Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
Les agoras d'ailleurs

Le cauchemar de Don Quichotte

13 Mars 2014 , Rédigé par grossel Publié dans #agora, #J.C.G.

Le cauchemar de Don Quichotte

Matthieu Amiech et Julien Mattern

Climats (2004)


Lire un livre 10 ans après sa parution (acheté à mon dernier salon du livre en 2004) parce qu'on l'a retrouvé, trouvé dans sa bibliothèque où des centaines de titres attendent que le désir, le hasard viennent s'en saisir est une expérience d'évaluation quasi-immédiate. On sait au bout de quelques pages si l'essai est encore d'actualité ou s'il est déjà obsolète, s'il vaut le coup d'y consacrer quelques jours de lecture ou pas, en lien avec les préoccupations citoyennes qu'on peut avoir.
Le cauchemar de Don Quichotte a réussi l'examen du temps comme La révolte des élites de Christopher Lash, toujours chez Climats qui avec Agone éditent des livres importants pour tenter de comprendre dans quel monde on vit. Les auteurs doivent être jeunes, ils ont parfois un ton naïf, ils se font humbles devant l'ampleur de la tâche, tenter de déblayer le terrain idéologique pour faire émerger quelque prise, saisie de ce monde en vue d'agir. Leur maîtrise des références (des penseurs marginalisés) n'est pas toujours convaincante parce qu'ils n'en disent pas assez.

La fin du livre est édifiante, l'utopie 1810 - 1820 de Saint-Simon d'une société, d'un monde entièrement soumis à la science, à l'industrie et à l'utilité économique, peu probable à l'époque s'est réalisée ; nous vivons en plein dedans, salariés et consommateurs à deux moments différents de la journée, enchaînés par nos intérêts contradictoires, explosifs, générateurs d'inégalités aggravées, donc de violences potentielles et réelles, de conditions de vie de plus en plus précaires, stressantes. Le monde d'aujourd'hui, on peut supposer qu'on en a une certaine conscience. Vouloir universaliser notre mode de vie consumériste est sans doute le plus mauvais choix ayant été fait, celui qui tout en dégradant de manière sans doute irréversible la planète, aggravera conditions de vie et de travail du plus grand nombre pour le profit d'élites réduites, cyniques, oligarques et népotiques.

Le cauchemar de Don Quichotte montre comment tout un tas de critiques de gauche (des altermondialistes qui refusent d'être nommés antimondialistes, en passant par Attac, la LCR devenue NPA ...) de ce monde sont en fait gangrenées par l'idéologie dominante, le fétichisme marchand et par des illusions mortelles ou mortifères car elles barrent la route à l'émergence de voies nouvelles.

Si on croit au progrès, si on pense que la solution aux problèmes est dans la croissance, 1 à 2 points de croissance par an, si on croit au nom de l'égalité (ou de la lutte contre les inégalités) à la nécessité de faire profiter tout le monde (7 milliards) des avantages et avancées du monde occidental (le plein emploi, les acquis salariaux, la réduction de la durée du temps de travail, l'augmentation des congés payés, la sécurité sociale, la retraite de 60 ou 65 ans à 100 ans, logement, école, santé éternelle avec prothèses bioniques pour tous, le maintien du statut d'intermittent, la culture élitaire pour tous), alors on accepte dans les faits, partageux que nous sommes, la marchandisation de tout, y compris les biens culturels et c'est bien parti, la mondialisation des marchés, l'interdépendance de tous les secteurs et leur spécialisation, la mise en réseaux des systèmes de communication, d'information, d'échanges financiers et commerciaux. Bref, l'extension de ce que nous voyons depuis les années 70 avec l'émergence de sociétés multinationales présentes dans le monde entier, aux moyens plus importants que ceux des États, sociétés qui ne s'embarrassent pas trop des contraintes et des lois, engagées qu'elles sont dans des stratégies de domination, donc d'exploitation, en guerre entre elles, en partie, en guerre contre les États sauf quand, comme les banques spéculatives en faillite en 2008, elles ont besoin d'être renflouées. Multinationales animées par un messianisme interne, où la guerre menée dans le secret est considérée comme une mission civilisatrice. Faudrait analyser cela.

Si on croit que l'État, celui d'hier, l'État-Providence, est le recours contre les pratiques hégémoniques des multinationales et des banques, alors on risque au minimum d'être déçus, de vivre comme trahisons toutes sortes de promesses faites pour arriver au pouvoir et jamais appliquées, une fois installés car les États sont corsetés dans tout un réseau de traités, de règlements dépassant le cadre et les prérogatives des États. Les élus et hommes au pouvoir sont sous la coupe de bureaucrates, de technocrates non élus, genre Union européenne et ses commissions, commissaires, fonctionnant au lobbying et dans le secret, eux-mêmes contrôlés par l'économie et la finance, elles-mêmes incontrôlables. On le voit avec le Traité transatlantique en cours de négociation entre Amérique du Nord et Europe : s'il est adopté et il le sera, les multinationales pourront poursuivre les États ne respectant pas les normes du libéralisme, voulant légiférer, règlementer, limiter leur pouvoir. La démocratie et le marché ne sont pas compatibles. La démocratie (qui demande du temps, du débat d'opinion et pas des batailles d'experts souvent en conflits d'intérêts) est trop peu réactive par rapport à la vitesse des changements technologiques, des pratiques managériales quasi-dictatoriales. Croire que l'État peut corriger le marché, moraliser les banques d'affaires, donner un visage humain au capitalisme est une illusion dangereuse qui conduit dans l'impasse la réflexion et l'action. L'analyse faite dans le livre des grèves de 2003 (comparées à celles de 1995) est particulièrement illustrative de ces illusions, expliquant sans doute que la jeunesse (lycéens, étudiants) n'ait pas rejoint le mouvement.

Évidemment parmi les illusions néfastes, croire que la voie social-démocrate, devenue voie social-libérale peut atténuer, voire réguler, et sauver l'essentiel des meubles. On en avait eu une illustration magistrale avec le comportement de la social-démocratie allemande votant les crédits de guerre au Kayser, ouvrant la voie à la boucherie industrielle de 14-18 au mépris des engagements internationalistes, la grève générale contre la guerre. Assassinat de Jean Jaurès, assassinat de Karl Liebknecht et de Rosa Luxembourg

(le film de Margarethe von Trotta sur Rosa Luxembourg sera visible sur Arte les vendredi 21.03.14 à 13h35 et jeudi 27.03.14 à 13h40).

Idem avec la voie révolutionnaire mais qui y croit encore (ceux qui se réclament encore un peu du marxisme ont renoncé aux luttes de masse). On en avait eu une illustration magistrale avec le comportement des staliniens lors de la montée du nazisme en Allemagne, plutôt frapper sur les sociaux-démocrates que faire alliance avec eux contre le nazisme et c'est ainsi qu'Hitler arriva, minoritairement élu, au pouvoir et enferma les dirigeants sociaux-démocrates et communistes allemands.

Et les auteurs de s'étonner de l'amnésie qui en même pas 40 ans (1968-2003) a fait oublier nombre d'analyses radicales, d'avertissements prémonitoires. C'est là que leur éclectisme est peut-être un peu faiblard mais c'est bon de citer leurs références. Oubliés Georges Orwell, Guy Debord, Simone Weil, Rosa Luxembourg, Herbert Marcuse, Hannah Arendt, Jacques Ellul, Günther Anders et bien d'autres. Oubliées aussi des formes de lutte comme le luddisme en Angleterre au XIX° siècle, la destruction des machines textiles (1811-1812). Oubliés les conseils ouvriers, la Commune de Paris (1871), les conseils de Budapest (1956). Là aussi ils n'en disent pas assez. Les hackers, les anonymous sont-ils les nouveaux luddites ? En tout cas, merci au soldat Bradley Manning, fournisseur de WikiLeaks, oublié dans sa cellule, merci au lanceur d'alerte Edward Snowden, planqué quelque part en Russie qui a su l'accueillir. Certes il y des mouvements. Ça part des fois d'en bas et ça se coordonne un peu. Des fois ça vient d'en haut, des syndicats et ça fait des grèves tournantes, des journées d'action de 24 h, des manifestations. Parfois c'est inventif, mouvement des indignés, occupy city and wall street. Mais on en est où ? Beaucoup d'énergie qui finit pas s'épuiser et épuiser les manifestants et les usagers qu'on tente de dresser contre les grévistes. Cette rupture dans l'histoire de la pensée et de l'action radicale a pour effet principal, le désinvestissement dans l'engagement politique (même pas militant car ce n'est plus un comportement courant que de militer) par sentiment d'impuissance, la jeunesse étant la principale concernée. La responsabilité des économistes, sociologues, historiens dans ce constat est bien sûr importante mais pas seule : l'horizon bouché ça plombe !

Peut-on s'en sortir ? La réponse n'est pas assurée. Mais il y a à renouer le fil d'une pensée réellement critique à partir au moins de cette assurance ou conviction, voire croyance, notre mode de vie n'est pas universalisable, continuer sur cette croyance nous mène tous dans le mur. Il faut cesser de croire à l'avenir radieux avec un capitalisme à visage humain comme l'avenir radieux avec le socialisme sans ou à visage humain n'a jamais vu le jour (ils n'abordent pas les dégâts causés par le stalinisme entre 1923 au moins et 1982, mort de Brejnev ; c'est dommage).

Ne plus croire que la mondialisation du marché, que le salariat pour tous (et alors on peut se scandaliser en toute innocence et ignorance du fait que des centaines de millions vivent (?) avec moins de 2 euros par jour ; illustration de la pollution idéologique puisque on évalue leur vie avec une somme d'argent) donnant accès à la consommation de masse sont la clé du bonheur et du plaisir pour tous. Le marché s'autonomise de plus en plus, s'émancipant de plus en plus des contraintes et lois, nous faisant perdre notre autonomie, nous enserrant dans des réseaux dont nous croyons qu'ils nous facilitent la vie (et en partie c'est vrai si on oublie de penser le prix que l'on paye, humanité et planète).

Alors ? la décroissance ? le mot fait peur. On a essayé développement durable, sobriété heureuse.

Les auteurs en disent trop peu, ils nous alertent sur le fait que ce sera difficile, dangereux car ou nous laissons filer les choses et l'humanité est menacée de chaos, voire de disparition (catastrophisme de beaucoup de films ou romans) ou nous provoquons un effondrement de ce système. Il n'y a de choix qu'entre le chaos complet, plus ou moins définitif et un effondrement volontaire et maîtrisé (il ne le sera jamais complètement) destiné à devancer le chaos et à en atténuer les conséquences.

Un seul projet politique leur paraît donc pertinent : approfondir la crise afin d’en gérer les conséquences. Ce processus serait à mener sans État et même contre lui (ils n'évoquent pas le caractère répressif de tout État, la violence d'État de plus en plus évidente ; or ce n'est pas un mince problème quand interviennent les forces du désordre, voire l'armée de métier). Il leur paraît nécessaire d’envisager l’effondrement volontaire de l’Économie de concurrence généralisée, mais ils en négligent la grande conséquence : une dépression générale instantanée.

Ils savent qu’un changement de culture ne se décrète pas puisqu’il s’agit que se crée une autre manière de vivre et là, ils n'ont rien, et c'est normal, à proposer car ce seront des créations collectives de nouveaux vivre-ensemble concrets, et pas virtuels comme ceux des réseaux sociaux. Il y aura tellement de dégâts à réparer, eaux des nappes et des rivières, terres agricoles pesticidées, air archi pollué, déchets nucléaires, dénucléarisation de la fission, désarmement, réchauffement climatique… restaurer des liens sociaux ou en inventer de nouveaux, pas la fête des voisins, et la journée d'ELLE, la F, et celle de LUI, le grand-père ou le père…, inventer un autre usage de l'argent ou autre chose que lui. Les scientifiques ayant rompu avec le système mais auront-ils encore accès aux laboratoires ? seront nécessaires. Le débat et sa lenteur devront être restaurés (ah surtout pas le système électoral, piège à cons où nous déléguons par un bulletin tous les 5, 6 ans nos pouvoirs à des professionnels carriéristes), dans la proximité. Il faudra penser et agir petit, small is beautiful, réaliser petit, la petite part du colibri de Pierre Rabhi. Ralentir (chacun par des comportements plus responsables) la disparition de l'humanité d'une seconde multipliée par des centaines de millions, c'est peut-être permettre à la jeunesse d'après-demain (horizon probable minimum, 100 ans) à laquelle nous n'aurons pas su rendre un monde meilleur, de le leur rendre pas complètement chaotique.

Cela dit, une évolution-révolution minime, non évoquée dans le livre, me semble en cours. Des millions d'initiatives sont prises dans tout un tas de domaines, des comportements nouveaux émergent, il y a du têtu chez l'homme, je ne parle pas de la femme, encore plus têtue. Même dans les conditions les plus extrêmes, ce n'est pas que l'agressivité individualiste qui règne seule. Et dans nos conditions de confort ce n'est pas non plus l'hédonisme cynique individualiste qui règne seul.

Parmi les mouvements qui ont le plus ma sympathie, semons des graines, kokopelli, le mouvement des colibris …

Cet article est à la fois à peu près fidèle au livre et nourri de mes propres façons de dire et de voir le monde dans lequel je vis.

Jean-Claude Grosse

Le cauchemar de Don Quichotte
Lire la suite