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Les agoras d'ailleurs

La fin des valeurs ?

14 Mai 2007 , Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #J.C.G.

La fin des valeurs ?

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de g. à d.: Edgar Gunzig, Jérôme Bindé, Jacques Sojcher

J’ai assisté, samedi 12 mai, au Théâtre des Doms, en Avignon, à la 6° journée thématique consacrée à La fin des valeurs ?
Le premier intervenant, Jérôme Bindé, directeur de l’Office de la prospective à l’UNESCO, a fait un large tour d’horizon historique, géographique, philosophique, sociologique, anthropologique, de la crise des valeurs.

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Jérôme Bindé

La notion de valeur, avec sa double signification de prix et (ou) de dignité, est apparue, il y a 2 siècles, avec l’effondrement du monde des absolus qui faisait que pour Voltaire encore, le beau, le bien, le vrai étaient des absolus, immuables entités.
L’effondrement du transcendant engendre un relativisme et tout ce qui en découle : pluralisme, scepticisme, nihilisme.
Une valeur n’est pas un absolu, elle s’évalue, tantôt à la hausse, tantôt à la baisse, comme les valeurs boursières et cela vaut pour les valeurs marchandes comme pour les valeurs de l’esprit. Elles apparaissent, disparaissent au gré des modes. On observe une grande volatilité , frivolité, immédiateté des valeurs. Soumises aux « lois » de l’offre et de la demande, leur instabilité oblige à une évaluation, réévaluation, transvaluation constante. Nietzsche en a saisi toute l’importance. Les valeurs sont l’objet d’une création permanente, d’un combat permanent, nous obligeant à une remise en question permanente, à des adaptations incessantes. Par exemple, dire de la famille qu’elle est une valeur, c’est ne pas voir que la famille n’est pas unique, qu’il y a des familles, des conceptions différentes de la famille (la famille-loi, la famille-contrat et plus récemment la famille-association) et que la valeur de chacune de ces conceptions va dépendre de leur succès ou non, de leur durabilité ou non. En quelque sorte, chacun devient le créateur de « ses » valeurs, même s’il puise dans le pot commun, parfois étant innovant, créateur. Ce qui fait que la figure dominante aujourd’hui est celle de l’artiste : toute activité se veut créatrice et chacun s’invente. Même les entrepreneurs véhiculent cette conception.
Nous vivons dans l’urgence puisque tout est éphémère, rapidement obsolète. Cette urgence dévalorise le temps long, les projets, l’utopie. Le sens au double sens du mot : direction et signification, semble avoir disparu. C’est l’attitude : après moi, le déluge, liée à cette grande individualisation, caractéristique de nos sociétés, même si cette individualisation cache une grande massification par des mécanismes de manipulation et de contrôle social.
Un profond malaise s’est installé avec cette perte du sens, du temps long d’autant que l’on sait aujourd’hui que la planète, l’espèce et la Cité sont désormais mortelles ; on le savait des civilisations mais là, nous prenons conscience que peut-être nous tuons le futur, nous le rendons impossible d’où l’importance de mettre au centre la sauvegarde de la planète, le sort des générations futures qui ne pourront rien faire, si ce n’est subir, victimes de nos irresponsabilités, conséquences de la frivolité des valeurs.
Cette conception, visant à réintroduire le temps long dans nos politiques, repose sur le constat qu’entre une prévision, une décision et une réalisation, le délai met en jeu une à plusieurs générations. Par exemple, le protocole de Rio, 15 ans après, est toujours quasi au point mort. Et pendant ce temps, la planète se dégrade, ce sont les générations très proches qui paieront.
Avoir le futur en point de mire relève d’une éthique du futur, suppose que la prospective soit développée, celle des valeurs en particulier. C’est ainsi qu’ont émergé des valeurs comme le principe de précaution, le patrimoine mondial de l’humanité qui permettent de définir d’autres rapports à l’autre que les rapports traditionnels, voire archaïques, rapports à l’autre pour le présent et le futur, tant dans l’espace que dans le temps.. Les pays les plus performants aujourd’hui, comme la Finlande, ont mis l’éducation et la recherche, l’innovation au cœur de leur projet politique.
Donc d’un côté, valeurs frivoles de la consommation, du jeu, de la mode, de l’économie, de la bourse, de la politique qui font peser de graves menaces sur la planète, l’espèce, la Cité.
De l’autre, des valeurs innovantes ou d’innovation, réintroduisant le temps long, le sens du futur, la responsabilité.
Ces nouvelles valeurs participent de deux phénomènes : la féminisation des valeurs, la juvénilisation des sociétés dont Michel Houellebecq dans Les particules élémentaires, décrit les enjeux. Le schéma des 3 âges de la vie : enfance, adulte, vieillesse, universalisé par des philosophes comme Hegel, Comte en âges de l’humanité est devenu obsolète. On n’est plus dans la transmission, dans le passage d’un âge à un autre mais dans le passage perpétuel, dans l’affirmation d’un demain de plus en plus jeune, immaturité décrite par Gombrowicz, juvénilisation décrite par Gide. Cette juvénilisation, cette néoténie, que l’on attribuait seulement au nouveau-né qui naît inachevé, caractérise en fait chacun, tout au long de sa vie, d’où la plasticité, l’adaptabilité, l’invention de soi, la créativité. Mais caractérise aussi l’humanité comme espèce : c’est un trait génétique de l’espèce selon Stephen Jay Gould. La prise en compte de cette néoténie rend le projet : l’éducation pour tous tout au long de la vie, particulièrement pertinent, à la condition de voir ce projet comme auto construction, autodidaxie. L’émergence de ce qu’on appelle les sociétés des savoirs (et non du savoir) montre notre co-responsabilité dans la construction et la diffusion des savoirs. Nous sommes tous maîtres et élèves de nous-mêmes et d’autrui, proche ou lointain.

Le 2° intervenant, Jacques Sojcher, philosophe belge, commençait par nous faire beaucoup rire avec sa description de ce qui s’est passé pendant la campagne présidentielle en France et qui a beaucoup tourné autour des valeurs. Le pot de miel Sarkozy, non nommé pour la clarté de l’exposé, était particulièrement alléchant pour des palais gâtés, des esprits mous, sans esprit critique.

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Jacques Sojcher

Commençant par l’identité, Sojcher a montré comment le « je » était un étrange « je », la prise en compte de cette étrangeté modifiant le regard porté sur les autres. L’identité se révèle un ensemble de poupées russes, du plus intime au plus universel, par un jeu dialectique d’appartenances et de non appartenances.
La valeur hospitalité se construit aussi dialectiquement en relation avec le rejet. Reprenant la démarche d’Emmanuel Lévinas, il nous a montré comment le regard de l’autre est un dis-cours, c’est-à-dire interrompt ma relation à moi-même, à ma mêmeté, interpellation qui me jette hors de mon identité emboîtée, intrusion à laquelle je réagis par exemple, en ramenant l’autre à moi comme même que moi, ou en le réduisant à une catégorie, une étiquette : il se dissout dans une totalité. Dans les deux cas, il n’est pas accepté comme extériorité non intériorisable. Analyse qui fait par suite de l’amour, une relation dissymétrique : l’autre que ce soit par le sexe ou par le sentiment passionnel n’est pas réductible : il échappe toujours à la prise et si je me situe sur le terrain du don et non de la prise, c’est un don dont il n’y a à attendre aucun retour. Analyse qui montre l’équivocité de la sexualité puisque l’autre est tout à la fois sujet et objet, objet et sujet, animalité et liberté. À cela s’ajoute que sur la scène idéale de mon esprit, je puis être lévinassien alors que sur la scène du réel, je ne serai pas hospitalier, ne sachant pas, ne voulant pas accueillir l’autre.
Évoquant la valeur : le vivre ensemble, il a montré comment c’était difficile de ne pas faire des autres, des abstractions. Si je dis à un juif : certes tu es juif, mais avant tout, tu es homme et nous sommes hommes, en fait je le nie comme juif au nom de l’universel homme. L’autre est à la fois inqualifiable (c’est son universalité) et qualifié (ce sont ses différences). La crise de l’identité est aussi une crise de l’universel.
Qu’est-ce qui est universel aujourd’hui en l’absence de transcendance ?
Il est clair que les droits de l’homme constituent une auto fondation. Demain, pareil avec les droits des enfants puis ceux des animaux…Ces valeurs auto proclamées, relevant d’une fiction, constituant une fiction, au sens où une fiction est une effectuation du réel, une réalisation du réel, remplaçant la transcendance, contribuent à l’auto construction de l’humanité, c’est-à-dire à sa construction sans fondement.
La culture est par suite une lutte infinie contre la barbarie, y compris la sienne, selon les circonstances. La culture est une activité contre la barbarie. Cela signifie que toutes les valeurs ne se valent pas, qu’il y a de bonnes valeurs, de mauvaises valeurs, que nous avons à nous poser des questions comme qu’est-ce que le moi, l’autre, la famille, le couple, l’enfant, l’homme, la femme, le corps, le plaisir, le bonheur, l’amour, le sexe, le monde, l’humanité, l’espèce, la nature, la mort…pour établir nos cartes d’évaluation des valeurs.
La fiction comme quasi-transcendance fait ainsi de la littérature un contre-pouvoir par rapport au langage courant, elle aide à faire émerger des possibilités de valeurs, d’univers. Kafka anticipe les camps de concentration. Après avoir vu la vue de Delft de Vermeer, la Delft réelle est vue avec les lumières de Vermeer. Gide anticipe la juvénilisation, Gombrowicz, l’immaturité, Houellebecq, le conflit des valeurs…
En conclusion du débat, il fut dit que les valeurs, créations des hommes, individuellement et collectivement, leur horizon en dehors d’une impossible transcendance (sauf pour les croyants d’où le retour massif du religieux) sont un enjeu, un combat permanent, une lutte entre valeurs qui nous tirent vers en bas, ou vers le passé dépassé, valeurs totalisantes, voire totalitaires, aliénantes, réificatrices, et valeurs nous tirant vers le haut, vers plus de joie au sens de Spinoza, vers plus d’amour de la vie, valeurs d’ouverture, libératrices.

Un regret mais je n’ai pas eu le réflexe de la question : pourquoi ce qui me semble la matrice des valeurs, liberté, égalité, fraternité, à partir desquelles on peut décliner à l’infini (la liberté comme libérations successives, l’égalité comme égalisations successives : parité hommes-femmes, la fraternité comme fraternisations successives) n’a t’elle pas été présentée, définie, revisitée ?

Dernier regret, après coup: comment évaluer la valeur d'une personne, sa propre valeur, celle d'autrui, valeur humaine et non professionnelle ? Cette question renvoie aux vertus, aux qualités d'âme dont on fait preuve. S'assigner l'objectif de développer le meilleur de soi pour autrui est la plus belle fin des valeurs. La fin des valeurs ?

 

En tout cas, bravo et merci à Edgar Gunzig, animateur de ces rencontres au Théâtre des Doms en Avignon où il fait si bon aller, traverser le parc, pique-niquer, prendre un café au verger, être accueilli par l'équipe joyeuse du théâtre, échanger avec le public et les intervenants.

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Edgar Gunzig

Jean-Claude Grosse

Retour sur cette rencontre à partir du chapitre XXV La morale et l’absoluité des valeurs dans Confession d’un philosophe de Marcel Conche (répondant à André Comte-Sponville).

Il me semble intéressant de donner la position de Marcel Conche sur la question de Comte-Sponville : la morale est-elle absolument relative ?
Marcel Conche à travers l’exemple d’un geste d’humanité montre que le geste en question ne peut perdre de sa valeur avec le temps donc la valeur du geste est absolue, éternelle, même si le geste est voué à la disparition, est donc relatif. Le geste réel est éphémère : il devient comme ayant été mais il a bel et bien eu lieu et en ce sens ne peut être annulé par rien, il est éternel dans le passé et le souvenir. La valeur du geste, elle, est pour toujours : l’exemple de ce geste suffira à faire percevoir la valeur d’humanité qui ne passe pas, ne vieillit pas. Les valeurs morales ne sont pas créées par l’homme : on ne décide pas d’un geste d’humanité et de générosité qu’il est beau comme on ne décide pas que 2+2=4. Il me semble que cette approche permet de prendre ses distances avec deux thèmes de la rencontre : la création permanente de valeurs, oui, sauf pour les valeurs morales ; la valeur relative des valeurs, oui, sauf pour les valeurs morales. C’est donc sur ces valeurs d’humanité, de générosité…et sur ce qu’on appelle les droits de l’homme (plus les droits de l’enfant plus les droits des animaux plus les droits des générations futures) que pourrait s’ancrer l’éthique du futur. La réévaluation des valeurs consisterait à bien saisir l’absoluité des valeurs morales pour ne pas sombrer dans le tourbillon relativiste caractérisant les autres valeurs, périssables, frivoles. Un bémol : la perception de la beauté, de la valeur d’un geste d’humanité n’est pas innée, n’est pas universelle. Les esprits épais comme dit Conche ne les saisiront pas, ne les verront pas ; inutile d’argumenter : ce serait se situer sur le terrain du relatif. Ce propos rend le chantier : une éducation pour tous tout au long de la vie, pertinent.

JCG avec Marcel Conche en mai 2003
JCG avec Marcel Conche

 

 

 

 

 

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