Texte libre

imprévisible
investir
les interstices
de leurs territoires
sédentaires
à la manière du sable
partout
chaque trou
ils ne contrôlent pas tout
présence légère
camper à la nomade
au bord des choses
au bord des corps
au bord des morts
sans frénésie
sans appétit
solidaire
choisir une position
sans tourner le dos
à ses frères
ni leur faire face
installer la caravane
provisoire
sans rien déranger
occuper la position
précaire
à l’extrême
de l’inattention
provoquer
le déplacement
à l’épuisement
de la distraction
quand l’habitude
fait voir
un territoire

où l’on avait choisi
un emplacement
sans rien emporter
en laissant tout
en place et en plan
partir
sur la pointe des pieds
crainte de gêner
en faisant du bruit
pas d’itinéraire
à suivre
les pères
ne transmettent pas
leurs repères
pas de voie à ouvrir
les fils
n’héritent pas
de vos repaires
le désert
efface
toute trace
de réussite
hargneuse
tapageuse
de qui a fait
son chemin
ne pas s’attarder
passer à la ligne
n’aimer que
les inachèvements
opter
pour la dérive
et l’inconséquence
seulement habité
par le souffle
inspire

 
expire

J.C.Grosse
La Parole éprouvée
Les Cahiers de l'Égaré

image007.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

photo: Laurent Laveder

Images Aléatoires

Texte Libre

image011.jpg
photo : Laurent Laveder

Nettoyage du printemps 2012.
Ce blog cesse de publier des articles.
Il laisse subsister en archives  les textes et contributions
susceptibles de supporter l'épreuve d'un temps un peu plus long
que celui de l'écume journalière.
Mercredi 10 décembre 2008 3 10 /12 /Déc /2008 14:58
Le Président de la République a prononcé le 2 décembre un discours qui annonce une nouvelle loi concernant la psychiatrie.

DISCOURS DE M. LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE
 
L’HOSPITALISATION EN MILIEU PSYCHIATRIQUE
 
Antony – Mardi 2 décembre 2008
 
 
 
Madame la Ministre, chère Roselyne,
Monsieur le Président du conseil général,
Monsieur le Maire,
Mesdames et Messieurs les Parlementaires,
Monsieur le Préfet,
Mesdames, Messieurs,
 
C’est la première fois, qu’un Président de la République rend visite au personnel d’un hôpital
psychiatrique. Je n’en tire aucune fierté personnelle. Je considère que faisant cela, je ne fais que mon devoir. 
 
Parce que vous accomplissez chaque jour une œuvre remarquable au service de la société et si vous n’étiez pas là, bien peu nombreux seraient les volontaires pour faire votre travail. Vous travaillez dans un environnement rude pour prendre en charge des patients qui peuvent ne pas accepter les soins.
Votre rôle est de guérir les maux de l’âme, les souffrances mentales qui sont sans doute les plus mystérieuses et les plus difficiles à traiter. Vos moyens d’agir, ce ne sont pas les IRM, les blocs opératoires, les prothèses : ce sont vos paroles, votre savoir faire dans la relation avec le patient, les médicaments aussi.
 
Votre exercice professionnel et votre pratique sont à la fois riches et complexes. Votre métier, j’en suis bien conscient, comporte des risques. Votre travail vous apporte de grandes satisfactions quand un malade va mieux. Mais il y aussi l’agressivité, la violence, les réadmissions fréquentes de tous ces patients dont vous vous demandez si la place est bien ici. Je comprends fort bien que, certains jours, les difficultés de votre métier vous pèsent. Ces jours-là, quand vous ressentez ce poids, vous devez aller puiser dans l’amour de votre travail, la solidarité de vos collègues, la force de continuer.
 
Médecins, psychologues, infirmières, aides-soignantes, techniciens, agents de service, personnels administratifs en milieu psychiatrique, il n’y a aucune raison de cacher votre métier, vous êtes indispensables à la société, le rôle du chef de l’Etat, c’était d’abord de dire aux Français : regardez ces professions dont nous avons besoin. De tous les soignants, vous êtes sans doute ceux qui connaissent le plus intimement vos patients. Vous prodiguez des soins au long cours à des personnes qui, pour guérir, doivent pouvoir s’ouvrir à vous et aux autres. Etablir une relation personnelle entre vos patients et vous, c’est la clé. C’est ce qui fait l’extrême exigence de votre rôle. C’est ce qui en fait également sa noblesse. 
 
J’ai voulu vous rendre hommage à vous, les personnels de l’hôpital psychiatrique, qui fait finalement peu parler de lui, l’hôpital psychiatrique qui est souvent incompris, l’hôpital psychiatrique qui est rarement reconnu. Lorsque l’on parle d’établissements d’excellence, on parle bien souvent d’autres établissements que des vôtres. 
Comme notre société a besoin de vous, nous devons nous engager pour que l’on parle de vos
établissements autrement qu’à l’occasion de faits divers qui mettent en cause les patients qui vous sont confiés. A mes yeux, ces faits divers ne remettent nullement en question votre compétence, votre dévouement, et les services que vous rendez à la société. Mais ces faits divers doivent nous interroger tous, moi compris, sur les lacunes que peut révéler notre système d’organisation et de fonctionnement de la prise en charge. Surtout lorsque des drames ne peuvent pas être imputés à la seule fatalité. C’est vraiment la maladie de notre temps, de tout expliquer par la fatalité :  tout, la crise, les problèmes. Non, C’est trop simple. On ne peut pas  simplement dire : c’est la fatalité. Pourquoi être responsable si la fatalité explique tout ? 
 
Vous vous souvenez tous du meurtre, dont on me parlait il y a quelques instants, commis il y a quelques jours à Grenoble sur une personne de 26 ans par un malade qui avait fugué de l’hôpital psychiatrique de Saint-Egrève. Je veux adresser mes pensées à la famille de ce jeune homme. Et vous dire que j’ai été choqué par cette affaire. Voilà une personne –je veux dire le futur meurtrier- qui avait déjà commis plusieurs agressions très graves dans les murs et hors les murs ! Voilà une personne éminemment dangereuse qui bénéficiait pourtant de deux sorties d’essai par semaine ! Et j’entends dire que rien n’indiquait que cette personne pouvait à nouveau passer à l’acte, que rien n’avait été fait pour renforcer sa surveillance ? Et j’ai été choqué de ne pas entendre beaucoup de mots pour la famille de la victime.  
 
Entendons-nous bien. La place des malades n’est pas en prison. Si on est malade, on va à l’hôpital. Et je trouve injuste la façon dont on parle, ou plutôt dont on ne parle pas, des hôpitaux psychiatriques.
Mon propos n’est pas de dire que la seule solution est l’enfermement. Surtout l’enfermement à vie.
Mon propos n’est pas de dire que seuls comptent les risques pour la société et jamais le cas particulier du malade. Vous êtes du côté du malade mais si vous ne l’étiez pas, qui le serait ? C’est le rôle des praticiens. C’est le rôle des soignants que d’être en quelque sorte inconditionnels du malade et de sa guérison. Mais je ne peux pas, moi, me mettre sur le même plan. La Ministre ne peut pas se mettre sur le même plan. C’est dans la rencontre de nos deux responsabilités que l’on trouvera le bon équilibre.
Un schizophrène est, avant toute autre considération, une personne malade. Je mesure l’apport extraordinaire de la psychiatrie à la médecine d’aujourd’hui et la singularité de votre mission. 
 
Il faut trouver un équilibre, que nous n’avons pas trouvé, entre la réinsertion  du patient absolument nécessaire et la protection de la société. Dire cela ce n’est bafouer personne. Mon devoir c’est de protéger la société et nos compatriotes, de la même façon que les personnels. Parce que vous êtes les premiers au contact de cette violence éruptive, imprévisible et soudaine. L’espérance, parfois ténue, d’un retour à la vie normale, - j’ose le dire ici - ne peut pas primer en toutes circonstances sur la protection de nos concitoyens. Mettez-vous aussi à ma place. Je dois répondre à l’interrogation des familles des victimes que je reçois. Les malades potentiellement dangereux doivent être soumis à une surveillance particulière afin d’empêcher un éventuel passage à l’acte. Et vous savez fort bien, mieux que moi, que des patients dont l’état s’est stabilisé pendant un certain temps peuvent soudainement devenir dangereux.
 
Cela pose la question des moyens. Il faut plus de sécurité et de protection dans les hôpitaux
psychiatriques. Cette protection, nous vous la devons d’abord à vous, qui êtes en première ligne. Aux familles, parce que les familles sont les premières à porter le risque quotidien de la dangerosité. 
 
Je souhaite que plusieurs mesures soient mises en œuvre à cette fin.
 
Nous allons d’abord, chère Roselyne BACHELOT, réaliser un plan de sécurisation des hôpitaux
psychiatriques. Et la Ministre de la santé a dégagé 30 millions d’euros. Ces investissements serviront à mieux contrôler les entrées et les sorties des établissements et à prévenir les fugues. Quand un patient hospitalisé d’office sort du périmètre autorisé par son médecin, l’équipe soignante doit en être informée tout de suite. Certains patients hospitalisés sans leur consentement seront équipés d’un dispositif de géo-localisation qui, si cela se produit, déclenche automatiquement une alerte. Ce système est déjà utilisé à l’hôpital, par exemple dans les unités qui soignent des personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer. Cela permettra de rassurer les personnels et d’alléger leurs tâches.
 
Par ailleurs, au moins une unité fermée va être installée dans chaque établissement qui le nécessite.
Ces unités seront équipées de portes et de systèmes de vidéosurveillance pour que les allées et venues y soient contrôlées.
 
Enfin, nous allons aménager 200 chambres d’isolement. Ces chambres à la sécurité renforcée sont destinées aux patients qui peuvent avoir des accès de violence envers le personnel. 
 
La création d’unités fermées et de chambres d’isolement supplémentaires est une mesure dont je veux souligner l’importance. Ce n’est pas à vous que je vais apprendre que certaines personnes malades sont plus agressives que d’autres ; que certains patients ne sont pas faits pour l’hospitalisation conventionnelle sans pour autant relever des unités pour malades difficiles. Il manque, entre les deux, une prise en charge intermédiaire. C’est précisément ce vide que viendront combler les unités fermées et les chambres d’isolement. 
 
Pour les malades les plus difficiles, nous allons, là aussi, renforcer le dispositif de prise en charge.
Quatre unités supplémentaires pour malades difficiles de quarante lits chacune vont être créées. C’est une mesure, qui doit permettre aux personnels de travailler dans les conditions les plus appropriées à la spécificité de certains malades. C’est 40 millions d’euros d’investissement et 22 millions d’euros de fonctionnement en plus car, naturellement, il faut le personnel qui va avec ces nouvelles places.
 
L’Etat investira 70 millions d’euros -30 pour la sécurisation des établissements et 40 pour les unités pour malades difficiles. Et je souhaite que l’on aille plus loin. J’ai annoncé une réforme sanitaire des procédures de l’hospitalisation d’office. J’ai bien conscience que ce sont des sujets qu’il n’est pas raisonnable pour un Président de la République d’évoquer, m’a-t-on dit. Pourquoi se mettre là- dedans ? Tout le monde s’est cassé les dents. Je vais me mettre là-dedans parce que c’est indispensable. Et, justement, parce que c’est difficile, c’est mon rôle de ne pas me cacher et de ne pas fuir les problèmes difficiles. Le drame de Grenoble ne doit pas se reproduire. 
 
J’ai demandé à Roselyne BACHELOT, qui a toute ma confiance, de préparer un projet de loi. Alors, vous me direz que le placement d’office ne concerne que 13% des hospitalisations. Mais ce sont celles qui exigent le plus de précautions, ce sont les plus difficiles. Là encore, je pense qu’un meilleur équilibre entre la réinsertion absolument nécessaire et la sécurité est nécessaire. Entre le tout angélique et le tout sécuritaire, est-ce que l’on ne peut pas se mettre autour d’une table pour trouver le bon équilibre, raisonnable, entre gens de bon sens ? Il faut réformer l’hospitalisation d’office pour concilier la qualité des soins et la sécurité des personnes.
 
Nous allons d’abord instaurer une obligation de soins en milieu psychiatrique. 80% de vos patients sont pris en charge en ville. De même qu’il existe l’hospitalisation sans consentement, il faut qu’il y ait des soins ambulatoires sans consentement. C’est l’intérêt même du patient et de sa famille.
L’obligation de soins doit être effective même en cas d’absence ou de défaut de la famille. On ne peut pas laisser seul un patient qui a un besoin manifeste de soins et qui peut, parfois, refuser de s’y soumettre.
 
Je connais bien le principe : nul ne peut être soigné sans son consentement. Encore faut-il que son consentement soit lucide. Vaste débat, me direz-vous, mais j’ai des obligations de résultats vis-à-vis de la société. Peut-on laisser des gens qui ont besoin d’être soignés sans être soignés, simplement pour la liberté qu’ils peuvent avoir de se détruire ? Ayons ce débat. Moi je pense que c’est de la non assistance à personne en danger. Mais j’accepte bien volontiers qu’on discute, mais discutons-en vraiment, allons jusqu’au bout de la discussion.
Les sorties de patients, absolument indispensables, doivent être davantage encadrées. La décision d’autoriser une personne hospitalisée d’office à sortir de son établissement ne peut pas être prise à la légère. Je ne dis pas qu’elle est prise à la légère. Vous avez des convictions j’en ai aussi. Je dis que la décision de sortie est une décision qu’on ne peut pas prendre à la légère. Elle ne l’est pas, tant mieux.
Mais allons plus loin, c’est une décision qui est lourde de conséquences. Je réfléchis à un système ou le préfet doit prendre ses responsabilités. Pourquoi le préfet ? Parce que c’est le représentant de l’Etat.
En cas de sortie d’essai ou définitive, il doit y avoir un avis rendu par un collège de trois soignants : le psychiatre qui suit le patient, le cadre infirmier qui connaît la personne, ses habitudes et un psychiatre qui ne suit pas le patient. Et les psychiatres libéraux doivent pouvoir en faire partie. L’exercice collégial est la clé de la réforme. L’avis des experts est indispensable, mais je veux poser la question les experts. Les experts donnent leur avis mais la décision, ce doit être l’Etat, ou dans certains cas la justice, mais pas l’expert. Je ne suis pas pour une société d’experts : les experts en comptabilité, les experts en bâtiment, les experts en médecine, les experts encore toujours. Mais il y a un Etat, une justice, qui doivent trouve un équilibre entre des intérêts contradictoires et des points de vue
contradictoires. Et le patricien doit pouvoir donner son avis de patricien : à son avis, cette personne est-elle capable de sortir, en a-t-elle besoin pour être soignée. Cette appréciation  là, cette conviction là, sont parfaitement nécessaires et respectables, mais il faut qu’elles soient confrontées à une autre appréciation, celle de celui qui a à garantir l’ordre public et la sécurité des autres. Et c’est dans la rencontre entre ces deux points de vue, le point de vuede celui qui soigne le patient et le point de vue de celui qui a la charge de l’ordre publicqu’on peut trouver le bon équilibre. Et le préfet est là pour représenter l’Etat.
 
Je ne veux plus que les préfets décident de façon aveugle, automatique. Quand il y a un drame, chacun se renvoie la responsabilité et au fond trop de responsables tuent la responsabilité. Je veux qu’ils engagent leur responsabilité en connaissance de cause
 
Enfin, le Gouvernement s’assurera que les informations administratives sur les hospitalisations d’office soient partagées entre tous les départements avec un secret médical respecté de la façon la plus stricte. 
 
Je voudrais vous dire que l’hôpital psychiatrique, c’est, à mes yeux, d’abord et avant tout d’un hôpital. 
 
Il faut une grande ambition pour nos établissements psychiatriques qui doivent être considérés comme une composante à part entière du service public de l’hospitalisation. Je souhaite que vous soyez davantage concernés par la réforme de l’hôpital et mieux impliqués dans sa mise en œuvre. Cette réforme, elle est aussi faite pour vous.
 
Et si la question de l’organisation et des ressources de l’hôpital psychiatrique se pose, alors nous devons, avec votre ministre, la poser sans tabou. Et c’est pour moi une priorité. 
 
Grâce au plan de santé mentale 2005-2008, les moyens de fonctionnement alloués au secteur public ont progressé d’un peu plus d’un milliard d’euros entre 2004 et 2008. 3 000 postes de médecins et de soignants ont été créés. Le nombre de lits d’hospitalisation est resté stable depuis 2004, alors même que la prise en charge ambulatoire s’est développée, ce qui est heureux.
 
Un plan d’investissement important, en plus de celui que je viens de vous annoncer, est en cours. 342 opérations de modernisation doivent être réalisées entre 2006 et 2010 pour un montant total d’1,5 milliard d’euros.
 
Je le dis au ministre de la Santé, s’il apparaît qu’il faut investir davantage, nous investirons davantage.
S’il faut accélérer certains projets, nous les accélérerons. J’y suis prêt. Mais je le dis aux praticiens que vous êtes, des moyens supplémentaires, oui, mais des réformes aussi : les deux vont de pair. Des moyens supplémentaires au service d’une politique de réforme : pas d’immobilisme dans ce secteur non plus. Il faut que l’hôpital psychiatrique - allez, j’ose le mot - ait un patron, et un seul, qui ait le pouvoir de dire oui, de décider et d’agir. Il faut aussi que l’hôpital psychiatrique coopère davantage avec les autres acteurs de l’offre de soins, pour mieux gérer les urgences et pour rendre le parcours du patient plus fluide. Il est enfin important, essentiel, d’accroître l’attractivité de vos métiers et de vos carrières.
C’est un problème majeur dans notre pays. Vous avez un pays passionnant mais extrêmement exigeant. Il faut que l’on renforce l’attractivité de vos métiers et de vos carrières, tout en développant les passerelles avec les autres établissements de santé pour qu’il n’y ait pas de ghetto. Je vois bien les avantages de la spécialisation mais je crains la ghettoïsation, tellement facile dans notre pays. 
 
Permettez-moi d’adresser un message particulier aux directeurs d’hôpitaux, qui sont au cœur de la réforme de l’hôpital que j’ai voulue avec Roselyne BACHELOT. Je leur fais confiance. J’ai de l’estime pour le travail remarquable qui est le leur. Mais pourquoi dis-je qu’il faut un patron à l’hôpital ? Parce qu’aucune structure humaine ne peut fonctionner sans un animateur. Et à l’hôpital, il y a tant d’intérêts contradictoires et de tensions. On est dans un système où tous peuvent dire non, personne ne peut dire oui. Celui qui a le plus petit pouvoir peut empêcher de faire une petite chose.
Mais celui qui a le plus grand pouvoir ne peut pas permettre de faire une petite chose. Le pouvoir de dire non, en fait, existe et le pouvoir de dire oui, non. Parce que chaque pouvoir équilibre l’autre dans un mouvement de paralysie quasi-générale. Je préfère de beaucoup qu’il y ait un vrai animateur, un vrai patron animateur et  responsable, qui écoute tout ce qu’on lui dit, je pense notamment aux avis indispensables des médecins, qui prend des décisions et qui assume les responsabilités si cela ne va pas. C’est un système clair. 
 
Vous le voyez, il n’est pas question que la psychiatrie soit oubliée ou négligée. Notre pays a besoin d’une hospitalisation psychiatrique qui soigne et guérit, une hospitalisation psychiatrique en progrès, où le bien-être des malades et des personnels doit être pris en compte et amélioré. Nous avons besoin d’une hospitalisation psychiatrique qui protège, et en même temps qui soit plus transparente. Ce n’est pas mystérieux ce qui se passe ici. Il ne faut pas avoir peur de la psychiatrie et de l’hôpital psychiatrique. C’est un besoin. C’est une nécessité. Et le fait que j’ai voulu venir ici, c’est pour montrer aux Français qu’ici il y a des femmes et des hommes qui travaillent avec passion, avec  compétence, avec dévouement et qu’on a besoin d’eux. On n’a pas besoin de changer de trottoir quand on passe à côté d’un hôpital psychiatrique. La maladie psychiatrique, cela peut arriver à tout le monde dans toutes les familles. 
 
Par ailleurs, et je terminerai par cela, c’est trop important pour qu’on ait des débats d’école, de secte, d’idéologie. Il n’y a pas d’un côté ceux qui ont raison sur tout, moi compris, et ceux qui ont tort de l’autre côté sur tout. Il y a une nécessité de progresser. Des moyens supplémentaires, mais aussi une réforme. Une réforme pour que vous puissiez travailler mieux et que nous ayons moins de drames, comme ceux que nous avons connus. Parce que les premiers qui sont traumatisés, c’est le personnel, ce sont les médecins, dans un cas comme dans l’autre. 
 
Voilà, Mesdames et Messieurs, j’espère que vous avez compris, pour moi, ces quelques heures passées dans votre établissement, ce n’était pas une visite comme les autres. Je voudrais vous dire combien je respecte le travail qui est le vôtre et le choix de carrière qui a été le vôtre. Parce que, j’imagine que, y compris dans votre entourage familial et personnel, il doit falloir passer du temps pour expliquer ce que vous faites et pourquoi vous le faites avec tant de passion. Et enfin, je comprends parfaitement que le malade est une personne dans toute sa dignité et que sa maladie ne fait que le rendre plus humain encore, qu’un hôpital ne sera jamais une prison. Mais en même temps, des malades en prison, c’est un scandale. Mais des gens dangereux dans la rue, c’est un scandale aussi. Je veux dire les deux choses et qu’on ne vienne pas me dire que c’est un cas de temps en temps. Parce que si c’était nous, un membre de notre famille, on ne dirait pas cela. Donc, il va falloir faire évoluer une partie de l’hôpital psychiatrique pour tenir compte de cette trilogie : la prison, la rue, l’hôpital, et trouvez le bon équilibre
et le bon compromis. 
Mesdames et Messieurs, Je vous remercie de votre attention et de votre accueil.

----------------------------------------------------------------------------------------------------------
Sous le titre Politique de la peur, un collectif publie un communiqué en réponse à ce discours. Nous le reproduisons ci-dessous.
 
Par ailleurs est annoncée la publication du rapport et des recommandations de la commission Couty chargée par Mme Roselyne  Bachelot de faire des propositions sur l’application du plan Psychiatrie et Santé Mentale. Voir notre Instantané N°281 du 8 décembre. 
 
Jean-François Cottes

Après le discours du 2 décembre 2008

Politique de la peur

 
Les annonces de Nicolas Sarkozy le 2 décembre au centre hospitalier spécialisé Erasme à Antony sont dans une remarquable continuité avec ses différentes décisions prises depuis l’époque où il était ministre de l’intérieur : loi sur la prévention de la délinquance, amputée de ses articles portant sur les malades mentaux, mais finalement réintroduits dans leur essence dans la loi de rétention de sûreté[1], le fichier Edvige, et maintenant dans une loi sur l’hospitalisation psychiatrique. L’amalgame organisé depuis la loi du 30 juin 1838 entre ordre public et obligation de soins trouve aujourd’hui son achèvement en une identification du soin à la seule mesure d’ordre public au nom d’une dangerosité potentielle, et s’inscrit dans un ensemble liberticide.
 
Depuis environ 3 ans, à chaque victime exemplairement médiatisée répond une nouvelle loi répressive. Logique démagogique qui ose avec arrogance déclarer ne connaître que les droits de l’homme pour la victime et subordonner les droits des « autres » à leur dangerosité. Logique de juriste besogneux qui se doit d’étalonner le droit à une justice d’élimination. Logique de violence sociale qui condamne la psychiatrie à repérer, contrôler et parquer à vie les marginaux, déviants, malades, désignés potentiellement dangereux. Logique de l’abus rendu légal, enfin, puisque cette dangerosité n’est ni définie, ni précisément limitée, ouvrant la voie à une extension indéfinie des mesures qui la visent. Obsession qui transforme tout accident en événement intolérable, la moindre erreur en défaillance monstrueuse, légitimant des précautions sans cesse durcies et toujours condamnées à se durcir car on ne supprimera jamais la possibilité d’un risque. A terme, nous ne serions même pas dans la mise en place d’un système de défense sociale —historiquement institué et toujours présent dans de nombreux pays européens (Allemagne, Belgique, Italie, Pays Bas, …)— à côté d’un système de soins psychiatriques « civil », mais dans le formatage d’une flic-iatrie dans les murs d’un asile d’aliénés post-moderne comme dans la ville.
 
Sur ce point, nous tenons à alerter du danger les familles et leurs associations,  les associations de patients et ex-patients. Le projet du président de la République n’est pas une obligation de soins ambulatoire, mais bel et bien une détention ambulatoire qui au plan des soins se résumerait à l’injection bimensuelle ou mensuelle d’un neuroleptique à action prolongée ou à la prise forcée d’un thymorégulateur, et qui au plan de la liberté individuelle placerait le sujet sous un régime de la liberté surveillée : tutelle à la personne, assignation à résidence, bracelet électronique, … ; tout cela sous l’égide des services préfectoraux, des services de psychiatrie publique … et de la famille. Pourquoi alors pour les soignants rechercher et travailler le consentement libre et éclairé ? Pourquoi pour les services de psychiatrie se mettre dans l’obligation (pour lui et son entourage) d’accueillir, d’écouter, de prendre soin, de soigner, d’accompagner un sujet souffrant, c’est-à-dire de le considérer dans sa dignité et sa singularité de personne, d’individu social, et de sujet de droit ? Disons aussi clairement aux usagers et à tous les citoyens que le soutien affiché par le chef de l’Etat à sa ministre de la santé pour son projet de loi HSPT (hôpital, santé, patients et territoire), son chantage public au soutien à ses réformes, confirme qu’il n’y a pas contradiction entre politique sécuritaire et politique de réduction des moyens pour la santé et le social. De plus, il semble aussi mettre fin à la psychiatrie de secteur comme psychiatrie généraliste dans la communauté comme les textes sur la nouvelle gouvernance le laissaient prévoir.
Que de vigilance obligée, que d’énergie perdue pour défendre les moyens existants face au bulldozer administratif et comptable. Pour les internés, nous savons : des moyens pour des cellules d’isolement, des unités pour malades difficiles, des vigiles et des caméras de surveillance. Pour les personnes qui seront soumises au traitement psychiatrique ambulatoire contraint (et elles seront beaucoup plus nombreuses que l es « sorties d’essai » prévues par la loi du 27 juin 1990) : Pour faire quoi et comment en dehors de la contrainte à la compliance des patients et d’une carcéralité ambulatoire, y compris pour des personnes n’ayant jamais fait l’objet d’une mesure de placement? Quels seraient les critères pour prendre une telle mesure ? La question de la levée d’une telle mesure fait également problème : la guérison ?
 
Que nous soyons contraints de répéter une fois de plus qu’il n’y a pas à assimiler crime ou délinquance et « maladie mentale », dangerosité et « maladie mentale », nous blesse professionnellement et politiquement au regard des décades de luttes et de pratiques de progrès dans le champ de la santé mentale. Que nous soyons contraints de répéter qu’il n’y a pas de risque zéro, que les politiques dites de « tolérance zéro » (pas davantage que les politiques de « défense sociale ») n’éliminent la dangerosité sociale, nous fait craindre que nous tendions —loi d’attaque sociale après loi d’élimination, outrances policières ou politiques après outrances policières ou politiques— au système décrit et dénoncé par Hannah Arendt : Le totalitarisme ne tend pas à soumettre les hommes à des règles despotiques, mais à un système dans lequel les hommes sont superflus (in Les origines du totalitarisme). Le type de pouvoir exécutif à l’œuvre ne laisse rien échapper, intervient sans cesse sur les professionnels pour les sanctionner et les corriger au moindre accident. Il conduit ceux-ci à l’excès de zèle pour prévenir les risques de ce qui n’est même plus excusé en tant que « bavures » ; au mieux, nous avons droit aux phrases compassionnelles du chef de l’Etat. La banalité du mal s’installe en même temps que les scandales s’accumulent : pour les « sans papiers », il faut faire du chiffre ; pour éduquer les collégiens contre la drogue, il faut faire une descente musclée de gendarmes ; pour que « justice soit faite », il faut l’affaire consternante du journaliste de Libération ou encore la menace de centres de rétention pour sdf récalcitrants.
Il ne s’agit donc guère de sagesse populaire et de  vertu républicaine, mais bien d’une idéologie populiste et d’une politique sécuritaire dangereuses, qui dans le même temps poursuivent au pas de course la démolition des services publics et une politique de santé entrepreneuriale et de paupérisation.
 
Nous nous déclarons opposants résolus à cette idéologie et à cette politique. Nous déclarons que nous continuerons d’y résister concrètement et solidairement. Nous appelons tous ceux qui agissent à élaborer un manifeste constituant d’un front du refus.
 
Contact : cedep.paris@wanadoo.fr
 
Signataires (à la date du 9 décembre 2008) :
 
Sophie Baron – Laforet, psychiatre praticien hospitalier, vice-présidente de l’ARTASS
Francine Bavay, vice présidente de la région Ile de France en charge des solidarités et du développement social - les Verts
Alain Buzaré, psychiatre praticien hospitalier, Angers
Alain Chabert, psychiatre responsable de service, Chambéry
Franck Chaumon, psychiatre praticien hospitalier, psychanalyste, Paris
Jean Danet, universitaire, Nantes
Gilles Devers, avocat, Lyon
Claude Olivier Doron, philosophe et anthropologue de la santé, Université Paris VII
Jean-Pierre Dubois, président de la Ligue des Droits de l’Homme
Hélène Franco, secrétaire générale du syndicat de la magistrature, juge pour enfants à Bobigny
Dominique Friard, vice-président du Serpsy, cadre de santé
Jean Furtos, psychiatre responsable de service, Directeur scientifique de l’ORSPERE / ONSMP
Claire Gekiere, psychiatre responsable de service, Union Syndicale de la Psychiatrie
Serge Klopp, cadre de santé, militant du PCF, Paris
Pénélope Komites, adjointe au maire du XIIème arrondissement en charge de l’action sociale – les Verts
Anik Kouba, psychologue clinicienne, Clichy sous bois-Montfermeil, CEDEP
Olivier Labouret, psychiatre responsable de service, Toulouse
Jean Claude Laumonier, responsable santé de la LCR, cqdre de santé retraité
Christian Laval, sociologue, Lyon
Anne-Marie Leyreloup, présidente du Serpsy
Claude Louzoun, psychiatre praticien hospitalier, président du CEDEP ; Union syndicale de la psychiatrie
Jean-Pierre Martin, psychiatre praticien hospitalier, vice-président du CEDEP ; Union syndicale de la Psychiatrie
Jacques Michel, professeur à l’Institut des sciences politiques, Lyon
Marie Napoli, présidente de l’Union Syndicale de la psychiatrie
Pierre Paresys, psychiatre responsable de service, Lille
Serge Portelli, vice-président du tribunal d’Evry, syndicat de la magistrature
Marie Rajaplat, vice-présidente du Serpsy
Pauline Rhenter, politologue, Groupe de recherches en sciences sociales Ville et santé mentale, Paris
Jean Vignes, secrétaire Fédération Sud santé sociaux
 
 
L’association des psychologues freudiens réagit à la mise en circulation de propositions qui concernent notamment les psychologues de la Fonction Publique Hospitalière. Communiqué.
Les allégations grossières de ce rapport s’inscrivent dans une longue série de textes qui visent à paramédicaliser les psychologues.

 Jean-François Cottes

 

Communiqué de l’association
des Psychologues freudiens



Dépister l'enfant violent dès 3 ans. Emprisonner le jeune délinquant dès 12 ans. Une honte. Oui, vous avez bien lu : ça lui  laisse neuf ans d'impunité totale, à ce sale gosse.
Papier de verre, Le Monde internet, jeudi 4 décembre 2008


C'est avec stupéfaction que nous avons pris connaissance du document  intitulé "Note et propositions portant contribution aux travaux de la Commission COUTY, réalisées par le groupe de travail animé par Michel-Léopold JOUVIN". Trois directeurs d'hôpitaux et quatre présidents de CME s’y adonnent à des commentaires quasi diffamatoires concernant notre profession, et notamment son exercice à l’hôpital.
On lit sous leur plume que des psychologues consacreraient du temps de travail "Formation Information Recherche" à "des recherches jamais  identifiées" quand la loi fait obligation aux psychologues de rendre compte à ces mêmes directeurs de ce temps de travail.
Il "n'est pas rare, poursuivent ces rédacteurs, que tel ou tel chef de service se confronte à des refus d'exercice professionnel, car non en adéquation avec les références théoriques de l'intéressé".
Ainsi des figures de l’autorité distillent les signes avant-coureurs de la grande réforme grâce à laquelle il n’y aura bientôt plus de malades, mais seulement des acteurs de santé et des aides à la personne. Dans ce cadre nouveau, place aux questionnaires tous azimuts...
Le titre unique de psychologue a, certes, toujours recouvert des pratiques diverses. Le législateur l’a voulu ainsi, confiant dans la capacité des professionnels qualifiés de réguler eux-mêmes leurs pratiques (humaines).
Aujourd’hui, on gère. Et pas gratis. D’où des transferts de fonds qui n’abusent personne. On gère, on ferme les centres ouverts, on ouvre les centres fermés. Et les psychologues sont appelés à mettre leurs compétences au service de la gestion. Pour gérer, n’est-ce pas sur place que l’on se formera le mieux, sur place et sous contrôle, comme tout le monde (enfin, presque) ?
Les psychologues objectent. Les psychologues ne mettent pas de l’huile dans les rouages, mais du vinaigre, a dit récemment et publiquement un grand professeur de médecine, auteur de la préface d’un petit livre magnifique : « Le psychologue en service de médecine » paru en 2008 aux éditions Masson.
Lire ou gérer ? c’est le sens du temps FIR. Se soumettre ou prendre un contrôle, à ses frais, avec qui l’on veut ? ce sont des choix sur lesquels de nombreux psychologues ne cèderont pas. Heureusement certains l’ont compris et n’ont pas peur de le dire, d’autres l’entendront, et surtout ceux qui, dans la souffrance, savent ce que c’est que trouver quelqu’un à qui parler (ou faut-il dire : ce que ce fut... ?). Nous voulons croire que la mission Couty en compte un nombre significatif.
 
Le Bureau de l’association des Psychologues freudiens.



 
Par grossel - Publié dans : InterCoPsychos
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Lundi 10 novembre 2008 1 10 /11 /Nov /2008 23:32
Qu’est-ce qu’être « de gauche » aujourd’hui ?

Je pense que c’est, au moins, savoir de l’intérieur ce que signifie être gauche : soit qu’on a grandi dans un milieu où l’adresse ne va pas du tout de soi ou s’exerce dans des domaines dont l’importance est minimisée, soit qu’on vient d’un autre milieu mais qu’on s’est rendu relativement conscient de la situation qui fait qu’énormément de gens vivent une impression profonde de gaucherie (plus clairement, d’inadaptation ou d’adaptation forcée). Dans le premier cas, on va d’un sentiment d’injustice à une tentative pour comprendre ce qui suscite celle-ci. Dans le deuxième, on doit aller d’une certaine compréhension de la réalité sociale à un certain partage concret du sentiment en question.
Au fondement de l’engagement « de gauche », il y a la conviction que la répartition des conditions de vie, des richesses et des fonctions, dans ce pays et dans le monde, demeurent aujourd’hui profondément injustes. Et donc que sont tout sauf naturelles la misère ou la banalité des vies, l’absence de confiance en soi et le sentiment enraciné d’incapacité que vivent tellement de gens.
Etre de gauche demande d’être convaincu que, la plupart du temps, si certains sont ou paraissent si adroits dans des fonctions dites supérieures, c’est, pour une large part, parce que des conditions favorables leur ont très tôt permis de se développer dans ce sens. Et c’est refuser de faire des exceptions qu’admet la ségrégation sociale régnante une justification de celle-ci.
Logiquement, ce n’est pas principalement s’en prendre aux privilégiés eux-mêmes mais aux conditions qui font qu’ils le sont, puisque c’est au détriment de tous les autres. Mais ce n’est jamais prétendre connaître suffisamment ces conditions : c’est s’atteler (soi-même, pas seulement par délégation) à la tâche très difficile de mieux les comprendre pour commencer à les transformer et de commencer à les transformer pour mieux les comprendre.
Etre de gauche aujourd’hui, ce n’est ni prôner un saut brutal dans un inconnu révolutionnaire, ni se contenter de vouloir réformer le même système. C’est être suffisamment attaché à la population pour ne pas risquer de remplacer ce qui est souvent son malheur présent par un malheur plus grand, mais aussi pour ne pas risquer par des pseudo-réformes de multiplier ses désillusions et d’approfondir son abattement. C’est donc être capable, quand on n’a pas de solution significative, de dire qu’on n’en a pas encore et d’en chercher patiemment une avec d’autres.
Il est fondamental d’être profondément attaché à la population qui subit le plus les privilèges d’un petit nombre. C’est cela qui peut permettre d’éviter les pièges de l’aventurisme aveugle et du réformisme vide, puisque dans les deux cas c’est elle qui risque fort de payer le plus lourd tribut.
L’absence de solution immédiate ne disqualifie pas la pensée et l’action de gauche, à condition qu’elles travaillent à en chercher une. On n’est pas d’abord de gauche parce qu’on a des solutions mais parce qu’on a des problèmes, et ce n’est pas parce que ceux-ci traversent les siècles et les millénaires qu’ils sont définitivement insolubles. Seule la droite et la fausse gauche trouve très vite la solution : conserver les choses en l’état, quitte à changer de méthode.
La pierre de touche de la gauche, c’est de parvenir à changer réellement les choses : les conditions de travail, la répartition des richesses, les rapports entre les citoyens, etc. C’est la réalité de ce changement qui fait problème, mais, avant elle, c’est celle du malheur ou de la médiocrité largement programmés des vies d’énormément de gens.
Ce qui empêche les vrais gens de gauche d’être seulement des rêveurs ou des girouettes, c’est le caractère indéniablement réel et social de l’injustice. Non seulement, notamment quand on les a vécues, les problèmes qui se posent ne se laissent pas aisément oublier, mais, à moins d’accepter de les attribuer à la seule responsabilité personnelle ou au destin, leur conditionnement social ne fait aucun doute. De même, il ne fait aucun doute que celui-ci pèse lourdement sur la responsabilité personnelle, sans du tout abolir celle-ci.
Précisément, être de gauche, ce n’est ni chanter une liberté déjà suffisamment présente pour tous, ni s’imaginer que les vies des gens sont socialement déterminées sans un reste de choix possible (en ce sens il n’y a pas plus de destin social que métaphysique). La vocation de la gauche, c’est de permettre d’avancer dans le sens d’une plus grande liberté pour tous, sur la base d’une responsabilité bel et bien présente de chacun.

Etre gauchi signifie être déformé, tordu. Pas étonnant qu’alors la grâce soit un objectif très difficile à atteindre, en tout cas celle que reconnaissent les milieux autorisés. La seule chance d’adéquation à ce qu’il vit qui reste au peuple, c’est de se satisfaire du sort qui lui est fait. En cela seulement, il pourra montrer son adresse à produire ou à vendre, à moins que ce ne soit à penser.
Etre de gauche, c’est toujours être du côté d’une population « tordue » par ses conditions de vie. C’est se tordre pour y arriver et, si l’on en provient, retordre sa torsion première. Par contre, être de droite, c’est tendre à n’avoir aucun effort à faire pour se redresser. C’est plutôt croire bénéficier par son origine ou son mérite d’une adresse ou d’une droiture supérieures. En tout cas, qu’on le croie ou non, c’est faire comme si c’était vrai. 
Pourtant, être de gauche ce n’est jamais sombrer dans le misérabilisme, ni le dénigrement systématique de ce que les privilégiés peuvent avoir comme qualités. C’est être sans concession pour les travers du peuple. Les torsions de gauche se font toujours au nom de l’horizon d’une vraie droiture partagée. Ce qui les légitime, c’est toute la réalité tordue que dissimule la droiture officielle.
Les privilégiés ont parfois des qualités uniques dont on aurait tort de se priver. Ce qui est en question, c’est leur situation de privilégiés et, moins personnellement encore, les structures sociales qui reproduisent une telle caste.
Etre vraiment de gauche, ce n’est jamais incorporer sa condition sociale originaire ou secondaire comme le font la plupart des gens de droite. Ce n’est pas coller à son sort, ni même à sa conviction, car c’est devoir souvent remettre celle-ci en cause en refusant la notion de sort.
Rien de plus inacceptable que l’intolérance politicienne de gauche, mais rien de plus estimable que l’intransigeance politique de gauche. A gauche, l’essentiel n’est pas négociable : il n’y a rien de principalement naturel dans le fait qu’il y ait des riches et des pauvres, des savants et des ignorants, etc. Et il faudrait une parfaite (donc problématique) égalité des chances pour qu’on puisse prétendre mesurer la part à mettre au compte d’une inégalité naturelle.
De même, on refusera de conclure au caractère inéluctable de la méchanceté et de la bêtise humaines avant d’avoir fait l’expérience approfondie d’une société réellement démocratique. Mais on refusera aussi de conclure à la possibilité d’une société et d’une humanité idéales. On n’ignorera pas que la démocratisation est un processus sans fin, mais non linéaire, et que cela empêche à tout jamais de conclure.
Etre de gauche, c’est certes travailler à créer un rapport de force qui permette, non seulement de résister à l’offensive de la droite, mais un jour de la faire reculer sur l’essentiel. Pourtant, c’est aussi, dès aujourd’hui, commencer à se préoccuper de chacun dans la masse, qu’il s’agisse de militants, de simples citoyens ou d’élèves. C’est très exactement commencer à dissoudre ce qu’a de fantasmagorique une masse dont le poids écrasant résulte pour l’essentiel de l’exercice d’une domination. C’est déjà tabler sur les ressources « individuelles » et celles des rapports entre « individus » pour commencer à déjouer multiplement l’emprise des appareils de domination en dégageant des espace-temps libérateurs.
En effet, aucune démocratisation ne sera possible si elle ne passe pas par une autonomie accrue des individus. Etre de gauche, c’est tendre à opposer à la démocratie bourgeoise une démocratie bien plus réelle, en s’en donnant les moyens. Qu’il faille que celle-ci puisse se défendre ne doit plus permettre de s’autoriser d’une dictature quelconque.
La volonté du peuple, pour s’exprimer valablement, implique un approfondissement de la citoyenneté (un plus large droit d’expression dans les entreprises, un droit plus réel pour tous à l’éducation, etc.). Il faut le favoriser dès aujourd’hui sans attendre des acquis supplémentaires, car c’est une condition majeure pour en obtenir de réels.
    Seules des organisations qui éviteront le double écueil d’une démocratie chaotique, facile à manipuler, et d’un appareil implacablement centralisé, seront capables de mobiliser au mieux les ressources individuelles de leurs adhérents en approfondissant aussi leur autonomie. Elles seules pourront atteindre à l’efficacité requise, laquelle est dès aujourd’hui fonction de l’objectif visé. Or ce qui est visé, c’est une cohésion sociale renforcée d’individualités fortes, plurielles et jamais arrêtées, qu’il s’agisse de personnes physiques ou morales.
    Etre de gauche aujourd’hui, c’est aussi devenir capable de détourner à des fins réellement démocratiques même des notions comme celle de « management ». Il faut en finir avec la confiscation de l’esprit d’entreprise par le capitalisme. Celui-ci borne cet esprit bien plus qu’il ne le libère.
    Il faudrait que la création et la répartition des richesses, deviennent significativement l’affaire de tous. Etre de gauche, ce n’est pas s’imaginer qu’on peut se passer d’état ou d’entreprises dynamiques. C’est tendre à créer les meilleures conditions pour favoriser un dynamisme économique qui assure à tous des conditions décentes de vie et ne soit pas antidémocratique. L’état, quant à lui, se justifie d’être au service du dynamisme démocratique (économie comprise), loin de se complaire dans l’hypertrophie.
    Etre de gauche, c’est aussi refuser à nouveau que le développement de certains pays se nourrisse du sous-développement des autres. Une démocratie sociale avancée qui se construirait sur une telle exploitation sans travailler à la faire cesser au plus vite, serait une monstruosité intenable.

    Etre de gauche, c’est combiner l’impatience conjoncturelle avec la longue patience historique. C’est vivre sa vie au présent, tout en l’investissant le moins mal possible au-delà d’elle, dans un avenir plein d’incertitudes mais à la signification vitale. Cela gagne essentiellement à demeurer étranger à toute forme d’opportunisme mesquin.
    « De gauche » : tant qu’on n’aura pas mieux, il faut défendre cette locution en travaillant à lui donner un contenu valable. Trop parmi ceux qui la contestent sont des gens qui renoncent.
Ceux qui se résignent à penser que l’histoire en restera au capitalisme, intrinsèquement sauvage, comme à la moins pire des solutions, le décident pour des raisons souvent peu avouables. A l’inverse, être de gauche ce n’est rien ou c’est décider une fois pour toutes qu’on n’accepte pas un monde où, entre autres choses, on continue de plus belle à exploiter le travail, à priver d’avenir toute une jeunesse, à massacrer à l’occasion.
Par contre, c’est toujours faire effort pour rendre ses propositions et ses actions, quant au contenu et à la forme, pertinentes et partageables. C’est donc bouger pour prendre en compte le monde et sa compréhension tels qu’ils évoluent. Au fond, seuls ceux qui ne bougent pas sur l’essentiel de leur exigence peuvent bouger adéquatement en vue d’obtenir une traduction contemporaine de celle-ci. Les autres trahissent ou répètent en vain des formes moribondes (ce qui est une autre façon de trahir).
Il y a de bonnes chances pour qu’aujourd’hui une belle époque de l’ivresse capitaliste touche à sa fin. Si c’est vrai, il se pourrait que redevienne à la mode d’être « de gauche ». Que ceux qui ont le moins trahis en période de vaches maigres fassent ensemble tout leur possible pour favoriser la mise au point d’instruments de lutte, théoriques et pratiques, moins inadéquats. Nous sentons que cela presse, mais nous savons que cela demandera beaucoup de temps. Il faut faire avec cette contradiction.
Etre de gauche ne relève pas d’une mode. Ce qui l’atteste le mieux, c’est le gauchissement multiple de la plupart des vies, lequel persiste, voire s’aggrave.
En finir avec le règne sans partage du capital ne réglera pas tous les problèmes, sans qu’on voie aujourd’hui ce que peut signifier en finir avec lui une fois pour toutes. La solution n’est certainement pas à chercher du côté d’un monde totalement administré, d’autant moins que c’est très largement une autre version de celui-ci que nous promet le capital.
Puisque sa liberté restreint les libertés de tous, c’est le plus possible sur celles-ci qu’il faut s’appuyer pour lutter contre lui. Mais il ne faut pas faire que s’appuyer sur elles, il faut les approfondir et trouver la façon d’en garantir l’approfondissement par des institutions durables.
Seule une démocratie beaucoup plus réelle, garantissant et encourageant l’exercice de droits élargis pour tous (y compris économiques) en restreignant fermement les privilèges outranciers d’un petit nombre, permettrait en s’enracinant de commencer à dépasser la démocratie bourgeoise.  La question qui se pose à nous est toujours celle de la possibilité d’un dépassement véritable des Révolutions du XVIIIème siècle et du prix à payer pour cela.
Voilà une réponse bien problématique et gauche à la question que j’ai posée, mais il me faut l’assumer pour l’instant, faute de mieux.

Gérard Lépinois, novembre 2008



Par Jean-Claude Grosse - Publié dans : G.L.
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Lundi 10 novembre 2008 1 10 /11 /Nov /2008 23:17
Note de lecture de Joseph Danan
sur
Fiction du capital de Gérard Lépinois,
Les Cahiers de l’Egaré, Le Revest-les-Eaux, 2008,
ISBN 978-2-35502-006-3, prix : 15 €.


    Fiction du capital n’est pas un livre de circonstance. Qu’il paraisse un peu après la vague des ouvrages de commémoration de mai 68 ou (c’étaient parfois les mêmes) de l’élection de Nicolas Sarkozy, n’en marque que mieux l’aspect décalé par rapport à l’actualité. Voici donc un ouvrage inactuel (comme aurait dit Nietzsche), qui nous place pourtant, nous lecteurs, au cœur de notre actualité la plus brûlante et la plus essentielle, non celle des anniversaires mais celle de ce temps qui sépare les anniversaires et les englobe, la pâte des jours dans lesquels nous sommes pris et comme englués. Ce livre, dont l’écriture est datée de 2004-2005, est encadré toutefois d’un avant-propos daté de février 2008 (paru dans Théâtre / Public n° 188) qui évoque le printemps 1968, et d’un appendice amorcé par une question de l’éditeur, Jean-Claude Grosse, qui explicite son immédiate portée politique. Car « la vérité, c’est qu’un événement comme le printemps 1968 a bien eu lieu, mais qu’en même temps et surtout, il n’a toujours pas eu lieu » (p. 201). D’où les contre-feux que le sarkozysme ne cesse de vouloir allumer pour prévenir un possible retour d’incendie (ou plutôt un déclenchement, dans son inouïe nouveauté).
    Cet encadrement définit l’espace du livre : entre constat sans espoir et tentative d’ouvrir malgré tout une brèche, qui s’élargirait en horizon. Si l’ambition semble parfois mesurée — « alors, en tant qu’hommes, comment parvenir à se rater de façon moins inhumaine ? » (p. 120) —, elle n’en construit pas moins des raisons d’espérer : « Si le marché devenait entièrement le monde, toujours subsisterait et se constituerait une extériorité — potentielle et non absolument impraticable — à son hégémonie extrême, qui pourrait ouvrir à un autre monde » (p. 178).
    Car c’est bien de cela qu’il s’agit dans ce livre : montrer (exposer, déplier) comment le capitalisme a instauré (instaure, n’en finit pas d’instaurer) un monde qu’il nous fait prendre pour la réalité, qui de ce fait se substitue à elle, un monde de fiction dans lequel nous évoluons, avec plus ou moins d’aisance selon le statut social et les tempéraments, au point, dans les pires des cas, de ne plus en souffrir ni de ne plus même avoir le rêve d’en sortir. Cette “fiction du capital” est un texte sans auteur. L’épopée anonyme et quotidienne du capitalisme, avec ses villes lumière, ses publicités et ses inventions technologiques incessantes.
    Qu’opposer à cette fiction ? La poésie. Nulle dérision ici : la poésie, étymologiquement, est création ; et « le poétique est indéracinable. C’est une condition sine qua non de l’existence humaine » (p. 176). Là est le pari : celui d’une poétique qui « pourrait rendre chaque homme plus apte à faire sa vie et à en répondre » (p. 176). Au cœur de cette réflexion sur la poéticité, qui est un des fils majeurs dont Gérard Lépinois tisse son texte : le politique. « On peut le dire ainsi : ce que craint la prose de tout pouvoir, c’est une irruption de poésie de la part de masses pourtant toujours réputées ignorantes » (p. 204).
    Or, la force du livre, loin de toute utopie, est d’être cette poésie en acte. Dans son projet de mettre des mots sur ce dans quoi nous sommes, ou de mettre en mots cette fiction pour se la réapproprier, l’auteur fait œuvre de philosophe (ce qu’il est) mais, tout autant, de poète (ce qu’il manifeste ici avec éclat). Cette « antiméthode », comme il le dit (p. 16), est méthode : une pratique de l’écriture qui nous immerge dans le mouvement d’une pensée en train de se faire et nous contraint à en traquer l’émergence, sur la crête d’une difficulté qui sans cesse courrait le risque de sombrer dans l’obscur et s’éclaire de notre propre pensée. N’est-ce pas le propre de la poésie la plus haute ?
    Cette tentative de retisser, sans relâche, ce qui ne peut qu’échapper est à la source de la tension que l’on éprouve à la lecture : tant s’y rend sensible l’effort, en brefs chapitres, de poser ou plutôt de tendre, phrase après phrase, dans leur tranchant, les chemins d’une quête. Pour un peu plus de lucidité. Pour ne pas renoncer. C’est la nécessité, oserai-je dire, vitale, de ce livre.

Joseph Danan
parution de la note de lecture de J. Danan
sur " Fiction du capital " dans Théâtre / Public
numéro 190, septembre 2008
(sur " L'avant-garde américaine et l'Europe I) Performance ").



Fatum et vide éthique

La crise financière est une occasion de constater qu’à ce stade de l’histoire la communauté humaine produit, pour l’essentiel, les conditions de sa propre impossibilité, sous la forme d’une irrationalité archidominante des échanges (en un sens très large), soigneusement entretenue par la quasi-totalité des élites mondiales.
Les administrations et les raisonnements, en un paradoxe apparent, aboutissent presque tous à la mise au point d’une espèce de fatum, par définition incontrôlable en dernière analyse et qui s’impose à tous.
Ce fatum, qui joue ici comme « hasard » de la destinée de tous au-delà de tout calcul, rend opaque par exemple la notion de volonté des marchés.
Difficile en effet d’humaniser en quoi que ce soit le sort auquel on semble bien obligés de s’en remettre et d’y voir quelque chose comme une « main divine ».
On peut en tirer ceci que les marchés, dans leur liberté échevelée, perfectionnent à leur façon l’idée de Dieu, loin d’anéantir celle-ci comme on le croit assez souvent. S’ils en reviennent sans doute au fatum antique, en ridiculisant notamment la notion de liberté chrétienne, c’est en débarrassant le culte de tout anthropomorphisme inutile.
Bref, la finance est aujourd’hui ce par quoi collectivités et individus ne maîtrisent essentiellement pas leurs vies.
D’un autre côté, d’où vient qu’il apparaisse aujourd’hui si difficile, voire impossible, d’opposer, ne serait-ce qu’à l’échelle d’une seule société, une alternative valable à la fatalité d’une irrationalité archidominante et de son cortège d’injustices ? D’où vient que des notions comme celles de révolution ou de réforme « progressistes » paraissent et soient largement, peut-être durablement, vacantes ?
Très vaste question, mais à laquelle il conviendrait aussi, je pense, de chercher à répondre du côté de certaines considérations éthiques.
Par exemple, pas mal d’entre nous, dans leur rapport à autrui, se croient meilleurs que d’autres (et éventuellement susceptibles d’aider à la construction d’une société moins inhumaine). Mais le sont-ils tant que cela et jusqu’où sont-ils prêts à l’être ?
Il est assez facile de seulement se gausser de zombis de la finance qu’en même temps on a le plus grand mal à comprendre, et pour cause puisqu’ils font tout pour sembler habiter une autre planète.
Si l’on veut avoir une chance de dépasser ce qui est une crise générale du crédit qui touche non moins aujourd’hui tout projet politique alternatif, il faudrait aussi faire effort pour se mettre un peu plus au clair soi-même en tant qu’individu.
Pour qui souhaite une société plus libre, c’est-à-dire moins soumise à un aveuglement entretenu, il conviendrait aussi de creuser la question de savoir en quoi il entretient son propre aveuglement, et cela pas du tout dans l’illusion d’aboutir à une impossible transparence individuelle.
Et pour qui souhaite aussi une société plus juste, de creuser celle de savoir en quoi la soif de justice qui l’anime est, dès aujourd’hui, plus ou moins limitée dans la pratique, non seulement par les circonstances mais aussi par la prise en considération, souvent obscure, de son intérêt égoïste.
Certains pourront crier au retour de la morale, mais comment s’imaginer qu’elle puisse être absente, dans un monde qui n’en a pas du tout fini avec la question du divin, notamment sous la forme d’un fatum de marché ?
Et comment peut-on songer sérieusement, sans questionnement éthique, à la possibilité d’une société moins inhumaine ? Croit-on pouvoir rendre crédible un projet « progressiste » de transformation sociale, sans tirer un certain nombre de leçons, notamment éthiques, des désillusions d’un passé souvent criminel ?
Par exemple, qui est prêt aujourd’hui à appuyer une révolution de ce type sans avoir des garanties suffisantes sur ce que deviendront les dirigeants de celle-ci et leur politique ?
Il est insuffisant de constater que les mécanismes de la finance, et leurs zombis, sont amoraux, si on est incapables de mettre sur pied un projet sérieux de moralité politique, et si cette idée même fait rechigner.
Or, en tout cas dans une perspective athée, le souci éthique – lequel n’est pas seulement moral, mais déjà social – bute beaucoup sur le caractère éphémère de la vie humaine.
Il est extrêmement difficile sans autre perspective d’au-delà que très éventuellement mémorielle, de consacrer vraiment (sans arrière-pensées conscientes ou inconscientes) une partie importante de sa vie à la tentative de construction d’une société moins inhumaine.
En effet, pourquoi le ferait-on, alors que non seulement on va mourir mais disparaître ? Pour l’amour d’autrui, ou du moins de ce qu’il peut y avoir de meilleur chez beaucoup d’hommes ? Mais qui est capable d’une telle gratuité, n’est-ce pas là qu’idéalisme ?
Ne vaudrait-il pas mieux se baser sur l’attente d’une participation à un plus grand bonheur commun, en escomptant un plus grand bonheur individuel de celui-ci ?
Mais, même en avouant honnêtement leur propre intérêt à l’affaire, combien aujourd’hui sont capables durablement de faire preuve de suffisamment de générosité et de rigueur soutenues dans l’élaboration et l’application de lois qui se rapprochent, non pas d’une impossible justice absolue, mais du traitement le moins injuste possible de tous les hommes ?
Sans parler de la nécessité de faire correctement face à la violence plus que jamais prévisible des pouvoirs alors dépossédés (même s’ils le sont, au fond, du pouvoir notablement illusoire dont ils favorisent la prééminence).
Ne serait-ce que l’existence d’une société laïque, mettant donc à distance les croyances religieuses comme l’incroyance, conduit forcément à poser le problème de la mortalité (sans au-delà religieux) des hommes et aussi des institutions, si elle ne veut pas se contenter d’en subir les conséquences.
Il faut partir de ceci que, lorsqu’on ne dispose que d’une courte vie (et de si peu de capacité d’attention concrète), sans aucune promesse de récompense dans un au-delà, il est très difficile de s’intéresser véritablement à l’humanité tout entière ; que la solution de « bon sens » paraît plus évidemment à beaucoup de tirer un profit maximum de sa vie, y compris au détriment des autres.
Cela ne vise en rien à justifier un retour à la religion ( ou à un quelconque fondement métaphysique des valeurs morales), dont on a assez vu qu’elle ne garantit pas du tout ici bas la prise en compte dans un esprit de justice de la totalité des hommes.
Mais cela impose à quiconque - non croyant ou croyant d’ailleurs - veut dans un tel esprit ne serait-ce qu’améliorer nos sociétés, et réduire la part béante du monde qui dérègle de plus en plus les « destinées » de celles-ci, de chercher à s’interroger sur les fondements et les limites de sa démarche.
Nous n’avons aucune chance d’en sortir autrement avec les faux réformistes et les faux révolutionnaires (dont nous sommes tous, plus ou moins).
Les zombis de la finance et leurs serviteurs les plus immédiats ont au moins ceci de moral qu’ils ont été conduits à cacher de moins en moins leur jeu. Si pour les faire reculer la ruse est certainement toujours nécessaire, il y a d’abord et en même temps à entamer tout un travail de vérité chez chacun de ceux qui veulent vraiment les contrer, à commencer par les responsables, et avec la population.
N’en déplaise, aujourd’hui la question politique, économique et sociale croise encore celle de « Dieu » et toujours celle de la mort de chacun. Et on ne voit pas comment une avancée réelle serait envisageable sans la recherche d’une éthique profondément renouvelée dans ses fondements et dans sa force d’exigence.

Gérard  Lépinois, septembre 2008      
Par Jean-Claude Grosse - Publié dans : G.L.
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Dimanche 9 novembre 2008 7 09 /11 /Nov /2008 10:57

Entre l’école des marchands
et l’École des pédagogues :
quelle École voulons-nous ?


Pour peu qu’ils soient attentifs à la politique éducative, les Français doivent commencer à perdre totalement leurs repères. Chaque matin, en effet, ils se lèvent avec une école différente de celle avec laquelle ils s’étaient couchés...

Après les coups médiatiques sur Guy Môquet, la Shoah et l’esclavage, ils se demandent ce que le président de la République va bien pouvoir inventer : une journée Clovis dans les maternelles, la lecture obligatoire des attendus du procès de Louis XVI à l’entrée au collège, la récitation du discours de Lamartine sur le drapeau français en seconde, un hommage obligatoire à Louis Papin dans tous les lycées professionnels ? Rien de cela, d’ailleurs, ne serait totalement absurde ! Mais cette juxtaposition n’aurait d’autre sens que de faire croire à la possibilité d’une éducation réduite à des commémorations. Comme si l’inscription dans une histoire et l’enracinement dans une tradition porteuse d’avenir pouvaient se réduire à des injonctions ! Il faut un vrai travail pédagogique en profondeur qui ressaisisse tout cela, fasse émerger les valeurs fondatrices et les relie avec ce qui se vit dans la classe. Il faut des professeurs qui puissent incarner, dans les exigences quotidiennes de l’École, un rapport exigeant à la justice, à la vérité, à la résistance aux préjugés. Il faut des adultes qui tiennent parole dans des établissements à taille humaine, avec des institutions lisibles et équitables : loin des coagulations d’élèves indifférenciés qui errent dans des couloirs anonymes, voient fondre sur eux des orientations trop prévisibles et ne rencontrent que des interlocuteurs si occupés à remplir des enquêtes administratives qu’ils n’ont plus de temps pour les écouter…

Mais, nous dit-on, on y travaille. Et, effectivement, la réformite est à l’œuvre. Après la suppression progressive de la carte scolaire, après l’amputation de deux heures de la semaine scolaire et « le recentrage sur les fondamentaux » à l’école primaire, après la publication annoncée des résultats des évaluations des écoles sur Internet dès la prochaine rentrée, après l’annonce de la mise en place d’un « lycée à la carte » et de la suppression de l’année de formation professionnelle des enseignants, après la création d’une agence de remplacement des enseignants faisant appel à des personnels non fonctionnaires, on se demande bien ce que le ministre va encore inventer ! Mais rassurons-nous, le collège qui, nous dit-on au ministère, va très bien, ne risque pas d’être touché : la gare de triage continuera à fonctionner avec la même efficacité ! Un bon tiers des élèves continuera à s’y perdre dans les dix-huit premiers mois, incapables de s’y repérer, d’organiser leur travail, de préparer leur avenir…

« Maintenir le cap des réformes » fonctionne ainsi aujourd’hui comme une formule magique, permettant de donner aux Français le sentiment qu’on s’occupe de leur École. Certes, on s’en occupe, et de manière systématique. Mais comment ? En inscrivant cette École dans la logique marchande dont il faut tenter de comprendre le fonctionnement.

Le principe : on améliore la qualité de l’éducation en mettant en concurrence les acteurs – professeurs et cadres éducatifs –, les établissements – du premier et du second degré, au sein de l’enseignement public comme entre l’enseignement public et l’enseignement privé – et les institutions – l’Éducation nationale, les collectivités territoriales, les associations.

La conséquence : l’État n’a pas à garantir la qualité du service public, mais doit se contenter de faire jouer les rivalités. Ce qu’on nous présente ici comme le fin du fin de la modernité n’est, en réalité, que le ripolinage de la vieille formule de Mandeville (1670-1733) dans la Fable des abeilles : « Les vices privés font les vertus publiques ».

La méthode : pour accorder le vieux libéralisme à la montée des individualismes, le pouvoir politique doit développer une technocratie évaluative. Il faut fixer des standards, multiplier les tests de toutes sortes, rendre publics les résultats et laisser les parents – dont on fait ainsi des « consommateurs d’école » – développer leurs stratégies personnelles afin de trouver les meilleurs établissements pour leurs enfants.

Le point d’appui : quand les parents ne sont pas contents de ce qu’ils vivent dans une école, de la manière dont ils sont écoutés et pris au sérieux, de l’encadrement et de l’accompagnement de leurs enfants, au lieu de s’impliquer et de militer pour améliorer la situation, ils sont simplement invités à changer d’établissement.

Le gain : plus besoin d’investir dans notre École, ni même d’en former les enseignants car le marché stimule les initiatives et permet d’optimiser le rapport qualité / prix. Plus besoin, non plus, de financer des aides et des dispositifs spécifiques pour permettre aux acteurs de faire face aux difficultés qu’ils rencontrent : on se recentre sur « le cœur du système » – les classes et les cours « normaux » – et l’on réduit drastiquement tout le reste.

L’implicite : il y aura des gagnants et des perdants, tant du côté des familles que du côté des élèves et des enseignants. Mais, après tout, il en a toujours été ainsi. Et, de plus, l’État, dans sa volonté de soutenir les efforts méritoires, organise la concurrence entre les exclus afin de désigner ceux et celles qui pourront échapper aux ghettos dont ils sont originaires.

La justification : il faut bien que la réussite se mérite d’une manière ou d’une autre. Une École où tout le monde réussirait et serait capable d’accéder aux fondamentaux de la citoyenneté se discréditerait vite aux yeux de ceux – majoritaires, dit-on – qui sont persuadés que le petit nombre des élus garantit la béatitude au paradis. Le « socle commun » ne garantit qu’une insertion a minima ; en le distinguant des objectifs de la scolarité obligatoire, on a institué l’école à deux vitesses dès le plus jeune âge.

La pédagogie : on n’en a pas besoin, car ceux qui ne peuvent ou ne veulent pas apprendre, c’est leur problème. Ainsi le « pédagogisme » est-il stigmatisé pour son obstination à poser des questions impertinentes. En affirmant qu’il ne suffit pas d’enseigner pour que les élèves apprennent, il fait entrer en compte des variables ni quantifiables ni mesurables : le sujet et son désir, la capacité de l’École à instituer le premier et à susciter le second.

Le corollaire : face aux rancoeurs de ceux qui se sentent abusés ou humiliés, il faut développer un discours autoritariste qui les assigne à une sage résignation. En effet, le discours sur l’égalité des chances a engendré des espérances très largement déçues. Les élèves en échec, de victimes, se retrouvent coupables et, incapables de métaboliser leur exclusion en militantisme social, syndical ou politique, s’expriment par la violence ou les replis identitaires qu’il faut réprimer.

L’avenir : il se conçoit à partir de la vision libérale de la dette, sans aucune considération pour les coûts sociaux à moyen et à long terme de l’échec scolaire. La notion d’investissement est rabattue sur une vision productiviste à court terme. On fait la même erreur que celle qui, en matière d’écologie et d’environnement durable, compromet l’existence de notre planète. Mais, ici, il ne s’agit plus de se demander quel monde nous laisserons à nos enfants – ce que, malheureusement, nous savons –, mais quels enfants nous laisserons au monde – ce qui reste notre dernière responsabilité.

La prévention : dans la conception du libéralisme technocratique et autoritaire, c’est une illusion soixante-huitarde car, par définition, on ne peut pas en mesurer les effets immédiats. Puisque prévenir, c’est empêcher des choses d’avoir lieu, on ne trouve jamais de « raison objective » capable d’en justifier la dépense. La prévention, en effet, ne peut relever que d’un choix politique volontariste, d’un pari sur le futur irréductible à toutes les arguties comptables.

Face à cette logique d’une extrême cohérence, il convient, plus que jamais de travailler à une alternative crédible. Il nous faut une École où l’État garantisse que les missions de service public de tous les établissements sont bien assurées. Une École qui associe véritablement les professeurs et les familles à la définition de l’intérêt collectif. Une École qui promeuve l’inventivité pédagogique au service de tous les élèves. Une École qui promette à ceux qui s’y investissent, quelles que soient leurs origines, des satisfactions intellectuelles de haut niveau. Une École ambitieuse. Une École pour la République et la démocratie.

Philippe Meirieu

La réaction d'André Ouzoulias

Merci à Philippe Meirieu pour son texte clair, profond et mobilisateur. Une remarque toutefois : il me semble dommage que ce texte n'évoque pas plus explicitement la fin annoncée des IUFM. En effet, Nicolas Sarkozy croit avoir trouvé là le moyen le plus efficace d'en finir avec la pédagogie (1) et les "pédagogistes" : supprimer la formation pédagogique des maîtres. Cette annonce me paraît éclairer la politique qui est conduite depuis un an. J'aurais envie de dire, en effet, que ce qui se joue dans le champ de l'école témoigne de l'entreprise de contre-révolution générale qui a été vendue aux français sous le terme de "rupture" (2) .
Je m'explique. Le chef de l'État et les forces qui le soutiennent veulent effacer de nos frontons le triptyque "Liberté, Égalité, Fraternité", principes organisateurs auxquels la République associe les deux principes régulateurs d'Éducation (ou de prévention) et de Laïcité. Ils veulent les remplacer par le triptyque "Libre concurrence, Égalité des chances, Charité", auquel les chantres de cette contre-révolution ajoutent les principes régulateurs d'Ordre et de Religiosité :
- Ordre (répression et contention chimique) plutôt que prévention ou éducation, car une telle société produit nécessairement du désordre et une explosion de la petite délinquance (3) qui lui renvoient son exacte image, qu'elle dénie ;
- Religiosité car, selon eux, la société laïque ne doit plus chercher dans la culture ni un sens historique et éthique (l'idée d'un progrès moral et politique ne nous a apporté que la barbarie), ni la source d'une spiritualité : le curé, le pasteur, le rabbin, l'imam, voire le scientologue, ont seuls une intimité avec le sens de l'existence, l'instituteur transmettant des valeurs qui — c'est désolant pour lui mais c'est ainsi — ne sont pas autofondées.
Sur le chemin de cette contre-révolution, le principal rempart idéologique, c'est l'école publique… car celle-ci incarne la résistance d'une société qui fait vivre et transmet encore ces valeurs aux jeunes générations : égalité des esprits dans la raison, dignité humaine, grandeur du citoyen, coopération… La suppression des IUFM permet d'en finir avec ces résistances tout en se donnant une image libérale et moderne (la formation par compagnonnage est celle des professions libérales, l'Université verra son rôle augmenté, les maîtres seront mieux payés…), tout en faisant une colossale économie de postes sans conséquence politique immédiate dans l'électorat et tout en divisant le groupe social des enseignants : comme on ne pourra pas recruter tous les enseignants à BAC + 5 (niveau de l'agrégation !), car le vivier sera très insuffisant, il faudra recourir à des recrutements "par la petite porte" d'une bonne moitié des enseignants, lesquels seront sous-payés et infériorisés. Et qui s'opposera à ce que les formateurs qui assureront le compagnonnage soient recrutés parmi les maîtres qui auront "les meilleurs résultats" dans les évaluations nationales ? D'autres maîtres ? Dans deux ans, l'école que nous connaissons depuis 1882 aura disparu, la contre-révolution ultralibérale aura renversé son principal obstacle.
Je souscris totalement à l'idée qui conclut le texte : "Face à cette logique d’une extrême cohérence, il convient, plus que jamais de travailler à une alternative crédible". La question que je me pose c'est : avec qui et sous quelle forme ? Bien qu'il nous faille aussi tenir ce front de l'école et de la pédagogie, l'échec est certain si nous restons entre pédagogues ou même entre professionnels. Je ne pense pas que nous puissions séparer cette question de celle des services publics (l'égalité des droits), de l'idée de solidarité (la fraternité), de la promotion de la prévention et de la défense de la laïcité, de la renaissance de la démocratie…

(1) Comme si on pouvait en finir avec l'éducation comme problème !

(2) On trouve une présentation pleinement assumée de ce plan dans un article de Denis Kessler, ex n° 2 du MEDEF, publié par le magazine Challenges du 4/10/2007, sous le titre : "ADIEU 1945, RACCROCHONS NOTRE PAYS AU MONDE !" En voici le texte :
"Le modèle social français est le pur produit du Conseil national de la Résistance. Un compromis entre gaullistes et communistes. Il est grand temps de le réformer, et le gouvernement s’y emploie.
Les annonces successives des différentes réformes par le gouvernement peuvent donner une impression de patchwork, tant elles paraissent variées, d’importance inégale, et de portées diverses : statut de la fonction publique, régimes spéciaux de retraite, refonte de la Sécurité sociale, paritarisme…
A y regarder de plus près, on constate qu’il y a une profonde unité à ce programme ambitieux. La liste des réformes ? C’est simple, prenez tout ce qui a été mis en place entre 1944 et 1952, sans exception. Elle est là. Il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance !
A l’époque se forge un pacte politique entre les gaullistes et les communistes. Ce programme est un compromis qui a permis aux premiers que la France ne devienne pas une démocratie populaire, et aux seconds d’obtenir des avancées - toujours qualifiées d’«historiques» - et de cristalliser dans des codes ou des statuts des positions politiques acquises.
Ce compromis, forgé à une période très chaude et particulière de notre histoire contemporaine (où les chars russes étaient à deux étapes du Tour de France, comme aurait dit le Général), se traduit par la création des caisses de Sécurité sociale, le statut de la fonction publique, l’importance du secteur public productif et la consécration des grandes entreprises françaises qui viennent d’être nationalisées, le conventionnement du marché du travail, la représentativité syndicale, les régimes complémentaires de retraite, etc.
Cette «architecture» singulière a tenu tant bien que mal pendant plus d’un demi-siècle. Elle a même été renforcée en 1981, à contresens de l’histoire, par le programme commun. Pourtant, elle est à l’évidence complètement dépassée, inefficace, datée. Elle ne permet plus à notre pays de s’adapter aux nouvelles exigences économiques, sociales, internationales. Elle se traduit par un décrochage de notre nation par rapport à pratiquement tous ses partenaires.
Le problème de notre pays est qu’il sanctifie ses institutions, qu’il leur donne une vocation éternelle, qu’il les « tabouise » en quelque sorte. Si bien que lorsqu’elles existent, quiconque essaie de les réformer apparaît comme animé d’une intention diabolique. Et nombreux sont ceux qui s’érigent en gardien des temples sacrés, qui en tirent leur légitimité et leur position économique, sociale et politique. Et ceux qui s’attaquent à ces institutions d’après guerre apparaissent sacrilèges.
Il aura fallu attendre la chute du mur de Berlin, la quasi-disparition du parti communiste, la relégation de la CGT dans quelques places fortes, l’essoufflement asthmatique du Parti socialiste comme conditions nécessaires pour que l’on puisse envisager l’aggiornamento qui s’annonce.
Mais cela ne suffisait pas. Il fallait aussi que le débat interne au sein du monde gaulliste soit tranché, et que ceux qui croyaient pouvoir continuer à rafistoler sans cesse un modèle usé, devenu inadapté, laissent place à une nouvelle génération d’entrepreneurs politiques et sociaux. Désavouer les pères fondateurs n’est pas un problème qu’en psychanalyse."

(3) On ne parle jamais de la grande délinquance "légale". Dans l'affaire Kirviel, j'ai toujours été étonné par la façon dont les médias ont réagi : ils se sont seulement demandés si oui on non J. Kirviel avait commis des fautes ou était un fraudeur, s'il avait des complices, quelle était sa personnalité, etc. Mais le vrai scandale n'est-il pas qu'un courtier d'une des 5 ou 6 plus grandes banques françaises puisse jouer, en toute légalité, en trois mois, le presque équivalent du budget de l'éducation nationale (= 58 milliards d'euros) sur les marchés boursiers européens ? Combien de milliards d'euros la Société Générale peut-elle mobiliser ainsi chaque trimestre, à travers les opérations de l'ensemble de ses courtiers, dans la spéculation boursière ou monétaire ? Et combien les autres banques ? Et pour quels effets : empêchent-ils ou favorisent-ils le saccage de la Terre, le licenciement de milliers de salariés, la précarisation des milliers d'autres, le dumping social, la course au moins d'impôts, l'appauvrissement des États, la casse des services publics, l'explosion des prix du foncier et de l'immobilier qui met à la rue des milliers de sans logis (explosion alimentée par le retrait de l'État du logement social et la subvention massive à l'accession à la propriété, ouvrant ainsi aux banques l'énorme marché du crédit immobilier)…
Il faudrait pouvoir affirmer, sans avoir à s'excuser de dire la même chose que Besancenot ou le PCF, que le problème n'est pas la mauvaise gestion de la Société Générale et le remplacement de Daniel Bouton, son PDG, mais la gestion normale, légale et quotidienne de la finance privée et son remplacement par un autre système.


Par Jean-Claude Grosse - Publié dans : L.C.
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Jeudi 6 novembre 2008 4 06 /11 /Nov /2008 16:32

L 210

  
CE QUE J’AVAIS TOUJOURS VOULU SAVOIR SUR LE FONCTIONNEMENT
DU CAPITALISME RÉEL...


(cette lettre date du 25/10/2008; je la mets en ligne avec 15 jours de retard: grossel)

 

...l’Angleterre n’est elle pas? Elle est! Une sorte d’Eden distingué et néanmoins très pragmatique du capitalisme réel. A quoi reconnaît-on le Paradis capitaliste? Les banques y trônent sur les institutions économiques, financières et politiques avec leur majesté coutumière. Elles ont des principes qui ont force de loi. Une tradition qui s’ancre à l’éthique britannique de la grande époque. Celle des chevaux à pompons et gardes royaux à bonnets poilus. Elles entretiennent tout un monde habillé de noir et coiffé de chapeaux melons, en même temps qu’elles génèrent de jeunes et pétulants traders qui peuvent faire fortune, colossalement, en moins de 10 ans. Le code du travail est inexistant.

Ce sont les allées principales du jardin de l’Eden. Elles seront très fréquentées tant que les actionnaires les plus puissants continueront à toucher leurs fabuleux dividendes, que les financiers de la City iront se déplaçant avec leurs parapluies noirs de parade, tant que la liberté totale d’entreprendre fonctionnera à plein régime et la liberté de licencier et celle de rémunérer au bon plaisir... jusqu’au jour où s’abat la misère d’une crise financière!

Ils ouvrent leurs parapluies, se désolent avec l’accent d’Oxford et disent: Nous allons sauver notre business. Ils choisissent les plus menacées des grandes banques et leur apportent l’argent de l’Etat. D’un vice d’hier ils font une vertu d’aujourd’hui, l’Etat nationalise, l’Etat n’a pas d’état d’âme, il n’a que des états de services rendus au Capital. La dame de fer laisse la place à l’homme élastique.

Puis les huissiers s’élancent, ils vont “saisir”. Saisir, pour un huissier de banque, c’est comme respirer pour nous. Il saisit le bien du quidam, celui qu’il n’avait pas fini de payer son logement, neuf ou pas, mais le quidam s’était endetté chez le banquier. La banque est en faillite, le débiteur trinque. Comme aux Amériques: il deviendrait coupable de posséder un bien qu’il n’aurait pas payé à la sueur de son front, c’est ce que les théologiens du capitalisme désignent comme étant la “morale du capitalisme”, pour le protéger de ce remords on lui reprend la chose qui, d’ailleurs, était hypothéquée, à la manière d’Oxford. 

Mais le quidam n’est pas un oxfordien imperturbable. Il râle. De plus en plus de râleurs se font entendre. Le râle devient cri et les cris s’additionnent, se mélangent, enflent pour ne plus faire qu’une clameur! Alors Gordon Brown et son gouvernement font leur métier, déclamations hypodermiques, recommandations distinguées: “Londres veut limiter le nombre de saisies immobilières” (Le Monde 20 octobre) seulement voilà les banques repues d’argent public, sont devenues sourdes. Pourtant, Northern Rock, la première banque britannique à avoir été emportée par la crise des subprimes et nationalisée par M. Brown - c'était en février -, fait exactement l'inverse de ce qu'il préconise. Sur les 19 000 saisies du premier semestre 2008, (+ 40 % par rapport aux six premiers mois de 2007), la banque en a opéré 4 000. Selon l'association Credit Action, qui fait oeuvre de pédagogie auprès des ménages britanniques pour tenter de les convaincre de limiter leur endettement, un emprunteur immobilier qui ne parvient plus à rembourser ses échéances a deux fois plus de chances de se faire saisir si son créditeur est Northern Rock que si c'est une autre banque.” (id°)! Des intérêts énormes sont en jeu ce qui entraîne des turbulences de la dite morale, qui à leur tour provoquent un manque de savoir vivre, une absence de fair-play; ceux de la City se mettent en chasse comme des chiens de meutes et ils vous diront, peut-être, que ne pas avoir la reconnaissance du ventre est, après tout, une autre forme d’élégance qui évite d’humilier le quidam mais élégance à laquelle le quidam mal dégrossi n’a pas accès. “Dans ce contexte, l'Etat qui, via l'ensemble de ses nationalisations (Northern Rock, Bradford & Bingley, RBS, HBOS, Lloyds TSB) contrôle désormais 45 % du marché des crédits immobiliers britanniques, doit pouvoir avoir les moyens d'agir. D'autant que M. Mandelson affirme que le gouvernement va aussi discuter avec les banques qui sont restées privées pour leur demander d'être plus accommodantes.

"Nous devons faire tout ce qui est en notre pouvoir pour que les gens restent chez eux, affirme à l'hebdomadaire dominical The Observer Yvette Cooper, ministre du Trésor. Ce que nous cherchons, c'est quelque chose qui implique toutes les banques. Parce que les saisies immobilières doivent être beaucoup moins nombreuses.” version anglaise du “faire-en-sorte-que” républicain. Tout est en leur pouvoir, mais tout le pouvoir est à la City, l’Etat ne s’appartient plus. 45% du marché du crédit sont mis en dépôt provisoirement dans les coffres forts de l’Etat qui reste sous haute surveillance de la Phynance et des Phynanchiens. Les saisies, recommande intraitable le ministre des phynances “doivent être beaucoup moins nombreuses” les banques privées “devront être plus accommodantes” on ressent bien la puissante détermination qui se cache derrière ces formules à l’emporte pièce...

Or, le même brouillard imprègne le territoire de la République sarkUbuesque. Pascal Bruckner se fait un devoir de vous préparer psychiquement et musculairement parlant, au maintien d’un capitalisme propre sur lui.

 Le retour en force de l'Etat n'est pas là pour tuer le marché, mais pour le sauver, ce qui fut toujours le cas dans l'histoire où c'est la force publique qui a créé le système marchand. C'est un certain capitalisme de caste qui s'estompe, entraînant dans sa chute malheur et chaos : il n'était qu'un féodalisme sans frein, masquant sa goinfrerie sous les alibis du risque et de la liberté d'entreprise. La main invisible est revenue au visage de ceux qui l'invoquaient comme une formidable claque.

Mais il existe de multiples formes de capitalisme et aucun modèle de remplacement : même les partis qui en Europe se veulent antilibéraux, trotskistes et altermondialistes n'ont rien à proposer sinon des réformes ponctuelles appuyées sur un fort ressentiment social et la quête de boucs émissaires. Si alternative il y a, c'est à l'intérieur de l'économie de marché et non en dehors.” (Le Monde 15/10/08) raide et péremptoire, l’imagination aux créneaux, il y invente le “capitalisme de caste” donc la lutte des castes, elle implique que ces questions soient du ressort des initiés et d’eux seuls; petit personnel du Sarkoland, de loin et sans faire de bruit, vous êtes tolérés dans la contemplation de ces combats de Titans têtes à claque. Néanmoins, attention les colosses, il existe aussi des pieds invisibles que cela démange...

Pour compliquer, tout en voulant donner l’impression que lui aura compris les ressorts secrets de la débandade, il nomme “féodalisme” - et non “féodalités” - le libéralisme sans freins, doté d’une fringale sans bornes et d’un cynisme de bon aloi, ce qui obscurcit un peu plus la qualité des analyses du Bruckner de service mais lui donne un air d’importance dans le rayon des chefs de gondoles capables d’innover.

Et puis il se laisse aller, se lâche vers des terres qu’il ne connaît que par ouï dire, des chemins incertains où ses connaissances flageolent, où les lieux communs s’entrelacent et lui interdisent d’avancer. Les antilibéraux n’auraient “rien à proposer sinon des réformes ponctuelles”, tandis que Bruckner et les chiens sont à même d’aboyer les louanges, quoi qu’il arrive, de ce qui se fait de mieux en matière de conservatisme innovant. Ces “réformes” de petite envergures ne sont pas décrites, elles flottent dans le sous-entendu car il ne s’agirait pas de gens sérieux insinue-t-il, mais d’opportunistes cherchant à tirer profit d’un “fort ressentiment” populaire, qui se laisseraient porter par la vague du mécontentement pour en faire leurs choux gras...

En ce qui concerne les trotskystes, il est bien évidents que leur nom figure ici à seule fin de ne rien oublier qui puisse faire peur ou simplement effaroucher le bourgeois. Bruckner est sur ce point, plus encore que sur d’autres, d’une ignorance qui s’inscrit exactement dans le cadre limité de ses fonctions de coupe-jarrets.

 

Mais je retourne au Royaume Uni, ses Gordon Brown, ses bobbys et ses gentlemen sans oublier la Reine Elisabeth, le Consort, ses chômeurs qui reviennent en force, ses faillites et ses banquiers. Ses “barons” aussi,qui manquent souvent de noblesse. Oyez ce qu’il advint d’un nommé Peter Mandelson, ancien ministre sous Tony Blair, inscrit au parti Travailliste, pour l’heure commissaire européen au commerce.

Le Monde (23/10/2008) rapporte: L'ancien ministre travailliste de Tony Blair, qui aime à côtoyer la haute société, fréquente le banquier depuis dix ans. Pas loin, sur l'eau turquoise, mouille le Queen K, le luxueux yacht du milliardaire russe Oleg Deripaska, qui a fait fortune dans l'aluminium.” ce travailliste de même facture que nos socialistes, s’en va donc bambocher sur le yacht d’un honnête citoyen russe qui bosse dans l’aluminium. Travailler l’alu est un métier à haut risque, tous les métallurgistes le confirment. Un travailliste se doit donc d’être à leurs côtés. Bon, lui, Oleg, y a fait fortune, à quel prix on ne sait: combien y ont perdu leur vie? Leur honneur? Leur conscience? (Éclats de rires sur le pont) mais Mandelson, Peter, est justement le type qui, en tant que commissaire européen au commerce, a allégé les taxes sur les importations de l’aluminium en Europe. Bien entendu ce n’est pas une coïncidence, ni un heureux hasard, c’est une aide aux travailleurs de la métallurgie destinée d’ailleurs à rester dans le secret des dieux. Seulement voilà tout ceci a suinté, les bunkers se fissurent on ne peut plus vivre caché parce que partout il y a de nouveaux riches qui ne connaissent pas les règles et les usages en vigueur dans le monde de la haute finance et des basses œuvres où, comme le rappelle M. Rothschild - branche anglaise - tout le monde doit se rappeler le bon vieil adage selon lequel les événements d’ordre privé doivent le rester”.

Mais Bruckner, tout de même, quelle conscience: “Les démocraties sont dépositaires d'un trésor périssable et fragile : les droits humains et le respect des principes. Elles sont responsables de la perpétuation de la démocratie elle-même. C'est pourquoi elles doivent s'unir, affirmer leurs ambitions, approfondir leurs idéaux, la raison, l'éducation, la tolérance, la solidarité avec les plus démunis.”, cela me fait penser à L’Afrique, aux déclarations fracassantes de Mitterand des années 90, aux grandes envolées sur la démocratie obligatoire pour les dirigeants africains s’ils tenaient à recevoir de l’aide...

Je voudrais revoir cela de plus près une fois prochaine, car l’Afrique, encore elle, toujours elle, n’a pas fini de nous gratter la conscience et l’inconscient.

 

Dans notre monde de démocratie répandue, expansée, aux trois quarts minée par la corruption, par le règne du conciliabule dans les souterrains du pouvoir, il se trouve des moments de joie pure, comme celui d’un machisme doré sur tranche, vénéré car “hors du commun”, une défécation dans la soie et l’opulence voyez ceci: “Sergueï Rodinov offre sa femme à l’objectif de Bettina Rheims” * qui saute sur l’occasion parce que Sergueï - un autre riche commanditaire russe qui n’est pas dans l’aluminium mais dans la banque, la presse, l’énergie consommable et déployée pour offrir sa femme - Sergueï “voulait ce que je voulais”, c’est Bettina Rheims qui le dit et elle ajoute extatique, “Ce n’était plus une commande mais un acte artistique”.  Elle fut inspirée par un érotisme distingué marqué de cette touche perverse qui agrémente ce genre de cuisine. Que disait l’offerte? Comment s’en est-elle sortie? Fastoche: un vieux truc, une pirouette de vieux clown penseur: j’étais double, “deux personnes en moi. Il y a Olga dans la vie et Olga dans le travail” Madame et ses domestiques dans la vie et Olga offerte pour le “travail”. De quoi se plaindre?

    Pour finir dans la barque nonchalante de mes élucubrations, j’aurais envie de poser une question brûlante: depuis les jeux olympiques en quoi la Chine aurait-elle changé? Qui, quelle société d’audit pourrait faire un bilan sérieux des progrès “des droits de l’homme” dans l’Empire sanguinolent? Merci d’avance.

Robert

* C’était dans “Le Monde Culture et vous”, en première page de cette rubrique;  16 octobre 2008


Par Jean-Claude Grosse - Publié dans : R.P.
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Samedi 18 octobre 2008 6 18 /10 /Oct /2008 15:18
Portrait du trader (tentative)

    Ce sont des jeunes gens bien sous tous rapports. Ils semblent assez vivants, avoir un sens certain des plaisirs de la vie, mais il leur manque quelque chose d’essentiel : leur vision de la vie est étroite et ils vivent cette étroitesse comme l’espace le plus vaste possible. Ils ne s’inquiètent que de cela, leur but est un bonheur parmi les choses. D’où leur aspect lisse, un peu froid, un peu bête de paroi de frigidaire ou d’automobile.
Pourtant, dès le matin, ils mettent toute leur intelligencer à travailler dur sur des écrans. Ils suivent des courbes de cotation comme un chirurgien un réseau organique. Ils opèrent, ils prennent des risques en leur nom et pour le compte d’autrui, mais, s’ils sauvent une vie, c’est d’abord la leur. Ils vivent dans un monde qui semble converger vers leur petite personne et cela leur semble naturel, car à quoi bon vivre si ce n’est pour s’accroître et vite. C’est un monde offert au plus malin, au plus chanceux. A leurs yeux, cela revient presque au même.
Ils sont adeptes d’un monde du mérite et de la sanction instantanés. Ils ne voient pas à quoi d’autre pourrait servir l’intelligence, pas plus qu’ils n’imaginent la possibilité d’un monde pour l’essentiel irréductible à un écran et incotable. Même leur famille et leurs loisirs doivent manquer de substance. Le bonheur qu’ils visent en est donc un parmi de drôles de choses, plutôt fantomatiques. C’est pourquoi, s’ils sont jeunes et semblent assez vivants, c’est à travers un esprit qui a un goût de mort. Leur spontanéité est douteuse, leur passion de l’instant répète un manque de vie. Leur égocentrisme se nourrit d’un marché tellement anonyme qu’on sent dans leurs visages, leurs gestes, leurs rires et leurs raisonnements un certain vide mâché et remâché qui a fini par être leur identité abstraite propre d’étrangers à la terre et à ses habitants.
Mais qu’on se rassure, l’anonymat régnant sait reproduire des noms et des corps propres. Ces jeunes gens sont vifs, parfois un rien voyous. Quand tout semble devoir leur réussir, ils ont l’impertinence d’une jeunesse qui veut tout tout de suite et c’est eux qui contribuent à rendre étrangers la terre et ses habitants, tout en les réinstallant à leur façon, à travers leurs écrans, entre palaces et voiliers.
L’étranger, c’est alors aussi celui qui essaie de les voir, car s’il y a une chose qu’ils n’admettraient pas ce serait d’être vus et d’être conduits à se voir au plus près de leur nudité, de leur pouvoir d’annulation et de leur nullité relative mais réelle : leur culte fondamentalement aveugle du rien de l’argent pour l’argent.

G. L., octobre 2008


Capital, création, valeur, démocratie


Il est couramment affirmé comme une évidence que la libre entreprise est seule créatrice de valeur et qu’elle est seule garante de la liberté de tous. Mais à quoi une telle prétendue évidence conduit-elle ?
Aujourd’hui, la première assertion présente surtout le capital comme seul créateur de valeur. Le travail en tant que tel n’y est pas pour grand-chose. S’il y est pour quelque chose, c’est toujours en tant que capital investi dans la création de postes de travail.
Même le travail de l’entrepreneur est secondaire par rapport au capital de son entreprise. Que celui-ci lui appartienne plus ou moins n’entre pas en ligne de compte. Comme les actionnaires, il n’est lui-même qu’une des nombreuses personnifications temporaires du capital, seul créateur de valeur.
Que dire alors de tous les « improductifs » : de ceux qui ne travaillent pas et de tous ceux qui travaillent sans que soit reconnue leur participation à la constitution du capital ? Il est logique que, si le capital est seul créateur de valeur, il soit le mieux à même de distinguer entre ceux qui le rentabilisent et ceux qui le stérilisent. De la même façon, il distingue très nettement ceux qui le rentabilisent le plus et aussi ceux qui le stérilisent le plus. Une cohorte de serviteurs intéressés s’en chargent pour lui.
Il y a déjà tricherie intellectuelle à parler de libre entreprise quand il s’agit surtout de libre capital. La première connote une économie dite réelle qui rassure les gens, parce que le travail à la sueur de son front, le mérite, semblent y avoir encore un sens humainement compréhensible, y compris pour l’entrepreneur. Même la prise de risque de celui-ci semble demeurer palpable.
Mais, comme on le constate, si le capital est donné comme seul créateur de valeur, c’est pour l’essentiel comme capital financier (et seul des naïfs peuvent croire que la crise actuelle y changera radicalement quelque chose). Dans une telle économie dite virtuelle, la valeur que crée ou que détruit le capital est-elle réelle ou virtuelle ?
La seconde assertion lie indissolublement le libre capital à la démocratie. Pourtant, ne devrait-on pas au moins s’étonner de ce que l’unique créateur de valeur, à l’en croire, puisse garantir la liberté de tous ? En quoi le capital, dont logiquement la préoccupation majeure doit être la liberté de créer librement de la valeur, peut-il être non moins intéressé à sauvegarder, voire à vivifier, celle de la masse considérable des improductifs ?
S’agit-il de rendre ceux-ci productifs en les mettant à un travail rentable aux yeux du capital, en les transformant en consommateurs solvables ou en petits actionnaires, voire en les invitant tous à créer leur entreprise ? Or, on voit très mal aujourd’hui comment la prééminence du capital financier mondialisé pourrait assurer à chacun ou presque un travail suffisamment rémunéré, ne serait-ce que pour peser comme consommateur ou petit actionnaire, sans parler de l’absurde utopie d’un monde où il n’y aurait plus que des entrepreneurs. Même dans l’hypothèse où ce serait possible, on voit bien par contre la nature de la liberté qui est alors garantie pour tous : une liberté aux conditions de celle du capital. Non pas une liberté d’expression, de réunion, etc., tout court, mais bel et bien conditionnée par la liberté d’expression, de concentration, etc., du capital.
On rétorquera sans doute que, même si cela n’a rien d’idéal, il n’est pas d’autre démocratie envisageable et qu’attenter à la liberté du capital d’ordonner (si l’on ose dire) le monde selon ses intérêts, c’est immédiatement prendre le chemin de la dictature.
Au-delà de l’incroyable prétention que cela implique de réduire définitivement l’histoire (la puissance créatrice de l’humanité) à cette pauvre alternative, il demeure qu’il y a quelque chose de profondément illogique dans la double évidence du capital comme seul créateur de valeur et comme seul garant de la liberté de tous.
S’il n’y a aucune valeur en dehors de celle créée par le capital et tout ce qui le sert indirectement, si la notion à l’origine religieuse de création, toujours plus ou moins ex nihilo, lui est exclusivement réservée, on ne voit pas du tout comment tous les hommes stériles et sans valeur ou tous ceux participant très secondairement à la circulation du capital pourraient se voir garantie par lui une liberté substantielle.
Le contenu de la liberté concédée, ce ne peut être avant tout que celle de servir le capital le mieux possible, ce qui aux yeux de celui-ci ne revient pas pour la plupart des gens à participer significativement à la création de valeur, ou du moins celle de ne pas gêner sérieusement sa libre circulation.
Autrement dit, on nous donne comme une évidence que la seule démocratie possible est celle où la liberté du capîtal mondialisé, quitte à la réguler quelque peu quand cela est nécessaire, oriente puissamment et circonscrit étroitement la liberté de tous. On nous suggère même qu’il y a en cela une générosité indéniable de sa part, car, si l’on songe à certains pays, la garantie pour tous des libertés formelles et de ce qu’elles ont encore comme contenu plus ou moins réel paraît presque un luxe : c’est quelque chose d’octroyé à une population dont l’utilité humaine s’impose d’autant moins clairement que la création de valeur par le capital semble exclusive et passer de moins en moins par le monde concret des hommes.
Il arrivera peut-être un jour où l’avantage idéologique de la démocratie formelle, même là où elle paraît le mieux enracinée, sera jugé trop coûteux par le capital.
Reste que, dès aujourd’hui, ce qui se profile nettement, c’est un monde où coexistent un capital de plus en plus « magique » et, à ses yeux pour autant qu’il en ait, une masse énorme d’improductifs et de sous-productifs, toujours trop payés d’argent et de droits même quand ils ne le sont presque pas. Le premier croit de plus en plus créer ex nihilo : il croit de plus en plus ne devoir qu’à lui de s’accroître ou de se perdre. Et il est logiquement conduit à considérer la seconde comme presque surnuméraire : sa prétendue création ex nihilo annihile déjà largement, en le virtualisant, le monde réel des hommes. On peut se demander s’il n’ira pas plus loin dans l’annihilation.
Ce qui est profondément irrationnel, c’est de réduire la création de valeurs par les hommes à la prétendue création de valeur par le seul capital : comme si le travail n’y était pour rien et que le mot « valeur » ne pouvait prendre pour l’essentiel qu’un sens économique. Et c’est aussi de réduire la démocratie à être la création presque exclusive de ce même capital : comme si, naturellement, le marché commandait au pouvoir du peuple.
La réalité, c’est que cela ne peut fonctionner que par la mise au pas de celui-ci, qu’il travaille ou ne travaille pas : mieux par sa transformation intime en « peuple » du capital.
Ce qui est criminel dans l’hégémonie écrasante de ce dernier, au-delà de la surexploitation des hommes et du monde, c’est que tout est fait pour extirper la possibilité historique d’une coexistence réellement plus démocratique et féconde entre tous les hommes. En cela, si les mots ont un sens, on attente bel et bien à leur liberté.
Ce pourquoi l’assurance morale dans la répression de ceux qui nous gouvernent actuellement, qu’elle soit feinte ou sincère et même quand elle s’adresse aux pires voyous, doit être ramenée à sa juste mesure d’immoralité objective. Ces gens-là ont choisi leur camp et celui-ci fleure tout sauf la justice.
Le piètre état des forces anticapitalistes ne leur donnent en rien raison, sauf aux yeux des esprits faibles.
Car être « de gauche » aujourd’hui, c’est au moins penser que la création des valeurs relève réellement et potentiellement de tous et qu’une démocratie véritable devrait favoriser celle-ci en ce sens, en s’opposant fermement à sa confiscation par un petit nombre de chiens plus ou moins fous.

G. L., octobre 2008 


A nous de voir

Une attention biaise sur ce qui se passe, et notamment se dit, peut nous éclairer, à condition d’éviter la surinterprétation. Certaines associations, tout osées qu’elles paraissent, ne sont pas seulement arbitraires. Si tout se tient bien plus qu’on ne croit, il y a des rapports réels entre des plans en apparence très éloignées, et ces rapports, plus qu’ils ne se donnent à constater, sont d’abord à deviner.
Hier, j’ai entendu ceci à la télévision : en valeur, le rapport entre l’économie réelle et l’économie spéculative est à peu près de un à cinquante. C’était suivi de ce commentaire : la crise s’explique par le dégonflement brutal du signe qui se rapproche de sa valeur réelle.
Quelle que soit le degré de pertinence strictement économique de cette remarque, discutable au moins en ce qu’elle s’appuie sur une distinction trop absolue entre économie réelle et économie spéculative, je suis immédiatement frappé par cette mention particulière du signe relativement à sa valeur.
Bien sûr, par signe il faut entendre ici monnaies, titres, etc., mais l’allusion à un langage, en un sens élargi (sémiologique) n’en demeure pas moins, d’autant plus que le mot « valeur » a aussi un sens en linguistique (« Dans la langue, chaque terme a sa valeur par son opposition avec tous les autres termes » Saussure).
Même si cela dépasse mes connaissances et que la surinterprétation guette, je sens que, dans ce contexte, la mention du signe et de sa valeur peut donner à penser non arbitrairement que dans l’économie il y va encore du langage, et que dans le langage il y va déjà de l’économie.
 Qu’en dire à ma façon ? Il existe aussi une « spéculation » sur les mots, dans les médias et en littérature. Cela aboutit plus d’une fois à une sorte d’inflation paradoxale : le gonflement de certains mots, mais aussi expressions, styles, voire genres, leur fait gagner plus de valeur, en termes monétaires, qu’il ne leur en fait perdre, en termes de signification. Il peut arriver que ces bulles crèvent. Peut-on dire alors que les signes rejoignent brutalement leur valeur réelle ?
Mais que signifie, à propos des mots, l’expression « valeur réelle », si l’on suit la citation de Saussure qui fait abstraction du monde au bénéfice du système de la langue ? Ce qui est réel semble renvoyer à ce qui aurait la solidité d’une chose existant à l’extérieur de nous. Et, quand on parle d’économie réelle, c’est ce qu’on veut dire : il s’agit de l’économie gagée sur les biens de production, les hommes qui travaillent, etc.
L’économie spéculative développe en quelque sorte l’échange pour l’échange, abstraction faite de la production. Elle se différencie en cela du meilleur de l’« art pour l’art », quand il se proccupe de la sienne. Elle crée une course au profit géant (et, significativement, à l’amortissement du risque) qui finit par mettre au bord de la catastrophe la production réelle : c’est-à-dire les choses, les hommes, mais d’abord les rapports de production.
En même temps revient souvents l’expression de « crise systémique ». Elle renvoie à une vision de l’économie, comme système enveloppant aussi bien l’économie réelle que l’économie spéculative. Comme dans la langue selon Saussure, les rapports d’opposition de termes à termes l’emportent alors de très loin sur toute référence à un monde réel, dans la définition de la valeur.
Cette vision nous conduit à nous redemander ce que « réalité » (valeur réelle, etc.) peut signifier aujourd’hui. Dans tous les domaines, le réel, plutôt que la réalité, est de moins en moins un donné commun directement constatable et de plus en plus un objet, potentiellement commun, de recherche indirecte.
Cela tient à ce qu’à notre époque ce qui est donné à vivre immédiatement est largement devenu une abstraction apparemment concrète.
Comme le pointe Zizek, la question majeure aujourd’hui, au contraire de l’époque de Marx, n’est plus de sauvegarder ce qui reste réel contre les offensives de l’abstraction économique, etc. (celle qui finit par abstraire les hommes d’eux-mêmes), mais de se redemander ce qui peut être découvert ou produit de réel à travers le brouillard dominant de cette abstraction. Cela implique d’abord de se redemander ce qui peut être réel pour nous.
La question n’est donc pas, en économie ou ailleurs, de simplement se référer à une valeur réelle, comme si le sens de cette expression allait de soi, mais, bien plutôt, de se donner les moyens de chercher ce qui, pour l’humanité, peut devenir plus valablement réel comme monde (et pas seulement comme système) que ce qu’on lui fait vivre à haute dose aujourd’hui.
L’économie spéculative fonctionne comme un langage qui, ne renvoyant plus qu’à lui-même, prolifère en perdant son sens. Les sommes en jeu, comme le jeu lui-même, ne signifient plus grand-chose de réel pour les intéressés eux-mêmes. La perte de réalité ne concerne pas seulement ceux qui subissent le poids de leurs opérations, elle est générale. 
Le problème, c’est qu’il n’y a pas de monde réel tout fait à leur opposer, mais seulement une recherche collective et individuel du réel. Et encore faudrait-il réfléchir aux conditions de cette recherche : elle non plus ne va pas de soi.
En littérature ou au théâtre, travailler son art pour lui-même peut prendre un sens majeur. Mais, même si on joue à faire abstraction du monde, cela ne signifie pas qu’on le nie ou le dissout réellement. Plus ou moins commune, la réalité demeure, derrière et devant, en appui lointain.
Par contre, l’économie « libre », comme système totalisant, non seulement nie des pans entiers de réalité, mais dissout le réel jusqu’à faire douter de sa possibilité. Ou, ce qui revient au même, elle impose son irréalité comme la seule réalité possible.
A nous de voir. 

G. L., octobre 2008


Par Jean-Claude Grosse - Publié dans : G.L.
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Dimanche 12 octobre 2008 7 12 /10 /Oct /2008 11:47
Journal étrange III/Noms
de Marcel Conche
aux PUF



Ce 3° tome du Journal de Marcel Conche mérite comme les 2 précédents de trouver de nombreux lecteurs. Les sujets abordés par Marcel Conche sont variés : on est émerveillé d’être en compagnie de quelqu’un qui partage véritablement ses analyses, jugements, connaissances, émotions, interrogations. On passe du pire (pour l’essentiel, le nazisme et ses horreurs mais aussi le goulag) au meilleur (ce qu’apporte une présence féminine, la contemplation d’un paysage, d’un arc-en-ciel, d’une aquarelle), de la cruauté à la bonté. On apprend à reconnaître l’unité des contraires au travail, à accepter la fugitivité, l’évanouissement de toute chose, à savourer sans mots, avec mots aussi, de beaux moments, de belles âmes, à regarder avec lucidité l’expression du mal absolu, celui dont sont victimes les enfants. On apprécie le pouvoir argumentatif de Marcel Conche, ses jugements tranchants et tranchés, sa débonnarité conjointe à la fermeté. On apprécie sa puissance poétique moins pour créer que pour rendre compte de la poésie de la réalité, pour faire sentir le pouvoir créateur de la Nature. On apprécie son pouvoir narratif : raconter des histoires, des épisodes, rendre vivant un moment, un être de papier, un prénom. Fleurissent les prénoms de femmes, une bonne quinzaine, des portraits et des rencontres. On apprécie la sincérité de l’homme qui avoue sans honte les expériences qu’il n’a pu faire, le baiser en particulier, l’attente qu’il en a, tant d’années après. On est ému par cette quête très épurée qui met la sexualité à sa place, au 2° plan, qui vise à une communion de nature spirituelle (mais aussi sensuelle) et la trouve auprès d’Émilie. Les essais sur des philosophes comme Leibniz, Heidegger, Épicure, Pyrrhon, Kant, Sartre…, sur des sujets comme la beauté, le mal absolu sont éclairants, éclairant le philosophe invité mais aussi Marcel Conche, éclairant le sujet.
Voilà 81 chapitres en 430 pages qui se lisent dans la continuité ou le désordre. Pour ma part, j’y ai pris un vif plaisir. Par exemple au chapitre 78 : Elle, qu’on comparera à l’interview de Jacques-Alain Miller sur l’amour, dans Psychologies magazine d’octobre 2008. Ou au dialogue avec Kant, chapitre 12.
Jean-Claude Grosse, 11 octobre 2008

Mercredi 12 novembre 2008 à partir de 19 H, café-philo consacré à Marcel Conche, aux Chantiers de la Lune à La Seyne-sur-mer, avec Les 4 Saisons d'ailleurs et JCG
Samedi 15 novembre 2008, à partir de 14 H, pause-philo consacrée à Marcel Conche, à la médiathèque d'Hyères, avec Les 4 Saisons d'ailleurs et JCG

Entretien

paru dans Philomag N° 1

Marcel Conche par Jean Leyssenne

Marcel Conche :

« La mort ne peut plus m'enlever ma vie »

Marcel Conche, à l'occasion de la parution de son Journal étrange, nous a reçus chez lui, dans l'Ain. Il revient sur ses origines ­paysannes, son athéisme, sa conception de la nature, de la morale et sa vision de la mort. « A sauts et à gambades », comme le disait son maître Montaigne, se dessine une sagesse libre, loin de tout dogmatisme, ouverte sur l'être, disponible à l'autre.


Propos recueillis par Juliette Cerf

 

Philosophie Magazine : Votre philosophie, athée, découle en partie d'une réflexion sur la souffrance des enfants comme « mal absolu ». Dans Orientation philosophique, vous écrivez : « La souffrance des enfants devrait suffire à confondre les avocats de Dieu. » Pourriez-vous développer cette idée ?

Marcel Conche : Philosopher par soi-même, cela veut dire être initialement bouleversé par une expérience fondamentale. Schopenhauer a dit que toute philosophie n'était que le développement d'une unique pensée. Bergson a repris cette idée. En ce qui me concerne, l'expérience initiale à partir de laquelle s'est formée ma philosophie fut liée à la prise de conscience de la souffrance de l'enfant à Auschwitz ou à Hiroshima comme mal absolu, c'est-à-dire comme ne pouvant être justifié en aucun point de vue. L'article véhément que vous citez est initialement paru dans la Revue de l'enseignement philosophique en 1958 ; je l'écrirais autrement aujourd'hui. Dans le numéro suivant, Albert Sandoz publiait une réponse où il reprochait au comité de rédaction d'avoir laissé passer sans aucune réserve un tel article. Albert Sandoz eût dû voir dans mon article une invite à purifier sa conviction chrétienne de toutes les scories qu'a produites chez les théologiens et les philosophes théologiens la rationalisation de la parole. Mais Sandoz philosophe pouvait difficilement­comprendre qu'il devait, en tant que croyant, renoncer à la réflexion. Si j'ai souvent dit que la notion de Dieu n'est pas une notion philosophique, c'est pour que mon argument à partir de la souffrance des enfants n'ait pas de portée contre la religion comme forme de vie. Je m'en prends aux philosophes théologiens, aux justificateurs de Dieu, non à ceux qui croient à la révélation.

La philosophie, absolument coupée de la théologie, ne peut prétendre, selon vous, à se constituer comme ­science... Quelle est-elle alors ?

M. C. : Moi qui avais été élevé dans le christianisme (sans avoir été croyant, mais seulement superstitieux), j'ai rejeté très tôt l'explication théologique du monde. Je me suis tourné vers la philosophie dès mon adolescence, sans avoir subi une influence culturelle quelconque. J'ai été élevé dans un milieu paysan où cette discipline était totalement ignorée. Le questionnement philosophique est né en moi par l'essor spontané de ma raison. La philosophie, c'est l'oeuvre de la raison humaine et elle ne peut pas rencontrer Dieu. C'est pourquoi la vraie philosophie est grecque. La spiritualité sans Dieu. Les philosophes de l'époque moderne – Descartes, Kant, Hegel – sont des chrétiens qui utilisent la raison pour retrouver une foi pré-donnée. Je ne les considère pas comme des philosophes authentiques. Ce sont de grands penseurs par leur influence. Mais le vrai philosophe de l'époque moderne, c'est Montaigne. Il a écrit son oeuvre dans une grande indépendance à l'égard des ­croyances collectives, notamment à l'égard de la croyance monothéiste qui imbibait la société. Descartes, Kant, Hegel n'ont pas compris ce qu'est la philosophie comme métaphysique. Pour eux, elle doit prendre la forme de la science. C'est une erreur fondamentale car la philosophie comme métaphysique, c'est-à-dire comme tentative de trouver la vérité au sujet du tout de la réalité, ne peut pas être de la même nature qu'une science. Elle est de la nature d'un essai, non d'une possession : il y a plusieurs métaphysiques possibles, parce qu'on ne peut trancher quant à ce qui est la vérité au sujet de la façon de concevoir la totalité du réel. La métaphysique n'est donc pas affaire de démonstration, mais de méditation. Quand vous élaborez vous-même une métaphysique, les autres vous semblent être des possibilités abstraites, théoriques, que vous ne pouvez pas vivre. Nos affirmations métaphysiques expriment non des opinions, mais des convictions vécues. Les opinions sont changeantes… Par exemple, mes jugements au sujet des hommes politiques peuvent changer. Je n'aurais jamais imaginé que Ségolène Royal, prétendument socialiste, ferait l'éloge de Tony Blair, qui s'est rendu coupable d'une guerre d'agression en Irak.

Sceptique, vous vous méfiez des systèmes, des dogmes, des philosophies constituées. Votre philosophie n'a cessé d'évoluer et de trouver sa cohérence en évoluant…

 M. C. : Pendant longtemps, j'ai été très sensible au caractère transitoire de toute chose, au caractère évanouissant des êtres finis. J'ai alors donné une interprétation nouvelle du pyrrhonisme. Le scepticisme de Pyrrhon consiste à dire que si nous ne pouvons ­connaître le fond des choses, nous pouvons être certains de la façon dont elles nous apparaissent. Nous ne pouvons dire que le miel « est », mais seulement qu'il nous « semble » doux. Cette opposition entre l'être et l'apparence, qui est l'opposition fondamentale de la métaphysique, notamment de celle d'Aristote, j'ai montré qu'elle était abolie chez Pyrrhon. En définitive, il n'y a plus d'être, intuition que l'on retrouve chez Montaigne : « Pourquoy prenons-nous titre d'estre, de cet instant qui n'est qu'une eloise [un éclair] dans le cours infini d'une nuict ­eternelle ? » A ce moment-là, je n'étais pas arrivé à la distinction que je fais dans Présence de la nature entre temps immense et temps rétréci. Nous pensons dans un temps rétréci. Nous ne pensons pas que ce temps présent n'est rien du tout dans le temps immense de la nature. Quand nous nous voyons les uns les autres, nous ne nous pensons pas comme des ­mortels, des êtres éphémères qui vont bientôt s'évanouir. Au début, j'ai soutenu une sorte de nihilisme ontologique. C'est à cette époque que j'ai commenté Héraclite : « Tu ne peux entrer deux fois dans le même fleuve », « Tout ­s'écoule », etc. Mais en définitive, il m'est apparu que le « tout s'écoule » est éternel, que le devenir est éternel. Donc la nature est éternelle : c'est ce qu'avait dit Parménide.

Tout s'écoule oui, il y a ceci et après, il y a cela, mais il y a toujours le « il y a ». Vous êtes naturaliste et non matérialiste. Comment ­comprendre cette différence ?

M. C. : L'absolu pour moi, c'est la nature. La notion de matière me paraît insuffisante. Elle a d'ailleurs été élaborée par les idéalistes et c'est hors de l'idéalisme que je trouve ma voie. Il est très difficile de penser la créativité de la matière. Or Epicure a bien montré qu'il fallait qu'il y ait une génialité de la nature sans laquelle elle n'aurait rien créé. Le jaune du forsythia n'était pas présent dans le terreau. Ce jaune, cette qualité, a surgi. Si, dans les faits, il n'y avait rien de plus que la cause, la nature serait d'une absolue monotonie. La causalité n'est pas une simple répétition, c'est une innovation. Ainsi, Epicure a imaginé cette espèce d'espièglerie de l'atome. J'ai découvert la nature comme physis (totalité) avec Anaximandre, le premier philosophe de la nature la pensant comme infini (apeiron), comme étant l'origine de toute chose, douée d'une capacité de créativité indéfinie. La nature est à comprendre non comme enchaînement ou concaténation de causes, mais comme improvisation ; elle est poète. Créatrice, elle doit être pensée poétiquement – ce qu'a très bien vu Bergson, le philosophe moderne le plus en phase avec les philosophes naturalistes d'avant Socrate. L'homme est une production de la nature et la nature se dépasse elle-même dans l'homme. En donnant des aperçus sur la nature qui se complètent, les présocratiques sont tout à fait différents des philosophes de l'époque moderne qui, eux, construisent des systèmes qui s'annulent. Parménide nous révèle l'être éternel, Héraclite, le devenir éternel, Empédocle, les cycles éternels. Il y a une complémentarité entre eux. De la même façon, les poètes se complètent. La physis grecque ne s'oppose pas à autre chose qu'elle-même, alors qu'au sens moderne la nature s'oppose à l'histoire, à l'esprit, à la culture, à la liberté. La physis est omni-englobante.

Là-dessus, je suis en accord avec Spinoza. La nature tient une place essentielle dans votre philosophie. Vos origines rurales ont-elles influencé son élaboration ?

M. C. : Oui, bien entendu, car durant toute mon enfance et mon adolescence, j'ai travaillé comme paysan. Mais ce rapport à la nature, dans mon cas foncier, constitutif, je l'avais oublié sous l'influence de la philosophie universitaire. J'étais destiné à être instituteur. Au lycée de Tulle, j'ai fait la connaissance de ma professeure de lettres qui m'a aidé à apprendre le latin et le grec, et que, plus tard, j'ai épousée. Inscrit à la Sorbonne, j'ai ensuite passé l'agrégation. Là, je me retrouve dans un élément d'intellectualité abstraite où la nature est totalement oubliée. Je me suis ressaisi grâce à Montaigne, et j'ai repris contact avec le fond substantiel de mon être qui est lié à la nature, à une ouverture sur l'être. Cette présence de la nature rend la saisie du monde immédiate. Elle frappe d'inanité les notions de « sujet », de « représentation ».

La question de l'existence du monde extérieur est un faux problème. Voilà pourquoi je me situe bien plus du côté du Dasein heideggerien que du Cogito cartésien. Vous avez expliqué qu'il y avait plusieurs métaphysiques alors qu'il n'y a qu'une morale…

M. C. : Oui, la morale est un absolu. Certains philosophes ne distinguent pas la morale de l'éthique. Elles sont à distinguer radicalement. En venant chez moi, mettons que vous avez vu un blessé sur le bord de la route, c'est un impératif inconditionnel de vous arrêter. Si un peu plus loin, sur la route, quelqu'un vous invite à un spectacle, vous pouvez décider d'y aller ou non. Cela n'a rien d'obligatoire. La recherche du bonheur n'est pas un impératif inconditionnel. Il y a une éthique du pouvoir, du bonheur, du plaisir. Achille cherche la gloire et pose une éthique de la gloire. On choisit d'organiser sa vie en fonction de ce qui nous intéresse. Mais vous n'avez pas le droit de l'organiser d'une manière qui impliquerait le non-respect de la personne des autres. La morale limite donc le domaine dans lequel vous pouvez développer votre éthique. La morale, c'est une sorte de minimum, mais certaines morales abolissent l'éthique. C'est le cas de la morale chrétienne, dont la logique est d'aimer l'ennemi. La logique, c'est la sainteté de Mère Teresa, selon laquelle vous devez vous consacrer à autrui.

C'est un au-delà de ce que la morale rigoureusement exige. Elle n'exige pas que vous aimiez votre ennemi, mais que vous le respectiez en tant qu'être humain. Vous êtes un fervent pacifiste. Ce pacifisme relève-t-il d'une éthique personnelle ou de la morale ?

M. C. : Je ne participe à aucune guerre, quelle qu'elle soit. Je ne tombe pas dans le piège consistant à penser qu'il y aurait des guerres justes. Les enfants ne pouvant comprendre la différence existant entre des bombes justes et des bombes injustes, j'abolis cette différence. Pourtant, que se passe-t-il si l'ennemi est à nos ­frontières ? Là, je n'ai plus le droit de développer une propagande pacifiste, car elle est universelle. Lorsque l'ennemi est là, le pacifisme est en contradiction avec lui-même, puisqu'il perd son sens universel en favorisant l'ennemi. Mais moi, personnellement, je reste pacifiste. Ma position ­universalisable, mais ne pouvant être universalisée, reste abstraite, contradictoire. Fondamentalement, pour moi, le rôle de l'homme politique consiste à établir la paix, ce que de Gaulle a très bien compris. Vouloir réaliser la démocratie en l'exportant par la guerre, c'est criminel.

Votre rapport à l'histoire semble contradictoire. D'un côté, vous montrez que c'est la profonde instabilité du siècle qui a orienté votre philosophie. De l'autre, le philosophe doit, selon vous, faire abstraction de son temps. La vraie vie serait-elle anhistorique ?

M. C. : Sur ce point, il me semble qu'il faut distinguer l'action et l'activité. Le philosophe n'a pas à être un homme d'action. Il n'a pas à agir, il a à penser. On ne peut faire les deux choses à la fois : on ne peut aller à Boulogne-Billancourt comme Sartre et formuler la ­vérité la plus juste. Dans le Tao Te king, cette différence est fondamentale, car si le philosophe ne s'engage pas dans l'action, cela n'empêche pas qu'il soit actif. Cette activité consiste en une spontanéité créatrice : lorsque j'étais enseignant, j'étais assujetti à une action, à un emploi du temps. Je ne le suis plus aujourd'hui. J'improvise mes journées. Comme si vivre, c'était poétiser... L'activité, elle, laisse davantage sa chance à la surprise, à l'imprévu. Si l'on considère que la vraie vie réside dans les événements sociaux, politiques, on se situe du côté de Hegel. Selon lui, la vraie vie consiste à nous réaliser, nous objectiver. On se réalise en étant quelqu'un dans la société. Si vous êtes poète, il vous faudra être édité sans quoi vous ne serez pas « réel ». Je prends le contre-pied de cette façon de voir. Je crois qu'il faut attacher une importance infinie aux nuances de nos relations avec les autres. La substantialité de la vie est faite des nuances de l'amitié, de l'amour. A mon âge, l'amour s'est purifié de la sexualité… Il y a plus ou moins de délicatesse chez les êtres. Tous n'ont pas cette intuition d'autrui. Ceux qui vous cataloguent trop rapidement, il faut s'en méfier. Mon athéisme, par exemple, ne me rend pas antichrétien. Ma femme était catholique. Le discernement de la personne est plus essentiel que toutes les croyances et opinions. Ce que l'on oublie parfois précisément dans cet affrontement entre la droite et la gauche. Il y a une fossilisation des personnalités. La vraie vie ne réside pas dans cette fixité.

Dans une très belle page de votre Journal étrange, vous confiez que si la mort survenait aujourd'hui elle ne serait plus privation de vie.

M. C. : Oui, les hommes vivent en moyenne jusqu'à 77 ans et les femmes jusqu'à 83 ans. J'ai aujourd'hui presque 84 ans, je suis déjà de six ans au-delà de la moyenne ! Si je mourais aujourd'hui, je ne perdrais rien. Si j'étais mort à 20 ans, j'aurais perdu presque soixante ans de vie. La mort ne peut plus m'enlever ma vie. Ma vie, je l'ai eue. Je n'appréhende pas le fait d'être mort. Epicure le dit très bien, la mort n'est rien. Il n'y a rien après la mort : je disparais, je m'évanouis, la vie s'arrête. Mais il faut distinguer la mort et le mourir, que j'appréhende. On ne sait jamais comment on va mourir, en dormant ou dans des souffrances atroces. Cela a beaucoup préoccupé Montaigne qui souhaitait mourir sans s'en apercevoir. Dans le cas où l'euthanasie soit une chose raisonnable (si j'avais perdu toutes mes capacités), pour moi, le véritable ami serait celui qui pourrait m'aider à mourir. Mais je n'ai aucun ami à qui je pourrais demander cela. Je n'ai donc pas d'ami parfait… Emile Cioran, que j'ai découvert il y a quelques jours seulement, raconte une scène se déroulant rue de l'Odéon, à Paris. Une femme de 94 ans lui confie qu'elle n'a pas peur de la mort, mais que ce qui l'ennuie le plus est l'idée de devoir quitter la rue de l'Odéon ! Cette rue, dit Cioran, ne présente pourtant aucun intérêt… Les gens n'ont pas peur de ce qui viendra après la mort. Ce qui fait peur, c'est de quitter la vie, ce à quoi l'on est le plus attaché.



Par Jean-Claude Grosse - Publié dans : J.C.G. - Communauté : La commune des philosophes
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mercredi 8 octobre 2008 3 08 /10 /Oct /2008 15:27
Jacques-Alain Miller:
 interview

à Psychologies Magazine
sur la question de l’amour.

Remarquablement éclairant.

 Jean-François Cottes

 
Interview de Jacques - Alain Miller

Psychologies Magazine, octobre 2008, n° 278
Propos recueillis par Hanna Waar

Psychologies : La psychanalyse enseigne-t-elle quelque chose sur l’amour ?


Jacques - Alain Miller : Beaucoup, car c’est une expérience dont le ressort est l’amour. Il s’agit de cet amour automatique, et le plus souvent inconscient, que l’analysant porte à l’analyste et qui s’appelle le transfert. C’est un amour factice, mais il est de la même étoffe que l’amour vrai. Il met au jour sa mécanique : l’amour s’adresse à celui dont vous pensez qu’il connaît votre vérité vraie. Mais l’amour permet d’imaginer que cette vérité sera aimable, agréable, alors qu’elle est en fait bien difficile à supporter.
 
P : Alors, c’est quoi aimer vraiment ?
 
J-A Miller : Aimer vraiment quelqu’un, c’est croire qu’en l’aimant, on accédera à une vérité sur soi. On aime celui ou celle qui recèle la réponse, ou une réponse, à notre question : « Qui suis-je ? »
 
P : Pourquoi certains savent-ils aimer et d’autres pas ?

J-A Miller : Certains savent provoquer l’amour chez l’autre, les serial lovers, si je puis dire, hommes et femmes. Ils savent sur quels boutons appuyer pour se faire aimer. Mais eux n’aiment pas nécessairement, ils jouent plutôt au chat et à la souris avec leurs proies. Pour aimer, il faut avouer son manque, et reconnaître que l’on a besoin de l’autre, qu’il vous manque. Ceux qui croient être complets touts seuls, ou veulent l’être, ne savent pas aimer. Et parfois, ils le constatent douloureusement. Ils manipulent, tirent des ficelles, mais ne connaissent de l’amour ni le risque, ni les délices.
 
P : « Être complet tout seul » : seul un homme peut croire ça…

J-A Miller : Bien vu ! « Aimer, disait Lacan, c’est donner ce qu’on n’a pas. ». Ce qui veut dire : aimer, c’est reconnaître son manque et le donner à l’autre, le placer dans l’autre. Ce n’est pas donner ce que l’on possède, des biens, des cadeaux, c’est donner quelque chose que l’on ne possède pas, qui va au-delà de soi-même. Pour ça, il faut assurer son manque, sa « castration », comme disait Freud. Et cela, c’est essentiellement féminin. On n’aime vraiment qu’à partir d’une position féminine. Aimer féminise. C’est pourquoi l’amour est toujours un peu comique chez un homme. Mais s’il se laisse intimider par le ridicule, c’est qu’en réalité, il n’est pas assuré de sa virilité.
 
P : Aimer serait plus difficile pour les hommes ?

J-A Miller : Oh oui ! Même un homme amoureux a des retours d’orgueil, des sursauts d’agressivité contre l’objet de son amour, parce que cet amour le met dans la position d’incomplétude, de dépendance. C’est pourquoi il peut désirer des femmes qu’il n’aime pas, afin de retrouver la position virile qu’il met en suspens lorsqu’il aime. Ce principe, Freud l’a appelé le « ravalement de la vie amoureuse » chez l’homme : la scission de l’amour et du désir sexuel.
 
P : Et chez les femmes ?

J-A Miller : C’est moins habituel. Dans le cas le plus fréquent, il y a dédoublement du partenaire masculin. D’un côté, il est l’amant qui les fait jouir et qu’elles désirent, mais il est aussi l’homme de l’amour, qui est féminisé, foncièrement châtré. Seulement, ce n’est pas l’anatomie qui commande : il y a des femmes qui adoptent une position masculine. Il y en a même de plus en plus. Un homme pour l’amour, à la maison ; et des hommes pour la jouissance, rencontrés sur Internet, dans la rue, dans le train…
 
P : Pourquoi « de plus en plus »

J-A Miller : Les stéréotypes socioculturels de la féminité et de la virilité sont en pleine mutation. Les hommes sont invités à accueillir leurs émotions, à aimer, à se féminiser ; les femmes, elles, connaissent au contraire un certain « pousse-à-l’homme » : au nom de l’égalité juridique, elles sont conduites à répéter « moi aussi ». Dans le même temps, les homosexuels revendiquent les droits et les symboles des hétéros, comme le mariage et la filiation. D’où une grande instabilité des rôles, une fluidité généralisée du théâtre de l’amour, qui constraste avec la fixité de jadis. L’amour devient « liquide », constate le sociologue Zygmunt Bauman (1). Chacun est amené à inventer son « style de vie » à soi, et à assumer son mode de jouir et d’aimer. Les scénarios traditionnels tombent en lente désuétude. La pression sociale pour s’y conformer n’a pas disparu, mais elle baisse.
 
P : « L’amour est toujours réciproque » disait Lacan. Est-ce encore vrai dans le contexte actuel ? Qu’est-ce que ça signifie ?


J-A Miller : On répète cette phrase sans la comprendre, ou en la comprenant de travers. Cela ne veut pas dire qu’il suffit d’aimer quelqu’un pour qu’il vous aime. Ce serait absurde. Cela veut dire : « Si je t’aime, c’est que tu es aimable. C’est moi qui aime, mais toi, tu es aussi dans le coup, puisqu’il y a en toi quelque chose qui me fait t’aimer. C’est réciproque parce qu’il y a un va-et-vient : l’amour que j’ai pour toi est l’effet en retour de la cause d’amour que tu es pour moi. Donc, tu n’y es pas pour rien. Mon amour pour toi n’est pas seulement mon affaire, mais aussi la tienne. Mon amour dit quelque chose de toi que peut-être toi-même ne connais pas. » Cela n’assure pas du tout qu’à l’amour de l’un répondra l’amour de l’autre : ça, quand ça se produit, c’est toujours de l’ordre du miracle, ce n’est pas calculable à l’avance.
 
P : On ne trouve pas son chacun, sa chacune par hasard. Pourquoi lui ? Pourquoi elle ?


J-A Miller : Il y a ce que Freud a appelé Liebesbedingung, la condition d’amour, la cause du désir. C’est un trait particulier – ou un ensemble de traits – qui a chez quelqu’un une fonction déterminante dans le choix amoureux. Cela échappe totalement aux neurosciences, parce que c’est propre à chacun, ça tient à son histoire singulière et intime. Des traits parfois infimes sont en jeu. Freud, par exemple, avait repéré comme cause du désir chez l’un de ses patients un éclat de lumière sur le nez d’une femme !
 
P : On a du mal à croire à un amour fondé sur ces broutilles !

J-A Miller : La réalité de l’inconscient dépasse la fiction. Vous n’avez pas idée de tout ce qui est fondé, dans la vie humaine, et spécialement dans l’amour, sur des bagatelles, des têtes d’épingle, des « divins détails ». Il est vrai que c’est surtout chez le mâle que l’on trouve de telles causes du désir, qui sont comme des fétiches dont la présence est indispensable pour déclencher le processus amoureux. Des particularités menues, qui rappellent le père, la mère, le frère, la sœur, tel personnage de l’enfance, jouent aussi leur rôle dans le choix amoureux des femmes. Mais la forme féminine de l’amour est plus volontiers érotomaniaque que fétichiste : elles veulent être aimées, et l’intérêt, l’amour qu’on leur manifeste, ou qu’elles supposent chez l’autre, est souvent une condition sine qua non pour déclencher leur amour, ou au moins leur consentement. Le phénomène est la base de la drague masculine.
 
P : Vous ne donnez aucun rôle aux fantasmes ?
 
J-A Miller : Chez les femmes, qu’ils soient conscients ou inconscients, ils sont déterminants pour la position de jouissance plus que pour le choix amoureux. Et c’est l’inverse pour les hommes. Par exemple, il arrive qu’une femme ne puisse obtenir la jouissance – disons, l’orgasme – qu’à la condition de s’imaginer, durant l’acte lui-même, être battue, violée, ou être une autre femme, ou encore être ailleurs, absente.
 
P : Et le fantasme masculin ?

J-A Miller : Il est très en évidence dans le coup de foudre. L’exemple classique, commenté par Lacan, c’est, dans le roman de Goethe (2), la soudaine passion du jeune Werther pour Charlotte, au moment où il la voit pour la première fois, nourrissant la marmaille qui l’entoure. C’est ici la qualité maternante de la femme qui déclenche l’amour. Autre exemple, tiré de ma pratique, celui-là : un patron quiquagénaire reçoit les candidates à un poste de secrétaire : une jeune femme de 20 ans se présente ; il lui déclare aussitôt sa flamme. Il se demande ce qui lui a pris, entre en analyse. Là, il découvre le déclencheur : il avait retrouvé en elle des traits qui lui évoquaient ce qu’il était lui-même à 20 ans, quand il s’était présenté à sa première embauche. Il était, en quelque sorte, tombé amoureux de lui-même. On retrouve dans ces deux exemples les deux versants distingués par Freud : on aime ou bien la personne qui protège, ici la mère, ou bien une image narcissique de soi-même.
 
P : On a l’impression d’être des marionnettes !

J-A Miller : Non, entre tel homme et telle femme, rien n’est écrit d’avance, il n’y a pas de boussole, pas de rapport préétabli. Leur rencontre n’est pas programmée comme celle du spermatozoïde et de l’ovule ; rien à voir non plus avec les gènes. Les hommes et les femmes parlent, ils vivent dans un monde de discours, c’est cela qui est déterminant. Les modalités de l’amour sont ultrasensibles à la culture ambiante. Chaque civilisation se distingue par la façon dont elle structure le rapport des sexes. Or, il se trouve qu’en Occident, dans nos sociétés à la fois libérales, marchandes et juridiques, le « multiple » est en passe de détrôner le « un ». Le modèle idéal de « grand amour de toute la vie » cède peu à peu du terrain devant le speed dating, le speed loving et toute floraison de scénarios amoureux alternatifs, successifs, voire simultanés.
 
P : Et l’amour dans la durée ? dans l’éternité ?

J-A Miller : Balzac disait : « Toute passion qui ne se croit pas éternelle est hideuse (3). » Mais le lien peut-il se maintenir pour la vie dans le registre de la passion ? Plus un homme se consacre à une seule femme, plus elle tend à prendre pour lui une signification maternelle : d’autant plus sublime et intouchable que plus aimée. Ce sont les homosexuels mariés qui développent le mieux ce culte de la femme : Aragon chante son amour pour Elsa ; dès qu’elle meurt, bonjour les garçons ! Et quand une femme se cramponne à un seul homme, elle le châtre. Donc, le chemin est étroit. Le meilleur chemin de l’amour conjugal, c’est l’amitié, disait en substance Aristote.
 
P : Le problème, c’est que les hommes disent ne pas comprendre ce que veulent les femmes ; et les femmes, ce que les hommes attendent d’elles…


J-A Miller : Oui. Ce qui objecte à la solution aristotélicienne, c’est que le dialogue d’un sexe à l’autre est impossible, soupirait Lacan. Les amoureux sont en fait condamnés à apprendre indéfiniment la langue de l’autre, en tâtonnant, en cherchant les clés, toujours révocables. L’amour, c’est un labyrinthe de malentendus dont la sortie n’existe pas.
 
Propos recueillis par H. W.
 
(1) Zygmunt Bauman, L’amour liquide, de la fragilité des liens entre les hommes (Hachette Littératures, « Pluriel », 2008)
 
(2) Les souffrances du jeune Werther de Goethe (LGF, « le livre de poche », 2008).
 
(3) Honoré de Balzac in La comédie humaine, vol. VI, « Études de mœurs : scènes de la vie parisienne » (Gallimard, 1978).

Note : dans un prochain article, je présenterai la vision de l'amour de Marcel Conche et je tenterai de comparer avec cette vision décoiffante proposée par J-A Miller.
JCG



Par Jean-Claude Grosse - Publié dans : InterCoPsychos
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mercredi 8 octobre 2008 3 08 /10 /Oct /2008 15:19
Albert Camus : l’engagement est-il absurde ?

Le 1° café-philo  aux Chantiers de le Lune à La Seyne-sur-mer s’est déroulé, mardi 7 octobre,  avec beaucoup de simplicité. Le dispositif permettait l’échange et la circulation de la parole. Le public, varié dans sa composition et ses âges, permettait à chacun de se poser ses questions, d’apporter sa pierre à la réflexion.
On commença par se demander si la question posée était pertinente. Tout le monde répondit oui sauf l’intervenant qui fit remarquer que la question si on la réfère à la pensée de Camus est absurde au sens logique c’est-à-dire est contradictoire avec la pensée de Camus, que par contre si on la pose depuis aujourd’hui, elle est actuelle. Ce qui signifie qu’une philosophie doit être une philosophie pour son temps. On peut être aujourd'hui thomiste comme Benoît XVI mais on n'est pas de ce temps.
La pensée de Camus correspondait à un temps où l’engagement sous de multiples formes, dans des organisations de toutes sortes, semblait une évidence pour des millions de gens. La pensée de Camus répondait aux attentes et questions de son temps. Le sentiment de l’absurdité du monde, l’absence de réponse du monde à la demande de sens de l’homme, la difficile réponse à la question : la vie vaut-elle d’être vécue, tout  cela suscitait, réclamait  une explication, une réponse. À l’absurdité du monde et de la vie, s’achevant par la mort, l’homme camusien  répond, non par le suicide mais par la révolte, expression de sa liberté. Il fait choix de construire le sens de sa vie en se révoltant contre l’absurde et tel Sisyphe, remet sans cesse, dans un effort permanent, la question du sens de la vie en jeu.
Comparaison fut donc faite entre le temps et l’homme du temps de Camus, 2° guerre  et après-guerre, et notre temps et l’homme d’aujourd’hui, individualiste, poursuivant à coups de recettes simplistes, un bonheur souvent futile.
L’effondrement des idéologies s’est accompagné de l’effondrement de l’engagement sous toutes ses formes : politique, syndical, associatif, personnel, familial, religieux…D’autres formes existent, ponctuelles, volatiles. À la fidélité d’hier, s’est substituée la versatilité d’aujourd’hui, en lien avec les terribles déceptions vécues par nombre de militants sincères, découvrant qu’ils avaient été trompés, manipulés, utilisés… Les uns ne font plus de choix, se repliant sur eux-mêmes, les autres ont du mal à en faire avec la perte des repères, la méfiance vis à vis de ce qui peut paraître comme soumission si on y adhère. D’autres choisissent au gré des circonstances sans nécessairement avoir une boussole  c’est-à-dire leur jugement.
Trois textes de Camus furent utilisés après lecture par des participants, un sur l’épuration au moment de sa polémique avec Mauriac,  son éditorial de Combat après Hiroshima  et sa position, incomprise, rejetée sur l’Algérie. Cela permit de voir que l’histoire, sa lecture, son interprétation, est difficile et que ce qu’on appelle les leçons de l’histoire, ça se résume à être prudent devant la complexité des faits, la méconnaissance des faits…
Commencé à 19 H 15, cela dura jusqu’à 22 H 30.
Une table de livres de Camus, bien achalandée, permit aux participants peu familiers de Camus et aux autres de partir « équipés ».
Prochain café-philo :  mercredi 12 novembre à 19 H sur Marcel Conche, l’homme ?  la Nature ? « Dieu » ?

Quelques compléments:

Café-philo du 7 octobre 2008

De Bab-el-Oued au prix Nobel.
Rien ne prédisposait Camus à obtenir le prix Nobel de littérature. Né en 1913, dans une famille pauvre, il perd son père en 1916, tué à la bataille de la Marne. Elevé par sa mère qui fait des ménages et ne sait pas lire, il est remarqué par son instituteur qui le présente à l'examen des bourses du secondaire. Bachelier, mais aussi footballeur et membre d'une troupe théâtrale, Camus, atteint de tuberculose, ne peut se présenter à l'agrégation de philosophie.
Qu'importe ! Camus se lance dans l'aventure journalistique avec Pascal Pia. C'est Alger républicain où Camus se fait remarquer par des enquêtes qui dénotent sa volonté de justice et son souci de ne pas renier ses origines. Parallèlement, Camus commence à écrire et à publier L'Envers et l'endroit en 1937, Noces en 1939, L'Étranger et Le Mythe de Sisyphe en 1942. Commence alors l'aventure de la résistance dans le réseau de résistance " Combat. " Il fait partie de la rédaction de Combat clandestin. A la Libération de Paris en 1944, première diffusion libre du journal Combat dont Camus est rédacteur en chef... et qu'il quittera en 1947 quand ce journal perdra sa liberté de parole. Il publie La Peste en 1947 et L'Homme révolté en 1950.
L'actualité algérienne ne le laisse pas indifférent et comme il avait tenté d'alerter l'opinion métropolitaine lors du soulèvement de Sétif en 1945, il le fait au début de la guerre d'Algérie sans résultat, le processus étant trop avancé. En 1957, l'Académie suédoise lui décerne le prix Nobel.
Ont eu encore le temps de paraître La Chute en 1956, Réllexions sur la guillotine en 1957 avant que Camus ne trouve la mort dans un accident de voiture le 4 janvier 1960.
Quarante-sept ans d'une vie bien remplie !

À ceux qui cherchent un sens à la vie, Camus répond qu’on ne sort pas du ciel qui nous contient. À ceux qui se désolent de l’absurde, Camus raconte que le monde est beau et que l’amour, en définitive, transcende les clivages. Aux idéologues, Camus démontre qu’il faut aimer les hommes avant les idées. Aux partisans de la haine, il décrit la gratitude. Aux amateurs de consensus, il redit la nécessité de la séparation. Aux révolutionnaires qui s’endorment sur l’oreiller des contestations incontestables, Camus enseigne que l’exigence véritable est le contraire de la radicalité. À l’inverse de ceux dont le goût de l’absolu s’épanouit dans l’inefficacité pratique, les héros de Camus ne baissent jamais les bras dans un combat qu’ils savent perdu d’avance. Car enfin, c’est dans la révolte elle-même que Camus cherche la mesure, c’est par elle qu’il veut empêcher que « le monde ne se défasse », et c’est au nom du courage qu’il se méfie des enragés…

Le mythe de Sisyphe est l’œuvre surprenante d’un jeune vieillard qui va sur ses trente ans, et qui boucle, avec cet essai magistral, le projet, à tous égards insensé, de rédiger, coup sur coup, trois versions de l’absurde : une pièce de théâtre, Caligula, un essai, Le mythe de Sisyphe, un chef d’œuvre, enfin, intitulé L'étranger.
Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait… elles écriraient à quatre mains Le mythe de Sisyphe. Délivrant une sagesse d’ancêtre dans la langue des jeunes gens, le génie de Camus fait mentir les dictons et donne à des lecteurs à peine sortis de l’enfance les moyens de survivre à la certitude de mourir.


Le suicide [1]

"Il n'y a qu'un problème philosophique vraiment sérieux : c'est le suicide. Juger que la vie vaut ou ne vaut pas la peine d'être vécue, c'est répondre à la question fondamentale de la philosophie. Le reste, si le monde a trois dimensions, si l'esprit a neuf ou douze catégories, vient ensuite. Ce sont des jeux ; il faut d'abord répondre. Et s'il est vrai, comme le veut Nietzsche, qu'un philosophe, pour être estimable, doive prêcher d'exemple, on saisit l'importance de cette réponse puisqu'elle va précéder le geste définitif. Ce sont là des évidences sensibles au cœur, mais qu'il faut approfondir pour les rendre claires à l'esprit.

Si je me demande à quoi juger que telle question est plus pressante que telle autre, je réponds que c’est aux actions qu’elle engage. Je n’ai jamais vu personne mourir pour l’argument ontologique. Galilée, qui tenait une vérité scientifique d’importance, l’abjura le plus aisément du monde dès qu’elle mit sa vie en péril. Dans un certain sens, il fit bien. Cette vérité ne valait pas le bûcher. Qui de la Terre ou du Soleil tourne autour de l’autre, cela est profondément indifférent. Pour tout dire, c’est une question futile. En revanche, je vois que beaucoup de gens meurent parce qu’ils estiment que la vie ne vaut pas la peine d’être vécue. J’en vois d’autres qui se font paradoxalement tuer pour les idées ou les illusions qui leur donnent une raison de vivre (ce qu’on appelle une raison de vivre est en même temps une excellente raison de mourir). Je juge donc que le sens de la vie est la plus pressante des questions."

L’absurde [2]

"Il arrive que les décors s'écroulent. Lever, tramway, quatre heures de bureau ou d'usine, repas, tramway, quatre heures de travail, repas, sommeil et lundi mardi mercredi jeudi vendredi et samedi sur le même rythme, cette route se suit aisément la plupart du temps. Un jour seulement, le « pourquoi » s'élève et tout commence dans cette lassitude teintée d'étonnement. « Commence », ceci est important. La lassitude est à la fin des actes d'une vie machinale, mais elle inaugure en même temps le mouvement de la conscience. Elle l'éveille et elle provoque la suite. La suite, c'est le retour inconscient dans la chaîne, ou c'est l'éveil définitif. Au bout de l'éveil vient, avec le temps, la conséquence : suicide ou rétablissement. En soi, la lassitude a quelque chose d'écœurant. Ici je dois conclure qu'elle est bonne. Car tout commence par la conscience et rien ne vaut que par elle. Ces remarques n'ont rien d'original. Mais elles sont évidentes : cela suffit pour un temps, à l'occasion d'une reconnaissance sommaire dans les origines de l'absurde. Le simple « souci » est à l'origine de tout.

 De même et pour tous les jours d'une vie sans éclat, le temps nous porte. Mais un moment vient toujours où il faut le porter. Nous vivons sur l'avenir : « demain », « plus tard », « quand tu auras une situation », « avec l'âge tu comprendras ». Ces inconséquences sont admirables, car enfin il s'agit de mourir. Un jour vient pourtant et l'homme constate ou dit qu'il a trente ans. Il affirme ainsi sa jeunesse. Mais du même coup, il se situe par rapport au temps. Il y prend sa place. Il reconnaît qu'il est à un certain moment d'une courbe qu'il confesse devoir parcourir. Il appartient au temps et, à cette horreur qui le saisit, il y reconnaît son pire ennemi. Demain, il souhaitait demain, quand tout lui-même aurait dû s'y refuser. Cette révolte de la chair, c'est l'absurde.

Un degré plus bas et voici l'étrangeté : s'apercevoir que le monde est « épais », entrevoir à quel point une pierre est étrangère, nous est irréductible, avec quelle intensité la nature, un paysage peut nous nier. Au fond de toute beauté gît quelque chose d'inhumain et ces collines, la douceur du ciel, ces dessins d'arbres, voici qu'à la minute même, ils perdent le sens illusoire dont nous les revêtions, désormais plus lointains qu'un paradis perdu. L'hostilité primitive du monde, à travers les millénaires, remonte vers nous. Pour une seconde, nous ne le comprenons plus puisque pendant des siècles nous n'avons compris en lui que les figures et les dessins que préalablement nous y mettions, puisque désormais les forces nous manquent pour user de cet artifice. Le monde nous échappe puisqu'il redevient lui-même. Ces décors masqués par l'habitude redeviennent ce qu'ils sont. Ils s'éloignent de nous. De même qu'il est des jours où, sous le visage familier d'une femme, on retrouve comme une étrangère celle qu'on avait aimée il y a des mois ou des années, peut-être allons-nous désirer même ce qui nous rend soudain si seuls. Mais le temps n'est pas encore venu. Une seule chose : cette épaisseur et cette étrangeté du monde, c'est l'absurde."

La révolte [3]

"Voici le premier progrès que l'esprit de révolte fait faire à une réflexion d'abord pénétrée de l'absurdité et de l'apparente stérilité du monde. Dans l'expérience absurde, la souffrance est individuelle. À partir d'un mouvement de révolte, elle a conscience d'être collective, elle est l'aventure de tous. Le premier progrès d'un esprit saisi d'étrangeté est donc de reconnaître qu'il partage cette étrangeté avec tous les hommes et que la réalité humaine, dans sa totalité, souffre de cette distance par rapport à soi et au monde. Le mal qui éprouvait un seul homme devient peste collective. Dans l'épreuve quotidienne qui est la nôtre, la révolte joue le même rôle que le cogito dans l'ordre de la pensée : elle est la première évidence. Mais cette évidence tire l'individu de sa solitude. Elle est un lieu commun qui fonde sur tous les hommes la première valeur. Je me révolte, donc nous sommes."



"Puisque Dieu n’existe pas, l’absurdité de la vie se surmonte par la solidarité humaine."

"Il faut opposer la révolte de la vie contre l’absurdité que lui impose la mort."

"Le sentiment d’absurdité de la vie, l’impuissance de l’intelligence humaine devant les événements tragiques du monde et le caractère inéluctable de la mort, engendrent un nihilisme qu’il faut surmonter. Dans un monde sans Dieu et dépourvu de sens, l’être humain est destiné à prendre la souffrance de l’humanité sur soi. Puisque hors de l’homme et du monde il ne peut rien y avoir d’absurde, il subsiste donc une valeur que l’absurde ne peut nier sans se renier soi même : la vie. C’est au nom de sa propre identité que l’homme s’oppose à l’absurde. Même s’il sait que ses exigences d’unité et de sens ne peuvent être satisfaites, l’humain doit les maintenir inconditionnellement. Chacun réalise qu’il n’est pas seul avec son destin. S’identifiant aux autres hommes souffrants il leur devient solidaire dans la révolte contre l’absurdité de la vie."

« Alors quand la révolution, au nom de la puissance de l'Histoire devient une mécanique meurtrière et démesurée, une nouvelle révolte devient sacrée au nom de la mesure et de la Vie ».

De l'absurde à la révolte

Le thème de l'absurde est au centre de trois œuvres de Camus : L'Étranger, Caligula et enfin Le Mythe de Sisyphe, essai dont l'ambition est de nous faire réfléchir sur notre condition d'homme.
Cette réflexion, devant la découverte de toute raison profonde de vivre, débouche sur le sentiment de l'absurde. Camus pose alors la question du suicide. Mais c'est pour l'écarter, car le suicide n'est pas seulement la constatation de l'absurde, mais son acceptation. Il écarte également la foi religieuse, les métaphysiques de consolation et nous propose la révolte, seule capable de donner à l'humanité sa véritable dimension, car elle ne fait dépendre notre condition que d'une lutte sans cesse renouvelée. L'absurde n'est pas supprimé, mais perpétuellement repoussé : " La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir le coeur d'un homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux ".
"L'Homme révolté ", il s'agit là de l'ouvrage majeur de Camus et ce n'est pas un hasard s'il a provoqué tant de remous lors de sa publication.
Après avoir analysé La révolte métaphysique, révolte absolue, à travers Sade, Nietzsche, Stirner, les surréalistes, Camus en vient à la suite logique, la révolte historique. De Marx au stalinisme, il met à jours les mécanismes qui transforment la révolution en césarisme. Il met en cause le dogmatisme et le caractère prophétique de la pensée de Marx aggravée par la pensée léniniste qui instaure l'efficacité comme valeur suprême. Tout est prêt pour que la dictature provisoire se prolonge.
C'est la terreur rationnelle. La révolution a tué la révolte.
N'y a-t-il pas d'issue pour Camus ? Camus répond sous le titre La pensée de midi :
- " Les pensées révoltées, celle de la Commune ou du syndicalisme révolutionnaire, n'ont cessé de nier le nihilisme bourgeois comme le socialisme césarien."
- " Gouvernement et révolution sont incompatibles en sens direct, car tout gouvernement trouve sa plénitude dans le fait d'exister, accaparant les principes plutôt que de les détruire, tuant les hommes pour assurer la continuité du Césarisme. "
- " Le jour précisément, où la révolution césarienne a triomphé de l'esprit syndicaliste et libertaire, la pensée révolutionnaire a perdu, en elle-même, un contre poids dont elle ne peut sans déchoir, se priver. "

« J’aime mieux les hommes engagés que les littératures engagées, disait Camus. Du courage dans sa vie et du talent dans ses œuvres, ce n’est déjà pas si mal ».

Mais comment s’engager sans être le militant d’une seule cause ? sans flatter le goût de l’absolu qui règne en despote sur les consciences et les conduites, au nom du bonheur, jusqu’à la rancune totalitaire ? Comment se fait-il que les idéaux soient pervertis ? Comment se fait-il que la révolution de 1917 engendre Staline ? que la révolution de 1789 se transforme en terreur ? Comment préserver la révolte de la tentation tyrannique ? Comment éviter que Prométhée ne devienne Jules César ? Que faire quand on refuse de connaître les fins de l’histoire ? Il est tellement facile, confortable, bourgeois de rêver le meilleur des mondes, et il est si difficile, à l’inverse, « de refuser, comme Camus, tout ce qui, de près ou de loin, fait mourir ou justifie qu’on fasse mourir »…


La polémique Mauriac/Camus

La polémique Mauriac/Camus va naître au sortir de la libération, de septembre 1944 à janvier 1945. Camus a 31 ans, est le rédacteur en chef du journal Combat, issu de la clandestinité. Mauriac en a 59, écrit dans Le Figaro et a publié clandestinement aux Editions de Minuit pendant l'occupation.
Les vues du jeune athée républicain rejoignent pourtant au début celles de son aîné catholique : l'épuration est nécessaire et nécessite des juges impartiaux et des procès à fondement juridique solide.
Cependant, rapidement, Mauriac dénonce dans Le Figaro les excès de cette épuration : il faut rompre avec les méthodes des nazis dans les procès des collaborateurs, sous peine de contaminer la France à peine libérée. L'épuration doit avoir lieu, mais à des fins de réconciliation et non de vengeance. Camus répond dans Combat : la Résistance a conquis le droit de parler au nom de la Nation. Bien qu'adversaire de la peine de mort, il est partisan d'une répression rapide et limitée dans le temps. Il ne s'agit pas de vengeance, mais de rendre justice aux martyrs de la Résistance et d'en profiter, dans une optique révolutionnaire, pour rompre avec l'ordre capitaliste et les lois de Vichy.
Mauriac souligne l'inéquité et la partialité des tribunaux constitués de jurés patriotes et partie prenante ou victimes dans le conflit récent ; il fait prévaloir la charité et le pardon contre la justice. Camus assume cette épuration imparfaite et place après la justice le pardon, qu'il situe dans le coeurs des survivants.
Mais dès janvier 1945, Camus constate l'échec de l'épuration telle qu'il la souhaitait : les procès sont sélectifs, frappent durement les intellectuels et les verdicts sont incohérents. De plus, les chefs historiques de la Résistance sont écartés au profit des caciques de la IIIème République. Communistes et Gaullistes confisquent cette épuration à des fins de suprématie politique.
Camus infléchit donc sa position : la justice doit avoir une finalité de réconciliation, sans exacerbation des conflits. C'est ainsi qu'il va s'ajouter au nombre des signataires de la demande de grâce de Brasillach, qui fait figure de bouc émissaire alors que tant d'autres collaborateurs -notamment magistrats et hauts fonctionnaires- seront épargnés.

En 1947, devant les Dominicains de la Tour Maubourg, Camus reconnaîtra que Mauriac, dans cette polémique, avait raison.

"J'ai toujours condamné la terreur. Je dois condamner aussi un terrorisme qui s'exerce aveuglément dans les rues d'Alger par exemple, et qui peut un jour frapper ma mère ou ma famille. Je crois à la justice, mais je défendrai ma mère avant la justice."
Albert Camus
   

Il est édifiant de remarquer que de tous les quotidiens, Combat est le seul à avoir parlé d'Hiroshima le 8 Août 1945 : "Nous nous résumerons en une phrase : la civilisation mécanique vient de parvenir à son dernier degré de sauvagerie."
De plus, il se fixe pour but d'assainir la presse sur laquelle il aime polémiquer en fustigeant la "futilité des informateurs". Il préconise une charte de la presse, dont voici un extrait : "Informer bien au lieu d'informer vite, préciser le sens de chaque nouvelle par un commentaire approprié, instaurer un journalisme critique et en toutes choses, ne pas admettre que la politique l'emporte sur la morale ni que celle-ci tombe dans le moralisme."

Editorial de Combat, 8 août 1945.

  
     Le monde est ce qu'il est, c'est-à-dire peu de chose. C'est ce que chacun sait depuis hier grâce au formidable concert que la radio, les journaux et les agences d'information viennent de déclencher au sujet de la bombe atomique. On nous apprend, en effet, au milieu d'une foule de commentaires enthousiastes que n'importe quelle ville d'importance moyenne peut être totalement rasée par une bombe de la grosseur d'un ballon de football. Des journaux américains, anglais et français se répandent en dissertations élégantes sur l'avenir, le passé, les inventeurs, le coût, la vocation pacifique et les effets guerriers, les conséquences politiques et même le caractère indépendant de la bombe atomique. Nous nous résumerons en une phrase : la civilisation mécanique vient de parvenir à son dernier degré de sauvagerie. Il va falloir choisir, dans un avenir plus ou moins proche, entre le suicide collectif ou l'utilisation intelligente des conquêtes scientifiques.

      En attendant, il est permis de penser qu'il y a quelque indécence à célébrer ainsi une découverte, qui se met d'abord au service de la plus formidable rage de destruction dont l'homme ait fait preuve depuis des siècles. Que dans un monde livré à tous les déchirements de la violence, incapable d'aucun contrôle, indifférent à la justice et au simple bonheur des hommes, la science se consacre au meurtre organisé, personne sans doute, à moins d'idéalisme impénitent, ne songera à s'en étonner.

      Les découvertes doivent être enregistrées, commentées selon ce qu'elles sont, annoncées au monde pour que l'homme ait une juste idée de son destin. Mais entourer ces terribles révélations d'une littérature pittoresque ou humoristique, c'est ce qui n'est pas supportable.

      Déjà, on ne respirait pas facilement dans un monde torturé. Voici qu'une angoisse nouvelle nous est proposée, qui a toutes les chances d'être définitive. On offre sans doute à l'humanité sa dernière chance. Et ce peut-être après tout le prétexte d'une édition spéciale. Mais ce devrait être plus sûrement le sujet de quelques réflexions et de beaucoup de silence.

      Au reste, il est d'autres raisons d'accueillir avec réserve le roman d'anticipation que les journaux nous proposent. Quand on voit le rédacteur diplomatique de l'Agence Reuter* annoncer que cette invention rend caducs les traités ou périmées les décisions mêmes de Potsdam*, remarquer qu'il est indifférent que les Russes soient à Koenigsberg ou la Turquie aux Dardanelles, on ne peut se défendre de supposer à ce beau concert des intentions assez étrangères au désintéressement scientifique.

      Qu'on nous entende bien. Si les Japonais capitulent après la destruction d'Hiroshima et par l'effet de l'intimidation, nous nous en réjouirons. Mais nous nous refusons à tirer d'une aussi grave nouvelle autre chose que la décision de plaider plus énergiquement encore en faveur d'une véritable société internationale, où les grandes puissances n'auront pas de droits supérieurs aux petites et aux moyennes nations, où la guerre, fléau devenu définitif par le seul effet de l'intelligence humaine, ne dépendra plus des appétits ou des doctrines de tel ou tel État.

      Devant les perspectives terrifiantes qui s'ouvrent à l'humanité, nous apercevons encore mieux que la paix est le seul combat qui vaille d'être mené. Ce n'est plus une prière, mais un ordre qui doit monter des peuples vers les gouvernements, l'ordre de choisir définitivement entre l'enfer et la raison.



Camus et la guerre d'Algérie

La position d'Albert Camus sur le devenir de l'Algérie est attendue à double titre : d'abord en tant qu'intellectuel, ensuite en tant que Français d'Algérie. Mais dans un climat de passions exacerbées, il sera peu écouté et très souvent mal compris. Aussi arrêtera-t-il dès 1958 de s'exprimer publiquement, laissant son point de vue dans Algérie 1958 (Actuelles III).
Pour Albert Camus, la revendication arabe est équivoque. Autant sont légitimes la dénonciation du colonialisme, de l'attitude méprisante des Français, d'une répartition agraire injuste et d'une assimilation toujours proposée mais jamais réalisée, autant est illégitime le concept de nation algérienne : l'Algérie est issue d'immigrations successives (Juifs, Turcs, Grecs, Italiens, Berbères, Arabes puis Français), et les Arabes sont poussés par l'impérialisme mené par l'Egypte et soutenu par l'URSS, pas par le sentiment d'appartenance à une nation algérienne.
La troisième voie qu'il préconise consiste à intégrer davantage les Français Musulmans dans la République :
# Par la création d'un parlement à deux sections : la première, de 500 membres, composée de 485 élus métropolitains et de 15 élus d'outre-mer gérant seule ce qui n'intéresse que la métropole (le droit civil par exemple), la seconde, de 100 membres composée d'élus musulmans de statut coranique, gérant seule les questions intéressant les Musulmans; le parlement dans sa totalité gérant les questions communes (fiscalité, budget, défense...)
# Par l'extension de ce parlement aux autres pays du Maghreb et de l'Afrique Noire, en créant une structure fédérale française (un Sénat fédéral, des Assemblées régionales) compatible avec les institutions européennes à venir, ce qui renforce la pérennité de cette solution.

Cette voie doit surmonter deux obstacles majeurs : le cessez-le-feu préalable, difficile à obtenir d'un FLN intransigeant, et la volonté nécessaire à la métropole pour réformer la constitution.
Elle ne sera jamais retenue : le FLN, loin d'arréter les combats, renforcera les attentats, et la métropole, avec De Gaulle au pouvoir, changera sa constitution mais pas dans le sens de l'intégration des Français Musulmans (au nom d'une certaine idée de la France ?). Aussi la France s'engagera-t-elle dans la voie redoutée par Camus dès Janvier 1958 :
"Un grand nombre de Français, plutôt que de renoncer à leur niveau de vie, préfèreront abandonner les Algériens à leur destin [...] et se désolidariser de leurs compatriotes d'Algérie [...] La France se trouvera forcée de lacher également les Arabes et les Français d'Algérie; nous sommes devant cet enjeu. Si ce dernier malheur arrivait, les conséquences seraient nécessairement graves et les Algériens ne seraient pas certainement seuls à entrer en sécession. C'est le dernier avertissement qu'il faille honnêtement formuler."



Par Jean-Claude Grosse - Publié dans : J.C.G.
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mardi 7 octobre 2008 2 07 /10 /Oct /2008 16:11
Vincent Benoist nous donne ici un témoignage saisissant sur l’idéologie évalutationniste et la manière dont elle se présente sous ses jours les plus inoffensifs.
Il en fait apparaître les ressorts, la logique, la structure.
Il nous donne aussi un point d’appui assuré pour répondre à cette idéologie.
Jean-François Cottes

Ne vous inquiétez pas…(histoire vraie)

Par Vincent Benoist

Du Collectif d’Angers

 

Exposition : Un service d’action éducative en milieu ouvert réuni toute une journée pour parler d’évaluation. Sont présents l’ensemble du personnel plus le directeur du service et le directeur général de l’association. Le directeur du service a invité un conférencier pour le début de l’après-midi. Brillant orateur, directeur de DASS, diplômé de l’IEP de Bordeaux, ancien directeur d’établissement, celui-ci énumère de façon pateline divers arguments en faveur de l’évaluation, (un peu sur le mode de la bonne histoire de S. Freud au sujet du chaudron percé)

L’orateur : « Ne vous inquiétez pas, premièrement, ce sera sans conséquences parce que je sais que vous travaillez bien, deuxièmement vous le faites déjà puisque, sans le savoir, vous passez votre temps à évaluer le travail de vos collègues, et puis, enfin, vous n’y couperez pas, parce que c’est obligatoire ».

Il se veut érudit, cite Aristote, Descartes, Pascal. Il se veut convaincant, il assure que ça n’est pas une entreprise idéologique, d’ailleurs lui-même prône-t-il la théorie contre l’idéologie, l’objectivité contre la rhétorique vaine, les faits contre les interprétations, la science, enfin, contre les préjugés. Comment ne pas être conquis ? Il prend des exemples concrets :

L’orateur : « N’a-t-on pas bénéficié de l’évaluation faite sur la pratique des électrochocs en milieu hospitalier ? Vous savez qu’on les appliquait avant de façon systématique ! Tandis que leur utilisation est maintenant raisonnée et évaluée au cas par cas ! Et n’est-il pas souhaitable de se débarrasser de cette idéologie du diagnostic dans le champ de l’éducation ? Théorie du diagnostic oui, idéologie du diagnostic non… Faisons table rase de cette guerre de chapelles entre psychologie comportementale et psychanalyse… Des faits, vous dis-je, de la Science ! »

Des questions sont posées depuis l’assistance :

L’assistance : « Supposons que vous disiez vrai et que l’essentiel du travail consiste dans ce que nous faisons déjà depuis des lustres, à savoir évaluer la pertinence de nos actions éducatives au regard du réel de la clinique, n’est-il pas vrai que nous serons en dernière instance confrontés à des référentiels de bonne pratique construits en fonction d’on ne sait quels critères ? »

L’orateur : « Ne vous inquiétez pas, l’agence nationale de l’évaluation, qui est bonne fille, est toute prête à valider les référentiels que vous construirez et que vous lui adresserez. Il y aura une liste de référentiels parmi lesquels vous pourrez choisir, ce sera bien le diable si vous ne vous y retrouvez pas. »

L’assistance : « Dans la loi de 2002[1], il est question de « mettre l’usager au centre du dispositif », ce qui oblige à l’impliquer systématiquement dans l’évaluation de l’action du service.[2] Dans le cas de mesures judiciaires de protection de l’enfance, pouvez- vous nous dire qui est l’usager ? Est-ce l’enfant maltraité ? Sont-ce les parents ? Doit-on proposer deux évaluations distinctes ? »

L’orateur : « Là encore, je ne répondrai pas à cette question et vous renverrai à la construction de votre propre référentiel. Retroussez vos manches, mettez vous au travail, ça dépend de vous. »

Apparaît un autre personnage, resté jusque-là à l’écart : le directeur de l’association, nommé depuis six mois, en fin de période d’essai et désireux de montrer qu’on peut faire des réformes à condition d’avoir de la volonté.[3]

Le directeur : « Je me vois obligé d’intervenir maintenant, parce qu’enfin, je voulais vous dire (il tousse), nous avons déjà choisi notre référentiel ».

…///…

Postface

Jacques Lacan conclut le séminaire sur l’Ethique de la façon suivante « Ce qui, en fait de science, occupe actuellement la place du désir, c’est tout simplement ce qu’on appelle couramment la science, celle que vous voyez pour l’heure cavaler si allègrement, et accomplir toutes sortes de conquêtes dites physiques ».

Peu avant, Lacan pose la question de savoir si la psychanalyse peut être une science du désir. Il répond non, parce que ce qui en ferait une science humaine parmi d’autres la renverrait automatiquement au service des biens par l’intermédiaire de l’assujettissement à des pouvoirs « plus ou moins branlants dans le manche »[4]. Or cet alignement sur le service des biens induit une méconnaissance systématique de ce qu’est le désir.

En effet, le désir s’appuie sur le fantasme, c'est-à-dire sur l’au-delà du principe de plaisir freudien. C’est en ce sens que Sade permet d’interpréter Kant. L’impératif catégorique kantien se révèle, grâce à Sade, inapplicable en ce qui concerne la dimension de réciprocité et Jacques Lacan met en évidence que l’énonciation de l’impératif catégorique ne peut être que celle de l’Autre, « être suprême en méchanceté ». L’ironie kantienne, poussée à l’extrême, comme dans l’exemple de la dispute avec Benjamin Constant[5],  désespère du souci d’accomplir une action morale et la fonction du jugement devient aléatoire.

Lacan permet grâce au renversement qu’il opère de l’impératif catégorique (« J’ai le droit de jouir de ton corps, peut me dire quiconque, et ce droit je l’exercerai sans qu’aucune limite ne me retienne dans les caprices et les exactions que j’aie le goût d’y assouvir ») de comprendre que là où se situait le supposé sujet libre de l’impératif catégorique se loge en vérité la formule du fantasme. Mais le sujet n’est pas définitivement assujetti à ce fantasme. La définition du héros dans le Séminaire VII de Lacan permet de le préciser : le héros est celui qui suit la voie de son destin donc qui suit la chaîne qui le constitue et qui, en même temps est capable d’actes, c’est-à-dire qu’il est capable de couper cette chaîne. Ce qui est décisif pour lui, c’est donc de dire « Non » à l’Autre ; « ne pas céder sur son désir » implique une rupture dans le destin qui lui est fait par l’Autre. C’est une manière de se déprendre de la logique signifiante dont il est pourtant l’effet et c’est cela qui fait que le héros a ce rapport au réel.

L’idéologie scientifique de l’évaluation a la forme de l’impératif catégorique kantien, universelle, sans énonciation pour ne pas trahir sa servilité au regard de telle ou telle cause (le lobby pharmaceutique dans l’évaluation sur les psychothérapies, l’idéologie sécuritaire dans l’évaluation des enfants « prédélinquants » à l’école primaire, etc.), réciproque (il est frappant de constater comment on peut être invité à être tour à tour dans la position de l’évalué puis de celle de l’évaluateur). Il s’avère qu’elle tire sa force de cette position d’ « a-subjectivité » qui peut la rend anodine, inévitable, voire nécessaire aux yeux du plus grand nombre.

N’oublions pas la leçon de Lacan qui met en évidence l’objet caché de la loi morale : le pervers lui-même, en tant qu’il ne recule pas dans la réalisation de son fantasme et ne reculons pas dans nos entreprises de dénonciation et de refus d’une idéologie scientiste absolument délétère.

Par Jean-Claude Grosse - Publié dans : InterCoPsychos
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires

Présentation

  • : Les agoras d'ailleurs
  • Les agoras d'ailleurs
  • : Ce blog met en ligne des pages sur des sujets pouvant intéresser le plus grand nombre, avec la participation de contributeurs divers, agora permanente.

Catégories

Recommander

Recherche

Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés