminer la France à peine libérée. L'épuration doit avoir lieu, mais à des fins de réconciliation et non de vengeance. Camus répond dans Combat : la Résistance a conquis le droit de parler au nom de la Nation. Bien qu'adversaire de la peine de mort, il est partisan d'une répression rapide et limitée dans le temps. Il ne s'agit pas de vengeance, mais de rendre justice aux martyrs de la Résistance et d'en profiter, dans une optique révolutionnaire, pour rompre avec l'ordre capitaliste et les lois de Vichy.
Mauriac souligne l'inéquité et la partialité des tribunaux constitués de jurés patriotes et partie prenante ou victimes dans le conflit récent ; il fait prévaloir la charité et le pardon contre la justice. Camus assume cette épuration imparfaite et place après la justice le pardon, qu'il situe dans le coeurs des survivants.
Mais dès janvier 1945, Camus constate l'échec de l'épuration telle qu'il la souhaitait : les procès sont sélectifs, frappent durement les intellectuels et les verdicts sont incohérents. De plus, les chefs historiques de la Résistance sont écartés au profit des caciques de la IIIème République. Communistes et Gaullistes confisquent cette épuration à des fins de suprématie politique.
Camus infléchit donc sa position : la justice doit avoir une finalité de réconciliation, sans exacerbation des conflits. C'est ainsi qu'il va s'ajouter au nombre des signataires de la demande de grâce de Brasillach, qui fait figure de bouc émissaire alors que tant d'autres collaborateurs -notamment magistrats et hauts fonctionnaires- seront épargnés.

En 1947, devant les Dominicains de la Tour Maubourg, Camus reconnaîtra que Mauriac, dans cette polémique, avait raison.

"J'ai toujours condamné la terreur. Je dois condamner aussi un terrorisme qui s'exerce aveuglément dans les rues d'Alger par exemple, et qui peut un jour frapper ma mère ou ma famille. Je crois à la justice, mais je défendrai ma mère avant la justice."
Albert Camus
   

Il est édifiant de remarquer que de tous les quotidiens, Combat est le seul à avoir parlé d'Hiroshima le 8 Août 1945 : "Nous nous résumerons en une phrase : la civilisation mécanique vient de parvenir à son dernier degré de sauvagerie."
De plus, il se fixe pour but d'assainir la presse sur laquelle il aime polémiquer en fustigeant la "futilité des informateurs". Il préconise une charte de la presse, dont voici un extrait : "Informer bien au lieu d'informer vite, préciser le sens de chaque nouvelle par un commentaire approprié, instaurer un journalisme critique et en toutes choses, ne pas admettre que la politique l'emporte sur la morale ni que celle-ci tombe dans le moralisme."

Editorial de Combat, 8 août 1945.

  
     Le monde est ce qu'il est, c'est-à-dire peu de chose. C'est ce que chacun sait depuis hier grâce au formidable concert que la radio, les journaux et les agences d'information viennent de déclencher au sujet de la bombe atomique. On nous apprend, en effet, au milieu d'une foule de commentaires enthousiastes que n'importe quelle ville d'importance moyenne peut être totalement rasée par une bombe de la grosseur d'un ballon de football. Des journaux américains, anglais et français se répandent en dissertations élégantes sur l'avenir, le passé, les inventeurs, le coût, la vocation pacifique et les effets guerriers, les conséquences politiques et même le caractère indépendant de la bombe atomique. Nous nous résumerons en une phrase : la civilisation mécanique vient de parvenir à son dernier degré de sauvagerie. Il va falloir choisir, dans un avenir plus ou moins proche, entre le suicide collectif ou l'utilisation intelligente des conquêtes scientifiques.

      En attendant, il est permis de penser qu'il y a quelque indécence à célébrer ainsi une découverte, qui se met d'abord au service de la plus formidable rage de destruction dont l'homme ait fait preuve depuis des siècles. Que dans un monde livré à tous les déchirements de la violence, incapable d'aucun contrôle, indifférent à la justice et au simple bonheur des hommes, la science se consacre au meurtre organisé, personne sans doute, à moins d'idéalisme impénitent, ne songera à s'en étonner.

      Les découvertes doivent être enregistrées, commentées selon ce qu'elles sont, annoncées au monde pour que l'homme ait une juste idée de son destin. Mais entourer ces terribles révélations d'une littérature pittoresque ou humoristique, c'est ce qui n'est pas supportable.

      Déjà, on ne respirait pas facilement dans un monde torturé. Voici qu'une angoisse nouvelle nous est proposée, qui a toutes les chances d'être définitive. On offre sans doute à l'humanité sa dernière chance. Et ce peut-être après tout le prétexte d'une édition spéciale. Mais ce devrait être plus sûrement le sujet de quelques réflexions et de beaucoup de silence.

      Au reste, il est d'autres raisons d'accueillir avec réserve le roman d'anticipation que les journaux nous proposent. Quand on voit le rédacteur diplomatique de l'Agence Reuter* annoncer que cette invention rend caducs les traités ou périmées les décisions mêmes de Potsdam*, remarquer qu'il est indifférent que les Russes soient à Koenigsberg ou la Turquie aux Dardanelles, on ne peut se défendre de supposer à ce beau concert des intentions assez étrangères au désintéressement scientifique.

      Qu'on nous entende bien. Si les Japonais capitulent après la destruction d'Hiroshima et par l'effet de l'intimidation, nous nous en réjouirons. Mais nous nous refusons à tirer d'une aussi grave nouvelle autre chose que la décision de plaider plus énergiquement encore en faveur d'une véritable société internationale, où les grandes puissances n'auront pas de droits supérieurs aux petites et aux moyennes nations, où la guerre, fléau devenu définitif par le seul effet de l'intelligence humaine, ne dépendra plus des appétits ou des doctrines de tel ou tel État.

      Devant les perspectives terrifiantes qui s'ouvrent à l'humanité, nous apercevons encore mieux que la paix est le seul combat qui vaille d'être mené. Ce n'est plus une prière, mais un ordre qui doit monter des peuples vers les gouvernements, l'ordre de choisir définitivement entre l'enfer et la raison.



Camus et la guerre d'Algérie

La position d'Albert Camus sur le devenir de l'Algérie est attendue à double titre : d'abord en tant qu'intellectuel, ensuite en tant que Français d'Algérie. Mais dans un climat de passions exacerbées, il sera peu écouté et très souvent mal compris. Aussi arrêtera-t-il dès 1958 de s'exprimer publiquement, laissant son point de vue dans Algérie 1958 (Actuelles III).
Pour Albert Camus, la revendication arabe est équivoque. Autant sont légitimes la dénonciation du colonialisme, de l'attitude méprisante des Français, d'une répartition agraire injuste et d'une assimilation toujours proposée mais jamais réalisée, autant est illégitime le concept de nation algérienne : l'Algérie est issue d'immigrations successives (Juifs, Turcs, Grecs, Italiens, Berbères, Arabes puis Français), et les Arabes sont poussés par l'impérialisme mené par l'Egypte et soutenu par l'URSS, pas par le sentiment d'appartenance à une nation algérienne.
La troisième voie qu'il préconise consiste à intégrer davantage les Français Musulmans dans la République :
# Par la création d'un parlement à deux sections : la première, de 500 membres, composée de 485 élus métropolitains et de 15 élus d'outre-mer gérant seule ce qui n'intéresse que la métropole (le droit civil par exemple), la seconde, de 100 membres composée d'élus musulmans de statut coranique, gérant seule les questions intéressant les Musulmans; le parlement dans sa totalité gérant les questions communes (fiscalité, budget, défense...)
# Par l'extension de ce parlement aux autres pays du Maghreb et de l'Afrique Noire, en créant une structure fédérale française (un Sénat fédéral, des Assemblées régionales) compatible avec les institutions européennes à venir, ce qui renforce la pérennité de cette solution.

Cette voie doit surmonter deux obstacles majeurs : le cessez-le-feu préalable, difficile à obtenir d'un FLN intransigeant, et la volonté nécessaire à la métropole pour réformer la constitution.
Elle ne sera jamais retenue : le FLN, loin d'arréter les combats, renforcera les attentats, et la métropole, avec De Gaulle au pouvoir, changera sa constitution mais pas dans le sens de l'intégration des Français Musulmans (au nom d'une certaine idée de la France ?). Aussi la France s'engagera-t-elle dans la voie redoutée par Camus dès Janvier 1958 :
"Un grand nombre de Français, plutôt que de renoncer à leur niveau de vie, préfèreront abandonner les Algériens à leur destin [...] et se désolidariser de leurs compatriotes d'Algérie [...] La France se trouvera forcée de lacher également les Arabes et les Français d'Algérie; nous sommes devant cet enjeu. Si ce dernier malheur arrivait, les conséquences seraient nécessairement graves et les Algériens ne seraient pas certainement seuls à entrer en sécession. C'est le dernier avertissement qu'il faille honnêtement formuler."



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