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Les agoras d'ailleurs

Incendies portugais (et varois)/Daniel Aranjo

5 Juillet 2017 , Rédigé par grossel Publié dans #agora

 Pompiers portugais épuisés au repos durant les derniers incendies dans le centre du pays

Pompiers portugais épuisés au repos durant les derniers incendies dans le centre du pays

Daniel ARANJO

 

INCENDIES PORTUGAIS

(2005, 2006, 2017)

 

Oui, le Portugal est un bien combustible pays, du fait de sa forêt intensive (pinède, eucalyptus non autochtone, vrai papier végétal ; olivier, chêne indigènes, eux, arrêtent mieux un cercle de flamme). Ici l’on vit avec l’incendie. Et pourtant nul n’a pu prévoir le typhon de feu qui s’est abattu sur une petite nationale de Pedrógão Grande et ses environs, à l’infini, le 17 juin 2017 dernier : vraie scène de guerre, digne de quelque Syrie (quasi-napalm sur une route étroite, voitures dispersées, attaque quasi chimique, beaucoup de victimes ayant été asphyxiées par la fumée hors de leur véhicule). 64 décès, dont une quarantaine sur cette seule voie.

Je devais plus ou moins m’y rendre (c’est la ville de ma mère) ce même jour, par l’axe express habituel (fermé, et dévié vers ce fatal délestage) ; et finalement, pris de paresse, n’y partis pas. Être, ou ne pas être, au mauvais endroit, au mauvais moment.

Ce que j’en vis le surlendemain donne une idée exacte de la chose : rails de sécurité pliés et même enfoncés par la fournaise, larges traces noires éclatées au sol, panneaux indicateurs illisibles et gercés, carcasses de camions, fumerolles encore actives sous la surface cendreuse.

Le hasard fait que j’avais écrit deux poèmes sur deux autres incendies, sis sur ce même endroit, en 2005 et 2006. J’y avais même relu Anna Karénine : incendies somme toute habituels et banals. Je me permets de les redonner ci-après, en hommage aux fameux pompiers portugais (le pays est parsemé de leurs casernes, hommes et femmes solidaires et confondus) ; la poésie, disait Guillevic, peut aussi avoir sa place du côté des camps, pour les déplorer et nous en préserver. C’est à ces soldats du feu que nous devons parfois de vivre dans ce pays, et même de pouvoir y lire Tolstoï.

 

2005

 

22 août.

 

Retour au pays depuis Tanger. Fatigue ; sieste. Hélicoptère secouant de trop près nos vieux murs. Je rouvre la fenêtre sur une infinie fumée. Le feu paraît proche. La sortie de la ville est bouclée. Faire un détour pour voir, en effet, un front d’incendie avancer sa herse, sur toute une tranche de montagne, vers le hameau vert du Chá Velho à petite haie de buis et noria de mon enfance ; et qui semble labourer aussi le ravin natal de ma mère, Agua d’Alta. J’y vais ; puis en reviens aussitôt, voyant le pied de la sierra de Saint Neutel vers le haut déjà brûler.

Nuit. Nous avons vieilli, ou tristement rajeuni (plus de lampadaire, ah c’était donc ça, cet âge soudain, comme il y a quarante ans ; ni téléphone, ou guichet automatique en état de marche).

 

23. Matin. La fraîcheur de la nuit a tassé l’incendie. Presque tout a brûlé, même quelques granges ruineuses, mais les hameaux, mais les maisons ont été sauvés, et Agua d’Alta (ses ruches exceptées) par son unique habitant et sa femme. Qui me dit, voix enrouée encore de fumée, qu’il a stoppé le feu à coup de jet dans le ruisseau de cendre à sec, à la sortie du village, à un mètre à peine du mandarinier de ma mère (d’où je viens de prendre quelques fruits secs miraculés).

Les petites âmes du Purgatoire dont notre cousin, avant de mourir, avait maçonné le petit oratoire, méritent bien quelques sesterces neufs.

L’après-midi, de nouveau fumée. Jusqu’au ciel ; et le ciel même ; qu’on respire jusqu’à travers nos chambres closes. On craint le bleu, le bleu blanchi entre les arbres droits : feu et fumée, et ce n’est que du ciel.

 

24. La nuit, de nouveau, a fait tomber l’incendie. L’après-midi, derechef fumée bleue jusqu’au ciel. Je fais deux lieues jusqu’à Avelar. Toute la montagne est calcinée. Non la fontaine-tombeau à becs et nom arabe (chafariz). Des racines continuent de brûler, fumerolles à odeurs diverses, près d’une semaine, à travers leur gros trou de taupe ou de gibier au bord du bois éteint, noir, blanchi et sec. Sur un kilomètre, senteur, oui senteur d’encens : un arbre rare, sans doute (olivier saint, ou chêne-liège, peut-être mimosa, dont je vois quelques-uns soudain carbonisés parmi l’infinie forêt de pinèdes-eucalyptus).

 

À la bibliothèque, face à la caserne des pompiers et à notre cimetière, où sont aussi nos vieux amis du Chá velho : par hasard ce sonnet de Sœur Violante du Ciel (1601-1693) - comédie sainte en miniature (messe des paresseuses, toilette compassée et haut clavecin montré en spectacle à tout un grand peuple) - dont j’envie aussitôt, autant que le vers frappé, ce titre infini sur ces

 

VOIX D’UNE DAME

VAINE DU DEDANS D’UN

SÉPULCRE À L’ADRESSE D’UNE AUTRE

QUI VIENT D’ENTRER PRÉSOMPTUEUSEMENT

EN UNE ÉGLISE DANS LE SEUL SOUCI

D’ÊTRE VUE ET LOUÉE DE TOUS ; ET

S’EST ASSISE TOUT PRÈS D’UN TOMBEAU

POURVU DE CETTE ÉPITAPHE, QU’ELLE SE MIT ALORS

CURIEUSEMENT À LIRE :

 

Ô toi, qui d’erreurs divertie

Vis de ce qui devra t’indifférer,

Prends ici leçons d’une avisée,

Et l’on te verra agir en femme avertie.

 

Considère qu’en terre convertie

Ci-gît la beauté la plus louée,

Et que tout de cette vie est poudre, et rien,

Et moins que rien ta propre vie.

 

Considère que la rigueur de la mort

Ne respecte beauté ni entendement

Et que cette certitude fait douter de tout.

 

Admets de ce tombeau l’avertissement

Et vis de ta fin plus soucieuse,

Puisque tu en sais le terme précis.

 

Puis cet autre d’Antonio Barbosa Bacelar (1610-1663), auteur d’autres sonnets encore À un évanouissement, À une saudade, À d’autres saudades, À une absence, À un congé :

 

Qui t’a changée, madame ? Le temps était

À tes pieds, sur ta face le soleil naquit,

De ta vue le jour se composait,

De ton absence se formait la nuit.

 

(B.N. Lisbonne, coll. Pombaline 133, fol. 66r)

 

Que je préfère à sa longuette et déliée et mythologique et amoureuse Relation sur la fête des taureaux qui fut donnée en cette cité sur la place du Rossio en l’an 1647 déplorant à la sauvette la mort d’un forcado surnommé Carola (beaucoup d’artistes mortels et immortels, il est vrai, auront eu, et jusques à nos jours inclusivement, beaucoup moins que celui-là, que son deuil aura lui aussi fini par, petitement, sauver).

 

Et enfin cette Glose d’un nommé António Serrão de Crasto (1610-1685 ?) À une dame pâmée à la vue d’un crâne :

 

Si tu pâmes à ma vue,

moi aussi à la tienne,

car telle tu te vois je me vis,

et telle tu me vois te verras :

moi aussi, jeunette,

fus soleil, fus aurore,

déjà fleur, déjà pâquerette.

 

(Académies des Singuliers, t. II, 1668)

 

Nous, nous sommes entrés dans les longs jours fumeux,

comme l’Antarctique en ses dix lisses mois brumeux d’hiver,

et de votre absence, Madame, se compose l’ozone soufrée

des nuages de lointaine lave de nos présentes vies,

 

pauvres honteux de respirer encore au milieu de l’Etna

(bien loin de vos buanderies) en recevant la charité,

pour quelques secondes encore, Madame et présomptueuse,

de vos vers sentencieux au cœur de ce vôtre bien combustible pays.

 

2006

 

i.m. Anna Karénine

 

11 août.

 

Jour le plus chaud du mois. Encor plus de sirènes, d’hélicoptères. Encor plus de feux (500 par jour sur le pays) ; toujours plus proches et pressés. La chapelle Saint-Antoine cernée par son bois vert d’eucalyptus en flammes. Il faut quitter maison, vigne fossile, et emporter Anna Karénine (rayée d’un crayon de suie depuis un début d’incendie déjà vieux de dix ans), peut-être pour la nuit, dans une voiture elle aussi à souffle sourd d’hélicoptère. Le brasier avance sur trois fronts (je bute soudain sur le dernier, sans m’y attendre, à Aldeia de Ana de Aviz).

 

Retour de nuit ici (toujours plus ébranchée, hélas comme nous tous, au fil des ans), par un infini détour d’une heure via la route de Tomar et d’Arega, celle de l’aller étant maintenant coupée à hauteur du chafariz à becs.

Rouvrir la maison, sur sa fumée tiède et close de pinède. Comment a-t-elle pu rentrer ici dedans ? Par les tuiles du grenier ; je suppose ; peut-être la cheminée. Et n’en est point sortie.

Et les chiens, qu’on n’entendait plus, rétablissent l’espace obscur, chacun à mi-horizon nocturne ; comme si, soudain, l’on n’avait pas entendu cela depuis longtemps, ni la terre ni la ténèbre bruire ; l’un même très loin, ou tout près, appelé Saudade, sur les tristes trois syllabes éternelles de ce pays où tout porte ce nom (hameau, chanson, poème, spleen indigène quotidien).

 

Mais les pompiers auront pu sauver Dieu du feu humain, et l’ermitage désaffecté Saint-Antoine, où d’ailleurs Il ne gîtait plus depuis longtemps. Ce qui n’empêche point d’en prier le saint quand nous perdons ceci ou cela, et de le remercier toujours, puisque nous retrouvons, saint ou pas, vieux temple ou non, à eucalyptus ou jeunes pins, à peu près toujours tout, qui "apparaît" soudain.

 

*

 

Mais je pense d’abord à toi, Karénine, et à ton tombeau blanchi de l’an passé. Le seul à n’avoir pas changé (scorpions de sable, cendre, braise),

entre ta robe nouvelle d’incendies ; et plus rien à faucher parmi nous (ni fougère froide, ni foin fin à senteur de thé comme à vingt verstes de Pokrovskoié).

 

(Quand pleuvra-t-il, Anna, ah quand, quel soir de terre hors de Dieu,

d’un ciel enfin féminin et aussi indéfinissablement gris que tes yeux gris dont nul, qui t’aura lue, ne saura jamais la nuance véridique, comme d’un personnage trop aimé et même de roman, dès ton vivant même ;

mais qui ne peuvent qu’être gris, et d’un douloureux reflet antique sous tes caprices, ton silence, ah ton silence, ton attente et ce premier bal-là, Anna Arcadievna, illuminé de jupes noires de tsarine et tout de, noires, pierreries ?)

 

 

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