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Les agoras d'ailleurs

Fluidité de la mort de Salah Stétié

Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #J.C.G.

Note de lecture sur deux œuvres de Salah Stétié :
La nuit de la substance,
fluidité de la mort,

toutes deux parues chez Fata Morgana, le 17 mars 2007

Ecriture poétique et réflexion sur la poésie sont indissociables chez Salah Stétié. On en a une preuve supplémentaire avec cette parution simultanée qui ne doit rien au hasard.
Ce n’est donc pas par hasard que j’ai commencé ma lecture par La nuit de la substance, appréciant la clarté de l’homme de réflexion, la clarté aussi de son écriture.
La nuit de la substance est un essai en 3 mouvements où se mêlent des considérations générales et des confessions personnelles pouvant servir le propos car il en est de la poésie comme de la philosophie : la poésie est l’œuvre d’un poète ; la poésie de Salah Stétié est l’œuvre du poète Salah Stétié et aucune autre poésie d’aucun autre poète ne ressemblera à celle que nous rêvons quand nous le lisons. Cette tautologie, fausse lapalissade, ne surprendra pas qui pratique Salah Stétié, qui a su donner à la tautologie, au redoublement et à l’oxymore leurs pleines puissances poétiques de dévoilement et d’obscurcissement, paradoxe seulement en apparence. Substance, être, obscur sont des équivalents pour Salah Stétié. C’est ce qui nous enveloppe, nous donne vie et chair, éphémères, ce d’où nous venons, où nous retournons après on ne sait quelle traversée, existence combinant rêve et réalité, imagination et réel, capable par la création, la poésie, de nous sortir du sommeil coutumier pour un sommeil de dormeur plus essentiel, de dormant sera plus juste s’agissant de Salah Stétié. Le sommeil coutumier est cette sorte d’aveuglement qui nous fait séparer ce qui est tissu, reliure, qui nous empêche de saisir que tout est en lien. Le sommeil du dormant est celui de l’archer aveugle dont la flèche tirée atteindra la cible non visée dans la nuit de la substance d’où sortira un cri, un murmure car « l’obscur porte l’éclat ». Comme dit Héraclite : "Les dormeurs en dormant travaillent fraternellement à la recréation du monde."  Les métaphores chez Salah Stétié ont ce pouvoir d’électrification de la vision, de la pensée. Sensible aux mots, Salah Stétié ose des rapprochements, non en lexicologue, en linguiste mais en poète : ainsi de « lymphe » et de « nymphe », mots qui n’intéressent qu’un poète. « Les mots rôdent autour de nous, cherchant leur propre sens. Sans emphase, nous insufflons du sens à des mots qui, à leur tour, nous donnent sens. Les chemins aveugles de la lymphe ont pour aboutissement le lever de la conscience. » Salah Stétié évalue à 2000 mots, son lexique de poète. D’où viennent ces mots ? L’enfance semble être un réservoir d’où viennent les mots les plus insistants, les métaphores les plus obsédantes : ainsi de « lampe » venu du temps où en son pays du levant, le Liban, on s’éclairait à la lampe à huile avec tous les jeux d’ombre et de lumière sur les murs de la maison, rassurante et mystérieuse. On le voit, la poésie se nourrit de sensations, d’impressions innommées à l’âge où on les vit et cet innommé, cet innommable va jusqu’à dire Salah, longue impatience, réclame ses mots, ses images, ses rythmes, ses constructions grammaticales, longue patience. La lente germination, la profonde fécondation par le grand dehors de ce qui est le plus enfoui au-dedans comme si l’homme était deux, homme et poète, poète en exil à l’intérieur de l’homme, finit par engendrer, grâce au travail de l’imagination, de l’inconscient, du désir, des pulsions de vie comme des pulsions de mort, éros et thanatos mêlés, en mêlée, quelque chose qui n’existait pas avant cet acte créateur, le dit de l’obscur en mots clairs, en quoi l’homme créateur ajoute au monde et sans doute lui donne sens, l’œuvre libre étant librement interprétée : « elle ira son chemin aventureux vers des rencontres qui la déchiffreront, qui l’aideront à se délivrer de ce qu’elle ne se savait pas contenir, qui donc la libèreront encore plus et l’installeront avec précaution et bonheur dans l’évidence de ses contradictions, dans l’aise et le malaise de ses ambiguïtés, qui la modifieront et lui fourniront, masque arraché après masque, d’autres visages, qui lui accorderont, clé après clé, son épaisseur ou sa légèreté, la levée et simultanément l’approfondissement de son mystère, son ancrage dans la mémoire des hommes et aussi son insaisissabilité constitutive, la fluidité de ce qui en elle est imparablement vivant ; dans les bras du ravisseur, il y a toujours l’imprenable énonce hautement Denis d’Halicarnasse. » Comme on le voit, une conception dialectique de l’œuvre, singulière et collective, donnée et insaisissable, ouverte, ce qui nous fait sortir de l’image infantilisante de l’œuvre à contempler, de la position paternelle du créateur à admirer, conceptions trop largement répandues aujourd’hui et singulièrement aliénantes.
Le 3° temps de cette réflexion est le plus personnel, celui où Salah Stéié se confie : son père, sa mère, son enfance, son activité de diplomate, ses rencontres littéraires et artistiques, la vieillesse, la maison de Tremblay-sur-Mauldre, son jardin, ses fleurs, ses chats, ses livres, ses tableaux, la maison sans enfants  et la mort à venir, à attendre : « il faut être botté et prêt à partir » dit Montaigne. Salah Stétié est dans l’attente et met en mots pour lui, pour nous, cette fluidité de la mort.
C’est donc à ce poème que je vais m’attacher et non à l’ensemble du recueil.
Je remarque pour commencer que le titre du recueil s’écrit avec un « f », le titre du poème avec un  « F ». Le « f » me semble plus justifié que le « F » qui indique un commencement quand le « f » indique une continuité, une fluidité.
Le poème comporte 18 vers, en 3 strophes inégales de 5, 6, 7 vers comme une amplification de la méditation poétique sur la mort, sa fluidité. Le lexique de la fluidité comporte quelques mots : perle, goutte, eau, fleuve, baignés. D’autres lexiques entrent en jeu : celui du corps, celui de la terre, celui du ciel, celui de la lumière et du vent, celui de la mort, lexiques toujours réduits à quelques mots. Deux temps sont utilisés : le passé au début et à la fin, le présent entre deux usages du passé.
Le poème commence par un constat, une affirmation peut-être, comme une définition : la mort le renversement de la fumée. La forte présence des articles définis ne laisse place à aucune incertitude. La formule, claire, ne se livre pas pour autant. A l’évidence du  « renversement » répond l’énigmatique « fumée ». A-t-elle à voir avec le souffle qui caractérise la vie ?
Deux questions suivent, au passé : Quelqu’un a-t-il été ? Et de profil a-t-il frappé aux portes ? Une question existentielle quasi-métaphysique avec une pointe de doute. Une question qui nous fait bien voir la situation mais dont la signification nous échappe : pourquoi de profil ? et de quelles portes au pluriel s’agit-il ?
Trois vers viennent achever la strophe, avec des réitérations partiellement répétitives, des dissemblances étant introduites :
Un jour dans la lumière il y eut nous et les arbres.
Il y eut dans la lumière un vol de graminées.
Un jour, sous les frondaisons, cela fut.
Trois vers au passé avec ce «  nous » pouvant désigner chacun des singuliers que nous sommes ou l’espèce. L’imprécision quant au jour contraste avec la certitude du 1° vers. La logique semble bafouée avec ce vol de graminées, engendreur d’individus et d’espèces, succédant à la disparition qui fut d’abord apparition de nous et des arbres. Le « cela » du 3° vers rendant sensible l’indistinction dans laquelle nous installe la mort. Tout cela dans la lumière, la chaleur et sous les frondaisons, à l’ombre et dans la fraîcheur des frondaisons.
La 2° strophe, au présent, évoque le ciel, sa permanence, sa fonction de toute éternité, donc d’identité, à l’opposé de notre impermanence qui coule dans un temps d’arbres, danse sa vie, nourrie au sein, métaphore à charge érotique : « le pigeon du sein formé », métonymie à charge imageante : « au bout du sein blessé la goutte perle ». D’autres métaphores osées viennent enrichir cette strophe, la plus osée étant celle du fleuve envolé, envolé et de son eau rougie par une seule perle tombée du bout d’un sein blessé par l’avide bouche de la vie dépendante.
La 3° strophe use d’un procédé fréquent chez Salah Stétié, le redoublement : « Fourmis, fourmis, affamées, affamées. » Cette insistance favorise l’acuité de la scène, la rend plus saisissante, multitude des fourmis, dévoration sans fin due à la faim. Autre procédé, l’oxymore : « lisant en illisibilité » permettant de mettre en évidence cette unité des contraires dont Héraclite est le grand formulateur et dont Salah Stétié est un des continuateurs les plus exigeants. Dans cette strophe, le vocabulaire se complexifie, des mots plus rares, moins usités, sont utilisés : dédale, équinoxe, laures, des combinaisons inédites sont proposées (selon la définition de Tristan Derême : « la poésie, ce sont deux mots qui se rencontrent pour la première fois. ») : la cendre de l’esprit (quasi-oxymore), la tour du silence et verte cheminée ( celle-ci renvoyant peut-être aux arbres et à la fumée de la vie), l’œil très rond du bec rompu tenace (allusion métonymique au pigeon du sein), le corps qui fut fiancé (sans que soit précisé à qui, à quoi ?), le goudron de ses entrailles (insistance sur le noir, le visqueux et non sur le rouge, le liquide). Les 6 derniers vers de cette strophe, de ce poème, constitue une unité grammaticale et logique désunie, dans la mesure où elle n’est pas constituée en phrase dont le sens serait donné par le verbe autour duquel elle serait construite. On a par suite des segments de sens, ne s’emboîtant pas nécessairement, obligeant à s’attarder sur les détails (l’essentiel peut-être) et pas sur l’ensemble (car peut-être n’existe-il pas ? comme n’existe pas le sens de la vie si tout est voué à la mort, au néant après que ce soit envolé le fleuve, celui d’Héraclite, celui du changement permanent ; tiens : unité des contraires rendant indispensable Parménide à côté d’Héraclite ; oui,  panta rhei, tout change sauf la formule : «  tout change », qui ne change pas).
Ainsi se justifie le titre : fluidité de la mort, insaisissabilité de la mort, absence de sens de la mort, l’esprit, sa cendre, lisant en illisibilité le goudron des entrailles du vivant passé, trépassé. La mort, passage vers la permanence, vers la substance, vers l’obscur sous le ciel au patient bleu.
Entre l’essayiste et le poète, une tension, une tension entre deux clartés, la clarté de l’essayiste étant seconde par rapport à celle du poète, car c’est le poète qui seul, par sa patience, sa réceptivité, peut dire l’obscur en mots clairs dans un singulier poème que l’essayiste va tenter de porter à la généralité.
J’espère avoir convaincu quelques lecteurs de lire ces deux livres de Salah Stétié.
Jean-Claude Grosse, le 9 août 2007.

salah1.jpgSalah Stétié couronné Prince des Poètes le 11 novembre 1991
par le peintre Michel Bories (1949-2001) dans son atelier à Alès.


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