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Les agoras d'ailleurs

Ultimes réflexions / Marcel Conche

10 Février 2015 , Rédigé par grossel Publié dans #J.C.G.

Marcel Conche et Monsieur Cloche, personnage de Marina Damestoy
Marcel Conche et Monsieur Cloche, personnage de Marina Damestoy
Marcel Conche et Monsieur Cloche, personnage de Marina Damestoy

Marcel Conche et Monsieur Cloche, personnage de Marina Damestoy

Ultimes réflexions

Marcel Conche

éditions HD, janvier 2015

236 pages, 22 €

présentation du livre par l'auteur lui-même :

Dans cet ouvrage, j’ai voulu avant tout mettre l’accent sur certaines distinctions sans lesquelles ma philosophie, telle que je l’ai résumée dans Présentation de ma philosophie (HDiffusion 2013), ne peut être correctement comprise : distinction entre conscience et pensée, argument et preuve, cause et raison, ensemble pensable en un et ensemble inassemblable, « être » et être vrai, infini et indéfini, monde et univers, univers et Nature, science et métaphysique, libre arbitre et liberté, etc.

Cependant, ma réflexion aborde aussi d’autres sujets : la solitude, l’amitié, l’animalité, Descartes au secours de la religion, Epicure, Socrate et les dieux, l’originalité philosophique de Montaigne, Pascal et le pari, etc.

note de lecture de Jean-Claude Grosse :

Le dernier livre de Marcel Conche comporte 50 essais de 3 à 6 pages, essais de philosophe se confrontant sur tel ou tel point à Descartes, Heidegger, Pascal. Montaigne très présent comme d'habitude est très éclairant, évident. En particulier en ce qui concerne l'homme et l'animal, au moment où la loi reconnaît que les animaux sont sensibles.

Alors que l'ambiance générale sur la planète est au réchauffement des eaux, des températures, de la calotte, des esprits religieux, souvent instrumentalisés, à la montée des eaux, à la violence des vents et des affrontements religieux, des guerres de religion même, paravents d'autres guerres plus économiques, ce livre est un plaidoyer non pour la sobriété heureuse, pour la décroissance, pour la régulation des banques, pour la laïcité mais pour la liberté de penser par soi-même, laquelle suppose que la liberté soit première en l'homme ; la nature de l'homme, le propre de l'homme est non le langage, non le rire mais la liberté ; l'homme ne vit pas que dans son monde de paysan s'il est paysan, il peut en sortir, se libérer de sa lecture et de sa pratique paysanne du monde ; il est dans l'Ouvert, pouvant accueillir en homme naturel par la contemplation, la beauté qui l'entoure, il peut user de sa raison et soumettre à son jugement ce qui se présente : pleut-il ? Il pleut dit-il parce qu'il pleut réellement. Un chat lui ne peut sortir de son monde de chat coursant souris et oiseaux. Évidemment, milieu, éducation, traditions vont tenter de limiter cette liberté libre qui va se transformer en liberté sous influence, voire en aliénation, l'aliénation religieuse étant fort répandue. 3 font 1 apprend-il, c'est le mystère de la trinité, rien à comprendre, y croire du fond du cœur qui finit par lâcher. La reconquête de sa liberté première n'est le choix que d'un petit nombre. C'est une affaire individuelle, une démarche personnelle, une démarche philosophique qui va prendre ses distances avec les préjugés, les illusions, va soumettre à la question ce qui semble aller de soi ou cherche à s'imposer plus ou moins insidieusement comme vérité, comme évidence.

Il semble aller de soi que les sociétés ne vont pas favoriser de tels cheminements personnels, elles vont bien plutôt fabriquer comme dit Chomsky, le consentement, la soumission volontaire. Les sociétés ne vont pas reconnaître la nécessité vitale de philosopher, ne vont pas salarier ni retraiter des individus faisant choix de philosopher. Il n'y a aucune utilité sociale à philosopher. Ça risque de devenir des désobéissants. Le philosophe soucieux de vérité devra donc gagner sa vie à côté de sa recherche ou fera la manche comme Socrate. Philosopher est donc risqué, ce que montre très bien le portrait de Socrate par Rabelais : Alcibiade disait que Socrate à le voir du dehors et à l’évaluer par l’aspect extérieur, vous n’en auriez pas donné une pelure d’oignon, tant il était laid de corps et d’un maintien ridicule, le nez pointu, le regard d’un taureau, le visage d’un fou, le comportement simple, les vêtements d’un paysan, de condition modeste, malheureux avec les femmes, inapte à toute fonction dans l’Etat ; et, toujours riant, trinquant avec chacun, toujours se moquant, toujours cachant son divin savoir. Mais, en ouvrant cette boîte, vous y auriez trouvé une céleste et inappréciable drogue : une intelligence plus qu’humaine, une force merveilleuse, un courage invincible, une sobriété sans égale, une égalité d’âme sans faille, une assurance parfaite, un détachement incroyable à l’égard de tout ce pour quoi les humains veillent, courent, travaillent, naviguent et bataillent. Ou pour être Socrate, fréquenter le bar du bon coin, rire avec les compères des brèves de comptoir, fermer sa gueule, la liberté d'expression c'est pour les autres, être prudent quoi, éviter d'être rejeté en faisant profil bas, ne pas partager son divin savoir. En ces temps Je suis Charlie, je ne suis pas Charlie, ne pas mettre de l'huile sur le feu.

Évidemment Marcel n'est pas Socrate, chaque philosophe l'est avec sa personnalité, son génie. Distinguons, la personnalité soit ce qui est donné, inné, le caractère et ce qui est acquis par l'éducation, puis modifié par ma liberté. Le génie soit la petite voix qui me dit de ne pas aller là, qui me détourne du chemin, me fait sortir du convenu, de l'attendu. Mon génie m'a invité à démissionner de l'armée en 1964 au retour de l'Algérie, j'aurais fini chef d'état-major des armées. Je suis devenu professeur. Quant à Marcel, vous ne le verrez pas au bar du coin, écrire des tribunes libres, faire des conférences partout dans le monde, aller à la télévision. Il a des opinions étayées sur bien des choses mais il n'en fait pas l'essentiel. Quand il exprime une opinion à des amis, il peut arriver qu'elle tranche par rapport à l'opinion dominante, liberté d'esprit là encore.

Marcel Conche, philosophant pour soi, s'est ainsi libéré de la religion catholique à partir d'un sentiment, d'une émotion insoutenable devant la souffrance des enfants, émotion liée à la lecture de Dostoïevski et non par la vue de souffrances réelles. La souffrance des enfants est devenue le mal absolu et a entraîné la dissolution philosophique, argumentée des notions de Dieu, de Monde, d'Homme, d'Ordre. Marcel Conche a rejeté toute la philosophie théologisée, Descartes, Kant, Hegel. Et devenu athée, sans le proclamer, sans chercher à convaincre quiconque, il a cherché la métaphysique qui pouvait convenir à ce qu'il appelle sa proto-expérience et qui tient en 6 évidences, pages 188-189. Ce qui est frappant, c'est la place occupée par sentiments et émotions dans ce parcours, moins des émotions personnelles, liées à sa subjectivité que des émotions impersonnelles, comme objectives, en lien direct avec ce qui se produit, ce qui se manifeste. La première évidence de cette proto-expérience est un sentiment océanique : d'abord je ne suis pas seul, mais comme au milieu d'un océan ; il y a d'autres êtres ou choses de tous côtés, devant, derrière, dessus, dessous, à perte de vue, à perte d'imagination, à perte de pensée. Ce sentiment océanique enveloppe le sentiment de l'infini – au sens d'indéfini. (pages 188-189)

Libéré de Dieu comme cause unique de toute la diversité du réel, Marcel Conche élabore une métaphysique non pour rendre compte de cette diversité mais pour chercher la vérité sur le Tout de la Réalité. Et ce Tout pour lui c'est la Nature. Ce qui nous apparaît, dans sa diversité, dans sa beauté c'est la nature, beauté d'un coucher de soleil, d'un paysage, diversité de ce qui s'offre au regard, milliers de feuilles toutes différentes d'un arbre, fleurs sauvages d'un champ, colonne de fourmis. Au-delà de la terre, c'est l'univers, étoiles, planètes. C'est la nature naturée, créée par la nature naturante, la Nature, qui se cache derrière ce qu'elle crée et donne à voir. Le hasard est ce qui œuvre à l'aveugle, sans plan préconçu, sans but, sans téléologie d'ensemble mais avec une finalité pour chaque être créé, qu'il soit bon pour la vie, fait pour vivre sa vie de chien, de fourmi, de feuille.

Pour la 1° fois, Marcel Conche emploie un mot qu'il n'a jamais employé, le principe énergie. Le principe unique et suprême de l'existence et de l'activité universelles c'est le principe énergie, un principe infini, éternel, impersonnel, il y a l'énergie, principe unique faisant apparaître, disparaître toute chose, tout « être », en nombre indéfini, soit un nombre fini qui aussi grand qu'il soit ne rejoindra jamais l'infini, nombre indéfini d' « êtres », nombre incommensurable mais jamais infini, sans origine ni fin car le temps est éternel.

Marcel Conche a de nombreuses fois montré les impasses où nous conduit l'usage du mot « être », la confusion entre « être » et « exister ». À l'Être, il substitue le Il y a. L'Être n'est pas Dieu. Il y a l'Énergie. La créativité hasardante (hasardeuse) de la Nature, créativité depuis toujours et partout, ce qui veut dire que ce qui « est », qui « existe » ne vient pas de rien et ne retourne pas au rien, au néant . Cette créativité aveugle est le fait de l'Énergie perpétuelle, de la Vie éternelle qui fait que toute chose créée est bonne, faite pour la vie, pour vivre son temps de vie fini. Les choses, les êtres créés, livrés à la vie, à la mort ne forment pas dans leur incommensurable, leur indéfinie diversité, un ensemble ordonné, cohérent, un monde. Chaque être a son monde, le monde de l'abeille, le monde de la mouche, ces mondes sont en quelque sorte inaccessibles à toute connaissance, l'abeille ne peut accéder au monde de la mouche et l'homme pas davantage. Et ces mondes sont inassemblables. Il n'y a pas l'ensemble de tous les mondes. On ne peut trouver un ordre, un sens à toutes ces créations. Seulement qu'issues de la Vie éternelle, elles sont vivantes, éphémères, changeantes, de la jeunesse à la vieillesse et à la mort. Mais à la différence des religions, la signification de la mort ne nous est pas donnée. Anaximandre, le premier philosophe, ayant intuitivement compris que le fini ne peut engendrer le fini, pense que seul l'infini peut engendrer l'indéfini des finis. La mort s'expliquant par une sorte de justice ontologique, un rendu pour un donné. On meurt parce qu'on a eu du pot d'apparaître, faisant injustice à ceux qui n'ont pas eu ce pot (un spermatozoïde accrocheur s'accrochant bien à un ovule mais SVP ne me réduisez pas à ce hasard et ne développez pas non plus la chaîne causale, spermato paternel, ovule maternel et en remontant), réparation de l'injustice première pour d'autres chances, d'autres malchances. Quand on pense que ça date de 2700 ans, que ça tient dans une phrase, remarquablement commentée par Marcel Conche dans son Anaximandre (PUF).

L'homme comme création de la Nature a comme caractéristique, que n'ont pas les autres êtres, d'être dans l'Ouvert, il l'est quand il échappe aux soucis de son monde de paysan, quand il est homme naturel qui contemple, qui pense, qui juge, qui éprouve. Cet homme peut donner à sa vie, un sens, une valeur, librement, alors que sa vie est éphémère, qu'il n'emportera rien, que tout ce qu'il aura réalisé sera oublié, disparaîtra. S'il veut le meilleur de ce qu'il est capable de créer, créateur un peu à l'image de la Nature (créer c'est ne pas savoir à l'avance ce qu'on va créer), il vivra comme un sage tragique, voulant le meilleur qui par la mort ne vaut pas plus que ce qui ne vaut rien. Cette indifférence de la Nature à la valeur est essentielle à éprouver. Le choix de nos valeurs, choix qui fonde notre éthique, notre manière de vivre nous appartient, les uns pour l'argent, les autres pour le pouvoir, d'autres pour la gloire, d'autres pour le bonheur, un peu pour la vérité. Nous pouvons aussi vivre comme les feuilles au vent d'Homère ou jouer aux dés ou à la roulette russe (chargée si possible) les moments clefs de notre vie, APBLC.

Cette sagesse tragique voulue par Marcel Conche me semble être issue de sa 1° métaphysique, celle de l'apparence absolue. Tout est voué à disparaître sauf le Tout, le Il y a. Mais on voit bien qu'il y a une inégalité, la mort est la destination de toute chose, de tout être, elle n'est pas la destination du Tout. La Vie éternelle, l'Énergie perpétuelle ne sont pas mortelles. Le Temps éternel n'est pas l'ennemi mortel de la Vie éternelle. Si dans le monde des apparences, dans la nature naturée, la guerre est père de toutes choses selon Héraclite, la guerre n'est pas le principe à l'oeuvre par et dans la Nature. Le principe Énergie (qui donne Vie) crée des êtres bons pour la vie, c'est-à-dire équipés pour vivre. Une vie saine favorisera une espérance de vie plus grande qu'un vie d'excès. On peut décliner chacun pour soi ce que suppose au quotidien, de vivre selon sa nature, sa singularité, son unicité. C'est créer en quelque sorte sa vie et non pas suivre un chemin écrit d'avance, suivre des préceptes inculqués par une éducation qui conforme. Une vraie éducation laïque, éducation à l'universel, favoriserait ce devenir ce que l'on est. Mais on peut aussi vivre APBLC, se livrer à l'aléatoire ; je crois qu'il faut une sacrée force, un sacré détachement pour vivre ainsi SDF, précaire quand c'est par choix ce qui doit être rare. Il y en a d'autres qui utilisent le détachement à des fins spirituelles mais ne pratiquant pas la méditation transcendantale, je fais silence, le propre du sage que je suis en train de devenir.

L'énergie évoquée par Marcel Conche a un statut de principe, d'évidence ; elle n'est pas définie. Je pense qu'il faut éviter de la voir comme la voit les savants (e = mc2) mais aussi comme la voit des traditions spirituelles fort anciennes.

Il me semble que la 2° métaphysique de Marcel Conche, sa métaphysique de la Nature, avec son principe Énergie peut ouvrir une autre perspective que la sagesse tragique telle que conçue, pratiquée par lui : faire ce que je peux de meilleur même si cela doit disparaître. Cette sagesse tragique se vit dans le temps rétréci, le temps des projets, le temps court de nos vies. Elle ne se soucie pas du temps infini, éternel qui est celui de la Nature et dans lequel nous sommes inscrits, comme un éclair dans la nuit éternelle dit Montaigne.

Certes, je suis mortel, je le sais et philosophe, sage plutôt, je l'accepte. Mais mon corps mort ne va pas au néant, au rien, il n'y a pas de rien ; il n'y a pas Rien puis quelque chose ; la question pourquoi quelque chose plutôt que rien n'est pas une question métaphysique ; il y a depuis toujours et partout et ce il y a qui engendre ce qu'il y a, tout ce qu'il y a, dans sa diversité indéfinie, c'est le principe énergie ; mon corps mort se dégrade en un degré inférieur de la matière, non matière vivante et pensante, mais matière inerte. Comme le mot matière me parle peu, je préfère dire que mon corps mort revient au grand brassage particulaire, revient à l'énergie. Venu des poussières d'étoiles, il retourne aux poussières d'étoiles, restitué à la Vie comme énergie pour d'autres usages au hasard.

Incidente : les sciences tentent toujours d'expliquer le supérieur par l'inférieur. En ce sens, elles dégradent les spéculations élevées en spéculations grossières mais l'homme expliqué par l'animal n'est plus l'homme, l'âme expliquée par le corps n'est plus l'âme, la pensée expliquée par le cerveau n'est plus la pensée, la vie expliquée par la matière n'est plus la vie (page 199).

Quant à ce que nous avons pensé, éprouvé, nos productions immatérielles, en même temps qu'elles passaient, nevermore, elles devenaient vérités éternelles, forever, en ce sens que rien ne peut faire que ce que j'ai dit, pensé, éprouvé à tel ou tel moment n'ait pas été dit, pensé, éprouvé. Dans la mesure où ces productions immatérielles sont en nombre indéfini, de notre naissance à notre mort, on peut dire que toute notre vie s'inscrit comme vérité éternelle dans le « monde des vérités », que notre livre d'éternité s'écrit au fur et à mesure de notre vie, enregistrant tout, fidèlement, sans falsification possible, que ce livre d'éternité n'est pas écrit d'avance, qu'il ne servira à aucun jugement dernier puisque sont enregistrées aussi bien nos bonnes pensées, nos bonnes actions que les mauvaises.

Ma métaphore du livre d'éternité de chacun est à prendre avec des pincettes. Ce livre enregistre-t-il au fur et à mesure dans un ordre chronologique ? Ce livre est-il une suite aléatoire de feuillets sans queue ni tête à notre image , suite même pas reliée mais feuillets volants livrés aux vents des univers ? Il faudrait un vrai nouveau Cyrano de Bergerac pour imaginer ça.

Évidemment, j'ignore si le temps utilisé dans ce livre relié ou délié est le temps qui se compte en secondes Bleu Giotto, temps linéaire. Est-ce un temps circulaire, celui des cycles menstruels pour les dames ou celui du rythme orgasmique stochastique pour les messieurs, celui des saisons ? Il y a là un petit problème que je laisse aux génies.

J'ignore où se situe ce « monde des vérités », cette bibliothèques des idées dont Marcel Conche dit qu'elles sont éternelles, indépendamment de la langue, mortelle, dans laquelle elles sont formulées (page 46). J'ignore dans quel espace-temps nos productions immatérielles retournent, sont enregistrées pour l'éternité, un peu à la manière de nos traces ineffaçables sur internet.

J'ignore si cette bibliothèque avec tous nos livres d'éternité est bien rangée, j'ignore si des usages sont faits et par quoi, par qui, de nos idées, de nos émotions, de nos sentiments mémorisées.

C'est peu probable que ce soit bien rangé dans la mesure où nos vies sont assez peu ordonnées, sensées. Nos vies sont largement gouvernées par le hasard, au petit bonheur la chance (la martingale APBLC existe en Bourse ; il a été montré qu'un Parlement travaillerait mieux si une fraction importante des représentants du peuple était tirée au sort dans la population puisque ces députés ou sénateurs aléatoires obligeraient les professionnels de la politique à oeuvrer dans l'intérêt du plus grand nombre et non pas pour leur seule clientèle).

Nos décisions, des milliards de décisions, de choix, sont rarement pensées, elles sont irrationnelles pour la plupart, hasardées comme le fait la Nature, à la différence que nous, nous choisissons ou hasardons des coups de dés à effets secondaires imprévisibles, bénéfiques ou maléfiques car nous ne décidons pas pour que ça vive, que ça favorise la vie mais pour que ça rapporte, que ça nous mette en avant. Nos milliards de coups de dés, nos milliards de coups de roulette russe (à blanc ou chargée) pour vivre au jour le jour comme nos plans de carrière, nos plans d'épargne, nos plans de retraite pour vivre rassuré, assuré, tout ça semble produire un patchwork indescriptible, un désordre généralisé, universel, du mouvement brownien indéfini, non saisissable même par les machines statistiques les plus sophistiquées, les plus puissantes. C'est le règne des processus stochastiques. On comprend que les savants préfèrent chercher et trouver des constantes universelles que les lois du chaos humain.

En tout cas, il me semble qu'on peut décliner des usages possibles dans notre vie de chaque jour de cette métaphore du livre d'éternité que nous écrivons, dans le plus grand bordel. On passe du nez dans le guidon qu'on contrôle, croit contrôler à une perspective sidérale et sidérante de schuss et de slaloms hors-piste sur poudreuse imprévisible et avalanches pressenties.

La science peut-elle nous éclairer ? Il me semble que le savoir, les connaissances scientifiques, innombrables, non connues, non maîtrisées, mal articulées par la plupart des gens ne peuvent nous servir à voir vraiment, d'autant que ce que l'on sait accroit exponentiellement ce qu'on ne sait pas.

Comment voir le ciel si on essaie de le voir comme univers avec ce que l'on sait aujourd'hui de l'univers. Cet univers des savants est un objet intelligible, difficilement intelligible d'ailleurs et cela est vrai de toutes les disciplines, comprises de quelques-uns seulement ; ce n'est pas un univers que je vois. Et toutes les animations en 3D qu'on me présente ne me font pas voir. Je vais éprouver de l'émerveillement ou de la terreur devant les chiffres proposés, les images présentées. Mais je ne vois plus le ciel sans voir pour autant l'univers.

Pareil pour le corps devenu planches anatomiques et animation des minuscules qui nous colonisent, de quoi te foutre la trouille tellement ce savoir te disperse quand toi tu te vois un.

Le savoir va complexifier, peut-être même dissoudre notre vision. On perdra le regard naïf, le regard étonné qui fut celui qui inaugura la philosophie, le regard de l'homme naturel, de l'homme dans l'Ouvert. Ce savoir n'est pas propice à vivre en vérité dans la mesure où ce savoir se veut pouvoir sur la nature et sur l'homme selon le projet de Descartes (devenir maître de la nature), projet qui nous conduit dans le mur.

Jean-Claude Grosse

échange avec Alain Foix et Yves Cusset

Le 20 déc. 2014 à 18:30, Alain Foix a écrit :

J'ai eu Marcel Conche comme prof de philo à la Sorbonne.
Il était extrêmement ennuyeux, tout à fait l'opposé d'un Jankélévitch qui nous faisait vibrer et nous portait aux nues.
Il lisait ses cours dans le grand amphi, sans doute aussi parce qu'il était enregistré sur France-Culture.
Mais, mais... ce qu'il disait était extrêmement dense sous la poussière qu'il soulevait, et d'une grande richesse.
Il fallait faire un effort pour s'accrocher aux mots de ce petit monsieur tout rond, tout triste et tout sévère.
Mais ça en valait vraiment la peine. Oh non, rien de commun avec le musicien Jankélévitch, ses yeux pétillants et charmeurs sous les épaisses broussailles de ses blancs sourcils. Une autre manière de faire parler la philosophie. Mais comme avec Janké, on allait au fond des choses.
L'évocation de son nom soulève une grande nostalgie. Celle du temps où je croyais que la pensée du cœur des choses pouvait changer le monde.
Le problème c'est qu'on a aujourd'hui si peur de s'ennuyer.
L'ennui est sans doute pourtant un de nos meilleurs amis.
Alain

21 décembre 2014 11:41:05

bonjour Alain,
je préfère te répondre perso mais si tu trouves que la liste peut être intéressée, alors envoie sur la liste
donc
j'ai 18 ans de moins que Marcel, il va sur 93 ans, je ne sais pas soustraire
je ne l'ai pas connu comme prof
je l'ai écouté en conférence à 3 reprises, il lit effectivement, respect pour la pensée et l'auditoire me semble-t-il;
en débat, il est souvent plein d'humour, très précis, convaincant;
il a une mémoire prodigieuse, une curiosité intellectuelle énorme tout en sachant écarter importuns et superflu,
tout ce qui peut déranger sa démarche même dans le quotidien
je l'ai découvert quand il a commencé à enseigner à Lille en 1967
(à ma femme, à propos du pari de Pascal, énorme);
j'étais déjà prof depuis 1964 au Lycée du Quesnoy
puis dès 1974 je l'ai suivi par les éditions de Mégare qu'il avait créées à Villers-sur-mer pour éditer son oeuvre dont Orientation philosophique
j'ai tenté vainement de l'associer à l'aventure de la revue Aporie (1982-1992) mais c'était le temps où il consacrait beaucoup de temps à sa femme, gravement malade
ce n'est qu'en 2002 que j'ai repris contact avec lui
et depuis, je le vois régulièrement, pour des rencontres de 2-3 jours, 1 à 2 fois par an;
dernière fois, 3 jours fin août, avec un ami philosophe, viticulteur aussi;
c'est toujours réjouissant (pas d'ennui, même ma petite fille de 6 ans l'a écouté des heures en grignotant des gâteaux, Marcel est une personne très réactive);
un livre est en préparation pour 2015 nourri de 6 rencontres
sur mon blog, taper Les entretiens d'Altillac
http://les4saisons.over-blog.com/tag/les%20entretiens%20d%27altillac/
j'ai édité de lui Heidegger par gros temps, De l'amour, La voie certaine vers "Dieu" (importance des " "), Le silence d'Émilie (6° tome de son journal étrange, hors commerce)
Avec Marcel Conche, livre de contributeurs dont Comte-Sponville
Actualité d'une sagesse tragique de Pilar Sanchez Orozco traduit de l'espagnol

j'ai lu Jankélévitch : La mort, Traité des vertus, le je ne sais quoi et le presque rien;
je relève d'aiileurs l'importance commune chez les deux de la réflexion morale, Marcel allant jusqu'à la fonder dans Le fondement de la morale
et dernièrement encore pour tenter d'appréhender la notion d'éternité, Quelque part dans l'inachevé; L'irréversible et la nostalgie
« Celui qui a été ne peut plus désormais ne pas avoir été ; désormais ce fait mystérieux et profondément obscur d’avoir vécu est son viatique pour l'éternité. », Vladimir Jankélévitch, L’Irréversible et la nostalgie. Citation que m'avait communiquée l'ami Elie Pressmann.
mais je suis resté sur ma faim pour mettre mes mots à L'éternité d'une seconde Bleu Giotto, ma dernière pièce
car le point de vue de Jankélévitch est celui du sujet;
or rien ne peut faire que ce que j'ai été, que ce que j'ai vécu, dit, pensé, éprouvé... n'ait pas été vécu, dit, éprouvé, pensé;
il sera donc toujours vrai que je t'ai écrit ceci ce 21 décembre; il s'agit d'une vérité éternelle, impersonnelle, objective;
nous écrivons ainsi notre livre d'éternité de notre naissance à notre mort;
si le corps rejoint le grand brassage énergie-matière, particulaire, il n'en est pas de même de tout ce que nous produisons, créons d'immatériel, inconscient compris;
ces livres (" " SVP, métaphore) s'inscrivent quelque part, s'archivent quelque part (pincettes SVP),
de l'information objective, intemporelle, disponible, pas pour les vivants, les survivants
(eux donc moi encore pour un peu de temps, nous avons accès au passé par la mémoire qui tronque, truque, oublie, est réactivée, retrouvé, perdue ...),
l'information objective que j'évoque, vérités éternelles, est une information massive apparemment inutile et sans falsification possible, sans jugement moral non plus car sont enregistrées aussi bien mon action magnifique que ma pensée perverse; donc pas de jugement dernier comme pas non plus de c'était écrit, c'est le destin
mais information peut-être inutile (ce n'est pas sûr du tout ; gaffe car des traditions, vieilles, parlent d'éternel retour, de réincarnation = je ne veux pas m'inscrire là-dedans même s'il faut savoir que ça existe, que c'est agissant)
bref, s'ouvre une métaphysique à penser de l'éternité de nos productions immatérielles (qui peut s'appuyer en partie sur par exemple la physique quantique ou sur ce qu'internet révèle : difficulté à effacer les traces, droit à l'oubli), sachant qu'une métaphysique est sans preuves, argumentée seulement et d'abord intuitive, même si des métaphysiques conceptuelles existent, construites, fabriquées
évidemment, nous avons tellement le nez sur le guidon que cela nous échappe, nous paraît sans intérêt (vivre l'instant, vivre heureux et que sais-je et ce n'est pas rien) mais ayant vécu deux disparitions douloureuses en particulier, je n'ai pas pu ne pas penser à la mort des êtres chers ( le bonheur après ça comme avec l'état du monde d'ailleurs)
et ce n'est pas mon désir d'éternité, de les éterniser, qui me conduit sur ce chemin;
c'est bien le souci philosophique de penser vrai, de vivre en vérité, pas dans les illusions
et cela change la vie, ma vie en tout cas
amitié
JC

21 décembre 2014 17:09:35

Cher JC
Je te réponds directement, mais je crois, comme tu m'en as suggéré la possibilité, qu’il aurait pu être bon de publier ta réponse sur la liste, car je crois que cette discussion qui, bien qu'apparemment éloignée des préoccupations immédiates de cette liste, la concerne en fait très directement, parce que je crois que toute question d'ordre philosophique non seulement concerne le dramaturge, mais de surcroit est en soi dramaturgique.

Dramaturgique car elle touche à la question de la compréhension, du sens donné dans une totalité cohérente, et des limites de cette compréhension même et de la non compréhension qui est un moteur de l'acte de comprendre.
Ta réponse est belle et touchante et il est dommage que je sois le seul à en profiter. Aussi pour l’hommage que tu rends à ce vieux monsieur philosophe de 93 ans, Marcel Conche, que je disais être ennuyeux pour la bonne cause (compris que l’ennui est une donnée constructive du temps qui nous construit et dont nous sentons par lui toute l’épaisseur et la consistance. Ennui comme le boson de Higgs récemment découvert, qui n’a pas de masse mais qui donne masse à la matière. Nous sommes la matière du temps.)

C’est liés par cet ennui structurant que deux étudiants en philosophie, Christian Berner et moi-même, assis côte à côte sur les bancs du grand amphi sommes tombés en amour face à ce monsieur qui pour nous arrachait méthodiquement les pétales de la marguerite philosophique : « je t’aime, un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, pas du tout, je t’aime… » Un amour totalement platonique en vérité, je dois le préciser, entre deux garçons hétérosexuels. Amour tout de même. Amitié stellaire dirait Nietzsche. Lui Viennois, moi Guadeloupéen. Tellement différents et tellement proches. Amitié si puissante que l’un et l’autre nous sommes donnés nos premiers enfants comme filleuls. Ce n’est pas par plaisir d’impudeur que je révèle cette dimension intime, mais pour signifier et appuyer ce fait : la pensée dans sa quête de la vérité nue produit du désir et de l’amour. Réciproquement, l’amour est une condition de la vérité. Mais cette vérité n’est que la résolution à un moment donné de l’acte de comprendre et sa satisfaction. Acte de comprendre qui ne peut être que par l’écart existant entre le compréhensible et l’incompréhension. Et là, nous sommes déjà dans la dynamique nécessaire à la dimension dramaturgique qui suppose un écouté et un écoutant, une construction de la compréhension sur les limites de l’incompréhension voire de l’incompréhensible.
Sans doute cette amitié qui s’est forgée entre Christian et moi est intimement liée à la part d’énigme et de différence que nous saisissions l’un en l’autre, mais aussi est en partie due à ceux, notamment celui, en l’occurrence Marcel Conche et la pesanteur de son temps, qui nous englobaient dans l’acte de comprendre ensemble.

Sans nous en rendre compte, il est apparu que tous les deux nous sommes intéressés à cette question de la compréhension et de ses limites structurantes. Tandis que moi, je me suis arrêté à la sidération de la danse comme limite du concept, Christian a poursuivi sa route universitaire en travaillant sur les questions de l’herméneutique et les données de la compréhension. Il est actuellement Maître de conférences à l’Université de Lille. Tu trouveras ici une conférence qu’il a donnée récemment à l’Ecole Normale Supérieure et diffusée sur France Culture, sur la question du comprendre: http://www.franceculture.fr/player/reecouter?play=4964367

Ce qu’il dit est à mon avis très éclairant pour des questions dramaturgiques, et en ceci encore, je trouve que cette réflexion est de nature à intéresser la liste. Je t’en laisse juge.
Mais au-delà de tout cela, sa réflexion peut nous ramener très directement au débat récent qui a animé la liste au sujet d’Exhibit B, car nous sommes au cœur de la question de la compréhension qui nécessite comme il le dit un mouvement vers l’autre. Or ce que nous a montré cet événement, c’est précisément la barrière d’incompréhension de part et d’autre qui s’est rendue évidente et visible.
Amitié
Alain

Le 16 janvier 2015, Yves Cusset écrit

La mode est à la "cellule", de crise ou pas de crise, on pourrait alors créer une petite cellule philosophique dans le corps des EAT à condition qu'elle soit ouverte, ce que ne sont pas toujours les cellules, à ceux qui ne viennent pas de la philosophie "professionnelle" comme JC Grosse, Alain Foix ou moi-même. Une discussion autour de Conche ou Jankélévitch, matinée de Heidegger, cela peut être intimidant… Mais ces deux philosophes ont en commun de n'être pas d'abord des philosophes,ce qu'ils partagent avec d'autres comme Rosset ou Cioran: ce sont des écrivains, qui ont fait de l'écriture leur espace de méditation, avec toute la singularité - et la force - de ce qu'il convient bien d'appeler un point de vue.
Jankélévitch répondait à ses amis qui lui disaient qu'il n'était quand même pas sérieux d'écrire un livre entier uniquement sur la mort, qu'il l'avait fait pour ne pas avoir à y penser. On comprend qu'il ait écrit aussi sur l'ironie… Mais il y a une part de vérité là-dedans que partagent ces auteurs: qu'il n'est rien de morbide dans une méditation de la mort, qu'il y a même plutôt là une source de joie et de vitalité.
Conche, j'ai juste pris un petit déjeuner avec lui et un autre philosophe à Nantes il y a quinze ans, pour les "Rencontres philosophiques" auxquelles je participais. A l'époque, j'étais un tout jeune "philosophe", plein d'acné, dont le poil poussait à peine sur le zizi et sous les aisselles, sûr qu'il était indispensable de lire tout Husserl et tout juste sorti d'institutions prestigieuses dont je ne me rendais pas encore compte combien elles m'avaient pesé. J'étais très intimidé par ce vieux monsieur (à l'époque d'à peine 80 ans, donc encore assez jeune) qui était quand même l'un des rares à ne pas parler pour ne rien dire (donc à beaucoup se taire). Il était juste sorti de son silence à un moment donné pour dire cette chose un peu mystérieuse que je n'oublierai pas (et assez étonnante pour le spécialiste d'Epicure qu'il était) : la véritable épreuve philosophique dans la vie, ce qui fait de nous des philosophes, c'est d'avoir des enfants… A quoi mon philosophe de voisin, qui n'avait pas appris à se taire, a répondu: "Moi, mes enfants, ce sont mes livres, comme disait Nietzsche"; j'ai juste pensé "quel con", mais je n'ai rien dit car je suis à la fois lâche et poli, et à ce moment Marcel Conche a jugé plus opportun de se lever et de nous fausser compagnie, et j'ai juste pensé avec admiration: "Ah, quel Conche !".
Je vous avoue que je n'ai toujours pas compris pourquoi il disait ça, même si j'ai eu des enfants depuis, mais je continue de sentir intuitivement qu'il y a une vérité profonde dans cette histoire… Alors si vous pouvez m'éclairer.
J'aurais aimé être à la fête hier soir, mais me voilà désormais exilé à Bordeaux…
Fraternellement
Yves

quant au propos mystérieux de Marcel Conche que tu évoques, il ne l'est pas du tout; le philosophe est d'abord homme, comme les autres, ce n'est que par la pensée qu'il va s'émanciper du perroquet en lui, des autres en lui (lire Rhétorique de Francis Ponge), qu'il va cesser d'être homme du commun, homme de la moyenne région comme dit Montaigne (de Bordeaux), celui qui pense et fait comme les autres (comme = commerie = ?);
il doit d'abord être au milieu des autres et vivre comme tel et donc mariage, enfants vont de soi qui lui font vivre le quotidien de chacun
(il l'écrit quelque part mais mémoire ? peut-être dans Vivre et philosopher)
(il ne cherche pas du tout l'originalité dans sa vie, il est presque le Socrate décrit par Rabelais dans le prologue de Gargantua)
sa recherche de la vérité étant nourrie de ses expériences et de sa pensée;
c'est par exemple la souffrance des enfants qu'il ressent comme mal absolu qui l'amène dans Orientation philosophique, une bombe philosophique, à déconstruire, rien à voir avec Derrida,
à dissoudre les notions de Dieu, d'Être, d'Homme, de Monde, d'Ordre, de Tout, à poser l'apparence comme absolue (pas donc la dualité être-apparence), à élaborer une sagesse tragique

JCG

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