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Les agoras d'ailleurs

Les origines de la science par Pierre Marage

1 Septembre 2006 , Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #agora

Les origines de la science.
D.G. en discussion avec Pierre Marage que nous accueillerons au Lycée Dumont d'Urville début avril 2007.

Nous avons eu l’occasion, Jean-Claude Grosse et moi-même, d’assister à une conférence de Pierre Marage, professeur à l’Université libre de Bruxelle et physicien des particules, sur les origines de la pensée scientifique au théâtre des Doms à Avignon, le samedi 20 mai.

Conférence remarquable par son contenu, sa clarté et l’enthousiasme du conférencier.

Le plus raisonnable, selon P. Marage, est de partir de la science grecque qui est en rupture avec les démarches antérieures même si des éléments précurseurs se trouvent déjà dans les textes de l’Egypte antique ou même de Sumer. Ce qui caractérise cette rupture, c’est ce qu’à notre époque nous appellerions beaucoup d’éléments de scientificité. Autrement dit, ce n’est pas tant par son contenu de connaissances, même si celui-ci est absolument remarquable, que par l’esprit de la démarche elle-même qu’on peut parler de débuts de la science. Pierre Marage donne quelques exemples, qui, bien qu’éloignés culturellement pour nous, montrent ce début de questionnement de nature scientifique. Ainsi, en ouvrant le corps d’un animal de sacrifice, si on trouve un foie avec deux vésicules biliaires on se pose alors la question non seulement de ce que ça peut signifier, mais surtout que signifierait de trouver trois, voire quatre vésicules même si le cas n’a jamais été observé. On cherche à faire des prédictions sur une situation hypothétique à partir d’une situation donnée.

Dans son livre « La pensée sauvage », Claude Lévi-Strauss remarque dès le premier chapitre, qu’un début de questionnement scientifique est à l’œuvre dans beaucoup de sociétés primitives, étant donné que trop de détails sont souvent retenus, bien au-delà de la pure utilité pratique.

Le « miracle grec » est ensuite abordé. Cet esprit s’est tout d’abord distingué par le développement d’un esprit d’argumentation et de discussion – notamment grâce au développement d’un système judiciaire « moderne » où l’on recherche une certaine vérité grâce à la dialectique accusation- droit de la défense. A ce propos P. Marage remarque que ce processus de discussion-confrontation n’est pas apparu dans une autre grande civilisation, celle de la Chine, où l’harmonie et le consensus est plutôt le but recherché.
A ce propos, je me permets de signaler l’excellent petit opuscule de Jean François Billeter « Contre François Jullien » qui propose une explication de cette recherche de l’harmonie dans la pensée taoïste ou confucianiste mais qui n’a été que le cadre possible laissé aux intellectuels chinois vu le pouvoir absolu des princes pendant environ deux mille ans.

Ce qui est aussi remarquable dans la pensée helléniste, c’est que les Grecs ont posé, on peut dire, toutes les questions. Non seulement la question de la démocratie, de la liberté, du droit, mais aussi toutes les questions pertinentes sur le plan scientifique.

Héraclite pour sa part - vit plutôt en Asie mineure, qui, ne l’oublions pas à l’époque, fait partie du « monde grec » - a posé la question du mouvement ; Pythagore, lui, a reconnu une harmonie entre le rapport des masses de deux marteaux frappant une enclume et le rapport des hauteurs des sons, tout comme le rapport des longueurs des tiges oscillantes et les hauteurs de ces mêmes sons. Un pas de plus a aussi été franchi par Pythagore dans le domaine de la démonstration.

Puis les Grecs arrivent aux premières apories (paradoxes, contradictions) ; souvenez-vous de Xénon qui démontre que le mouvement n’est pas possible (la flèche qui n’atteint pas sa cible, on Achille qui ne peut rattraper la tortue).
Or Parménide, l’autre « géant » contemporain d’Héraclite avait dit : « l’être est et le non-être n’est pas !».
Donc le mouvement est possible (comme l’expérience le montre) ou le mouvement n’est pas possible, mais ça ne peut pas être les deux à la fois …C’est ce qu’on appelle aussi le principe du tiers exclu.

La réponse de Platon est que le monde est illusion (comme nous le montre aussi l’ « expérience du bâton brisé ») et que la vérité est dans un autre monde … le monde des Idées.
Leucippe et Démocrite – les premiers atomistes – apportent eux la « réponse héroïque » : « l’être est effectivement, mais le non-être est aussi ». Réponse ô combien révolutionnaire et subversive, car si nous ne sommes faits que d’atomes, évoluant dans le vide, à notre mort les atomes restent sur Terre en se dispersant, mais notre être n’est plus ; aussi nous n’avons plus à craindre la mort, ni les Dieux : l’atomisme est une théorie intrinsèquement athée.

Elle sera violemment combattue par Aristote et ses successeurs. Par ailleurs le travail d’Aristote a été considérable dans tous les domaines, il fut : logicien, épistémologue, philologue, sociologue, biologiste, physicien, cosmologiste et philosophe …
Son œuvre est la synthèse de deux siècles de science grecque. La science moderne s’est en fait construite pour ou contre Aristote. Ce qui est le plus remarquable, c’est un système absolument cohérent et clos de l’ensemble des savoirs qui s’appuient les uns sur les autres. Par exemple sa cosmologie est appuyée sur sa physique qui elle-même s’appuie sur une théorie des causes. Son système est si monumental et irréfutable qu’il durera vingt siècles.
Les savants Arabes ont traduit les penseurs Grecs, ceci vers le IX siècle à Bagdad, et on peut même dire re-créé la pensée grecque, car pour traduire de la philosophie et de la science, il faut les comprendre et les discuter.

Il faudra des efforts de Titan pour dépasser la pensée d’Aristote . C’est surtout la figure immense de Galilée au XVII, successeur des ingénieurs de la Renaissance, qui va abattre l’ensemble du système aristotélicien.
L’utilisation de la lunette pour observer le ciel ne va pas de soi ; ce n’est pas parce qu’elle « rapproche » dans la vision terrestre qu’elle est pertinente pour regarder les astres…
Galilée impose aussi l’idée que la description du monde doit être faite dans le langage des mathématiques. De plus il invente le laboratoire (ce que lui reprochera Descartes) en inventant son plan incliné pour étudier le mouvement libre, dont la mesure du temps se fait par mesure de la quantité d’eau récupérée d’un seau percé d’un trou en son fond. Galilée peut faire varier les différents paramètres indépendamment les uns des autres, avec ce dispositif artificiel, pour faire parler la Nature.

Ainsi s’invente la science moderne. On découvre la notion de phénomène qui, comme le dira Thomas Kuhn au XX siècle, devient le nouveau paradigme.
Newton continue et amplifie le mouvement amorcé par Galilée : « j’observe, je quantifie, j’exprime des lois ».

La notion de vide introduite nous l’avons dit par les atomistes, n’était qu’une simple conception philosophique et avait été réfutée par Aristote qui disait que la Nature a « horreur du vide ».
Galilée qui avait appris des fontainiers de Florence, qu’une pompe (aspirante et refoulante) ne peut pas monter l’eau au-dessus de dix mètres trente environ, va « mesurer de cette façon le vide » lui donnant par là une assise scientifique. Remarquons en passant que cinquante ans seulement séparent la pompe à vide de Robert Boyle de la machine à vapeur (qui n’est elle-même qu’un système de pompe aspirante et refoulante). La science est vraiment « lancée ».

Nous ne pouvons pas ne pas citer d’autres ruptures plus récentes au XX siècle : celle de la relativité générale d’Einstein, qui repense la gravitation de Galilée-Newton comme une courbure de l’espace-temps et celle de la mécanique quantique où les ondes et les particules sont les deux aspects possibles des constituants de la matière (et des interactions).

L’épistémologie aussi a connu sa rupture avec Karl Popper qui identifie ce qui est scientifique comme non pas ce qui est vérifiable, mais ce qui est réfutable.
Nous le voyons donc, cette science essentiellement occidentale, a eu ses origines dans l’Antiquité grecque principalement, puis elle a été relayée par les Arabes, mais après la Renaissance, ce sont tous les pays de l’actuelle Europe qui y prendront leur part avec le nouveau monde au XX siècle.

Dominique Glasson.
D.G. en discussion avec le cosmologiste Edgar Gunzig que nous accueillerons
au Lycée Dumont d'Urville fin mars 2007.



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