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Les agoras d'ailleurs

Le livre de mes rêves / Federico Fellini

4 Janvier 2014 , Rédigé par grossel Publié dans #note de lecture

Le livre de mes rêves

Federico Fellini

Flammarion 2010

Voilà un livre rare, exceptionnel même puisque après bien des péripéties liées aux querelles entre héritiers et héritiers d'héritiers, les deux volumes du Livre de mes rêves (le 1° de 245 pages couvre la période 30 novembre 1960 - 2 août 1968, le 2° de 154 pages, la période février 1973 - octobre 1982, plus des pages éparses jusqu'en 1990 ; un 3° volume mystérieux apparaîtra peut-être un jour) ont pu être proposés au plus large public.

Il a fallu beaucoup de temps, de patience, de diplomatie, de soutiens politiques, d'aventures juridiques, de moyens financiers publics pour que la Fondation Federico Fellini récupère, acquière l'oeuvre prolifique d'un des maîtres de l'onirisme.

La préface de Vittorio Boarini raconte sans langue de bois, les péripéties de l'acquisition en 2006, soit 13 ans après la disparition de Federico Fellini, le 31 octobre 1993 et celle de Giulietta Masina, le 23 mars 1994. Plutôt comique en même temps que sordide et absurde, kafkaïen au possible à cause de la clause exigeant la présence physique au moment de la vente de l'oeuvre de tous les héritiers, l'inextricable alinéa 22. Dès 2007, une première édition révélait le foisonnement onirique du cinéaste de l'onirisme.

2010 est l'année de l'édition brochée que papa Noël m'a mise sous le sapin fin 2013 pour 23,75 euros. C'est donné pour un livre au format 28,4 x 20,3 x 4,8 cm, de 583 pages, dont un nombre impressionnant de planches en couleurs, les planches des rêves diurnes et nocturnes, des images hypnagogiques de Fellini.

La présentation de l'oeuvre par Tullio Kezich est d'une grande pertinence. En 8 pages denses, Tullio nous donne les circonstances (Fellini suit une analyse, d'abord freudienne, ensuite jungienne), la durée (30 ans de travail nocturne, de pratique de notation graphique de ce qui est engendré dans le royaume des rêves où tout est possible), les allers-retours rêves-films, le monde des rêves étant plus osé que celui des films dépendant en partie des producteurs donc de contraintes financières et commerciales. Il nous ouvre aussi quelques pistes d'interprétation car le monde des rêves se prête aux interprétations. Et ce depuis la plus ancienne histoire de l'humanité.

Évidemment, les planches illustrées des rêves sont en italien. On en trouve la traduction en fin de livre avec un ensemble de notes pour éclairer le lecteur. Caractères vraiment petits.


Quel usage faire de ce livre ? À chacun son usage. Pour ma part, c'est de manière très arbitraire que je vais circumnaviguer dans cet univers, en fonction de mes intérêts ou désirs du moment, feuilleter donc avec gourmandise avant de re-regarder Huit et demi par exemple, moins pour approfondir les univers onirique et filmique de Fellini que pour aller à la rencontre de quelques-uns de mes rêves. Car depuis quelque temps, je me vois (plutôt bien) rêver sans m'obliger à la collecte de ces rêves, postulant que ce travail nocturne souvent en lien immédiat avec un film vu, a à vivre sa vie, sans que j'essaie de mettre la main dessus, postulant aussi que cette volonté de non-saisir le royaume où tout est possible laisse le dit-royaume irriguer à sa façon mes désirs et mes dispositions.

En tout cas, je vais en conseiller l'usage immodéré aux auteurs qui vont travailler tout 2014 sur le projet pluriel que j'ai lancé le 2 janvier à 23 H 59, heure de Moscou :

Cervantes - Shakespeare, hasardantes coïncidences.

J'en profite pour signaler la parution récente des Dessins d'occasion de Jean-Claude Carrière. J'avais vu un documentaire où Carrière feuilletait ses cahiers de dessins. Ça m'avait paru fascinant. On peut en profiter un peu, 500 dessins, mais ce n'est pas comparable à Fellini. L'usage me semble beaucoup plus limité.

Sans oublier, (ce n'est pas sans rapports monde des rêves et monde des contes) Le Grand livre des contes et Le livre des fées, des elfes et des lutins de Françoise Morvan avec des illustrations d'Arthur Rackham. J'avais été convaincu de l'intérêt de cette édition après avoir lu son article De la chasse aux sorcières à la chasse aux trésors

Jean-Claude Grosse

Le livre de mes rêves / Federico Fellini
Le livre de mes rêves / Federico Fellini
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Journal de deuil / Roland Barthes

1 Janvier 2014 , Rédigé par grossel Publié dans #note de lecture

Journal de deuil / Roland Barthes / Seuil, 2009

Les fêtes sont l'occasion de découvertes au travers des cadeaux offerts et qu'on se montre. Je suis ainsi tombé sur le Journal de deuil de Roland Barthes, paru en 2009. Roland Barthes dont j'ai lu la plupart des livres jusqu'en 1980 environ (dernier lu : Fragments d'un discours amoureux) et perdu de vue depuis. Je ne serais même pas capable de dire aujourd'hui ce que Mythologies ou Système de la mode m'ont apporté. Racine, oui. Quel enseignant de lettres n'a pas fait appel à ce livre ?

Journal de deuil commence le lendemain de la mort de sa mère, mam., le 26 octobre 1977. Elle est donc morte le 25 octobre 1977, le jour de mes 37 ans, découverte d'une coïncidence pétrifiante, sans incidence, si ce n'est que ce qui se dégage de Rachel à travers le journal me parle et me touche, femme à sa place, bonté absolue, qui ne lui a jamais fait une observation, qui articulait éthique et esthétique de façon empirique, sans théorie, femme « naturelle », un beau portrait qui n'est pas un « monument ». Il faut lire tout le journal pour en voir l'intérêt parce que pendant une bonne partie du livre, Roland parle beaucoup de son deuil, de son chagrin (il finit par préférer ce mot), du caractère discontinu de ce chagrin et paradoxalement de l'impossibilité de le dépasser ce qui n'est pas son désir. Il voit se développer, s'accentuer des traits qui ne lui plaisent pas : égoïsme, sècheresse de cœur, impossibilité de construire une amitié, un amour, irritabilité, désinvestissement du monde perçu dans sa vanité « mondaine ». Des questions comme celle-ci page 78 : Pouvoir vivre sans quelqu'un qu'on aimait signifie-t-il qu'on l'aimait moins qu'on ne croyait... ? Il ne sait à qui la poser avec espoir de réponse. Évidemment c'est à lui qu'il doit la poser. En fait il y répond. Photo qui va donner La chambre claire, en 1980, l'année de sa mort, un 25. Souvenirs, rêves, lieux, moments, tout un tas de repères ou de balises sans superstition, non ritualisés, jalonnent ses jours et ses nuits. Mam. est toujours là, absente et présente, ce qui l'amène à dire l'imbécilité du matérialisme qui nie l'immortalité de l'âme. Les passages où Proust vient au secours du déprimé, avec ses pages sur la mort de sa grand-mère et de sa mère sont particulièrement intéressants : deux écritures différentes dont l'une est criante de justesse et de vérité. Sauf cette vérité d'après moi : « c'est une douceur de savoir qu'on n'aimera jamais moins, qu'on ne se consolera jamais, qu'on se souviendra de plus en plus » (lettre à Georges de Lauris qui vient de perdre sa mère, 1907, page 182). Ce qui vaut pour l'un ne vaut pas pour l'autre. Comment chacun d'entre nous vit la perte d'êtres chers ne peut être théorisé. Le travail de deuil dont parle la psychanalyse certes renvoie au cheminement de chacun mais avec la tentation de généraliser, par exemple Winnicott avec la peur de ce qui a eu lieu. Roland vit fortement ce paradoxe bien mis en évidence par Kierkegaard : « dès que je parle, j'exprime le général, et si je me tais, nul ne peut me comprendre » (y a-t-il donc impossibilité d'exprimer l'intime ?). Ce qui me semble le plus juste dans ce journal c'est la découverte avec la perte que l'on est mortel, déjà mort, qu'aucune trace ne restera, qu'un « monument » est dérisoire, que vouloir passer dans la postérité est insignifiant, que la solitude est notre lot, que le monde est vain, mondain, qu'aucune retraite ne comblera le chagrin, que le chez toi-chez moi est finalement le lieu le plus apaisant, le plus reposant (Roland a vécu sa vie avec sa mère et reprend sa vie chez eux, son chez toi devenant son chez moi où il retrouve du quotidien d'habitudes venu de sa mère).

Un conseil aux lecteurs possibles de ce journal, le lire jusqu'au bout, ne pas se laisser ennuyer par ce qu'il y a d'ennui dans ce journal. Il y a des pépites. Mais pas la réponse à la question : tout ce que tu as été mam. a eu lieu et pour toujours, non effaçable. Où va se loger cette mémoire éternelle, indépendante de nous, mortels, oublieux ou soucieux de faire durer les disparus ?

Que l'année 2014 vous apporte le meilleur qui dépend pour l'essentiel de vous.

À Le Revest, le 1/1/2014
Jean-Claude Grosse, épitaphier

Solitude = n’avoir personne chez soi à qui pouvoir dire : je rentrerai à telle heure ou à qui pouvoir téléphoner (dire) : voilà, je suis rentré. 11 novembre 1977, page 54.

Solitude = n’avoir personne chez soi à qui pouvoir dire : je rentrerai à telle heure ou à qui pouvoir téléphoner (dire) : voilà, je suis rentré. 11 novembre 1977, page 54.

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