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Les agoras d'ailleurs

Ce qu'est une classe / 2 lettres à un élève de 2°

Rédigé par grossel Publié dans #J.C.G.

Sur l'enseignement

"La classe est, de droit, paisible et amicale. C'est une réalité morale, qu'une discussion à tout va ou des discours irresponsables ne sauraient contredire. On peut aller aussi loin que l'n veut dans la critique des croyances religieuses, des convictions métaphysiques, des choix éthiques - la philosophie est faite pour cela - , ais, par le fait même que le dialogue suppose la classe comme réalité morale, où règnent le respect des personnes, des convictions, la tolérance et l'esprit de paix, on ne saurait , soit dans le cours, soit dans la discussion, contester ces valeurs. Et donc, on ne saurait laisser la morale au libre choix de chacun. La classe de philosophie, par elle-même, si elle est ce qu'elle doit être, implique l'adhésion collective à une morale universelle.

Ce n'est pas tout. Dans une classe, la libre parole (la parrhèsia des Grecs) est de droit. Chacun est l’égal de chacun, et le maître lui-même est un égal, car la raison est la même chez tous, quelle que soit la diversité des intelligences (…).

Dans la classe de philosophie, tout, dis-je, peut être mis en question, excepté les valeurs mêmes qui rendent la classe possible. Quelles valeurs ? Pour entrer dans une classe de philosophie, il n’est demandé à personne quels sont sa religion, sa race, son pays d’origine (cela l’administration s’en occupe ; le professeur, lui, ne s’en soucie pas), etc. La classe n’est pas un groupe à signification simplement collective, mais bien universelle. Les valeurs qui rendent la classe possible ne sont donc pas les valeurs d’une quelconque morale collective, mais celles de la morale universelle. C’est pourquoi dans ma classe, quelles que soient, entre nous, les divergences - religieuses, métaphysiques, éthiques, politiques -, l’unanimité s’établissait sans peine pour refuser de reconnaitre un bien-fondé, une justification, ou même une excuse quelconques aux discours des négateurs de la morale. Certes, nous étions persuadés que ces discours mêmes s’expliquaient, chez leurs auteurs, par une bonne dose d’inconscience. Mais l’inconscience où ils paraissaient être de ce que leurs propos impliquaient (à savoir que la bonne foi ne vaut pas mieux que la perfidie, la pitié que la cruauté, l’honnêteté que son contraire, etc.) ne nous semblait pas une excuse. « Lagneau ne traitait jamais de Morale » dit Alain (…). C’est que la morale va de soi. Sûrement, Lagneau n’avait pas, là-dessus, le moindre doute. Aussi le philosophe, dans sa classe, n’a-t-il pas à se comporter en professeur de morale. De toute façon, c’est ce qu’il est.

Marcel Conche, Vivre et philosopher. Réponses aux questions de Lucile Laveggi, PUF, 1992.- pp. 191-193

Allègrement
Première lettre à un élève
de 2e


Tu viens d’entrer en 2e. Dans une classe de seconde d’un lycée français.
La énième réforme des lycées est en préparation : allégement ou alourdissement des programmes, tronc commun limité aux disciplines de base ou élargi aux disciplines de spécialisation, indétermination ou orientation... La énième grève des lycéens est dans l’air... Mais t’a-t-on déjà incité à réfléchir sur ce qu’est une classe ?
Dans ta classe, vous êtes 25 élèves. C’est un bon effectif. 25 élèves, regroupés arbitrairement par l’administration. Vous ne vous êtes pas choisis. Vous n’avez pas choisi vos enseignants. Ce n’est donc pas un groupe d’affinités. Tu vas sans doute te faire des copains. Pour le moment, ce n’est pas le cas. Et ce n’est pas essentiel. Dans ta classe, il y a de tout : des grands, des petits, des gros, des maigres, une blonde, un bossu, un Antillais, un Marocain, un Juif, une Eurasienne... En début d’année, malgré la diversité, vous êtes à égalité, traités à égalité par vos enseignants. Ta classe se définit par son emploi du temps, les salles où sont dispensés les cours, les disciplines enseignées, les programmes et les coefficients des disciplines, leurs horaires, les modalités de contrôle et d’évaluation, les conseils de classe. Tout cela est défini hors de toi, à l’échelon du lycée ou à l’échelon du ministère.
Ta classe comme toutes les classes de ton lycée est régie par le règlement intérieur du lycée défini par le Conseil d’administration de ton lycée. À cela peut s’ajouter le règlement mis en place par chaque enseignant dans sa discipline. Comme tu vois une classe, c’est un monde très réglé, un monde du droit où toi élève, tu as des devoirs : devoir d’écouter, de prendre des notes, de participer, devoirs à faire à la maison et en classe, préparatoires aux épreuves des examens. Devoir d’être présent, d’être à l’heure, de faire tes devoirs pour la date fixée.
À la fin de l’année, en fonction de ton intérêt, de ton travail, de ton assiduité, de ta participation, de tes résultats, tu seras classé avec une moyenne annuelle, moyenne de trois moyennes trimestrielles. À la fin de l’année, dans ta classe, il y a un premier et un dernier. Cette inégalité, tu le sais, n’est pas injuste. Le classement, but de la classe, est une juste répartition des élèves en fonction de tout ce qui leur est demandé. Si tu as des résultats convenables, tu auras le droit de passer en classe supérieure. Sinon, tu auras le droit de redoubler. Comme tu vois une classe, c’est un monde très rationnel, conforme à la raison, un monde étouffant où réussissent ceux qui savent s’adapter, où s’épanouissent les « bêtes à concours », où échouent les esprits libres et les artistes, les « cancres de génie », les décrocheurs et les rebelles.
Disons-le autrement. La classe est un lieu républicain, le lieu où se dispense la culture commune composante du bien commun. La classe parce que c’est un lieu républicain est fortement soumise à la volonté politique, définissant le bien commun, auquel contribue tout un chacun et partagé par tout un chacun. La classe est le lieu où la république veut former les citoyens responsables dont elle a besoin, citoyens partageant une même histoire sur un même sol, partageant des valeurs communes, une vision commune de l’Homme et du Monde. La république est donc très dirigiste, très volontariste en classe. Ailleurs, cela lui est plus difficile.
Heureusement pour elle, vous n’avez pas d’esprit critique ni l’esprit de révolte. Vous vous soumettez aisément et vos grèves sont les petites fièvres rendant supportable la soumission. Peu récusent ses abus de pouvoir.
Comme tu vois, je ne dis pas que la classe est le lieu de l’émancipation. Certains ont pu dire et diront encore : l’école républicaine (l’école publique, c’est-à-dire obligatoire, laïque et gratuite) m’a permis de m’élever socialement, d’échapper au déterminisme de mon milieu socio-culturel, d’accéder à la culture universelle.
En réalité, aujourd’hui plus qu’il y a trente ans, l’école est sélective, reproduisant sans état d’âme les inégalités sociales. Les « élites » sortant des grandes écoles sont issues des classes sociales aisées de notre société. Et ces « élites » n’ont pas le souci du bien commun mais celui de leur conservation et de leur reproduction. Ajoute à cela qu’hier, la sélection se faisait par le français et les humanités, qu’aujourd’hui elle se fait par les mathématiques et les sciences. Hier par les disciplines de la qualité, aujourd’hui par les disciplines de la quantité.
Par exemple, on élimine les étudiants en médecine avec les mathématiques qui, tu apprécieras, permettent d’écouter, d’ausculter un malade et de formuler un diagnostic. Donc, l’école de la république est malade. De son absence de démocratie.
II est de ton devoir de te demander : de quelle école ai-je besoin pour bien me gouverner dans la vie et dans le monde ? Y répondre pour toi, pour chacun, pour tous, c’est proposer un traitement à la maladie.
Pourquoi répondre à des consultations sans lendemain ? Balladur, Allègre t’ont consulté, pour quels résultats ?
Pourquoi faire des grèves si elles ne vous permettent pas d’organiser des États Généraux des Lycéens avec des Cahiers de doléances ? Ça, c’est le combat général, frontal nécessairement, comme en mai 1968. On s’est donné plusieurs semaines pour prendre la parole, pour changer l’école, la vie et effectivement bien des choses ont changé, récupérées et donc dénaturées. Mais la mixité est bien rentrée dans les mœurs. Ainsi que la liberté vestimentaire (finies les blouses ! reste le voile !). Les délégués de classes. Les représentants des parents d’élèves. Les foyers socio-éducatifs. La Maison des lycéens... Cette évolution, c’est, me semble-t-il, l’introduction du versant démocratique dans l’école où est pris en compte, le plaisir de l’élève, son bonheur dans ce lieu de vie qu’est l’école, où est prise en compte son individualité, avec ses capacités, ses rythmes, ses projets, ses blocages. On est cependant encore loin du compte, loin de l’école comme lieu démocratique d’épanouissement des individus.
Dans les propositions que nous formulons, nous essayons de concilier la classe comme lieu républicain et comme lieu démocratique en les séparant.
Au collège, pendant la scolarité obligatoire, la classe sera un lieu républicain où s'apprend le savoir commun.
Au lycée, après la scolarité obligatoire, la classe sera un lieu démocratique où se partagent les gais savoirs.
Tu viens d'entrer en 2e dans une classe d'un lycée démocratique. L'entrée en 2e dans une telle classe est facultative. Donc, si tu y viens, c'est que tu en as envie. On peut imaginer un dispositif plus souple.
À la sortie du collège, avant d’entrer en 2e, les élèves font un stage d'une semaine au lycée. On leur explique comment ça va se passer. En trois ans, ils concevront et réaliseront trois projets individuels. En plus des trois projets, ils auront une large initiation à la philosophie. Et des enseignements, en lien avec leurs projets, sous forme de modules. Pas de baccalauréat.
Après une semaine de réflexion, les élèves décidés à devenir des jeunes choisissent librement d'entrer en 2e. Tu es un de ces jeunes.
Tu as envie de comprendre. De comprendre ton corps, ses désirs, ses manques, ses besoins, ses trop pleins. De te comprendre, tes rêves, tes envies, tes velléités, tes capacités, tes difficultés. De comprendre l’autre, l’étrange fille qui t’attire, l’étrange garçon qui te dérange. De comprendre les hommes, leur diversité, l’Homme et son humanité, son inhumanité, son « insociable socialité ». De comprendre le monde et ses histoires, son Histoire. De comprendre l’Univers, la Nature.

Tu as envie d’agir, de faire, de créer. Tu as envie d’être pris au sérieux, d’être considéré, reconnu.
Tu as envie de fête, d’ivresse, de vitesse, de vertige. Tu as le goût du jeu. Tu aimes les défis. Tu as envie aussi de sérieux, de responsabilités, de sens, de valeurs.
Tu as envie de clarté, de lumière, d’amers et de repères pour tes itinéraires d’initiation. Tu as envie de secret, de clandestinité pour tes pratiques d’aventures d’holzwege en pistes de risque.
Et tu ne le sais pas. Tu n’as que trente-six semaines de 2e, seize semaines de vacances, pour faire tes premiers pas sur les vrais chemins de l’apprentissage pour devenir ce que tu es.
Tu ne le sais pas. Mais ils tuent le goût du travail. Ils ? Tes parents, soucieux de résultats, de passage en classe supérieure, de bonne orientation, de filières débouchant sur des débouchés. Ils ? Tes enseignants, soucieux de résultats, de programmes, d’examens, de leçons et de devoirs.
C’est paradoxal, je le sais. Tous les mots que j’ai employés supposent du travail et le goût du travail. Mais c’est un travail pour quelque chose qui t’est extérieur, un diplôme, un emploi, une carrière. Ce n’est pas un travail pour toi, sur toi. Or, c’est le travail sur soi qui donne le goût du travail, le goût des détours souvent difficiles pour revenir à soi.
Tu ne le sais pas. Mais ils tuent le travail. Ils ? Les financiers et leurs fonds de retraite spéculatifs. Tu auras de moins en moins de chances de vivre et travailler au pays, de trouver un emploi stable, même avec les meilleurs diplômes. Ils ont insécurisé le marché du travail et c’est la grande foire d’empoigne, la lutte des places, la course aux places, le jeu des masques.
Tu ne le sais pas. Mais ils tuent l’esprit d’entreprise. Ils ? Les politocards et leurs administrations, leurs technocrates et leurs bureaucrates. Ils te découragent d’entreprendre avant même que tu aies l’idée de concevoir un projet car tu sais que ce sera pire qu’un parcours du combattant.
Dans le lycée démocratique que nous proposons, fondé sur une pédagogie du projet et sur une interrogation philosophique, nous pensons que tes deux principales envies : envie d'agir et envie de comprendre, trouveraient à se réaliser, à s'étayer pour devenir durables, s'installer dans le temps.
Mais comme le lycée démocratique que nous proposons n'est pas pour demain ni après demain, alors je te dis parce que je veux être concret :
Va voir dans les marges, les blancs, les interstices.
Ils ne contrôlent pas tout. Ils ont besoin de soupapes de sécurité, pour que l’initiative s’exprime un peu, pour que tu te sentes un peu considéré. Pour mieux supporter ta soumission volontaire.
Dans ton lycée, la marge s’appelle PAE (Projet d’action éducative), APA (Atelier de pratique artistique), ACS (Atelier de culture scientifique), PAC (Parcours artistique et culturel).
Donc, propose un ACS où vous referiez quelques grandes expériences :
Ératosthène mesurant la circonférence de la terre il y a 3 000 ans, Archimède découvrant son principe... propose un APA lecture-écriture sur le gay sçavoir de Rabelais et expérimente concrètement le chapitre 23 de Gargantua... propose un PAE de participation au Goncourt des lycéens... Dans le lycée technique où j’ai enseigné le français et la philosophie, un élève a eu le projet de construire un avion, un Flyer. Son projet est devenu réalité. Sa passion, d’autres, une cinquantaine, chaque année maintenant, la partagent, et s’initient à l’aéronautique : construction et vol. Sur cet ACS, s’est greffé un APA : douze élèves ont écrit un livre sur le lycée, centré sur l’avion. Imprimé à 2 000 exemplaires pour attirer vers le technique les élèves de 3e des collèges. Et couronnement de ces initiatives de jeunes : une classe de 2e du lycée a participé au Goncourt des lycéens, donnant l’auteur gagnant, et ayant pris goût à la lecture.
Dans ta ville, la marge s’appelle bibliothèque municipale, atelier d’écriture financé par la mairie, cinéma d’art et d’essai, musée gratuit tel jour de la semaine, école municipale de musique, atelier-théâtre...
Et si rien de tout cela n’existe, si n’existe pas ce dont tu as envie, élabore un projet et propose-le aux élus. Dans le village où j’habite, la municipalité, dont j’ai fait partie pendant douze ans, a mis en place des ateliers-théâtre pour enfants et adolescents. Aujourd’hui, ils sont une cinquantaine de faiseurs de théâtre (presqu’autant que l’école de tennis ou de karaté) et chaque année, ils jouent des textes spécialement écrits avec eux par la comédienne et auteur responsable de cette école de théâtre.
Dans ton département ou ta région, la marge s’appelle Bourse Défi Jeunes ou Envie d’agir ? J’ai connu un jeune qui a obtenu 40 000 F pour écrire un roman illustré par un peintre à partir d’un voyage en Grèce et aux USA, projet intitulé Ulysse à Hollywood. Si Hollywood a été la plus formidable fabrique de rêves du XXe siècle avec tous ses films à succès, ses stars adulées, ses metteurs en scène inspirés, n’est-ce pas parce qu’Ulysse dans son périple, son odyssée n’est pas revenu à Ithaque retrouver sa Pénélope, mais avec son équipage a franchi le détroit de Gibraltar comme déjà Dante l’imagine dans le chant XXVI de L’Enfer et a été ainsi le premier à découvrir l’Amérique à laquelle il a donné son sens de l’épopée.
Le voyage a eu lieu à deux pendant deux mois en 1992. Le roman a vu le jour, illustré, un an après, édité à 1 000 exemplaires : Beverly. Évidemment, le roman n’a rien à voir avec la découverte de l’Amérique par Ulysse, à moins que... Un jeune homme découvre à Athènes, les œuvres d’un peintre Hermann Salley. Bouleversé, il veut connaître le peintre. C’est dans un bordel de Plaka qu’il fait sa rencontre et devient le compagnon de ses joyeuses beuveries et orgies. Hermann Salley est un peintre américain célèbre qui rentre à New York via Venise et Florence après son séjour athénien. Le jeune homme n’a jamais vu le peintre au travail. À New York, transgressant l’interdit du peintre, il pénètre une fois dans son atelier où, s’il découvre les œuvres d’H.S., il n’y a pas trace de pinceaux et autres outils de peintre. Qui est l’Américain H.S. ? Un faussaire ?... à moins qu’H.S. le faussaire ? soit une métaphore, une métonymie d’Hollywood et des USA : les faussaires ? de la deuxième moitié du XXe siècle... Le jeune, porteur du projet et auteur du roman s’appelait Cyril Grosse. L’artiste peintre s’appelait Michel Bories.
J’ai un peu développé ces trois exemples, très différents, pour montrer ce que tout le monde sait, à savoir les énormes possibilités que peut révéler une pédagogie du projet, Alors pourquoi ne la met-on pas en place ? La réponse est sans doute : parce que les jeunes, avec leur enthousiasme et leurs capacités, bousculeraient le monde pourtant instable des adultes. Ceux-ci préfèrent garder le contrôle en enfermant les jeunes dans des lieux où l’ennui règne. Quand je te dis qu’ils t’asphyxient dans le lit de l’ennui.
Alors bouge-toi. Seul. Prends-toi en main, seul.

Deuxième lettre à un élève de 2e

Qui t’écrit ? Difficile de se présenter.
C'est pourtant à cet exercice que je conviais mes élèves de 2e dès le premier contact.
Voilà comment cela se passait. Je m'appelle... Je suis né le... à... Mon père est... Ma mère... J'ai... frères et sœurs. Rubriques de curriculum vitae.
Dès ces présentations, j'étais, nous étions, toute la classe, mis en présence de la souffrance muette du garçon, orphelin de père, de la fille, vivant chez sa mère, ne sachant rien de son père, du beur dont le père était chômeur, de la fille partageant sa chambre avec sa sœur cadette...
La classe n'étant pas un lieu permettant l'expression de la souffrance, j'intervenais pour faire remarquer la diversité des situations familiales, la singularité même de chaque situation, ce que l'on peut appeler le jeu initial de chacun et pour indiquer qu'il leur appartenait de me signaler, en particulier, telle ou telle difficulté ayant une incidence possible sur leur travail scolaire, que, en classe, chacun était l'élève X et non l'individu X, que donc, chacun devait reprendre sa présentation.
De quel collège viens-tu ? Quels étaient tes résultats ? Pourquoi as-tu choisi ce lycée technique ? Qu'est-ce qui peut m'intéresser en tant que professeur ? Aimes-tu le travail scolaire ? Es-tu attentif ? Prends-tu la parole ? Et en tant que professeur de lettres ? Aimes-tu lire ? Quand tu écris, fais-tu attention ? Es-tu soigneux ? Soucieux de l'orthographe ? De la correction de l'expression ?
Qu’est-ce qui peut intéresser tes camarades ? Quels sont tes loisirs ?
Ce travail de défrichage accompli, j’intervenais encore. Celui qui s’est présenté, c’est l’élève X, le camarade X. Mais la personne X ? Comment l’approcher ? Pourrais-tu nous parler de ton caractère ? de ta personnalité ?
– En quoi est-ce différent ?
– Ton caractère, c’est peut-être ce que tu relèves comme permanences chez toi. Tu te mets facilement en colère. Tu es indifférent à ce que tu vois autour de toi... Ta personnalité, c’est peut-être ce que tu relèves comme présence des autres en toi, et d’abord la présence en toi de père et mère. Comme eux, tu n’aimes pas les arabes, tu dis que les hommes politiques sont tous pourris...
Si tu veux t’approcher comme personne X, sache que les autres sont la majeure partie de toi, que des fois ils sont tout toi. Sache que toi, tu es la minorité de toi-même, la petite part à déceler, à préserver, à cultiver, à développer. Les autres en toi, c’est ton conformisme. Toi en toi, c’est ton originalité, ta singularité.
Entre conformisme et originalité se joue un jeu complexe. Le conformisme peut n’être que de façade. Je suis conforme pour ne pas me faire remarquer, me faire rejeter. Et mon originalité m’est personnelle, spirituelle. Elle est dans le travail que je fais sur mes sensations, dans les émotions que j’éprouve, dans les sentiments qui m’affectent, dans la pensée que je déploie.
Mon originalité, je peux aussi l’afficher. Elle sera voyante. Avec un prix à payer : la moquerie. Alors qu’à l’intérieur de ma tête, de mon cœur, de mon sexe, de mon corps je serai le véhicule des idées reçues.
Socrate, dans le portrait qu’en fait Rabelais, est peu soucieux du paraître comme de l’avoir. Et il cherche à mettre les rieurs de son côté. Ainsi, il peut consacrer toute son énergie à son être, à acquérir des vertus comme le courage dont il saura faire usage quand il sera condamné à boire la ciguë.
Tel disoit estre Socrates, parce que, le voyans au dehors et l’estimans par l’extériore apparence, n’en eussiez donné un coupeau d’oignon, tant laid il estoit de corps et ridicule en son maintien, le nez pointu, le reguard d’un taureau, le visaige d’un fol, simple en meurs, rustiq en vestimens, pauvre de fortune, infortuné en femmes, inepte à tous offices de la république, tousjours riant, tousjours beuvant d’autant à un chascun, tousjours se guabelant, tousjours dissimulant son divin sçavoir ; mais, ouvrans ceste boyte, eussiez au dedans trouvé une céleste et impréciable drogue : entendement plus que humain, vertus merveilleuse, couraige invincible, sobresse non pareille, contentement certain, asseurance parfaicte, déprisement incroyable de tout ce pourquoy les humains tant veiglent, courent, travaillent, navigent et bataillent. Rabelais. Gargantua.
Montaigne lui aussi choisit le conformisme de façade pour préserver sa liberté intérieure et consacrer le meilleur de lui-même à lui-même.
Le sage doit au-dedans retirer son âme de la presse (foule), et la tenir en liberté et puissance de juger librement des choses ; mais quant au dehors, il doit suivre entièrement les façons et formes reçues. Montaigne, Essais I, 23.
Toi, tu viens d’entrer en seconde et tu ne sais rien ni de l’un ni de l’autre. Tu peux jouer un jeu différent. Avec tes camarades, tu adoptes le look qui te fait accepter par eux et que les adultes rejettent. Conforme et original à la fois. Conforme pour appartenir au groupe auquel tu aspires. Original pour te différencier du groupe dont tu veux sortir.
Comme tu le vois, dans le jeu entre conformisme et originalité, ce qui se joue c’est ton identité, c’est toi. À travers une série d’identifications, tu peux te trouver toi, trouver ton identité, devenir ce que tu es. Tu peux aussi te perdre. Là est le grand risque : perdre ce que tu es et dont tu ne sais rien.
– Qu’est-ce que tu me racontes là ? Ça ne tient pas la route. Comment puis-je perdre ce que je suis si je ne sais pas ce que je suis ? Ne puis-je pas dire : ce que je suis, ça ne veut rien dire ? Ce qui importe, c’est ce que je deviens, jusqu’au point final.
– Bien sûr que tu ne sais pas ce que tu es. Tu ne sais rien de ton patrimoine génétique mais tu es « grand » et tu deviendras grand, sauf accident. Ce que tu es relève pour l’essentiel ou la plus grande part de l’inconscient et c’est depuis ce « lieu » que tu feras advenir ton identité.
– Je m’en tiens à ce que je deviens, identification après identification, aliénation après aliénation ou plutôt désaliénation-libération après aliénation.
– Oui on peut le voir aussi comme ça. Nos façons de parler sont des métaphores. Cela semble avoir peu à voir avec la vérité. Mais il est des vérités qui échappent à la formulation. Alors les métaphores sont notre seul recours, coups de projecteurs dans les profondeurs, saisissant parfois dans leur faisceau, une fugace présence.
Dans ma façon de parler, il y a un donné, ignoré mais à chercher. Te voilà chercheur d’égaré, égaré à la recherche de ce donné ignoré, égaré.
Dans ta façon de parler, rien n’est donné ni à chercher. Tu deviens, au hasard des identifications. Te voilà tisserand de ta toile d’araignée.
Ce qui compte dans ces façons de parler, c’est l’usage qu’elles nous poussent à faire de la vie.
J’en reviens au conformisme.
Ton conformisme n’est-il pas manifeste dans tes goûts et dégoûts ? Alimentaires : tu es Mac Do, tu n’aimes pas les légumes... Vestimentaires : tu es Chevignon, Nike, tu n’aimes pas les pantalons en velours, tu n’aimes que les jeans... Musicaux : tu aimes Madonna et pas Chantal Goya... Littéraires : tu aimes les BD, tu n’aimes pas Corneille, tu préfères Stephen King...
N’est-il pas manifeste dans les quelques clichés qui encombrent ta tête : je n’ai pas envie de me prendre la tête, j’ai envie de m’éclater, de prendre mon pied, je n’ai pas envie de penser à demain, je verrai bien, aujourd’hui ça me suffit... Carpe diem médiocre pour médiocre.
Alors toi en toi, où es-tu passé ? où te débusquer ? D’abord, peux-tu me dire, te dire si tu t’aimes ?
– Non, je n’aime pas mon physique !
– Avec quel œil te regardes-tu ? Ne te regardes-tu pas comme celui que tu aimerais être et qui donc déprécie celui que tu es ? Ne te regardes-tu pas comme tu aimerais être regardé ? N’est-ce donc pas le regard de l’autre, la peur que tu en as qui t’éloigne de ce que tu es, qui t’empêche de t’accepter comme tu es ?
– Oui, je m’aime bien et j’aime bien qu’on me regarde !
– Ce que tu aimes dans le regard de l’autre, dans ce qu’il te dit, en clair, en obscur, en clair-obscur, n’est-ce pas le désir que tu lis ? Il te désire et tu aimes ce pouvoir que tu as de te faire désirer. N’est-ce donc pas le regard de l’autre, le désir que tu as de son désir qui t’amène à t’accepter comme tu es ?
Comme tu vois, si tu te prends un peu la tête avec ce genre de questions et avec toutes les autres, tu as des chances d’être mal dans tes baskets mais mieux dans ta tête, c’est-à-dire de vivre plus pleinement parce que plus consciemment. D’autant qu’en te prenant un peu la tête avec ce genre de questions et avec toutes les autres, tu découvriras qu’on prend son pied. C’est ce que j’appelle le gai savoir de lucidité auquel on accède par une féconde activité de la pensée.
Par exemple, tu t’aimes vraiment bien. Tu t’appelles Narcisse. Tu es fasciné par ton image dans l’eau. Tu te penches à la rencontre de ta belle image. Plouf ! Noyé, t’es !
Il s’agit d’une vieille histoire. Curieux, tu vas la rechercher dans un livre sur la mythologie grecque.
Maintenant que tu la connais, essaie de la faire parler. Ne te dit-elle pas que Narcisse dans son amour pour lui est insensible à l’amour de la nymphe Écho ? Ne te dit-elle pas que ni l’un ni l’autre n’arrivent à sortir d’eux-mêmes ? à aimer l’autre ? et en s’aimant, à faire un enfant, à aimer cet enfant dont ni l’un ni l’autre ne savent quoi que ce soit, de sa conception à bien après sa naissance ?
N’est-ce pas de toi que cette histoire parle ?
– Ben non ! Je m’aime. J’aime ma copine. Mais on n’est pas cons ! Tu te vois en 2e à faire des gosses ? On fait l’amour mais on fait pas d’enfant. On prend des précautions. Y’ a le Sida et la contraception. Le préservatif contre le Sida, la contraception contre l’enfant.
– Prends-toi la tête sur ce que tu viens de dire et tu verras apparaître dans le miroir que te tend Socrate cette image de toi : Je n’aime pas les risques ou seulement les risques calculés. Je vis avec mon temps, programmant ma vie, confiant dans la science et la médecine. Ma lâcheté va avec mon égoïsme. Gratuité et générosité ne sont pas mes valeurs. Responsablement, je choisis l’irresponsabilité : je ne prends pas d’engagement. Le miroir que je viens d’évoquer est représenté sur une toile de Pier Francesco Mola (1612-1666) : Socrate enseignant aux enfants, où Socrate présente aux enfants un miroir, belle métaphore de son Connais-toi toi-même.
– Prends-toi la tête sur ce que tu viens de dire. Tu sépares sexualité et procréation. Tu le peux aujourd’hui, depuis peu, depuis les moyens de contraception, depuis la loi Neuwirth autorisant la pilule (1967). Tu revendiques ta liberté d’aimer. Tu le peux aujourd’hui, depuis que les parents ne peuvent plus arranger les mariages de leurs enfants, souvent dès 7-10 ans, pour que les noces soient consommées à 14 ans. Tu revendiques ta liberté d’aimer pour aussitôt te soumettre au réalisme : pas d’enfant avant d’avoir fini les études, avant d’être installé. Autrement dit, tu revendiques un pouvoir auquel tu renonces aussitôt. Te dirai-je que l’adolescent que tu es et qui laisse pressentir l’adulte que tu seras, est à l’image de l’homme moderne, cette figure dégagée par des Humanistes : Montaigne, Rousseau, Constant, Tocqueville... Et dont je t’offre ce bouquet de pensées. (1)
1) Le sage doit au-dedans retirer son âme de la presse (foule), et la tenir en liberté et puissance de juger librement des choses ; mais quant au dehors, il doit suivre entièrement les façons et formes reçues. Montaigne. Essais I, 23, 1580.
Liberté intérieure. Soumission extérieure. Pensée valable aujourd’hui comme hier pour la liberté intérieure. Par contre tu peux vouloir, aujourd’hui, mieux que la soumission extérieure parce que, après Montaigne, il y a eu Rousseau et la Révolution française. Cela dit, tu dois à Montaigne d’avoir affirmé :
– l’autonomie du je en écrivant les Essais, ce livre consacré à la recherche de soi (où tu peux te reconnaître)
– la finalité du tu en vivant une amitié incomparable avec La Boétie (à laquelle tu peux emprunter sans réserve)
– l’universalité des ils en déclarant : « j’estime tous les hommes mes compatriotes, et embrasse un Polonais comme un Français, postposant cette liaison nationale à l’universelle et commune. » Essais III, 9, 1595.
Cette triple affirmation, [Rousseau l’enrichissant avec les notions de volonté générale, de contrat social : l’homme étant né libre et maître de lui-même, seul est légitime le régime auquel il adhère librement, seule est légitime la république], sert de référence à la devise républicaine : liberté (désignant l’autonomie du sujet : individu et peuple souverain), égalité (désignant l’unité du genre humain et l’universalité de la loi pour tous les citoyens), fraternité (désignant les autres comme le but de nos affections et de nos actes, le bien-être de tous comme le but de l’action collective sous sa forme démocratique et républicaine).
2) L’homme du monde est tout entier dans son masque. N’étant presque jamais en lui même, il est toujours étranger et mal à son aise, quand il est forcé d’y rentrer. Ce qu’il est n’est rien, ce qu’il paraît est tout pour lui. Rousseau. Émile, IV, 1762.
Si tu t’en tiens au seul paraître, tu renonces à ton autonomie. Avertissement dont tu tiendras compte :
a) pour définir ce que tu accorderas au paraître (tout pour la frime ! ou juste ce qu’il faut pour paraître comme les autres !..), ce que tu cultiveras de toi-même (tes sensations propres, tes émotions, tes sentiments, tes jugements...) (Jeu des camemberts, page 168).
b) pour évaluer autrui, ce si difficile travail : comment juger autrui ? car même si tu estimes tous les hommes comme tes compatriotes, même si tu respectes tout être humain, tu n’es pas obligé de les fréquenter tous, tu es libre de choisir ton ami, ton amour et même si tu es poussé dans tes choix, tu es libre de céder ou de résister à ces poussées et il n’est pas inutile que tu te demandes si tu places bien ta confiance, jusqu’où tu peux aller dans la sincérité avec cette blonde dont tu ne sais pas dire si elle est frivole ou pas, avec ce brun dont tu ne sais pas évaluer s’il est vraiment ou faussement attentionné à ton égard.
3) La liberté n’est autre chose que ce que les individus ont le droit de faire et ce que la société n’a pas le droit d’empêcher. Benjamin Constant. Principes de politique, I, 3, 1806.
Ton existence se partage entre deux sphères, l’une publique sur laquelle la société exerce son contrôle, l’autre privée que tu gères toi-même et où toute intervention de la société est illégitime, ce qui légitime la désobéissance civile, formulée par La Boétie, nommée par Thoreau, pratiquée par Gandhi et Martin Luther King.
À toi de définir la part que tu accorderas à la sphère publique (ton ou tes métiers, ton engagement syndical ou non, ton militantisme politique ou non, ton investissement associatif ou non : parents d’élèves, club sportif, causes humanitaires...) et à la sphère privée (ta position préférée pour coïter, ta quête spirituelle, ta femme ou ton vélo, ta recherche du sens de la vie, tes enfants ou ta voiture, ton rôle de père, la télé pour avoir la paix ou l’histoire racontée au dernier avant qu’il s’endorme...) avec pour compliquer ton jeu : quelle part à l’avoir, au paraître, à l’être ?
4) Nos contemporains sont incessamment travaillés par deux passions ennemies : ils sentent le besoin d’être conduits et l’envie de rester libres. Ne pouvant détruire ni l’un ni l’autre de ces instincts contraires, ils s’efforcent de les satisfaire à la fois tous les deux. Alexis de Tocqueville. De la démocratie en Amérique, II, 4, 1847.
Les démocraties, espaces où pensent et agissent librement les hommes modernes, ont deux versants : un versant républicain (celui du bien commun pour lequel on a besoin d’être conduits) et un versant démocratique (celui du bonheur de chacun pour lequel on a besoin de rester libres). L’équilibre entre les deux est toujours instable. Qui dit bien commun dit impôts. Trop trouvent qu’on en paie trop. « Y’ a trop de fonctionnaires... » Qui dit bonheur de chacun dit travail pour tous. Qui est prêt à renoncer à ses heures supplémentaires, à passer à 30h par semaine avec perte de salaire ? Qui dit bonheur de chacun dit santé pour tous, logement pour tous. Qui est prêt à... Pose-toi quelques questions sur ces sujets : santé, logement,... pour évaluer ta connaissance du monde qui t’entoure. Vois le chemin parcouru en quatre pensées. De toi comme individu doué de raison, au jugement libre, à toi comme être social doué de volonté, comme citoyen responsable de tes actes.
Voici donc des thèmes auxquels je conviais mes élèves à réfléchir en vue d’une présentation prise de tête : moi et mon corps, mes peurs, mes envies, mes rêves, moi et l’autre, moi et l’argent, mes valeurs, mes vertus, mes vices, moi et le monde, moi et la vie, moi et la mort, moi et « Dieu », moi et l’avenir, moi et la politique, moi et l’amour-l’amitié...
Je leur donnais ainsi la possibilité d’élaborer leur propre gai savoir : un gai savoir de lucidité (mes peurs, mes vertus, mes vices…) et un gai savoir de singularité (moi et mon corps, moi et le monde, moi et l’amour…).

Jean-Claude Grosse,
1998.

(1). Le jardin imparfait, Tzvetan Todorov, Grasset, 1998.

Jean-Claude Grosse, 1998. Pour une école du gai savoir (Les Cahiers de l'Égaré, 2004) pages 155 à 167

Ce qu'est une classe / 2 lettres à un élève de 2°

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