Texte Libre
photo: Laurent Laveder
L 210
CE QUE J’AVAIS TOUJOURS VOULU SAVOIR SUR LE FONCTIONNEMENT
DU CAPITALISME RÉEL...
(cette lettre date du 25/10/2008; je la mets en ligne avec 15 jours de retard: grossel)
...l’Angleterre n’est elle pas? Elle est! Une sorte d’Eden distingué et néanmoins très pragmatique du capitalisme réel. A quoi reconnaît-on le Paradis capitaliste? Les banques y trônent sur les institutions économiques, financières et politiques avec leur majesté coutumière. Elles ont des principes qui ont force de loi. Une tradition qui s’ancre à l’éthique britannique de la grande époque. Celle des chevaux à pompons et gardes royaux à bonnets poilus. Elles entretiennent tout un monde habillé de noir et coiffé de chapeaux melons, en même temps qu’elles génèrent de jeunes et pétulants traders qui peuvent faire fortune, colossalement, en moins de 10 ans. Le code du travail est inexistant.
Ce sont les allées principales du jardin de l’Eden. Elles seront très fréquentées tant que les actionnaires les plus puissants continueront à toucher leurs fabuleux dividendes, que les financiers de la City iront se déplaçant avec leurs parapluies noirs de parade, tant que la liberté totale d’entreprendre fonctionnera à plein régime et la liberté de licencier et celle de rémunérer au bon plaisir... jusqu’au jour où s’abat la misère d’une crise financière!
Ils ouvrent leurs parapluies, se désolent avec l’accent d’Oxford et disent: Nous allons sauver notre business. Ils choisissent les plus menacées des grandes banques et leur apportent l’argent de l’Etat. D’un vice d’hier ils font une vertu d’aujourd’hui, l’Etat nationalise, l’Etat n’a pas d’état d’âme, il n’a que des états de services rendus au Capital. La dame de fer laisse la place à l’homme élastique.
Puis les huissiers s’élancent, ils vont “saisir”. Saisir, pour un huissier de banque, c’est comme respirer pour nous. Il saisit le bien du quidam, celui qu’il n’avait pas fini de payer son logement, neuf ou pas, mais le quidam s’était endetté chez le banquier. La banque est en faillite, le débiteur trinque. Comme aux Amériques: il deviendrait coupable de posséder un bien qu’il n’aurait pas payé à la sueur de son front, c’est ce que les théologiens du capitalisme désignent comme étant la “morale du capitalisme”, pour le protéger de ce remords on lui reprend la chose qui, d’ailleurs, était hypothéquée, à la manière d’Oxford.
Mais le quidam n’est pas un oxfordien imperturbable. Il râle. De plus en plus de râleurs se font entendre. Le râle devient cri et les cris s’additionnent, se mélangent, enflent pour ne plus faire qu’une clameur! Alors Gordon Brown et son gouvernement font leur métier, déclamations hypodermiques, recommandations distinguées: “Londres veut limiter le nombre de saisies immobilières” (Le Monde 20 octobre) seulement voilà les banques repues d’argent public, sont devenues sourdes. “Pourtant, Northern Rock, la première banque britannique à avoir été emportée par la crise des subprimes et nationalisée par M. Brown - c'était en février -, fait exactement l'inverse de ce qu'il préconise. Sur les 19 000 saisies du premier semestre 2008, (+ 40 % par rapport aux six premiers mois de 2007), la banque en a opéré 4 000. Selon l'association Credit Action, qui fait oeuvre de pédagogie auprès des ménages britanniques pour tenter de les convaincre de limiter leur endettement, un emprunteur immobilier qui ne parvient plus à rembourser ses échéances a deux fois plus de chances de se faire saisir si son créditeur est Northern Rock que si c'est une autre banque.” (id°)! Des intérêts énormes sont en jeu ce qui entraîne des turbulences de la dite morale, qui à leur tour provoquent un manque de savoir vivre, une absence de fair-play; ceux de la City se mettent en chasse comme des chiens de meutes et ils vous diront, peut-être, que ne pas avoir la reconnaissance du ventre est, après tout, une autre forme d’élégance qui évite d’humilier le quidam mais élégance à laquelle le quidam mal dégrossi n’a pas accès. “Dans ce contexte, l'Etat qui, via l'ensemble de ses nationalisations (Northern Rock, Bradford & Bingley, RBS, HBOS, Lloyds TSB) contrôle désormais 45 % du marché des crédits immobiliers britanniques, doit pouvoir avoir les moyens d'agir. D'autant que M. Mandelson affirme que le gouvernement va aussi discuter avec les banques qui sont restées privées pour leur demander d'être plus accommodantes.
"Nous devons faire tout ce qui est en notre pouvoir pour que les gens restent chez eux, affirme à l'hebdomadaire dominical The Observer Yvette Cooper, ministre du Trésor. Ce que nous cherchons, c'est quelque chose qui implique toutes les banques. Parce que les saisies immobilières doivent être beaucoup moins nombreuses.” version anglaise du “faire-en-sorte-que” républicain. Tout est en leur pouvoir, mais tout le pouvoir est à la City, l’Etat ne s’appartient plus. 45% du marché du crédit sont mis en dépôt provisoirement dans les coffres forts de l’Etat qui reste sous haute surveillance de la Phynance et des Phynanchiens. Les saisies, recommande intraitable le ministre des phynances “doivent être beaucoup moins nombreuses” les banques privées “devront être plus accommodantes” on ressent bien la puissante détermination qui se cache derrière ces formules à l’emporte pièce...
Or, le même brouillard imprègne le territoire de la République sarkUbuesque. Pascal Bruckner se fait un devoir de vous préparer psychiquement et musculairement parlant, au maintien d’un capitalisme propre sur lui.
“Le retour en force de l'Etat n'est pas là pour tuer le marché, mais pour le sauver, ce qui fut toujours le cas dans l'histoire où c'est la force publique qui a créé le système marchand. C'est un certain capitalisme de caste qui s'estompe, entraînant dans sa chute malheur et chaos : il n'était qu'un féodalisme sans frein, masquant sa goinfrerie sous les alibis du risque et de la liberté d'entreprise. La main invisible est revenue au visage de ceux qui l'invoquaient comme une formidable claque.
Mais il existe de multiples formes de capitalisme et aucun modèle de remplacement : même les partis qui en Europe se veulent antilibéraux, trotskistes et altermondialistes n'ont rien à proposer sinon des réformes ponctuelles appuyées sur un fort ressentiment social et la quête de boucs émissaires. Si alternative il y a, c'est à l'intérieur de l'économie de marché et non en dehors.” (Le Monde 15/10/08) raide et péremptoire, l’imagination aux créneaux, il y invente le “capitalisme de caste” donc la lutte des castes, elle implique que ces questions soient du ressort des initiés et d’eux seuls; petit personnel du Sarkoland, de loin et sans faire de bruit, vous êtes tolérés dans la contemplation de ces combats de Titans têtes à claque. Néanmoins, attention les colosses, il existe aussi des pieds invisibles que cela démange...
Pour compliquer, tout en voulant donner l’impression que lui aura compris les ressorts secrets de la débandade, il nomme “féodalisme” - et non “féodalités” - le libéralisme sans freins, doté d’une fringale sans bornes et d’un cynisme de bon aloi, ce qui obscurcit un peu plus la qualité des analyses du Bruckner de service mais lui donne un air d’importance dans le rayon des chefs de gondoles capables d’innover.
Et puis il se laisse aller, se lâche vers des terres qu’il ne connaît que par ouï dire, des chemins incertains où ses connaissances flageolent, où les lieux communs s’entrelacent et lui interdisent d’avancer. Les antilibéraux n’auraient “rien à proposer sinon des réformes ponctuelles”, tandis que Bruckner et les chiens sont à même d’aboyer les louanges, quoi qu’il arrive, de ce qui se fait de mieux en matière de conservatisme innovant. Ces “réformes” de petite envergures ne sont pas décrites, elles flottent dans le sous-entendu car il ne s’agirait pas de gens sérieux insinue-t-il, mais d’opportunistes cherchant à tirer profit d’un “fort ressentiment” populaire, qui se laisseraient porter par la vague du mécontentement pour en faire leurs choux gras...
En ce qui concerne les trotskystes, il est bien évidents que leur nom figure ici à seule fin de ne rien oublier qui puisse faire peur ou simplement effaroucher le bourgeois. Bruckner est sur ce point, plus encore que sur d’autres, d’une ignorance qui s’inscrit exactement dans le cadre limité de ses fonctions de coupe-jarrets.
Mais je retourne au Royaume Uni, ses Gordon Brown, ses bobbys et ses gentlemen sans oublier la Reine Elisabeth, le Consort, ses chômeurs qui reviennent en force, ses faillites et ses banquiers. Ses “barons” aussi,qui manquent souvent de noblesse. Oyez ce qu’il advint d’un nommé Peter Mandelson, ancien ministre sous Tony Blair, inscrit au parti Travailliste, pour l’heure commissaire européen au commerce.
Le Monde (23/10/2008) rapporte: “L'ancien ministre travailliste de Tony Blair, qui aime à côtoyer la haute société, fréquente le banquier depuis dix ans. Pas loin, sur l'eau turquoise, mouille le Queen K, le luxueux yacht du milliardaire russe Oleg Deripaska, qui a fait fortune dans l'aluminium.” ce travailliste de même facture que nos socialistes, s’en va donc bambocher sur le yacht d’un honnête citoyen russe qui bosse dans l’aluminium. Travailler l’alu est un métier à haut risque, tous les métallurgistes le confirment. Un travailliste se doit donc d’être à leurs côtés. Bon, lui, Oleg, y a fait fortune, à quel prix on ne sait: combien y ont perdu leur vie? Leur honneur? Leur conscience? (Éclats de rires sur le pont) mais Mandelson, Peter, est justement le type qui, en tant que commissaire européen au commerce, a allégé les taxes sur les importations de l’aluminium en Europe. Bien entendu ce n’est pas une coïncidence, ni un heureux hasard, c’est une aide aux travailleurs de la métallurgie destinée d’ailleurs à rester dans le secret des dieux. Seulement voilà tout ceci a suinté, les bunkers se fissurent on ne peut plus vivre caché parce que partout il y a de nouveaux riches qui ne connaissent pas les règles et les usages en vigueur dans le monde de la haute finance et des basses œuvres où, comme le rappelle M. Rothschild - branche anglaise - “tout le monde doit se rappeler le bon vieil adage selon lequel les événements d’ordre privé doivent le rester”.
Mais Bruckner, tout de même, quelle conscience: “Les démocraties sont dépositaires d'un trésor périssable et fragile : les droits humains et le respect des principes. Elles sont responsables de la perpétuation de la démocratie elle-même. C'est pourquoi elles doivent s'unir, affirmer leurs ambitions, approfondir leurs idéaux, la raison, l'éducation, la tolérance, la solidarité avec les plus démunis.”, cela me fait penser à L’Afrique, aux déclarations fracassantes de Mitterand des années 90, aux grandes envolées sur la démocratie obligatoire pour les dirigeants africains s’ils tenaient à recevoir de l’aide...
Je voudrais revoir cela de plus près une fois prochaine, car l’Afrique, encore elle, toujours elle, n’a pas fini de nous gratter la conscience et l’inconscient.
Dans notre monde de démocratie répandue, expansée, aux trois quarts minée par la corruption, par le règne du conciliabule dans les souterrains du pouvoir, il se trouve des moments de joie pure, comme celui d’un machisme doré sur tranche, vénéré car “hors du commun”, une défécation dans la soie et l’opulence voyez ceci: “Sergueï Rodinov offre sa femme à l’objectif de Bettina Rheims” * qui saute sur l’occasion parce que Sergueï - un autre riche commanditaire russe qui n’est pas dans l’aluminium mais dans la banque, la presse, l’énergie consommable et déployée pour offrir sa femme - Sergueï “voulait ce que je voulais”, c’est Bettina Rheims qui le dit et elle ajoute extatique, “Ce n’était plus une commande mais un acte artistique”. Elle fut inspirée par un érotisme distingué marqué de cette touche perverse qui agrémente ce genre de cuisine. Que disait l’offerte? Comment s’en est-elle sortie? Fastoche: un vieux truc, une pirouette de vieux clown penseur: j’étais double, “deux personnes en moi. Il y a Olga dans la vie et Olga dans le travail” Madame et ses domestiques dans la vie et Olga offerte pour le “travail”. De quoi se plaindre?
Pour finir dans la barque nonchalante de mes élucubrations, j’aurais envie de poser une question brûlante: depuis les jeux olympiques en quoi la Chine aurait-elle changé? Qui, quelle société d’audit pourrait faire un bilan sérieux des progrès “des droits de l’homme” dans l’Empire sanguinolent? Merci d’avance.
Robert
*
C’était dans “Le Monde Culture et vous”, en première page de cette rubrique; 16 octobre 2008
Entretien
paru dans Philomag N° 1
Marcel Conche par Jean Leyssenne
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