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Les agoras d'ailleurs

Hackulturation/ Culture libre, culture hacker

Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #agora

Hackulturation 
Culture libre, culture hacker   


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Editions Criticalsecret 

L’Information, Terre Promise enfin découverte par l’humanité ? Nouvel Eden où l’on ne peut s’installer sans renoncer à toute velléité de domination et d’exploitation ? Alors que la propriété, le capital industriel, et même les flux monétaires ont toujours donné prise aux pouvoirs politiques et économiques, une société fondée sur l’information déjouerait, par nature, toute tentative pour contrôler, asservir, figer et préempter les ressources. L’information serait un support trop décentralisé, trop ubiquitaire, pour qu’on puisse ne serait-ce que l’interdire ou l’exploiter. Si donc la richesse de l’avenir vit de et dans l’information, Internet réalisera les promesses les plus anciennes de l’émancipation humaine.
Telle a été l’utopie hacker. C’est, à bien y songer, une des seules vraies utopies contemporaines. Mais tout comme le communisme n’était pas seulement une idée, mais aussi une pratique, des réseaux de sociabilité, des références partagées, des techniques d’écriture, de propagande, de militance, tout un univers qualitatif fait de couleurs, de saveurs, de gestes et de mots – bref une culture, de même l’utopie hacker est déjà une réalité humaine. Ce sont des livres et des auteurs cultes (John Brunner, William Gibson…), des pratiques savantes (la programmation, la cryptographie…), un vocabulaire (le hack, le
phreaking, le crack…), des réseaux de sociabilité, des styles, des personnages, des réflexes politiques…
En France, on a très rarement pris au sérieux cette culture, aussi bien pour sa qualité propre, comme réalisation culturelle, que pour ses ambitions idéologiques. Naïveté américaine, militance au silicone avec nano-dollars à la clef, enthousiasmes adolescents dont le destin est de finir par nourrir les cours de Google à la Bourse, ou de quelque autre rival, il est entendu qu’aux mots “utopie hacker”, un esprit cultivé doit plutôt répondre par un sourire entendu. Pourtant l’utopie hacker et les nouvelles technologies ne peuvent pas ne pas retentir sur les pratiques culturelles contemporaines. D’abord parce qu’elles en changent le mode non seulement de transmission ou de circulation, mais aussi de production. Ensuite, parce que, depuis Socrate qui refusait de recevoir de l’argent en échange de ses leçons de philosophie, c’est-à-dire de vertu, le trafic de la culture a toujours été très problématique pour la culture occidentale. Ce qui instruit ne se vend pas, mais se donne. Enfin, parce qu’elle est au coeur des transformations des formes contemporaines de la propriété, où la propriété intellectuelle prend une place décisive. Les débats récents sur la licence globale ont montré que ces aspects longtemps méprisés de la vie économique avaient réellement des retentissements sur les questions économiques et sociales les plus classiques. Ce que les agités de la Silicone Valley disaient il y a déjà plus de vingt ans n’était donc pas si absurde…
Aujourd’hui trois questions se posent. D’abord qu'est-ce que la culture hacker et comment se propose-t-elle de transformer le mode même d’existence de la culture, quelles sont ses références et ses pratiques ? Ensuite, comment les espaces déjà existant de réalisation de la culture – les institutions culturelles, le marché de la culture – peuvent-ils réagir à ce nouveau régime de production et de circulation des valeurs culturelles ? Enfin, comment les nouvelles technologies, et les usages que nous en faisons en fonction des idées que nous défendons, par exemple de l’idéologie hacker, vont-elles transformer nos pratiques, comme celles de l’écriture et de la lecture ?
Et derrière ces trois questions précises, deux interrogations de fond. Quels sont les enjeux politiques de ces usages créatifs des nouvelles technologies qui ne se contentent pas de les consommer, mais veulent les transformer et les orienter vers un certain type d’idéal politique ? Mais aussi, quels horizons esthétiques ou proprement culturels, ces nouveaux modes de production et transmission offrent-ils pour les créateurs culturels de tout poils, écrivains, artistes, musiciens, théoriciens, techniciens ?

Patrice Maniglier, philosophe


Un Manifeste Hacker (sur)

Voici le compte rendu de lecture du livre de McKenzie Wark, Un manifeste Hacker, paru dans le numéro 14 du Cahier Critique de Poésie, Octobre 2007.

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McKenzie Wark
Un manifeste Hacker
Editions Ubiproedis et Criticalsecret


Un

Dans un titre, " Manifeste " le plus souvent n'appelle pas d'article : manifeste de monseigneur le duc de Beaufort , manifeste du parti communiste, manifeste (s) surréaliste(s), manifeste pour l'abolition du foie gras. McKenzieWark a choisi d'en donner un au sien : curieusement, l'indéfini.

On comprend d'abord cette indéfinition comme une affectation de modestie: le livre ne représente pas le point de vue des hackers, ni ne cherche à le représenter ; il est simplement un des manifestes hackers possibles.

Il faut bien qu'une telle modestie trouve son emploi. A propos du livre de référence de Pekka Himanen, L'éthique hacker , McKenzie Wark écrit: " L'excellent travail d'Himanen a beaucoup à dire sur l'époque hacker et son opposition à l'époque marchande et pourtant Himanen essaie encore de réconcilier le hacker avec la classe vecteur. Il fait exprès de confondre le hacker avec " l'entrepreneur " ". Un plaisir de ce texte est son peu d'affinité avec l'esprit de consensus.

Les trois sources et les trois parties constitutives du manifeste hacker pourraient être : les théories de la " creative class " ; la culture critique de la société de l'information ; et la " succession contre-canonique " qui va de Lautréamont au Critical Art Ensemble, en passant par le situationnisme et Burroughs.

Le livre est une charge contre les différentes théories de la classe créative, sur lesquelles on peut s'instruire en s'amusant dans l'anthologie en ligne de Richard Barbrook, The Class of the new/ The Classes of the new.

McKenzieWark est proche de groupes comme Critical Art Ensemble, Nettime, Sarai. Avec Joséphine Bosma et Geert Lovink, il a été un des coordinateurs de l'anthologie Readme ! Filtered by Nettime, la bible du courant du " media tactique ".

"Un manifeste hacker est entre autres choses une tentative d'abstraire à partir des pratiques et des concepts qu'ils produisent ".

Il se réfère à la plupart des théoriciens qu'on voudrait black lister de ce côté ci de l'Atlantique sous l'appellation de " pensée mai 68 ". Mais c'est plus sûrement, de Lautréamont à Debord, la critique de la séparation, et la pratique du détournement et du plagiat qui marquent son travail.

Manifeste

Pour McKenzieWark, le recours au genre du manifeste signe le retour de l'histoire.

Ecrit qui annonce de nouvelles manières de voir dans la littérature, les arts, la politique, le manifeste ne cherche pas l'adhésion universelle mais à retenir un certain public par sa force démonstrative.

En ce sens la disposition fragmentée du livre n'est paradoxale qu'en apparence. Hacker, le manifeste doit bien avoir quelques unes des qualités d'un hack.

" Pour être qualifiée de hack, la trouvaille doit être imprégnée d'innovation, de style et de virtuosité technique ".

L'ambitieux rédacteur a donc imaginé de découper son texte en 16 chapitres, comprenant de 12 à 30 propositions numérotées, et classés selon l'ordre alphabétique. En multipliant les entrées et les parcours de lecture, l'ordre alphabétique est sensé rompre l'illusion téléologique (post hoc propter hoc) et favoriser la liberté du lecteur. Les deux entrées fonctionnent différemment : alors que les propositions sont organisées en séquences, les chapitres ouvrent sur le système.

La lecture du livre rappelle souvent la manipulation d'un cube de Rubik (le dernier livre de McKenzieWark s'intitule Gamer Theory ). Par exemple le premier chapitre, " Abstraction ", donne une définition générale de la notion, une politique de l'abstraction propre aux hackers, et un appel aux hackers à s'abstraire en tant que classe. " Le manifeste s'adresse à un sujet intéressé par sa propre auto-transformation ".

Abstraction, classes, éducation, hacking, histoire, information, nature, production, propriété, représentation, révolte, état, sujet, surplus, vecteur, monde : les titres des chapitres forment le lexique total du jargon de McKenzieWark, dont l'étrangeté vient du vocabulaire technique (hacker, vecteur, vectoraliste), et plus encore d'un usage déroutant de notions courantes (histoire, nature).

Il n'y a pas de documentation, de fonds de dossier, ni d'illustration littéraire. Les seuls noms propres sont ceux des auteurs cités explicitement. Le débat avec les autres théories est reporté dans les notes. Sauf quelques détournements bruyants, cet art bref use d'une écriture neutre comme celle d'un programmeur ou bien d'un juriste. Le manifeste ressemble à un jeu de cartes, un code, une coutume secrète.

En langue anglaise, le livre a été publié par les Presses de Harvard ; il a l'allure respectable d'un essai académique. Nous lisons la " Version française pour Criticalsecret par le collectif Club Post-1984 Mary Shelley & Cie Hacker Band ".

Pour une lecture aussi dangereuse, Gallien Guibert, le maquettiste, a choisi de surligner la métaphore du pavé littéraire. Il a conçu un livre énorme, le texte de chaque proposition, composé en gros caractères, occupant l'espace d'une page. L'absence de pagination impose de se référer au texte par les entrées logiques, numéros des propositions ou des notes.

Hacker

Chez Himanen, la généralisation de la figure du hacker passe par une diffusion de l'éthique des premiers hackers, les casseurs de code. Ainsi l'éthique hacker du travail comporte: un travail non prescrit par la hiérarchie, sans séparation entre la conception et l'exécution, avec une coopération directe.

McKenzieWark propose une orientation toute différente, en somme un retour aux classes sociales. Il y a une classe hacker en formation, définie, comme il le dit, de manière " crypto-marxiste ". La classe hacker a un adversaire : la classe vectoraliste. Elle se définit par sa position dans les rapports de propriété, ici, la propriété intellectuelle, mais aussi par une pratique commune, l'abstraction, et par une certaine tendance subjective.

La classe vectoraliste n'est pas le groupe des médiatiques. Localisée d'abord au croisement des industries culturelles et des industries de l'information, elle est plus précisément la classe qui maîtrise les réseaux comme forces de perception à distance et combine cette technologie avec l'appropriation de l'information. C'est le cœur de la domination, où les valeurs sont arrêtées et le consensus fabriqué.

Dans la propriété intellectuelle, l'auteur n'attaque pas le droit d'auteur, ni même le brevet, mais leur systématisation et leur extension à toute la culture et toute l'information, en même temps que la confiscation réelle des créateurs, petits ou grands.

Les hackers sont les bûcherons et les amoureux de l'abstraction. " Nous produisons de nouveaux concepts, de nouvelles perceptions, de nouvelles sensations à partir de données brutes. Quel que soit le code que nous hackons, serait-il langage de programmation, langage poétique, mathématique ou musique, courbes ou couleurs, nous sommes les extracteurs des nouveaux mondes ". McKenzieWarck détourne la formule de Marx sur le pouvoir d'abstraction réelle du capital, interprété par Deleuze comme force de déterritorialisation.

L'abstraction est donc conflictuelle. La subjectivité du hacker (et de la classe hacker) s'expérimente à l'occasion de ce conflit. Hacker est aussi le public qui refuse la tâche que lui assigne la classe vectoraliste, celle de sujet en tant que consommateur.

Les traits dogmatiques du personnage du hacker dessiné par McKenzieWark (esthétique, subjectivité, pratique, antagonisme, place par rapport à la propriété) tranchent avec l'indécision ou le pragmatisme habituel des théories critiques de la " société de l'information " (Voir, par exemple, Geert Lovink, Le principe d'inconnexion).

Cette franchise devrait déplaire.

Alain Giffard


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